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Full text of "Études sur Pascal"



HANDBOUND 
AT TKE 



UNIVERSITY OF 
TORONTO PRESS 



Ir^^i' 






i , 



ETUDES 



LITTERAIRES 






PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLATE 

RDI SAINT-BENOIT, 7 




ETUDES 



SUR 



PASCAL 



1> A K 



\ 



M. \ VICTOR COUSIN 



> » / 



CINQUIEME EDITION 



REVUE ET ALGMKMEE 



De la philosophie de Pascal 

et de Port- Royal. 

Du vrai texte des Pensées. 

Documents inédits sur Pascal et sur sa famille. 

Lettres de Pascal. 

De la conversion du pécheur. 

De l'amour. 

Notice sur divers manuscrits relatifs à Pascal 

et à Port - Royal. 

Vocabulaire de Pascal. 



PARIS 




DIDIER ET Ce, LIBRAIRES -ÉDITEURS 

QUAI DES liRANDS-AUGUSTINS 3b 

1857 

Kûïvt'Vtf (U tous (lvuit.. 



B 

1267 



AVANT-PROPOS 



^ 



Toute école philosophique, qui n'est pas trop indigne 
de ce nom, a son esthétique et sa littérature, aussi bien 
que sa morale et sa politique. 

Nous avons exposé ailleurs 1 nos vues et nos convic- 
tions réfléchies sur le beau et sur l'art, sur la nature 
éternelle de l'art et sur la nature propre de l'art fran- 
çais; mais, nous l'avouons, nous n'avons pas su ni 
voulu nous défendre d'un intérêt particulier, et, à vrai 
dire, d'une prédilection un peu passionnée pour tout 
ce qui regarde la littérature et la langue nationale. 

Si notre objet principal a toujours été de réhabiliter 
parmi nous, à la place des tristes imitations de la phi- 
losophie anglaise de Locke, le goût de la philosophie 
cartésienne, véritable expression du génie français à 
l'époque même de sa plus haute originalité, nous ne 
nous sommes guère moins efforcé, pendant notre car- 

i. Do Vrai, dd Beau et du Bien, 2 e partie. 



vi AVANT-PROPOS. 

rière de professeur, et dans nos conférences à l'école 
normale de 1815 ' à 1820 et de 1830 à 1840, d'arra- 
cher nos jeunes amis à la rhétorique brillante et tour- 
mentée introduite par J.-J. Rousseau, et de les rappeler 
à l'étude de l'admirable prose du xvn e siècle. 

La qualité de cette prose est presque indéfinissable, 
et on n'en peut acquérir le sentiment que par un com- 
merce assidu. C'est par dessus tout un mélange exquis 
de naïveté et de grandeur. Elle est tour à tour, ou plu- 
tôt en même temps, de la simplicité la plus familière et 
de la plus vive poésie , sans jamais tomber dans une 
négligence maniérée, la pire des affectations, ou dans 
ce vulgaire amalgame de deux genres opposés qu'on 
appelle la prose poétique, signe fatal des littératures en 
décadence, qui a paru chez nous à la fin du siècle der- 
nier et au commencement du nôtre. Nous avons pensé 
que le moyen le plus sûr d'arrêter le déclin de la 
langue française était de la ramener au culte des 
maîtres qui l'avaient portée si haut. 

i. Ce nous serait une bien chère récompense de nos efforts si on 
pouvait reconnaître quelque trace de nos leçons ou de nos conseils dans 
la manière simple et grave des écrivains sortis de l'Université ou qui 
appartiennent à la nouvelle philosophie spiritualiste du xix e siècle. 
Qu'il nous soit permis de rappeler ici le nom trop oublié d'un homme 
que nous avons vu grandir sous nos yeux, et qui était devenu un des 
meilleurs écrivains de notre temps : nous voulons parler de M. Jouffroy. 
Combien y a-t-il de pages dans la littérature contemporaine qu'on 
puisse comparer au discours prononcé en 1840, à la distribution des 
prix du collège Charlemagne , sur le vrai but de la vie humaine, 
pour l'élévation sereine de la pensée , et l'austérité tempérée par la 
grâce ? Rarement la sagesse a parlé un langage plus pénétrant et plus 
aimable. 



AVANT-PROPOS. vu 

Selon nous, c'est dans la prose qu'est notre gloire 
littéraire la plus certaine. L'Angleterre, l'Allemagne , 
l'Espagne, l'Italie, ont des poètes égaux, et même à cer- 
tains égards supérieurs aux nôtres. La fantaisie, cette 
muse dangereuse et charmante, nous a toujours un 
peu fait défaut, et nous la suppléons mal par des 
imitations étrangères, laborieusement extravagantes. 
Notre génie, notre force native est dans la raison, et 
la raison c'est la prose. Aussi quelle nation moderne 
compte des prosateurs qui approchent de ceux de 
notre nation ? La patrie de Shakespeare et de Milton 
ne possède guère qu'un seul écrivain qui remplisse 
toute l'idée d'un prosateur du premier ordre, l'auteur 
des Essais et du grand livre De Vutilitè et de l'avance- 
ment de la science. La patrie du Dante, de Pétrarque, 
de l'Arioste, du Tasse, est fière à juste titre de Ma- 
chiavel, dont la diction saine et forte est cependant, 
comme la pensée qu'elle exprime, destituée de gran- 
deur. L'Espagne a produit, il est vrai, un admirable 
écrivain, mais il est unique, Cervantes. L'Allemagne 
ne présente encore aucun modèle incontesté. On 
nomme avec honneur Lessing , Schiller et Goethe , 
Fichte, Jacobi et M. Schelling. La France peut mon- 
trer aisément une liste de vingt prosateurs de génie : 
Froissard, Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, 
Molière, Larochefoucauld , Retz, La Bruyère, Male- 
branche, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, M me de Sévi- 
gné, Saint-Simon, Montesquieu, Voltaire, Rousseau 
lui-même, et Bufïon; sans parler de tant d'autres 



Vin AVANT-PROPOS. 

qui seraient au premier rang partout ailleurs : Co- 
mines, Amyot, Calvin, saint François de Sales, Bal- 
zac, Arnauld, Nicole, Fléchier, Massillon, Fleury, 
M me de Lafayette, M me de Maintenon, Saint-Evremont, 
Fontenelle, Vauvenargues, Lesage, etc. ! On peut le 
dire avec la plus exacte vérité : la prose française est 
sans rivale dans l'Europe moderne ; et, dans l'antiquité 
même, fort supérieure à la prose latine, au moins pour 
la variété et l'abondance, elle n'a d'égale que la prose 
grecque, encore en ses plus beaux jours, d'Hérodote à 
Démosthènes. Nous ne préférons pas Démosthènes à 
Pascal, et nous aurions de la peine à mettre Platon lui- 
même au-dessus de Bossuet. Platon et Bossuet , à nos 
yeux voilà les deux plus grands maîtres du langage 
humain qui aient paru parmi les hommes, avec des 
différences manifestes, comme aussi avec plus d'un 
trait de ressemblance : tous deux parlant d'ordinaire 
comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par mo- 
ments montant sans effort à une poésie aussi magni- 
fique que celle d'Homère, ingénieux et polis jusqu'à la 
plus charmante délicatesse *, et par instinct majes- 
tueux et sublimes. Platon sans doute a des grâces 
incomparables, la sérénité suprême et comme le demi- 
sourire de la sagesse divine. Bossuet a pour lui le pa- 
thétique où il n'a de rival que le grand Corneille. 
Quand on possède de pareils écrivains, n'est-ce point 

1. On le sait de Platon,, mais cela est vrai aussi de Bossuet. Voyez 
par exemple dans l'oraison funèbre de la Palatine les pages consacrées 
à la peinture de sa vie mondaine» 



AVANT-PROPOS. ix 

une religion de leur rendre l'honneur qui leur est dû, 
celui d'une étude régulière et approfondie? 

Aussi en 1840, quand nous fûmes appelé à diriger 
l'instruction publique, nous n'hésitâmes point à pres- 
crire que dans l'épreuve littéraire, placée chez nous à 
l'entrée de toutes les carrières libérales, les élèves de 
nos écoles seraient sévèrement interrogés sur un cer- 
tain nombre de grands monuments de la langue fran- 



çaise *. 



De tous ces monuments, nul n'est plus célèbre que 
le livre des Pensées, et la littérature française ne 
possède pas d'artiste plus consommé que Pascal. Ne 
demandez pas à ce jeune géomètre, si tôt dévoré par 
la maladie et la passion, l'ampleur, l'étendue, l'infinie 
variété de Bossuet qui, appuyé sur de vastes et conti- 
nuelles études, s'est élevé successivement jusqu'au 
faîte de l'intelligence et de l'art, et dispose à son gré 
de tous les tons et de tous les styles. Pascal n'a pas 



1. De l'Instruction publique en France sous le gouvernement de 
juillet, t. I, Ministère de 1840, circulaire aux Recteurs, du 17 juillet: 
« Pour la seconde épreuve du baccalauréat, celle de l'explication des 
auteurs, vous trouverez les classiques français à côté des classiques de 
l'antiquité. Cette innovation est consacrée par le règlement nouveau. 
Puisqu'au collège on étudie les grands maîtres de la littérature fran- 
çaise, il convient que cette étude soit représentée au baccalauréat. On 
y considérera les chefs-d'œuvre de notre langue sous un point de vue 
littéraire et philologique, comme on le fait pour les auteurs anciens. Je 
compte sur cette mesure pour affermir et accroître dans nos écoles la 
connaissance et le respect de la langue nationale , de cette langue qui 
se prête à l'expression de toutes les pensées quand elles sont justes et 
vi aies, et qui ne repousse que l'exagération et le faux dans les senti- 
ments et dans les idées. » 



x AVANT-PROPOS. 

rempli toute sa destinée. Avec les mathématiques et la 
physique, il ne savait guère qu'un peu de théologie, et 
il avait à peine traversé quelques sociétés d'élite. Oui, 
Pascal a passé vite sur la terre, mais pendant cette 
courte apparition il a entrevu la beauté parfaite, il s'y 
est attaché de toutes les puissances de son esprit et de 
son cœur, et il n'a rien laissé sortir de ses mains qui 
n'en portât la vive marque. Telle était en lui la passion 
de la perfection que, selon une tradition irrécusable, 
il refit treize fois la dix -septième Provinciale. Les 
Pensées ne sont que des fragments du grand ouvrage 
sur lequel il consuma les dernières années de sa vie ; 
mais ces fragments présentent quelquefois une beauté 
si accomplie, qu'on ne sait en vérité qu'y admirer da- 
vantage ou la grandeur et la vigueur des sentiments et 
des idées, ou la délicatesse et la profondeur de l'art. 
Touché depuis longtemps d'un tendre et douloureux 
intérêt pour ces pages mystérieuses, et sachant que le 
manuscrit original, autrefois déposé à l'abbaye de Saint- 
Germain-des-Prés, était aujourd'hui conservé à la bi- 
bliothèque de la rue de Richelieu, un jour nous nous 
avisâmes d'aller voir enfin ce précieux et vénérable mo- 
nument qu'aucun des nombreux éditeurs des Pensées 
n'avait encore eu la curiosité de consulter ; et quel ne 
fut pas notre étonnement lorsqu'à la première et la plus 
superficielle lecture, nous reconnûmes à quel point Pas- 
cal était différent de lui-même dans le manuscrit tracé 
de sa propre main et dans les éditions de Bossut e 
de Port- Royal ! C'est ainsi que nous avons été con- 



AVANT-PROPOS. xi 

duit au travail sérieux et approfondi qui nous a coûté, 
il est vrai, bien des peines et des veilles, mais que nous 
ne regrettons pas, puisque nous lui devons une con- 
naissance tout autrement intime de l'âme et du génie 
de Pascal, la restitution d'un texte immortel , et la dé- 
couverte inattendue de pages nouvelles, dignes d'avoir 
une place parmi les plus belles de la langue fran- 
çaise. 

Qu'il nous soit permis de le dire : grâce au Rapport 
à l'Académie française et aux diverses publications 
qui l'accompagnent et le développent , la critique de 
Pascal a été presque renouvelée, et un premier pas a 
été fait dans une carrière modeste mais utile, où nous 
convions de toutes nos forces les jeunes maîtres de 
l'Université, celle de la critique et de la philologie 
transportée des modèles de l'antiquité aux modèles au 
moins égaux qu'a produits la France. 

Nous ne terminerons pas cet Avant-propos sans rap- 
peler que la cause de la langue et de la littérature na- 
tionale ne nous a point fait oublier une autre cause, 
plus grande encore et plus sainte, qui, pour ne pas 
paraître ici sur le premier plan, n'en est pas moins 
partout présente, partout défendue et servie avec la 
fidélité d'un dévouement inébranlable. Déjà, dans les 
anciennes éditions des Pensées, nous avions antre- 
fois ' senti le scepticisme de Pascal à travers les cor- 



i. Voyez nos Leçons de 1829, Esquisse d'une histoire générale de 

LA PHILOSOPHIE, leC. XII. 



xii AVANT-PKUPOS. 

rections infidèles d'Arnauld. Dans le manuscrit auto- 
graphe, le scepticisme éclate à toutes les pages, à 
toutes les lignes. Nous croyons l'avoir invinciblement 
établi : l'ardent et conséquent janséniste est un en- 
nemi déclaré, un contempteur de la lumière naturelle 
et de la philosophie. Après avoir évoqué un tel adver- 
saire, nous n'avons point hésité à le combattre, et à dé- 
fendre contre ses attaques hautaines et la lumière natu- 
relle et la philosophie. Bien entendu, nous parlons de la 
vraie, de la bonne philosophie, de celle que la raison 
et le cœur révèlent et proclament de concert, qui se 
fait gloire de marcher à la suite du sens Commun, qui 
explique et confirme toutes les grandes croyances du 
genre humain, et les épure au lieu de les détruire; 
cette philosophie pour laquelle Socrate est mort, que 
Platon a pour ainsi dire chantée, que l'Évangile a po- 
pularisée, et que Descartes a élevée à la hauteur d'une 
science régulière, en possession d'une méthode certaine 
et de principes éprouvés, Cette philosophie -là n'est 
point un système qui appartienne à tel ou tel homme : 
elle est l'universelle expression de la conscience et de 
l'histoire. Elle ne se perd pas en spéculations hasar- 
dées, qui brillent un jour pour s'éclipser le lendemain : 
elle repose sur un certain nombre de points fixes et en 
quelque sorte de dogmes toujours subsistants sous les 
formes diverses et changeantes des écoles particu- 
lières ; elle aussi, elle a sa foi perpétuelle. Elle n'em- 
ploie, il est vrai, que la lumière naturelle, mais elle en 
tire une souveraine évidence, qu'elle répand sur toutes 



AVANT-PROPOS. xiii 

les grandes vérités, nécessaires et par conséquent ac- 
cessibles à l'homme. 

Est-il besoin de le répéter? Loin d'attaquer le chris- 
tianisme, la philosophie que nous professons en est 
l'alliée à la fois libre et sincère. Elle est trop sûre 
d'elle-même, de son principe immortel et de ses irré- 
sistibles destinées pour ne pas faire volontiers des 
avances à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bien, 
à tout ce qui peut concourir avec elle au service de 
l'humanité et de la patrie. 

V. Cousin. 



ÉTUDES 



SUR 



PASCAL 



DE 



LA PHILOSOPHIE DE PASCAL 

ET DE PORT-ROYAL. 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 

Nous publions de nouveau, sans y rien changer, le Rap- 
port sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées de 
Pascal, que nous avons lu cette année à l'Académie fran- 
çaise, et qui a paru successivement dans le Journal des 
Savants, avril-novembre, 1842. 

Bossut, dans l'édition de 1779, avertit bien que le cha- 
pitre sur Montaigne et Epictèle et celui sur la condition 
des grands sont tirés, l'un d'un entretien entre Pascal et 
Sacy, rapporté par Fontaine dans ses Mémoires, l'autre de 
discours adressés par Pascal au jeune duc de Roannez et 
publiés assez tard par Nicole. Mais ces deux morceaux ex- 
ceptés, il n'y a pas un éditeur, il n'y a pas un critique qui 
se soit avisé de soupçonner que le texte reçu des Pensées 
ne fût pas le texte authentique de Pascal; tandis qu'aujour- 
d'hui, après notre travail, il reste péremptoirement démon- 



-2 DES PENSEES DE PASCAL. 

tré, que, comparé au manuscrit autographe conservé à la 
bibliothèque du Roi, ce texte, jusqu'ici en possession d'une 
admiration religieuse, n'est rien moins qu'une infidélité 
continuelle. En effet, toutes les infidélités qu'il est possible 
de concevoir s'y rencontrent, omissions, suppositions, alté- 
rations. 

Les omissions les plus fortes viennent de Port-Royal 
dans la première édition de 1 670, et elles ont leur source 
dans deux motifs très -légitimes. 1° Comme nous l'avons 
dit bien des fois 1 , le loyal respect de la paix récemment 
imposée aux jésuites et aux jansénistes par le pape et 
par le roi, faisaient à MM. de Port-Royal, éditeurs des 
Pensées de Pascal, non-seulement une nécessité, mais un 
devoir de ne rien laisser paraître qui rappelât les querelles 
anciennes : de là, la suppression forcée de tous les pas- 
sages contre les jésuites. 2° MM. de Port-Royal, voulant 
faire avant tout de l'ouvrage de leur illustre ami un 
livre édifiant, en retranchèrent naturellement les pensées 
qui devaient leur sembler à eux-mêmes fausses ou équivo- 
ques, et d'un effet médiocrement salutaire sur les esprits 
et sur les âmes. 

Mais les omissions ne sont pas le genre le plus grave 
d'altération que puisse éprouver un ouvrage posthume. Un 
temps vient où de nouveaux éditeurs rétablissent les pas- 
sages omis. Ainsi Bossut a donné les tirades contre les 
jésuites que MM. de Port-Royal avaient dû supprimer, 
et nous-même nous publions pour la première fois, avec 
plusieurs passages contre les jésuites que Bossut avait 
négligés, des pensées nouvelles sur la religion et sur la phi- 
losophie, qui achèvent de mettre en lumière le dessein de 

1. Rapport, etc. 



DES 



PENSÉES DE PASCAL 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 



Nous publions de nouveau, sans y rien changer, le Rap- 
port sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées de 
Pascal, que nous avons lu cette année à l'Académie fran- 
çaise , et qui a paru successivement dans le Journal des 
Savants, avril-novembre, 1842. 

Bossut, dans l'édition de 1779, avertit bien que le cha- 
pitre sur Montaigne et Epictète et celui sur la condition 
des grands sont tirés, l'un d'un entretien entre Pascal et 
Sacy, rapporté par Fontaine dans ses Mémoires, l'autre de 
discours adressés par Pascal au jeune duc de Roannez 
et publiés assez tard par Nicole. Mais ces deux morceaux 
exceptés, il n'y a pas un éditeur, il n'y a pas un critique qui 
se soit avisé de soupçonner que le texte reçu des Pensées 
ne fût pas le texte authentique de Pascal; tandis qu'aujour- 
d'hui, après notre travail, il reste péremptoirement démon- 

1 



2 DES PENSÉES DE PASCAL. 

tré, que, comparé au manuscrit autographe conservé à la 
bibliothèque du Roi, ce texte, jusqu'ici en possession d'une 
admiration religieuse, n'est rien moins qu'une infidélité 
continuelle. En effet, toutes les infidélités qu'il est possible 
de concevoir s'y rencontrent, omissions, suppositions, alté- 
rations. 

Les omissions les plus fortes viennent de Port -Royal 
dans la première édition de 1670, et elles ont leur source 
dans deux motifs très- légitimes. 1° Comme nous l'avons 
dit bien des fois *, le loyal respect de la paix récemment 
imposée aux jésuites et aux jansénistes par le pape et 
par le roi, faisaient à MM. de Port -Royal, éditeurs des 
Pensées de Pascal, non -seulement une nécessité, mais un 
devoir de ne rien laisser paraître qui rappelât les querelles 
anciennes : de là, la suppression forcée de tous les pas- 
sages contre les jésuites. 2° MM. de Port- Royal, voulant 
faire avant tout de l'ouvrage de leur illustre ami un 
livre édifiant, en retranchèrent naturellement les pensées 
qui devaient leur sembler à eux-mêmes fausses ou équivo- 
ques, et d'un effet médiocrement salutaire sur les esprits 
et sur les âmes. 

Mais les omissions ne sont pas le genre le plus grave 
d'altération que puisse éprouver un ouvrage posthume. Un 
temps vient où de nouveaux éditeurs rétablissent les pas- 
sages omis. Ainsi Rossut a donné les tirades contre les 
jésuites que MM. de Port-Royal avaient dû supprimer, 
et nous- même nous publions pour la première fois, avec 
plusieurs passages contre les jésuites que Rossut avait 
négligés, des pensées nouvelles sur la religion et sur la phi- 
losophie, qui achèvent de mettre en lumière le dessein de 

1. Rapport, etc. 






PRÉFACE DE LA PREMIÈRE EDITION. 3 

Pascal. L'altération la plus dangereuse, parce qu'elle ne 
peut être découverte et réparée que par une étude approfon- 
die du manuscrit original, c'est la supposition de passages, 
conformes ou non conformes à la pensée de l'auteur, mais 
qui ne sont pas sortis de sa plume; par exemple ici des 
propos de Pascal, recueillis plus ou moins exactement par 
ses amis et ses parents, et introduits par Bossut sans aucun 
avertissement dans le texte même; surtout ces additions 
incroyables que Port-Royal a faites de sa propre main, par- 
ticulièrement dans le morceau célèbre sur la règle des 
paris appliquée à la question de l'existence de Dieu, addi- 
tions maintenues par Bossut et quj changent entièrement 
le caractère de ce fragment tant de fois cité. 

Heureusement ces suppositions, sans être rares, ne sont 
pas très-nombreuses ; l'altération la plus déplorable est celle 
qui tombe à chaque page et presque à chaque ligne sur le 
style de Pascal, c'est-à-dire assurément sur ce qu'il a laissé 
de plus durable et de plus grand; car le penseur dans Pas- 
cal a des supérieurs, mais l'écrivain n'en a pas. 

Pascal est venu à cette heureuse époque de la littérature 
et de la langue où l'art se joignait à la nature dans une 
juste mesure pour produire des œuvres accomplies. Avant 
lui et après lui, cette parfaite harmonie, qui dure si peu 
dans la vie littéraire d'un peuple, ou n'est pas encore ou 
bientôt n'est plus. Avant Pascal, dans Descartes même, la 
nature est puissante, mais l'art manque un peu ; et quelque 
temps après Pascal, dès les premières années du xvni e siè- 
cle, l'art paraît déjà trop; la beauté de la forme commence 
à être recherchée pour elle-même, jusqu'à ce moment fatal, 
marqué avec tant d'éclat par J.-J. Rousseau 1 , où commence 

1. Fragments littéraires, étude sur le style de Rousseau. 



4 DES PENSEES DE PASCAL. 

le règne de la forme et par conséquent sa décadence. Dans 
Pascal, comme dans tous ses grands contemporains, et 
presque toujours encore dans la prose de Voltaire, la forme 
n'est pas autre chose que le vêtement le plus transparent 
que prend la pensée pour paraître le plus possible telle 
qu'elle est, créant elle-même l'expression qui lui convient, 
qui n'ôte rien mais surtout n'ajoute rien à sa valeur propre. 
Plus tard vient la rhétorique avec son triste précepte d'em- 
bellir la pensée par l'expression. La vraie rhétorique a le 
précepte contraire, celui de renfermer sévèrement la parole 
dans les limites de la pensée et du sentiment. Pascal est 
l'écrivain peut-être du xvn e siècle qui a le plus travaillé son 
style, mais seulement pour lui faire dire ce qu'il avait dans 
l'esprit et dans l'Ame. Le sentiment, c'est-à-dire la pensée 
descendue jusque dans l'âme, tel est le trait distinctif , le 
grand côté de Pascal. A son début dans l'étude hasardeuse 
de la philosophie et de la théologie, Pascal n'a pu conqué- 
rir d'abord cette étendue et cette profondeur d'idées à 
laquelle Descartes lui-même, Bossuet et Leibniz ne sont 
parvenus qu'après tant de veilles et de méditations sans 
cesse renouvelées; mais tout ce que pense ce jeune géo- 
mètre, il l'emprunte à sa propre nature, à sa courte et 
sombre expérience de la vie, il le sent fortement et le rend 
de même. Les idées de Pascal ne sont point un jeu de son 
esprit; c'est le travail douloureux de son âme : elles le 
pénètrent, elles le consument; c'est la flèche de feu atta- 
chée à son flanc, et il soulage son mal en l'exprimant. 
Et encore, loin de s'épancher, comme les faibles, Pas- 
cal fait effort pour se contenir; l'ardeur de son âme ne 
paraît qu'à travers la sévérité de son esprit. Oui, c'est par 
l'âme que Pascal est grand et comme homme et comme 
écrivain; le style qui réfléchit cette âme en a toutes les 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 5 

qualités, la finesse, Tanière ironie, l'ardente imagination, 
la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion. 
Que devait donc faire devant un style pareil un éditeur 
fidèle ? Le recueillir avec religion , tel qu'on le trouvait dé- 
posé sur ces feuilles douloureuses. 

Voilà ce que n'a pas fait Port- Royal , soit Arnauld et 
Nicole, soit Etienne Périer, soit le duc de Roannez; car qui 
peut aujourd'hui faire la part bien exacte de ces divers per- 
sonnages dans l'édition des Pensées? C'est Etienne Périer 
qui a fait la préface, on le sait certainement; la tradition 
janséniste donne ensuite la plus grande part au duc de 
Roannez, et Arnauld a dû surveiller le tout. C'est donc 
Port-Royal, dans ses meilleurs représentants, qui est vrai- 
ment le premier éditeur des Pensées. Or, Port-Royal était 
incapable de comprendre l'imagination de Pascal, les trou- 
bles de son cœur, les inquiétudes de sa raison, l'immortelle 
originalité de son style. Il a traité Pascal comme il avait 
fait Saint-Cyran ; et après en avoir adouci souvent les pen- 
sées pour les rendre plus édifiantes , il en a sans aucun 
scrupule corrigé le style pour le rendre plus régulier et plus 
naturel, selon le modèle de style naturel et tranquille qu'il 
s'était formé. Port-Royal avait beaucoup d'esprit et souvent 
de la grandeur; il a donc laissé passer et l'esprit et la 
grandeur de Pascal; mais il a fait sans pitié main basse 
sur tout ce qui trahissait le plus profond de sa pensée 
et de son âme; et comme cette âme éclate à toutes les 
lignes que traçait la main mourante de Pascal, Port-Royal 
était condamné à tout corriger et à tout altérer. Aussi 
l'analyse ne peut inventer un genre d'altération du style 
d'un grand écrivain que n'ait pas subi celui de Pascal 
entre les mains de Port- Royal. Il n'y avait pas ici de cen- 
sure jésuitique à craindre; il n'y a pas eu d'autre censure 



6 DES PENSEES DE PASCAL. 

que celle de la médiocrité sur le génie ; nous voulons par- 
ler ici du jeune Périer et du duc de Roannez; car il y a en 
vérité des altérations telles que nous n'avons pas le courage 
de les imputer à Arnauld et à Nicole. Il est très-probable 
qu'Arnauld et Nicole auront été consultés sur certaines 
pensées et sur le caractère édifiant qu'il convenait de don- 
ner au livre, mais que pour les détails , c'est-à-dire pour 
le style, Pascal aura été livré à son neveu et à M. de Roan- 
nez: aussi nous est-il arrivé mutilé et défiguré de toutes les 
manières. Nous avons donné des échantillons nombreux de 
tous les genres d'altérations, altérations de mots, altérations 
de tours, altérations de phrases, suppressions, substitutions, 
additions, compositions arbitraires et absurdes, tantôt d'un 
paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases 
et de paragraphes étrangers les uns aux autres, et, qui pis 
est, décompositions plus arbitraires encore et vraiment in- 
concevables de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, 
se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties 
et profondément travaillés. 

Devant ces vices manifestes de l'édition de Port-Royal et 
de celle de Bossut, devant tant d'omissions, de suppositions, 
d'altérations, nous pouvons dire que la thèse qui fait le sujet 
de ce Rapport est aujourd'hui démontrée, à savoir : la né- 
cessité d'une nouvelle édition des Pensées. Donnerons-nous 
un jour cette édition? Nous n'osons en répondre; nous en 
avons du moins posé les fondements; nous l'avons préparée 
et comme prévenue: 1° en publiant les plus importantes pen- 
sées inédites qui se trouvaient encore dans le manuscrit au- 
tographe ; 2° en rétablissant le vrai texte de Pascal sur les 
points les plus essentiels ; 3° en mettant à côté des altérations 
de toute espèce que nous signalions, grandes et petites, les 
leçons authentiques; 4° en donnant à part dans leur forme 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 7 

vraie plusieurs grands morceaux de Pascal ; celui sur la règle 
des paris appliquée à l'existence de Dieu, celui sur les deux 
infinis de grandeur et de petitesse, la lettre entière adressée 
à madame Périer sur la mort de leur père, de laquelle ont 
été tirées les pensées célèbres sur la mort, les neuf lettres 
à mademoiselle de Roannez, dont une seule jusqu'ici était 
connue, plusieurs lettres nouvelles de Pascal et diverses 
pièces inédites ou de Pascal ou sur Pascal que nous ont 
fournies des manuscrits de la bibliothèque du Roi. 

Mais, dira-t-on, tout cela n'est en réalité qu'un recueil de 
variantes. Nous en convenons très volontiers; nous ne nous 
croyons pas assez grand seigneur pour dédaigner la tâche 
modeste de restituer le vrai texte des Pensées de Pascal. 
Dans notre jeunesse, nous avons passé bien des nuits sur 
des variantes de Platon, et maintenant nous irions encore 
chercher bien loin des leçons nouvelles et authentiques du 
Misanthrope, de Polyeucte ou à!Athalie. Quand la bonne 
langue s'en va, est-il donc sans utilité de recueillir pieuse- 
ment les vestiges effacés de l'un des plus beaux monuments 
du grand langage du xvn e siècle? Nous ne nous en défen- 
dons pas : nous avons de la passion pour cette admirable 
langue que jadis l'Académie a contribué à fonder et qu'au- 
jourd'hui plus que jamais peut-être elle a le droit et le de- 
voir de défendre, soit contre des importations opposées au 
génie national, soit contre des retours artificiels et manié- 
rés à la langue du xvi e siècle, efforts également impuis- 
sants pour simuler l'originalité, quand l'originalité ne peut 
être, aujourd'hui comme toujours, que dans des pensées 
nouvelles vivement senties et naturellement exprimées dans 
la langue de tout le monde, rappelée sans violence à celle 
des grands modèles. 

Pour pousser à bout le scandale, nous ne nous sommes 



8 DES PENSÉES DE PASCAL. 

pas borné à recueillir des variantes de Pascal ; nous avons 
dressé une sorte d'inventaire des locutions les plus remar- 
quables qui se rencontrent dans les fragments cités, comme 
ont fait plusieurs éditeurs des classiques grecs et latins. 
Si cet humble exemple était suivi pour un certain nombre 
de nos classiques, nous aurions enfin un dépôt fidèle du 
bon langage et le fondement nécessaire du Dictionnaire 
historique de la langue française confié à l'Académie. 

En un mot, nous avons traité Pascal comme un ancien : 
telle est la pensée qui nous a guidé et soutenu dans ce 
travail ingrat. 

Du moins voilà le texte des parties les plus importantes 
des Pensées rétabli dans son intégrité, et à l'aide de cette 
restitution le dessein de Pascal rendu manifeste. Ce dessein, 
nous l'avons démontré dans ce Rapport, était d'accabler la 
philosophie cartésienne et avec elle toute philosophie sous 
le scepticisme pour ne laisser à la foi naturelle de l'homme 
d'autre asile que la religion. Or, en cela, l'adversaire des 
jésuites en devenait, sans s'en douter, le serviteur et le 
soldat. 

En effet, dès que la philosophie cartésienne se lève, en 
dépit de toutes les précautions de Descartes, après quelques 
hésitations, les jésuites se décident à la combattre. Nous 
avons déjà fait voir 1 la violence opiniâtre avec laquelle ils 
poursuivirent les disciples les plus irréprochables de Des- 
cartes et dans l'Université de Paris et dans l'Oratoire et dans 
leur propre sein, pendant plus de quarante années. Le sang 
ne coula point, il est vrai: le temps des supplices était passé, 
quoiqu'il ne fût pas bien loin. Le xvn e siècle s'ouvre par le 



1. Fragments philosophiques, Philosophie moderne, De la persécu- 
tion du Cartésianisme. 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 9 

bûcher de Bruno à Rome '; et celui de Vanini à Toulouse 2 
précède de moins de vingt ans le Discours de la Méthode. 
A la fin du xvn e siècle, la persécution fut moins cruelle, 
mais bien dure encore. Tout enseignement de la doctrine 
cartésienne est interdit dès 1675 dans tous les collèges de 
l'Université de Paris 3 . Les écoles de Rohault et de Régis 
sont fermées. L'Oratoire est contraint, sous peine de périr, 
de demander grâce à ses implacables ennemis 4 ; et l'homme 
le plus distingué qu'ait eu, au xvm e siècle, la compagnie 
de Jésus, le père André va pleurer à la Bastille le crime 
inexpiable de n'avoir pas voulu traiter Malebranche d'a- 
thée 5 . Et pourquoi cette persécution? Était-elle dirigée 
contre tel ou tel principe particulier du cartésianisme? Non, 
des dissentiments philosophiques n'expliquent point un tel 
acharnement. Était-elle inspirée par un attachement fana- 
tique à la doctrine d'Aristote, par exemple aux formes sub- 
stantielles, à l'éternité du monde, à la corruptibilité de 
l'âme, à l'absolue séparation de l'univers et de Dieu, qui 
se connaît lui-même, mais qui ne connaît pas son propre 
ouvrage et n'y prend aucun intérêt 8 ? Nous ne le croyons 
pas. Les jésuites étaient attachés au péripatétisme parce 
que le péripatétisme était accepté, à tort ou à raison, par 
la tradition et l'autorité; et ils repoussaient le cartésianisme 
parce qu'il contenait en lui une hardiesse généreuse, le sen- 

1. 17 février 1600. Voir la fameuse lettre de Schoppe, témoin ocu- 
laire, dans les Acta litteraria de Struve, 5 e cahier, p. 64; et dans les 
Fragments de philosophie moderne, l'article intitulé : Vanini ou la Phi- 
losophie avant Descartes. 

2. Février, 1619. Le Discours de la Méthode est de 1637. 

3. Fragments de philosophie moderne, Persécution du Cartésianisme. 

4. Ibid. 

5. Ibid. 

6. Esquisse d'une histoire de la philosophie, leç. VII. 



10 DES PENSEES DE PASCAL. 

timent énergique du droit et de la dignité de la pensée, c'est- 
à-dire tout un monde nouveau. Les jésuites, qui étaient com- 
mis à la garde de l'ancien , devaient s'efforcer de prévenir et 
d'étouffer dans le cartésianisme celui qu'il ouvrait à l'huma- 
nité. En apparence, c'est pour Aristote que combattirent 
les jésuites, mais en réalité c'est à la raison humaine qu'ils 
en voulaient, et tous les coups qui tombèrent sur le car- 
tésianisme étaient adressés à la philosophie elle-même. 
Dans le premier moment de la querelle, il s'agit encore 
d 1 Aristote et de Descartes : on les défend et on les attaque 
des deux côtés; mais bientôt Aristote et Descartes font 
place aux véritables acteurs de ce drame plus d'une fois 
tragique, à savoir l'autorité et la raison , avec cette diffé- 
rence que dans cette lutte mémorable l'autorité attaquait 
la raison et allait la chercher jusque sur son domaine, tan- 
dis que la raison, loin d'attaquer, se défendait presque en 
suppliante, et réclamait seulement le droit de s'exercer 
dans ses propres limites et de faire usage de ses propres 
forces, ne fût-ce que pour reconnaître et établir plus solide- 
ment les justes droits de l'autorité. 

Le savant évêque d'Avranches, Huet, l'ami des jésuites, 
qui mourut chez eux, leur donna sa bibliothèque, et les 
servit pendant toute sa vie, représente parfartement ces 
deux faces de la guerre que la Société fit au cartésianisme. 
D'abord il l'attaque en lui-même; de là le livre célèbre : 
Censure de la philasoph ie cartésienne 4 , livre que tous les 
ennemis de la philosophie nouvelle prônèrent et répan- 
dirent, et dont il y eut en peu d'années tant d'éditions. En 
1694, il y en a déjà une quatrième sortie des presses de 



1. Pet ri Danielis Huetii, episcopi suessoniensis designati, Censura 
philosophiae cartesianae, Lutetiae Parisior. 1689, in-12. 



PREFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 11 

l'imprimerie royale *. Ici tout semble dirigé seulement 
contre Descartes. Mais après la mort de Huet son secret 
lui échappa : on trouva dans ses papiers un écrit 2 , non 
plus contre Descartes, mais contre la raison elle-même, 
non plus pour Aristote, mais contre toute espèce de dog- 
matisme, et par exemple dans l'antiquité grecque, devenue 
sous la plume du savant évêque le champ de bataille de la 
dispute, contre l'ancienne Académie pour la nouvelle, 
c'est-à-dire pour le pyrrhonisme. Voici le titre même du 
chapitre 45 qui termine et résume le livre 1 er : On conclut 
de tout ce qui a été dit ci-dessus qu'il faut douter et que 
c'est le seul moyen d'éviter les erreurs. La hardiesse des 
Dogmatiques a produit une infinité d'erreurs. Les Acadé- 
miciens et les sceptiques n'affirmant rien , ne peuvent se 
tromper, et ils sont les seuls qui méritent te nom de philo- 
sophes. Le livre 2 e explique quelle est la plus sûre et la 
plus légitime voie de philosopher. Et cette voie, c'est l'em- 
pirisme et la probabilité 3 . Voilà bien en philosophie le 
probabilisme de la théologie jésuitique. Et, chose merveil- 
leuse, tout cela dans Huet aboutit à la Démonstration évan- 
gélique! 

L3 Traité philosophique de la foiblesse de C esprit hu- 
main est le modèle accompli, le code de cette espèce de 



1. Pétri Danielis Huetii, episcopi abrincensis , Censura philosophiae 
cartesianae, editio quarta, aucta et emendata, Parisiis, apud Anisson, 
typographiae regiae praefectum, 1694,in-12. 

2. Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, Amster- 
dam, 1721. 

3. Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, liv. h, 
chap. m. // n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans les sens. 
Contre Platon,. contre Proclus, contre Descartes. — Ibid., chap. iv, il 
faut croire les choses probables comme si elles étaient véritables. — 
Chap. v, règles du critérium de la probabilité, à savoir, la sensation. 



\1 DES PENSÉES DE PASCAL. 

scepticisme un peu hypocrite qui ébranle toutes les vérités 
naturelles pour asseoir sur leur ruine la vérité révélée, 
comme si la vérité était contraire à la vérité, et qui met 
en avant le cloute pour conduire par un détour au dogma- 
tisme le plus absolu. Pascal appartient à cette école; lui 
aussi il a pour principe que le pyrrhonisme est le vrai 1 ; 
et bien d'autres déclarations de la même sorte , dont on 
voyait déjà quelque ombre dans les anciennes éditions, 
paraissent aujourd'hui à découvert dans les fragments 
nouveaux que nous avons publiés. Pascal, comme Huet, 
combat Descartes; mais, comme Huet encore, c'est la phi- 
losophie même qu'il poursuit dans la philosophie car- 
tésienne. 11 est sceptique comme lui, et comme lui il se 
propose de conduire l'homme à la foi par la roule du 
scepticisme. On eût fort étonné cet inflexible adversaire 
des jésuites, si on lui eût montré que toute son entreprise 
était celle de la Société. Mais ce qui, chez les jésuites, 
était habileté et calcul, est dans Pascal l'état vrai de cette 
intelligence si forte, mais jeune, inexpérimentée, ardente 
et extrême. Même à part son génie, aux yeux de tout ami 
de l'humanité, Pascal est sacré par sa sincérité, par sa 
droiture, par les angoisses de sa pensée et de son âme; 
mais, il faut le dire aujourd'hui : jamais homme ne s'est 
plus contredit. En vérité, c'était bien la peine de défendre 
contre les jésuites et contre Rome, au nom de la liberté 
de la pensée, une erreur manifeste, à savoir la doctrine 
janséniste de la grâce poussée presque jusqu'à l'exagération 
de Luther et de Calvin 2 , pour sacrifier ensuite et la liberté 
de penser et la puissance légitime de la raison aux pieds 



1. Rapport, 2 e partie, etc. 

2. Voyez plus bas la Préface de la seconde édition. 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 1S 

de ces mêmes jésuites! inconséquence de la passion! 
L'auteur des Provinciales est le héraut de l'esprit nouveau, 
et l'auteur des Pensées en est l'adversaire! Aussi est-ce 
surtout aux Provinciales que le nom de Pascal demeure 
attaché; c'est de là, c'est du courage avec lequel il prit en 
main une cause, bonne ou mauvaise en soi , mais injus- 
tement opprimée, c'est de la mâle conviction qu'il opposa 
à ce scepticisme déguisé qui s'appelait le probabilisme, 
c'est précisément de ce dogmatisme admirable du sens 
commun et de la vertu que Pascal tire sa popularité. Le 
livre des Pensées, qui n'est point achevé et qu'il ne publia 
pas lui-même, jeta incomparablement moins d'éclat. N'est- 
ce pas une remarque frappante et bien digne d'être mé- 
ditée par tous les esprits sincères, qu'aucun des grands 
docteurs du xvu e siècle n'ait loué les Pensées ? Pascal n'en- 
traîna personne dans la route où il s'était imprudemment 
engagé. En dépit de ses sarcasmes contre Descartes et 
contre la philosophie, en dépit de son apologie du pyr- 
rhonisme, en dépit des arrêts du conseil et des lettres de 
cachet qui tombaient de toutes parts sur les partisans de la 
philosophie nouvelle, tout le xvn e siècle a été cartésien, 
pieux tout ensemble et philosophe, amateur de la raison 
et respectueux envers la foi. 

Contre Pascal nous pouvons invoquer d'abord Port- 
Royal, qui n'a cessé d'être sagement favorable à Descartes 
et à la philosophie '. La Logique est toute pénétrée de car- 
tésianisme et respire l'esprit nouveau 2 . Nicole a rassemblé 

1. La Préface de la seconde édition confirme à la fois et modifie ce 
jugement. 

2. La Logique se prononce très vivement contre le pyrrhonisme et con- 
tre Montaigne. Premier discours , elle combat avec force la maxime 
qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens. 
Le chapitre premier de la l re partie est une défense de Descartes con- 



14 DES PENSEES DE PASCAL. 

soigneusement et présenté avec une entière confiance tous 
ces arguments en faveur de l'existence de Dieu et de l'im- 
mortalité de l'âme qui paraissaient si méprisables à Pas- 
cal '. Arnauld commence sa carrière par une défense solide 
et judicieuse des Méditations 2 , et, dans sa vieillesse, il les 
défend encore et contre l'autorisé égarée 3 et contre Maie- 

tre Gassendi et contre Hobbes. La 4 e partie, de la méthode, est pres- 
que tout entière empruntée à Descartes, à ses ouvrages imprimés et 
même à un Traité manuscrit qui est incontestablement le Traité des 
règles pour conduire notre esprit dans la recherche de la vérité, in- 
séré en latin dans les Opéra posthuma Cartesii, Amsterdam, 1711, et 
traduit pour la première fois en français , dans le tome XI de notre 
édition. 

1. Discours contenant en abrégé les preuves naturelles de l'existence 
de Dieu et de l'immortalité de rame : « Je suis persuadé que les preuves 
natui elles ne laissent pas d'être solides et proportionnées à certains es- 
prits ; elles ne sont pas à négliger. 11 y en a d'abstraites et de méta- 
physiques, comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de 
prendre plaisir à les décrier... Quelqu'efforts que fassent les athées 
pour effacer l'impression que la vue de ce grand monde forme natu- 
rellement dans tous les hommes, qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, 
il ne sauroit l'étouffer entièrement, tant elle a des racines fortes et 
profondes dans notre esprit».. La raison n'a qu'à suivre son instinct 
naturel pour se persuader qu'il y a un Dieu. » Traité de la foiblesse de 
l'Homme : « On. avoit philosophé trois mille ans durant sur divers piin- 
cipes; il s'élève dans un coin de la terre un homme qui change toute 
la face de la philosophie et qui prétend faire voir que tous ceux qui 
sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes de la na- 
ture. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses, car il faut 
avouer que le nouveau venu donne plus de lumière sur la connoissance 
des choses naturelles que tous les autres ensemble n'en avoient donné. » 

2. Voyez parmi les objections aux Méditations cet écrit <T Arnauld, 
dont Descartes se montra si satisfait. C'est le premier écrit connu 
d'Arnauld, car il doit avoir été composé avant la publication même 
des Méditations, qui est de 1641, et par conséquent plusieurs années 
avant le Traité de la fréquente Communion, qui est de 1643. 

3. On peut voir dans les Fragments de philosophie moderne, un mé- 
moire d'Arnauld, destiné à prévenir l'arrêt contre le cartésianisme, 
arrêt sollicité du parlement de Paris par la faculté de théologie, et dé. 



PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION. 15 

branche '. Dans sa longue polémique avec l'auteur de la 
Recherche de la vérité, Arnauld s'appuie constamment sur 
la raison dans Tordre des vérités naturelles; il se plaint 
que son illustre antagoniste a recours, par un cercle vicieux 
manifeste, à la révélation pour prouver l'existence de ce 
monde 2 . A chaque ligne de cette grande polémique éclate 

tourné par V Arrêt burlesque de Boileau, et peut-être aussi par cet ex- 
cellent mémoire qui doit avoir été écrit vers 1675. 

1. Des vraies et des fausses idées, Cologne, 1683. Voyez particu- 
lièrement le chapitre xxiv, où Arnauld soutient contre Malebranche 
la clarté de la notion de l'âme, d'après les principes de Descartes; 
et les chapitres xxv et xxvi, où il prend de nouveau la défense de la 
preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée de la perfection, 
contre les instances de Gassendi, et contre les interprétations détournées 
de Malebranche. — Enfin, en 1692, Arnauld n'hésite pas à exprimer 
sur le livre tant vanté de Huet une opinion qui est entièrement la 
nôtre. « Je ne sais pas ce qu'on peut trouver de bon dans le livre de 
M. Huet contre M. Descartes, si ce n'est le latin; car je n'ai jamais vu 
de si chétif livre pour ce qui est de la justesse d'esprit et de la solidité 
du raisonnement. C'est renverser la religion que d'outrer le pyrrho- 
nisme autant qu'il fait. Car la foi est fondée sur la révélation, dont 
nous devous être assurés par la connoissance de certains faits. 11 n'y 
a donc point de faits humains qui ne soient incertains, s'il n'y a rien 
sur quoi la foi puisse être appuyée. Or, que peut tenir pour certain et 
pour évident celui qui soutient que cette proposition, je pense, donc je 
suis, n'est pas évidente, et qui préfère les sceptiques à M. Descartes, 
en ce que ce dernier ayant commencé à douter de tout ce qui pouvoit 
paroitre n'être pas tout à fait clair, a cessé de douter, quand il en est 
venu à faire cette réflexion sur lui-même :cogito, ergo sum? au lieu, 
dit M. Huet, que les sceptiques ne se sont point arrêtés là, et qu'ils ont 
prétendu que cela même étoit incertain et pouvoit être faux; ce qui a 
été regardé par saint Augustin, aussi bien que par M. Descaites, comme 
•la plus grande de toutes les absurdités; parce qu'il n'y a rien certaine- 
ment dont nous puissions moins douter que de cela. Il y a cent autres 
égarements dans le livre de M. Huet; mais celui-là est le plus grossier 
de tous. » Lettres d'Arnauld, t. III e . Voyez aussi un passage de la lettre 
dcccxxx, sur le même sujet. — Rapprochez ce passage sur Nicole et 
Arnauld de ceux de la Préface de la seconde édition. 
2. Des vraies et des fausses idées, p. 324 et 333. 



16 DES PENSÉES DE PASCAL. 

la confiance d'Arnauld dans la raison humaine. Quand donc 
Pascal nous attaque, nous pouvons lui opposer ses amis et 
ses maîtres, Nicole et Arnauld. 

II en faut dire autant de toute l'église de France. Je ne 
suis point surpris que Bossuet ni Fénelon n'aient jamais 
cité les Pensées; car les principes de ces deux grands 
hommes et ceux de Pascal sont inconciliables. 11 faut choi- 
sir entre eux et Pascal. Celui-ci est ennemi du cartésia- 
nisme, et n'estime pas que toute la philosophie vaille une 
heure de peine. Fénelon et Bossuet ont étudié dès leur pre- 
mière jeunesse, et n'ont cessé de cultiver pendant toute 
leur vie et jusqu'à leurs derniers moments, la philosophie. 
Tous deux, loin de se faire une arme du scepticisme, le 
combattent partout; partout ils témoignent d'une admira- 
tion mesurée pour Descartes; ils en admettent l'esprit gé- 
néral et la méthode. Le Traité de la connaissance de Dieu 
et de soi-même, le Traité du libre arbitre, celui de l'exis- 
tence de Dieu, sont des livres admirables, où toutes les 
grandes vérités, et singulièrement celle de la divine provi- 
dence, sont établies au nom de la raison et sur le fonde- 
ment même des Méditations. Bossuet et Fénelon s'y dé- 
clarent ouvertement contre la maxime péripatéticienne et 
jésuitique tant célébrée par Huet : // n'y a rien dans l'en- 
tendement qui n'y ait été introduit par la voie des sens, et 
contre cette autre maxime de la Compagnie, que toute cer- 
titude se réduit à la simple probabilité. Ils sont tous deux 
pour Platon contre Aristote; ils sont donc pour Descartes 
contre ses adversaires. Le Traité de l'existence de Dieu 
admet pleinement le doute méthodique, le je pense, donc 
je suis, et la démonstration de l'existence de Dieu par l'idée 
de la perfection '. Fénelon suit Descartes jusque dans son 

1. Seconde paitic : Démonstration de V existence et des attributs de 



■J 



PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION. 17 

brillant et téméraire disciple; il adopte toute la théorie des 
idées de Malebranche, et la reproduit presque dans les 
mêmes termes, comme s'il eût ignoré le livre d'Arnauld '. 
Comment Fénelon eût-il été un adversaire de la raison , lui 
qui la rapportant à son foyer éternel, la suivant et dans 
les lois de l'univers et dans les lois de la pensée, s'écrie 
avec enthousiasme: «0 raison! raison! n'es -tu pas le 
Dieu que je cherche 2 ? » Bossuet, avec plus de mesure et 



Dieu, tirée des idées intellectuelles. Chap. i. Méthode qu'il faut suivre 
dans la recherche de la vérité. Conclusion de ce chapitre : « Me voilà 
donc enfin résolu à croire que je pense puisque je doute, et que je suis 
puisque je pense. » Chap. n. Preuves métaphysiques de l'existence de 
Dieu. Première preuve tirée de l'imperfection de l'être humain... 
Deuxième preuve tirée de l'idée que nous avons de l'infini. La méthode 
et la doctrine cartésiennes se retrouvent dans les Lettres sur divers 
sujets de métaphysique et de religion, écrites par Fénelon à la fin de sa 
vie ; chap. i : De ma pensée. 

1. Ibid. Chap. îv. Nouvelle preuve de l'existence de Dieu, tirée de 
la nature des idées. C'est tout à fait la théorie des idées et même la 
vision en Dieu de Malebranche. 

2. Première partie. § GO. — 11 est impossible de citer tous les pas- 
sages où la raison de l'homme est présentée comme un reflet et un 
miroir de la raison divine, et par conséquent distinguée des sens et 
de l'imagination et élevée au-dessus de tout scepticisme. Première 
partie. § 52 : « que l'esprit de l'homme est grand ! il porte en lui 

de quoi s'étonner Jugeons de notre grandeur par l'infini immuable 

qui est empreint au dedans de nous et qui ne peut jamais y être 
effacé.... § 54.... Outre l'idée de l'infini, j'ai encore des notions univer- 
selles et immuables qui sont la règle de tous mes jugements; je ne 
puis juger d'aucune chose qu'en les consultant, et il ne dépend pas 
de moi de juger contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin 
de pouvoir corriger ou forcer cette règle, sont elles-mêmes corrigées 
malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont invinciblement 
assujéties à sa décision.... Cette règle intérieure est ce que je nomme 
ma raison. § 55. A la vérité, ma raison est en moi, car il faut que je 
rentre sans cesse en moi-même pour la trouver; mais la raison supé- 
rieure qui me corrige dans le besoin et que je consulte n'est point à 
moi et elle ne fait point partie de moi-même.... Ce maître est partout, 

2 



18 DES PENSÉES DE PASCAL. 

appuyé sur un bon sens que rien ne peut faire fléchir, est, 
à sa manière, un disciple de la même doctrine dont il ne 
fuit, selon sa coutume, que les extrémités. Ce grand esprit, 
qui peut avoir des supérieurs pour l'invention, mais qui 
n'a pas d'égal pour la force dans le sens commun, s'est 
bien gardé de mettre aux prises la révélation et la philoso- 
phie : il a trouvé plus sûr et plus vrai de leur faire à cha- 
cune leur part, d'emprunter à l'une tout ce qu'elle peut 
donner de lumières naturelles, pour les accroître ensuite 
des lumières surnaturelles dont l'église a reçu le dépôt. 
C'est dans ce bon sens souverain , capable de tout com- 
prendre et de tout unir, qu'est la suprême originalité de 
Bossuet. Il fuyait les opinions particulières comme les pe- 
tits esprits les recherchent pour le triomphe de leur amour- 
propre. Lui, ne songeant point à lui-même et n'aimant 
que la vérité, partout où il la rencontrait il l'accueillait 
volontiers, bien assuré que si le lien des vérités d'ordres 
différents nous échappe quelquefois, ce n'est point un mo- 
tif de fermer les yeux à aucune vérité. Si on voulait donner 
un nom d'école à Bossuet, selon l'usage du moyen âge, il 
faudrait l'appeler le docteur infaillible. Il n'est pas seule- 
ment une des plus hautes, il est aussi une des meilleures et 



et sa voix se fait entendre d'un tout de l'univers à l'autre à tous les 

hommes comme à moi. § 56. C'est elle qui fait qu'un sauvage du 

Canada pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs et 

romains les ont pensées.... Il n'y a point encore eu d'homme sur la 

terre qui ait pu gagner ni sur les autres ni sur lui-même d'établir dans 

le monde qu'il est plus estimable d'être trompeur que d'être sincère, 

d'être emporté et malfaisant que d'être modéré et de faire du bien. 

§ 57. Le maître intérieur et universel dit donc toujours et paitout les 

mêmes vérités pour corriger tous nos mensonges. » Nous nous arrêtons 

pour ne pas copier des pages entières; mais qu'il y a loin de cette phi- 

osophie et de cette morale à celles de Pascal et de Montaigne î 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 19 

des plus solides intelligences qui furent jamais; et ce grand 
conciliateur a bien aisément concilié la religion et la phi- 
losophie, saint Augustin et Descartes, la tradition et la 



raison V 



1. Même alors que des disciples imprudents de Descartes compro- 
mettaient le maître, en essayant d'expliquer à tort et à travers certains 
mystères du christianisme, même celui de la transsubstantiation, Bos- 
suet,en repoussant et en déplorant ces aberrations, respecte et défend 
la vraie doctrine de Descartes. Lettre à un disciple du père Maie- 
branche : « Je vois un grand combat se préparer contre l'Église sous le 
nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses 
principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; et je prévois 
que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes qu'ont tenus nos 
pères la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Église tout le fruit 
qu'elle en pouvoit espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la 
divinité et l'immortalité de l'âme. » Le Traité de la connoissance de 
Dieu et de soi-même est tout rempli de propositions cartésiennes. Le 
point de départ de la philosophie est la connaissance de l'homme. La 
sensation est l'occasion, mais non pas le fondement de la connaissance. 
C'est par l'entendement seul que nous connaissons les rapports, l'ordre 
et la beauté des choses. Voici des propositions tout à fait semblables à 
celles de Fénelon que nous avons citées : « Comme l'entendement ne 
la fait pas ( la vérité ) , mais la suppose , il s'ensuit qu'elle est éter- 
nelle, et par là indépendante de tout entendement créé.... Toutes ces 
vérités subsistent indépendamment de tous les temps; en quelque 
temps que je mette un entendement humain, il les connoitra; mais 
en les connoissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles.... 
Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent éternelles 
et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la 
vérité est éternellement subsistante et où elle est toujours entendue; 
et cet être doit être la vérité même C'est donc en lui, d'une cer- 
taine manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je 

vois ces vérités éternelles Il y a nécessairement quelque chose qui 

est avant tous les temps et de toute éternité, et c'est dans cet éternel 

que ces vérités éternelles subsistent; c'est aussi là que je les vois 

Ainsi nous les voyons dans une lumière supérieure à nous-mêmes; et 
c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons si nous faisons 

bien ou mal Là donc nous voyons avec toutes les autres vérités les 

règles invariables de nos mœurs. L'homme qui voit ces vérités par ces 
vérités se juge lui-même et se condamne quand il s'en écarte; ou 



20 DES PENSÉES DE PASCAL. 

Nous avons beau chercher dans tout le xvn e siècle, nous ne 
trouvons pas un seul grand évêque, un seul grand écrivain qui 
ait pensé différemment. Le cardinal de Richelieu, qui fut un 
théologien très-solide avant d'être un grand homme d'État, 
n'hésite pas à appliquer la lumière naturelle à la recherche 
et à la démonstration des vérités naturelles, et il a dit avec 

plutôt ce sont ces vérités qui le jugent... Ces vérités éternelles que 
tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout 
entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu 
même. » 

Le paragraphe 6 du chapitre îv a pour titre la maxime mémo ^sur 
laquelle est fondée la démonstration cartésienne de l'existence de 
Dieu : « L'âme connaît par l'imperfection de son intelligence qu'il y a 
ailleurs une intelligence parfaite. » Après avoir achevé toutes les 
preuves de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme par la 
seule philosophie, Bossuet conclut ainsi : « Ces raisons sont solides et 
inébranlables à qui les sait pénétrer. » De même dans le Traité du 
libre arbitre, c'est par la raison seule qu'il résout toutes les difficultés. 
Chap. il, que cette liberté est dans l'homme, et que nous connoissons 
cela naturellement. « Je dis que la liberté ou le libre arbitre est cer- 
tainement en nous et que cette liberté nous est évidente : 1° par l'évi- 
dence du sentiment et de l'expérience ; 2° par l'évidence du raisonne- 
ment; 3° par l'évidence de la révélation. » L'accord de la foi et de la 
raison est ici manifeste. Chap. ni, que nous connoissons naturellement 
que Dieu gouverne notre liberté et ordonne de nos actions. Chap. îv, 
que la raison seule nous oblige à croire ces deux vérités, quand même 
nous ne pourrions trouver le moyen de les accorder ensemble. Même en 
parlant de la création sans aucune matière préexistante, Bossuet dit : 
« Nous connoissons clairement toutes les vérités que nous venons de 
considérer; c'est renverser les fondements de tout hon raisonnement 
que de les nier. » 

Dans la première Élévation il reprend la preuve cartésienne de l'exis- 
tence de Dieu par l'idée de la perfection : « Pourquoi Dieu ne seroit- 
il pas? Est-ce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un ob- 
stacle à l'être? Erreur insensée ! au contraire, la perfection est la raison 
d'être... » Enfin Huet lui-même nous apprend dans ses Mémoires que 
Bossuet reçut très-peu favorablement la censure de la philosophie car- 
tésienne, et l'abbé Ledieu, secrétaire de Bossuet, dit expressément qu'il 
mettait le Discours sur la, méthode au-dessus de tous les ouvrages de 
son siècle. 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 21 

l'entière approbation de l'église et de son siècle : // n'est 
pas seulement vrai qu'il y a un Dieu, mais il est de la foi 
que la lumière de la nature nous Venseigne* . Le cardinal 
de Retz n'est point une très grande autorité ecclésiastique; 
mais c'était un esprit du sens le plus ferme, et quand sur 
la fin de sa vie, dans sa solitude de Commercy, il s'occupa 
de sérieuses études, il se prononça pour la philosophie car- 
tésienne 2 . Celui que le pape Urbain VII [ appela V apôtre du 
verbe incarné, est aussi celui qui suscita Descartes, lui mit la 
plume à la main, et recommanda ses écrits aux saints prêtres 
qu'il rassemblait. Le cardinal de Bérulle est assurément 
l'homme qui aie plus fait pour le cartésianisme en lui don- 
nant l'Oratoire 3 . Nous l'avons déjà dit : l'Oratoire a man- 
qué de succomber par fidélité à Descartes et au vœu de son 
illustre fondateur; et cependant quelle réunion choisie d'es- 
prits excellents et bien cultivés en tout genre d'études î Sur 
ce fond si pur se détache Malebranche, excessif et témé- 
raire, nous ne craignons pas de le dire, mais toujours 
sublime , n'exprimant qu'un seul côté de Platon , mais 
l'exprimant dans une âme toute chrétienne et dans un 
langage angélique. Malebranche, c'est Descartes qui s'égare, 
ayant trouvé des ailes divines et perdu tout commerce avec 
la terre 4 . 

1. De la perfection du chrétien, ch. xlv. 

2. Voyez dans les Fragments de philosophie moderne, l'article in- 
titulé : Le Cardinal de Retz, cartésien. 

3. Baillet, dans la vie de Descartes, liv. 2, chap xiv 2, raconte en 
quelles circonstances le cardinal de Bérulle connut les desseins philoso- 
phiques de Descartes, et quels encouragements il leur donna. Ce furent 
les Pères de Condren, Gibieuf et de Labarde qui introduisirent parmi 
leurs confrères le goût de la nouvelle philosophie. Voyez le Père Taba- 
raud dans son Histoire de Pierre de Bérulle, Paris, 1817, t. II, p. 187, 
et dans la Biographie universelle, , article Bérulle. 

4. Partout Malebranche rend témoignage à Descartes, et le défend 



22 DES PENSEES DE PASCAL. 

Dans le xvur 3 siècle nous voyons trois grands sceptiques, 
Bayle, Hume, Voltaire, mais ces trois personnages ne pas- 
saient pas jusqu'ici pour des serviteurs de la religion. Parmi 
ceux qui vinrent alors au secours de la foi chancelante, nul 
n'a songé à lui donner pour appui le scepticisme. MM. les 
cardinaux de Polignac * et Gerdil 2 ne sont pas des théolo- 



contre ses ennemis. Recherche de la vérité, liv 1 er , chap. vi : « M. Des- 
cartes a prouvé démonstrativement l'existence d'un Dieu, l'immortalité 
de nos âmes, plusieurs autres questions métaphysiques, un très-grand 
nombre de questions de physique, et notre siècle lui a des obligations 
infinies pour les vérités qu'il nous a découvertes. » Sur l'accord de la 
la foi et de la raison ; Entretiens sur la métaphysique : « Je ne croi- 
rai jamais que la vraie philosophie soit opposée à la foi... La vérité 
nous parle de diverses manières; mais certainement elle dit toujours 
la même chose. Il ne faut donc point opposer la philosophie à la reli- 
gion, si ce n'est la fausse philosophie des payens... » « Nous sommes 
tous raisonnables et essentiellement raisonnables; et de prétendre se 
dépouiller de sa raison comme on se décharge d'un habit de cérémo- 
nie, c'est se rendre ridicule, et tenter inutilement l'impossible. » Traité 
de morale : «Mais, dit-on, la raison est corrompue; elle est sujette à 
l'erreur; il faut qu'elle soit soumise à la foi; la philosophie n'est que 
la servante; il faut se défier de ses lumières : perpétuelles équivoques!.. 
La raison doit toujours être la maîtresse; Dieu même la suit. L'intel- 
ligence est préférable à la foi : car la foi passera ; mais l'intelligence 
subsistera éternellement... La foi sans intelligence, je ne parle pas 
ici des mystères dont on ne peut avoir d'idée claire; la foi, dis-je, sans 
aucune lumière, si cela est possible, ne peut rendre solidement ver- 
tueux. C'est la lumière qui perfectionne l'esprit et qui règle le cœur. » 

1 . L'Anti-Lucrèce est fondé en grande partie sur le cartésianisme. 11 
défend Descartes contre Newton et contre Locke. Au vm e livre sont les 
vers célèbres : 

Quo nomme dicam 
Naturae genhim, patriœ decus ac decus œvi 
Cartesium nostri 

2. Voyez particulièrement l'immatérialité de l'âme démontrée, con- 
tre M. Locke, avec de nouvelles preuves de l'immatérialité de Dieu et 
de l'âme tirées de l'Écriture, des Pères et de la raison. Turin, 1747. 
Comme Arnauld avait appuyé la maxime cartésienne, Je pense, donc 
je suis, sur l'autorité de saint Augustin, de même Gerdil appuie sur 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 23 

giens de la force de Bossuet et d'Arnauld, mais ce sont 
encore les meilleurs défenseurs de l'église au xvm c siècle, 
et tous les deux appartiennent à l'école cartésienne. 

Saint-Sulpice n'est point suspect. Si Port -Royal est plus 
grand, si l'Oratoire est plus instruit, Saint-Sulpice est plus 
sage. C'est après tout la plus saine école de théologie qu'il 
y ait eu en France. Voit-on que Saint-Sulpice ait proscrit 
le cartésianisme et la philosophie ? son plus brillant élève, 
son élève avoué et chéri est le cartésien Fénelon. Et de nos 
jours encore, nous avons vu, nous avons connu dans notre 
jeunesse un pieux et savant supérieur de Saint-Sulpice, en 
même temps conseiller de l'Université, qui croyait suivre la 
tradition de son ordre et du grand siècle en professant et en 
recommandant l'accord de la foi et de la raison. Loin d'être 
un adversaire de Descartes, M. l'abbé Émery en était un ad- 

un passage de saint Basile la démonstration de l'existence de Dieu 
par son idée, p. 226 : « Il est étonnant que la prévention contre le père 
de la nouvelle philosophie ait tant pu dans l'esprit de quelques doc- 
teurs chrétiens que, par attachement à leurs préjugés et à leurs er- 
reurs philosophiques qu'il a combattues avec tant de force et dont il a 
enfin triomphé si glorieusement, ils n'aient pas craint de l'accuser 
d'impiété pour avoir fourni à la religion une nouvelle arme invincible 
contre les athées, en ajoutant aux preuves qu'on avait déjà de l'exis- 
tence de Dieu une démonstration si belle et si lumineuse que jusqu'ici 
on n'a rien su y opposer que d'absurde et de puéril. Quelle gloire pour 
ce grand philosophe que les premiers principes, sur lesquels il établit 
sa métaphysique dans ses Méditations, servem aussi de fondement 
inébranlable aux deux vérités capitales de la religion, l'existence de 
Dieu et l'immatérialité de l'âme ! » Gerdil prend encore plus ouverte- 
ment et plus en détail la défense de Descartes dans la dissertation in- 
titulée : Incompatibilité des principes de Descartes et de Spinoza. Dans 
un autre ouvrage, Histoire des sectes des philosophes, l'illustre cardinal 
s'exprime ainsi sur Descartes : « Quelque grand qu'il soit par tant de 
sublimes découvertes, il l'est encore plus par sa Méthode et ses Médi- 
tations. Ce sont des chefs-d'œuvre de raison et des ouvrages dignes de 
l'antiquité. » 



24 DES PENSÉES DE PASCAL. 

mirateur éclairé. Son dernier ouvrage est un choix de mor- 
ceaux classiques de Descartes en l'honneur commun de la 
religion et de la philosophie * . Ce digne prêtre ne s'était pas 
fait scrupule de donner aussi des Pensées de Leibniz 2 ; et 
Leibniz, c'est Descartes avec un demi-siècle de progrès en 
tout genre, Descartes élevé à la plus haute puissance dans 
un esprit d'une trempe différente mais non pas inférieure, 
tout aussi inventif, tout aussi original, mais plus étendu et 
plus vaste. Si Bossuet est éclectique à son insu, Leibniz 
Test, le sachant et le voulant : nous voilà, ce semble, en 
assez bonne compagnie, sans parler de Platon, le véritable 
père de Féclectisme. L'ouvrage qui portera le nom de 
Leibniz à la dernière postérité, la Théodicée n'est autre 
chose qu'une collection de divers écrits dont l'objet com- 
mun est la conformité de la raison et de la foi 3 . 

Dans Saint-Sulpice, et à côté même de M. l'abbé Émery, 
nous pouvons invoquer aussi l'homme de notre temps qui 
a jeté l'éclat de son nom sur cette congrégation modeste, 
M. l'abbé Frayssinous, évêque d'Hermopolis, qu'on n'ac- 
cusera pas d'avoir été médiocrement attaché à l'église, et 

1. Pensées de Descartes sur la religion et la morale, 1811 . Le discours 
préliminaire est une apologie complète et régulière de Descartes. Le 
savant éditeur est même contre Pascal dans la question obscure si 
Descartes avait réellement conseillé à Pascal l'expérience de la pesan- 
teur de l'air. Il défend aussi Descartes d'avoir préparé la voie à Spi- 
noza. 

2. Esprit de Leibnitz, ou recueil de pensées choisies sur la religion, 
la morale, l'histoire, la philosophie, etc., extraites de toutes ses œuvres 
latines et françaises ; Lyon, 1772; 2 volumes; seconde édition en 1783; 
en 1819, Exposition de la doctrine de Leibnitz sur la religion, suivie de 
pensées extraites des ouvrages du même auteur. 

3 . C'est même le titre particulier d'un de ces écrits : Discours de la 
conformité de la foi avec la raison. Essais de théodicée, l re édition, Am- 
sterdam, 1710, et nouvelle édition, par le chevalier de Jaucourt,' Am- 
sterdam, 1747. 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 25 

qui, dans ses solides conférences, n'a cessé de poursuivre le 
grand objet que se sont constamment proposé les théolo- 
giens les plus autorisés, l'alliance d'une saine philosophie 
et d'une religion éclairée '. 

Ainsi, nous pouvons le dire sans crainte d'être démentis, 
l'entreprise de Pascal est condamnée par la pratique de 
toute l'église de France, par les plus grands théologiens et 
les plus saints prêtres, par les ordres les plus différents; 
et, pour qu'il n'y manque rien , elle est condamnée par les 
jésuites eux-mêmes. Les jésuites, en effet, après avoir tant 
combattu et tant poursuivi le cartésianisme, ont fini par 
l'absoudre, par le vanter même, et le plus bel éloge de 
Descartes au xvm e siècle est de la main d'un jésuite, le père 
Guénard 2 . 

Cependant, tandis qu'au début du xix e siècle, M. de Cha- 
teaubriand séduisait au christianisme l'imagination et le bon 
goût par le charme des beautés nouvelles qu'il y découvrait, 
tandis que l'abbé Frayssinous, à Saint-Sulpice, développait 

1. Défense du Christianisme ou Conférences sur la Religion. Paris, 
1825, 3 volumes. Le 1 er volume est comme un traité de philosophie, où 
sont établis par la pure raison et sur la foi du genre humain l'existence 
de Dieu, la spiritualité de l'âme, la loi naturelle, le libre arbitre et l'im- 
mortalité de l'âme. A ce livre judicieux nous nous plaisons à joindre un 
autre écrit de la même école et marqué du même caractère, la disserta- 
tion dont M. l'abbé Gosselin a orné son édition aujourd'hui classique 
des œuvres de Fénelon, dissertation où il examine et apprécie Fénelon 
comme métaphysicien, comme théologien, comme littérateur. La pre- 
mière partie, Fénelon considéré comme métaphysicien , semble écrite 
avec la plume même de M. l'abbé Émery. Il est impossible de défendre 
avec plus de sens et de mesure la méthode et la philosophie de Descarlcs. 
Voyez encore différents écrits du cardinal de La Luzerne, entre autres : 
Dissertation sur l'existence et les attributs de Dieu. — Dissertations sur 
la spiritualité de l'âme et sur la liberté de l'homme. Langres, 1808. 

2. Discours sur l'esprit philosophique couronné par l'Académie fran- 
çaise en 1755. 



26 DES PENSÉES DE PASCAL. 

devant un nombreux auditoire le thème favori de l'église gal- 
licane, obsequium rationabile> une obéissance conforme à 
la raison ; tandis qu'une philosophie généreuse , sortie du 
sein de l'Université, disputait l'opinion au matérialisme et à 
l'athéisme et s'efforçait de réhabiliter parmi nous la tradi- 
tion cartésienne, épurée et vivifiée à la lumière de notre 
siècle, survint un homme qui, au lieu de poursuivre en 
commun l'œuvre réparatrice, la changea tout à coup en 
une réaction violente , esprit vigoureux mais extrême, se 
précipitant avec l'aveuglement de la logique dans toutes les 
conséquences d'un principe, ne s'arrêtant qu'au fond de 
l'abîme, en sortant pour s'élancer encore dans une route 
opposée avec la même ardeur et le même aveuglement , à 
la fois obstiné et mobile, et toujours excessif, dédaignant 
ce que la plupart des hommes adorent, le plaisir et la for- 
tune, n'ayant d'autre passion que la renommée de son nom 
et le bruit de ses systèmes, non pas le saint Bernard, mais 
le J.-J. Rousseau de notre siècle. Tel est l'homme qui 
reprit un jour l'entreprise abandonnée de Pascal et de 
Huet, en croyant l'inventer, et qui s'imagina rendre un 
service décisif à l'église et terminer d'un coup toutes les 
querelles en supprimant l'un des deux principes qu'il s'agis- 
sait de mettre d'accord. M. l'abbé de Lamennais attaqua 
tout dogmatisme; il ne distingua plus, comme on l'avait 
fait jusqu'ici, entre la bonne et la mauvaise, entre la vraie 
et la fausse philosophie; toute philosophie lui devint fausse 
et mauvaise par cela seul qu'elle s'appuyait sur la raison 
et prétendait à une certitude qui lui fût propre : toute cer- 
titude releva de l'autorité, laquelle n'eut plus d'autre fon- 
dement qu'elle-même, étant parce qu'elle est et tant qu'elle 
est. M. de Lamennais, c'est Pascal réduit en système; c'est 
l'auteur de la Censure de la philosophie cartésienne et du 



PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION. 27 

Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, 
moins savant et moins méthodique, mais passionné, mais 
véhément, armé à la fois de la logique de fer du Contrat 
social et de la rhétorique enflammée de YHéloïse. La doc- 
trine nouvelle, n'admettant qu'un seul principe, l'autorité, 
avait tout l'éclat des systèmes exclusifs; elle séduisit et 
entraîna les faibles. Elle se liait d'ailleurs à toute l'entre- 
prise du parti rétrograde et violent qui a perdu la restaura- 
tion. Depuis 1830, Tardent soldat de l'autorité est devenu 
un des apôtres de la démocratie. La monarchie représen- 
tative, qui lui paraissait autrefois la licence constituée, lui 
est aujourd'hui une tyrannie insupportable. M. de Lamen- 
nais est républicain en politique, et son point de départ en 
philosophie n'est plus la révélation , mais la raison '. L'an- 
cien abbé de Lamennais n'est plus , mais sa première doG- 
trine demeure; cette doctrine a pénétré dans le clergé : 
l'église de France, dans sa jeune milice , en a reçu une 
impression funeste. L'église a rejeté M. de Lamennais, 
mais elle a retenu, sinon tout son système, du moins l'es- 
prit qui l'animait. C'est M. de Lamennais qui le premier a 
attaqué la philosophie moderne dans Descartes son père; le 
branle une fois donné, tout le monde a suivi, et il n'y a pas 
aujourd'hui de feuille prétendue religieuse qui ne déclame 
à perte de vue contre Descartes et contre la philosophie. 
Qu'est-ce en effet que toutes ces attaques qui tombent 
chaque jour sur ce qu'on appelle la philosophie de l'Uni- 

1 . Esquisse d'une philosophie, 3 vol. Paris, 1840. Tome I er , Préface : 
« La philosophie a sa racine dans notre nature, et c'est pourquoi on ne 
peut en assigner le commencement. Contemporaine de l'homme, elle 
n'est que l'exercice même de sa raison... » Cela n'empêche pas qu'on 
ne rencontre dans Y Esquisse beaucoup de propositions qui rappellent 
le livre de l'Indifférence. Deux esprits contraires y sont sans cesse aux 
prises, et pour les accorder il faudrait un troisième ouvrage. 



28 DES PENSÉES DE PASCAL. 

versité, sinon le contre-coup et l'écho monotone de la vieille 
polémique du livre de V indifférence ?On n'a inventé qu'un 
seul mot nouveau, celui de panthéisme ; et voici toute la 
variante qui a été faite à l'argumentation de M. de Lamen- 
nais. M. de Lamennais disait : Toute philosophie qui veut 
être conséquente aboutit au scepticisme; on nous dit aujour- 
d'hui : toute philosophie qui part de la raison (et on appelle 
cela le rationalisme) conduit nécessairement au panthéisme, 
c'est-à-dire à l'identification de Dieu et du monde, c'est-à- 
dire encore au matérialisme et à l'athéisme ; témoin mes 
amis et moi, auxquels, j'en demande pardon à ces mes- 
sieurs, il faut qu'ils joignent, s'ils veulent être conséquents 
eux-mêmes, tous les grands personnages cités tout à l'heure, 
et qui tous dans l'ordre philosophique ne s'appuient que 
sur la raison. Mais à qui, de grâce, fera-t-on accroire que 
mes amis et moi nous confondions le monde et Dieu, comme 
Volney et Dupuis, et que nous soyons devenus les tardifs 
adorateurs de cette religion de l'univers-Dieu que nous 
avons combattue à outrance pendant toute notre jeunesse? 

Parlons sans détour : Qu'est-ce que le panthéisme? Ce 
n'est pas un athéisme déguisé, comme on le dit; non, c'est 
un athéisme déclaré. Dire, en présence de cet univers si 
vaste, si beau, si magnifique qu'il puisse être : Dieu est là 
tout entier, voilà Dieu, il n'y en a pas d'autre; c'est dire 
aussi clairement qu'il est possible qu'il n'y a point de Dieu, 
car c'est dire que l'univers n'a point une cause essentielle- 
ment différente et distincte de ses effets. Et c'est à nous 
qu'on ose imputer une pareille doctrine ! 

Les rapports qui unissent la création et le créateur com- 
posent un problème obscur et délicat dont les deux solu- 
tions extrêmes sont également fausses et périlleuses : ici 
un Dieu tellement passé dans le monde qu'il a l'air d'y être 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 29 

absorbé; là un Dieu tellement séparé du monde que le 
monde a l'air de marcher sans lui : des deux côtés égal 
excès, égale erreur. Dieu est dans le monde toujours et par- 
tout; de là, avec l'être et la durée, l'ordre et les beautés de 
ce monde qui viennent de Dieu, mêlées des imperfections 
inhérentes à la créature; car, tout immense qu il est, ce 
monde est fini en soi, comparé à Dieu qui est infini ; il en 
manifeste, mais il en voile aussi la grandeur, l'intelligence, 
la sagesse. L'univers est l'image de Dieu, il n'est pas Dieu; 
quelque chose de la cause passe dans l'effet, elle ne s'y 
épuise point. L'univers même est si loin d'exprimer Dieu 
tout entier, que plusieurs des attributs de Dieu y sont cou- 
verts d'une obscurité presque impénétrable et ne se décou- 
vrent que dans l'âme de l'homme. L'univers, c'est la néces- 
sité, c'est l'étendue, c'est la division, c'est une puissance 
qui agit sans se connaître et qui ne veut rien de ce qu'elle 
fait; mais l'âme humaine est libre; elle est une, simple, 
identique à elle-même sous la diversité harmonieuse de ses 
facultés; elle se connaît et connaît tout le reste; elle con- 
çoit la vertu et quelquefois elle l'accomplit; elle est capable 
d'amour et de sacrifice. Or, il répugne que l'être qui est la 
cause première de cette âme, possède moins qu'il n'a 
donné, et n'ait lui-même ni personnalité, ni liberté, ni 
intelligence, ni justice, ni amour. Ou Dieu est inférieur à 
l'homme, ou il possède tout ce qu'il y a de permanent et 
de substantiel dans l'homme, avec l'infinité de plus. 

Cette déclaration est suffisante à l'équité et à la bonne 
foi ; mais elle ne l'est pas au besoin d'accuser et à la pas- 
sion de nuire. 

On persistera à répéter, d'après une ou deux phrases 
écrites il y a une vingtaine d'années, et détournées de leur 
sens naturel, que nous n'admettons qu'une seule substance, 



30 DES PENSÉES DE PASCAL. 

que l'âme est nécessairement un mode de cette substance, 
et qu'ainsi nous sommes bien réellement panthéiste et fata- 
liste. Mais comment pouvons-nous faire de l'âme humaine 
un mode de Dieu, nous dont la première maxime de psy- 
chologie et d'ontologie tout ensemble est que l'âme de 
l'homme a pour caractère fondamental d'être une force 
libre, c'est-à-dire une substance, la notion de substance 
étant enveloppée dans celle de force, comme nous l'avons 
si souvent démontré avec M. de Biran et d'après Leibniz? 
Ou contestez cette démonstration, qui est le principe de 
toute notre philosophie, ou cherchez un autre fondement 
à votre accusation. Nous avons poussé si loin la liberté de 
l'homme, que nous en avons tiré une politique profondé- 
ment libérale, que nous recommandons à votre attention. 
A nos yeux, comme à ceux de Leibniz, le monde extérieur 
lui-même est composé de forces, par conséquent de sub- 
stances. Si donc nous avons parlé quelque part de Dieu 
comme de la seule substance, du seul être qui soit, n'est-il 
pas évident que nous avons voulu marquer fortement par 
là, à la manière des platoniciens et de plusieurs pères de 
l'église , la substance et l'essence éternelle et absolue de 
Dieu en opposition à notre existence relative et bornée ' ? 
Plus d'une fois nous nous sommes plaint que le xvn c siècle 
et le cartésianisme lui-même avaient excédé, en attribuant 
trop à l'action de Dieu et en ne respectant pas assez la puis- 
sance personnelle de l'homme , la force volontaire et libre 
qui le constitue. Et voilà qu'on nous attribue cette mysticité 
sublime de Malebranche qui substitue l'action divine à 

1. Voyez, pour de plus grands détails, Fragments philosophiques, 
philosophie contemporaine, Avertissement de la 3 e édition; toute la 
I re série de nos cours de- 1815 à 1820; enfin, dans la II e série, le 
tome I er , appendice à la 5 e leçon, note 3. 



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. SI 

Faction de l'homme ! Étrange athéisme d'ailleurs que celui 
de Malebranche, qui consisterait à sacrifier l'homme à Dieu ! 
C'est bien plutôt là un théisme exagéré ; et pourtant nous 
n'avons point hésité à le combattre ', et à faire voir dans 
tous nos écrits que l'homme et la nature sont des forces 
douées d'une activité qui leur est propre, que l'âme hu- 
maine est une force libre autant qu'intelligente, qu'à ce 
double titre elle a conscience d'elle-même, se reconnaît des 
droits et des devoirs et la responsabilité de tous ses actes. 
On ne manquera pas de répliquer que , si nous ne dé- 
truisons pas Dieu , nous le méconnaissons en lui refusant 
la liberté , puisque nous tenons la création comme néces- 
saire. Entendons-nous. Il y a, comme parle l'école, deux 
sortes de nécessités, la nécessité physique et la nécessité 
morale. 11 ne peut être question ici de la nécessité physique 
de la création, car, dans cette hypothèse, Dieu, disons-le 
pour la centième fois, serait sans liberté, c'est-à-dire au- 
dessous de l'homme. Reste donc la nécessité morale de la 
création. Eh bien! nous avons retiré jusqu'à cette expres- 
sion, par cela seul qu'elle peut paraître équivoque et com- 
promettre la liberté de Dieu. Et quant à celle de convenance 
souveraine que nous y avons substituée, nous répéterons ici 
l'explication que nous en avons donnée % et qu'une triste 
habileté vous a toujours fait supprimer. Je suis libre , c'est 
là pour moi une démonstration invincible que Dieu Test et 

, i. Vovez Esquisse d'une histoire de la philosophie, xi e leçon sur 
Spinoza et Malebranche, et dans les Fragments philosophiques, phi- 
losophie moderne, l'article sur la Correspondance de Mairan et de 
Malebranche et le Mémoire sur les rapports du cartésianisme et du spi- 
nozisme. 

1. Avertissement de la 3 e édition des Fragments, et II e série de nos 
cours, t. I er , appendice à la 5 e leçon, note 2 : Du vrai sens dans lequel 
il faut entendre la nécessiié de la création. 



32 DES PENSEES DE PASCAL. 

possède toute ma liberté en ce qu'elle a d'essentiel, et dans 
un degré suprême, sans les limites qu'imposent à ma nature 
la passion et une intelligence bornée. La liberté divine ne 
connaît pas les misères de la mienne , ses troubles , ses in- 
certitudes ; elle s'unit naturellement à l'intelligence et à la 
bonté divine. Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne 
pas créer le monde et l'homme, tout autant que je le suis 
de prendre tel ou tel parti. Cela est-il clair, dites-moi, et me 
trouvez-vous assez explicite sur la liberté de Dieu? Mais voici 
le nœud de la difficulté : Dieu était parfaitement libre de créer 
ou de ne créer pas , mais pourquoi a-t-il créé ? Dieu a créé 
parce qu'il a trouvé la création plus conforme à sa sagesse 
et à sa bonté. La création n'est point un décret arbitraire de 
Dieu, comme le voulait Okkam; c'est un acte parfaitement 
libre en lui-même sans doute, mais fondé en raison : il faut 
bien accorder cela. Puisque Dieu s'est décidé à la création, 
il l'a préférée, et il l'a préférée parce qu'elle lui a paru 
meilleure que le contraire. Et si elle a paru meilleure à sa 
sagesse, il convenait donc à cette sagesse, armée de la 
toute-puissance , de produire ce qui lui paraissait le meil- 
leur. Voilà notre optimisme : accusez -le tant que vous le 
voudrez d'athéisme et de fatalisme , vous ne pouvez porter 
cette accusation contre nous sans la faire également tomber 
sur Leibniz, sans parler de saint Thomas et de bien d'autres, 
et nous consentons à être fataliste et athée comme Leib- 
niz. Le Dieu qui m'a fait pouvait assurément ne pas me 
faire, et mon existence ne manquait point à sa perfection. 
Mais, d'une part, si, créant le monde, il n'eût pas créé 
mon âme, cette âme qui peut le comprendre et l'aimer, la 
création eût été imparfaite , car en réfléchissant Dieu dans 
quelques-uns de ses attributs, elle n'eût pas manifesté les 
plus grands et les plus saints, par exemple, la liberté, la 



PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION. 83 

justice et l'amour; et, d'une autre part, il était bon qu'il y 
eût un monde, un théâtre où pût se déployer cet être 
capable de s'élever jusqu'à Dieu à travers les passions et 
les misères qui l'abaissent vers la terre. Toutes les choses 
sont donc bien comme Dieu les a faites et comme elles sont. 
D'où il suit, ne vous en déplaise, que Dieu, sans être 
nécessité ni physiquement , ce qui est absurde, ni morale- 
ment, ce qui paraît équivoque, demeurant libre et parfai- 
tement libre , mais trouvant meilleur de créer que de ne 
créer pas , créa non-seulement avec sagesse, mais en vertu 
de sa sagesse même, et qu'ainsi dans ce grand acte l'intel- 
ligence et l'amour dirigèrent la liberté. 

Cette explication n'est point une concession ; c'est le dé- 
veloppement régulier de la pensée fondamentale sur la- 
quelle nous nous appuyons, mes amis et moi , à savoir, que 
la lumière de la haute métaphysique est dans la psychologie. 
C'est à l'aide de la conscience et des éléments permanents 
qui la constituent que, par une induction légitime, nous éle- 
vons l'homme à la connaissance des attributs les plus cachés 
de Dieu. L'homme ne peut rien comprendre de Dieu dont 
il n'ait au moins une ombre en lui-même : ce qu'il sent d'es- 
sentiel en lui, il le transporte ou plutôt il le rend à celui 
qui le lui a donné ; et il ne peut sentir ni sa liberté, ni son 
intelligence, ni son amour, avec toutes leurs imperfections 
et leurs limites, sans avoir une certitude invincible de la 
liberté , de l'intelligence, et de la bonté de Dieu , sous la 
raison de l'infinité. Une psychologie profonde comme point 
de départ, et pour dernier but une grande philosophie 
morale et religieuse et en même temps libérale, telle est 
mon œuvre, s'il m'est permis de parler ainsi, en opposi- 
tion à l'athéisme que produit la psychologie superficielle de 
l'empirisme, et en opposition aussi à la métaphysique hypo- 

3 



34 DES PENSÉES DE PASCAL. 

thétique de l'école allemande , née du dédain de la psycho- 
logie. Si j'ai un nom en France,, à quoi le dois -je, si ce 
n'est à la tâche persévérante que je poursuis depuis trente 
années, celle de combattre le matérialisme et l'athéisme, 
conséquences extrêmes de la philosophie du dernier siècle, 
non pas, il est vrai, en faisant la guerre à la raison, mais en 
essayant de la mieux diriger, non pas en abjurant la phi- 
losophie, mais en proclamant au contraire sa haute et bien- 
faisante mission? Je m'incline devant la révélation, source 
unique des vérités surnaturelles; je m'incline aussi devant 
l'autorité de l'église, nourrice et bienfaitrice du genre humain , 
à laquelle seule il a été donné de parler aux nations, de ré- 
gler les mœurs publiques, de fortifier et de contenir les 
âmes. Combien de fois n'ai-je pas défendu, comme homme 
politique et comme philosophe , l'autorité ecclésiastique 
dans ses justes limites ' ? J'y ai perdu une ancienne popu- 
larité, je ne la regrette point; je faisais mon devoir, je suis 
prêt à le faire encore et à tout sacrifier à cette sainte cause, 
tout excepté cette autre partie de la vérité, de la justice et 
de ma conviction réfléchie , j'entends le sentiment de l'ex- 
cellence de la raison humaine et du pouvoir qu'elle a reçu 
de Dieu de faire connaître à l'homme et lui-même et son 
divin auteur. Éclairez ce pouvoir, n'essayez pas en vain de 
l'étouffer. Respectez dans le cartésianisme la direction gé-. 
néreuse qu'il imprime à la pensée. Loin de répéter, contre 
la vérité des choses et contre l'évidence de l'histoire, que 
toute philosophie conduit à l'athéisme, oh! je vous en con- 
jure, proclamez bien haut que la mauvaise philosophie 

1 . Voyez particulièrement nos Rapports à la Chambre des pairs sur 
la loi de l'instruction primaire, en 1833, rapports où nous avons 
défendu avec fermeté la part légitime du clergé dans la surveillance 
des écoles du peuple, V e serin de nos ouvrages , Instruction publique, 
t. I er , p. 46, etc. 



PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION. 35 

conduit seule à cette erreur funeste , et que la raison sage- 
ment cultivée porte en elle ces croyances sans lesquelles 
celles de l'église manquent de fondement, et ne reposent 
plus que sur l'imagination, ou sur le désespoir impie de toute 
vérité, s'efforçant de se tromper lui-même et troublant 
l'église au lieu d'y trouver la paix. Quel avantage, dites-moi, 
a procuré à l'église de France l'altier système que nous 
combattons? 11 lui a donné un triomphe d'un jour, puis des 
déchirements malheureux, et maintenant encore une direc- 
tion fatale, contraire à ses traditions nationales, à ses inté- 
rêts de tous les temps, aux déclarations des saints conciles, 
au génie permanent du catholicisme. Au lieu de combattre 
l'Université , que l'église de France se joigne à elle pour 
accomplir de concert leur différente mission. Les profes- 
seurs de philosophie de l'Université n'ont point à enseigner 
la religion; ils n'en ont point le droit; car ils ne parlent point 
au nom de Dieu; ils parlent au nom de la raison; ils doi- 
vent donc enseigner une philosophie qui , pour ne pas tra- 
hir la raison elle-même , la société et l'état, ne doit rien 
contenir qui soit contraire à la religion. Les rôles sont trop 
différents pour être échangés : leur fin dernière est la même, 
la réhabilitation de la dignité de l'âme, la foi en la divine 
providence et le service de la patrie. 

Nous demandons pardon au lecteur de ces explications en 
apparence assez déplacées dans un avant-propos à des va- 
riantes de Pascal. Mais c'est Pascal , dans le livre même 
sur lequel roule ce travail, qui le premier a déclaré la 
guerre au cartésianisme et à toute philosophie. Cette guerre 
a été renouvelée de nos jours; elle est parvenue en ce mo- 
ment à la dernière violence. Il n'était donc pas malséant 
d'adresser ici cette réponse aux ennemis de la philosophie, 
et voici notre dernier mot : Que le gouvernement demeure 



86 DES PENSÉES DE PASCAL. 

indécis et silencieux; que l'esprit public épuisé devienne 
de plus en plus étranger à ces nobles intérêts qui faisaient 
battre le cœur à nos aïeux et à nos pères et tirent si long- 
temps de la France Fâme et l'intelligence du monde; que 
des attaques sans frein épouvantent les faibles convictions 
et ceux qui n'ont pas l'expérience des difficultés de la vie : 
il est un homme que sa bonne conscience maintiendra tran- 
quille et ferme; qui ne pliera pas sous cette coalition de tous 
les mauvais partis; qui, Dieu aidant, ne se laissera ni éga- 
rer par les uns ni intimider par les autres ; qui ne manquera 
jamais au profond respect dont il fait profession pour le 
christianisme, et ne trahira pas davantage les droits, sacrés 
aussi, de la liberté de la pensée , ni sa foi à la dignité et à 
l'avenir de la philosophie; inébranlablement attaché au 
drapeau de toute sa vie , dût ce drapeau être insulté chaque 
jour, déchiré et noirci par la calomnie. 

15 décembre lf 4\ 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 

Cette nouvelle édition n'est guère que la première fidèle- 
ment reproduite, à l'exception des changements suivants : 
1° quelques corrections de détail; 2° un vocabulaire plus 
ample des locutions remarquables de la langue de Pascal, 
quelquefois avec l'indication de la source où Pascal puise 
ordinairement, à savoir, Montaigne; 3° le retranchement 
d'un certain nombre de pièces qui depuis 1842 ont été 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 37 

transportées ailleurs 1 , et l'addition de pièces nouvelles, par 
exemple, de ce beau fragment sur l'Amour dont la décou- 
verte inattendue demeurera, s'il nous est permis de le dire, 
la récompense de nos travaux sur Pascal. 

Nous n'avons emprunté à personne les principes de cri- 
tique qui sont dans le Rapport à V Académie française. 
Nous avons le premier distingué les parties différentes et 
souvent étrangères dont se compose le livre des Pensées; 
nous avons séparé tout ce qui appartient véritablement au 
grand ouvrage que méditait Pascal, Y Apologie de la Reli- 
gion chrétienne, et nous avons eu l'idée, très simple , il 
est vrai, mais dont on ne s'était pas avisé, de restituer 
dans leur sincérité la pensée et le style de ce grand maître, 
d'après le manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque 
du roi : enfin, ce projet de restitution, nous ne l'avons pas 
seulement exposé; nous l'avons exécuté sur les morceaux 
les plus étendus, les plus célèbres, les plus importants. 
Voilà le service que nous avons rendu aux lettres ; d'ob- 
scures menées ne l'effaceront point. On a beau dérober les 
principes que nous avons établis, en ayant Pair de les com- 
battre; tous les faux-semblants ne servent de rien; suivre 
des règles posées par un autre, jusqu'à les compromettre 
par une application outrée, ce n'est point les inventer, tout 
comme réimprimer à grand bruit des pièces qui ont déjà 
paru , sans citer le premier éditeur, n'est pas les publier 
pour la première fois. 

Nous avions un moment songé à mettre au jour un plus 
grand nombre de pensées nouvelles. La réflexion nous 
a retenu. Dans l'intérêt même de la renommée de Pas- 
cal, surtout dans l'intérêt des lettres, nous avons dû nous 
borner à nos premiers extraits, une lecture attentive ne 

1. Dans Jacqueline Pascal. 



38 DES PENSEES DE PASCAL. 

nous ayant fait découvrir aucun fragment nouveau qui 
fût supérieur à ceux que nous avions donnés. Il ne faut 
faut pas adorer superstitieusement tous les restes d'un 
grand homme. La raison et le goût ont un choix à faire 
entre des notes quelquefois admirables, quelquefois aussi 
dépourvues de tout intérêt dans leur état actuel. Un 
fac-similé n'est point l'édition, à la fois intelligente et 
fidèle, que nous avions demandée et que nous demandons 
encore'. 

Mais considérons par un endroit plus sérieux récrit que 
nous allons remettre sous les yeux du public. Nous n'avions 
entrepris qu'un travail littéraire; notre unique dessein avait 
été de reconnaître et de montrer Pascal tel qu'il est réelle- 
ment dans ce qui subsiste de son dernier ouvrage , et il est 
arrivé qu'en l'examinant ainsi, nous avons vu à découvert, 
plus frappant et mieux marqué , le trait distinctif et domi- 
nant de l'auteur des Pensées. Déjà, en 1829 2 , nous avions 
trouvé Pascal sceptique, jusque dans Port -Royal et dans 
Bossut; en 1842, nous l'avons trouvé plus sceptique encore 
dans le manuscrit autographe, et malgré la vive polémique 
qui s'est élevée à ce sujet, notre conviction n'a pas été un 
seul moment ébranlée : elle s'est même fortifiée par des 
études nouvelles. 

Quoi ! Pascal sceptique ! s'est-on écrié presque de toutes 
parts. Quel Pascal venez-vous mettre à la place de celui 
qui passait jusqu'ici pour un des plus grands défenseurs de 



1. Un digne élève de l'École normale, devenu un maître plein d'au- 
torité, M. Havet j a enfin donné l'édition savante et critique que nous 
avions demandée. Pensées de Pascal publiées dans leur texte authenti- 
que, avec ui commentaire suivi et une étude littéraire, par E. Havet, 
in-8, 1852. 

2. Esquisse d'une histoire de la philosophie, leç. xii, p. 338. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 39 

la religion chrétienne? Eh ! de grâce, messieurs, entendons- 
nous, je vous prie. Nous n'avons pu dire que Pascal fût scep- 
tique en religion : c'eût été vraiment une absurdité un peu 
trop forte : bien loin de là, Pascal croyait au christianisme de 
toutes les puissances de son âme. Nous ne voulons point 
revenir et insister sur la nature de sa foi : nous n'avons pas 
craint de l'appeler une foi malheureuse, et que nous ne sou- 
haitons à aucun de nos semblables; mais qui jamais a pu nier 
que cette foi n'ait été sincère et profonde? Il faut poser nette- 
ment et ne pas laisser chanceler le point précis de la ques- 
tion : c'est en philosophie que Pascal est sceptique et non 
pas en religion , et c'est parce qu'il est sceptique en philo- 
sophie qu'il s'attache d'autant plus étroitement à la reli- 
gion, comme à la dernière ressource de l'humanité dans 
l'impuissance de la raison, dans la ruine de toute vérité 
naturelle parmi les hommes. Voilà ce que nous avons dit, 
ce que nous maintenons, et ce qu'il importe d'établir une 
dernière fois sans réplique. 

Qu'est-ce que le scepticisme? Une opinion philosophique 
qui consiste précisément à rejeter toute philosophie comme 
impossible, sur ce fondement que l'homme est incapable 
d'arriver par lui-même à aucune vérité, encore bien moins 
à ces vérités qui composent ce qu'on appelle en philosophie 
la morale et la religion naturelle, c'est-à-dire la liberté de 
l'homme, la loi du devoir, la distinction du juste et de 
l'injuste, du bien et du mal, la sainteté de la vertu, l'imma- 
térialité de l'âme et la divine providence. Toutes les phi— 
losophies dignes de ce nom aspirent à ces vérités. Pour y 
parvenir, celle-ci prend un chemin, et celle-là en prend un 
autre: les procédés diffèrent; de là des méthodes et des 
écoles diverses, moins contraires entre elles qu'on ne le 
croit au premier coup d'œil, et dont l'histoire exprime le 



40 DES PENSÉES DE PASCAL. 

mouvement et le progrès de l'intelligence et de la civilisa- 
tion humaine. Mais les écoles les plus différentes poursui- 
vent une fin commune, l'établissement de la vérité, et 
elles partent d'un principe commun, la ferme confiance 
que l'homme a reçu de Dieu le pouvoir d'atteindre aux 
vérités de l'ordre moral , aussi bien qu'à celles de Tordre 
physique. Ce pouvoir naturel, qu'elles le placent dans la 
sensation ou dans la réflexion , dans le sentiment ou dans 
l'intelligence, c'est là entre elles une querelle de famille ; 
mais elles s'accordent toutes sur ce point essentiel que 
l'homme possède le pouvoir d'arriver au vrai, car à ce 
titre, et à ce titre seul, la philosophie n'est pas une chimère. 
Le scepticisme est l'adversaire, non pas seulement de 
telle ou telle école philosophique, mais de toutes. Il ne faut 
pas confondre le scepticisme et le doute. Le doute a son 
emploi légitime, sa sagesse, son utilité. Il sert à sa manière 
la philosophie, car il l'avertit de ses écarts, et rappelle à la 
raison ses imperfections et ses limites. Il peut tomber sur 
tel résultat, sur tel procédé, sur tel principe, même sur tel 
ordre de connaissances; mais aussitôt qu'il s'en prend à la 
faculté de connaître, s'il conteste à la raison son pouvoir 
et ses droits, dès là le doute n'est plus le doute, c'est le 
scepticisme. Le doute ne fuit pas la vérité, il la cherche, 
et c'est pour mieux l'atteindre qu'il surveille et ralentit les 
démarches souvent téméraires de la raison. Le scepticisme 
ne cherche point la vérité , car il sait ou croit savoir qu'il 
n'y en a point et qu'il ne peut y en avoir pour l'homme. Le 
doute est à la philosophie un ami mal commode , souvent 
importun, toujours utile : le scepticisme lui est un ennemi 
mortel. Le doute joue en quelque sorte dans l'empire de 
la philosophie le rôle de l'opposition constitutionnelle dans 
le système représentatif; il reconnaît le principe du gou- 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 41 

vernement, il n'en critique que les actes , et encore dans 
Tintérêt même du gouvernement. Le scepticisme ressemble 
à une opposition qui travaillerait à la ruine de Tordre éta- 
bli, et s'efforcerait de détruire le principe même en vertu 
duquel elle parle. Dans les jours de péril, l'opposition 
constitutionnelle s'empresse de prêter son appui au gou- 
vernement, tandis que l'autre opposition invoque les dan- 
gers et y place l'espérance de son triomphe. Ainsi quand 
les droits de la philosophie sont menacés, le doute, qui se 
sent menacé en elle, se rallie à elle comme à son principe; 
le scepticisme, au contraire, lève alors le masque et trahit 
ouvertement. 

Le scepticisme est de deux sortes : ou bien il est sa lin 
à lui-même , et se repose tranquillement dans le néant de 
toute certitude; ou bien il a un but secret tout différent 
de son objet apparent, il cache son jeu, et ses plus grandes 
audaces ont pour ainsi dire leur dessous de cartes. Dans le 
sein de la philosophie il a l'air de combattre pour la liberté 
illimitée de l'esprit humain contre la tyrannie de ce qu'il 
appelle le dogmatisme philosophique, et en réalité il cons- 
pire pour une tyrannie étrangère. 

Qui ne se souvient, par exemple, d'avoir vu de nos jours 
un écrivain fameux prêcher, dans un volume de Y Essai 
sur V indifférence, le plus absolu scepticisme, pour nous 
conduire, dans les autres volumes, au dogmatisme le plus 
absolu qui fut jamais? 

Reste à savoir si le scepticisme, tel que nous venons de 
le définir en général, est ou n'est pas dans le livre des 
Pensées. 

Il y est, selon nous, il y éclate à toutes les pages, à 
toutes les lignes. Pascal respire le scepticisme; il en est 
plein; il en proclame le principe, il en accepte toutes les 



42 DES PENSÉES DE PASCAL. 

conséquences, et il le pousse d'abord à son dernier terme, 
qui est le mépris avoué et presque la haine de toute philo- 
sophie. 

Oui, Pascal est un ennemi déclaré de la philosophie: il 
n'y croit ni beaucoup ni peu ; il la rejette absolument. 

Écoutons-le, non dans l'écho affaibli de l'édition de Port- 
Royal et de Bossut, mais dans son propre manuscrit, témoin 
incorruptible de sa véritable pensée. 

A la suite de la fameuse et si injuste tirade contre Des- 
cartes, Pascal a écrit ces mots : « Nous n'estimons pas que 
toute la philosophie vaille une heure de peine. » Et ail- 
leurs : » Se moquer de la philosophie , c'est vraiment phi- 
losopher. » 

Ce langage est-il assez clair? Ce n'est pas ici telle ou telle 
école philosophique qui est condamnée , c'est toute étude 
philosophique, c'est la philosophie elle-même. Idéalistes 
ou empiristes, disciples de Platon ou d'Aristote, de Locke 
ou de Descartes, de Reid ou de Kant, qui que vous soyez, 
si vous êtes philosophes, c'est à vous tous que Pascal dé- 
clare la guerre. 

Aussi , dans l'histoire entière de la philosophie, Pascal 
n'absout que le scepticisme. « Pyrrhonisme. Le pyrrho- 
nisme est le vrai. » Comprenez bien cette sentence déci- 
sive. Pascal ne dit pas: Il y a du vrai dans le pyrrhonisme., 
mais: Le pyrrhonisme est le vrai. Et le pyrrhonisme, ce 
n'est pas le doute sur tel ou tel point de la connaissance 
humaine, c'est le doute universel, c'est la négation radicale 
de tout pouvoir naturel de connaître. Pascal explique par- 
faitement sa pensée: « Le pyrrhonisme est le vrai; car, 
après tout, les hommes avant Jésus-Christ, ne savaient où 
ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits; et ceux qui 
ont dit l'un ou l'autre n'en savaient rien , et devinaient sans 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 43 

raison et par hasard, et même ils erraient toujours en 
excluant l'un ou l'autre. » 

Ainsi, avant Jésus-Christ, le seul sage dans le monde, 
ce n'est ni Pythagore ni Anaxagore, ni Platon, ni Aristote, 
ni Zenon ni Épicure, ni même vous , ô Socrate, qui êtes 
mort pour la cause de la vérité et de Dieu; non, le seul 
sage est Pyrrhon; comme, depuis Jésus-Christ, de tous les 
philosophes le moins méprisable n'est ni Locke ni Descar- 
tes, c'est Montaigne. 

Désirez-vous qu'on vous montre dans Pascal le principe 
de tout scepticisme, l'impuissance de la raison humaine? on 
n'est embarrassé que du choix des passages. 

« Qu'est-ce que la pensée? Qu'elle est sotte ! 

o Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature 
imbécile. » 

Que signifient ces hautaines invectives, si elles ne partent 
pas d'un scepticisme bien arrêté? 

On le conteste pourtant, et voici la spécieuse objection 
qui nous est faite. Vous vous méprenez, nous dit-on, sur la 
vraie pensée de Pascal. Nous l'avouons, il est sceptique à 
l'endroit de la raison; mais qu'importe, s'il reconnaît un 
autre principe naturel de certitude? Or ce principe, supé- 
rieur à la raison, c'est le sentiment, l'instinct, le cœur. 
Éclaircissons ce point intéressant. 

Pascal a écrit une page remarquable sur les vérités pre- 
mières que le raisonnement ne peut démontrer, et qui ser- 
vent de fondement à toute démonstration. 

« Nous connoissons la vérité non - seulement par la 
raison, mais encore par le cœur: c'est de cette dernière 
sorte que nous connoissons les premiers principes, et c'est 
en vain que le raisonnement qui n'y a point de part essaie 
de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour 



44 DES PENSEES DE PASCAL. 

objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne 
rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le 
prouver par raison : cette impuissance ne conclut autre 
chose que la foiblesse de notre raison , mais non pas Tin- 
certitude de toutes nos connoissances, comme ils le préten- 
dent; car la connoissance des premiers principes, comme 
qu'il y a espace, temps, mouvement, nombre, est aussi 
ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous 
donnent, et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'ins- 
tinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde 
tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions 
dans l'espace et que les nombres sont infinis, et la raison 
démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés 
dont l'un soit le double de l'autre. Les principes se sentent, 
les propositions se concluent, et le tout avec certitude, 
quoique par différentes voies; et il est aussi inutile et aussi 
ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses 
premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit 
ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de 
toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les 
recevoir. Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humi- 
lier la raison qui voudroit juger de tout, mais non pas à 
combattre notre certitude, comme s'il n'y avoit que la rai- 
son capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en 
eussions au contraire jamais besoin, et que nous connus- 
sions toutes choses par instinct et par sentiment * ! » 

1. Il y. a dans Pascal plusieurs passages semblables : « L'esprit et le 
cœur sont comme les portes par où les vérités sont reçues dans l'âme. » 
... « Le cœur a son ordre; l'esprit a le sien, qui est par principes et 
démonstrations. Le cœur en a un autre : on ne prouve pas qu'on doit 
être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Gela serait ridi- 
cule. »... « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas; on 
le sent en mille choses. » « Instinct et raison , marque de deux natures. » 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 4S 

Nous adhérons volontiers à cette théorie ; mais Pascal ne 
l'a point inventée : elle est vulgaire en philosophie, et par- 
ticulièrement dans l'école platonicienne et cartésienne. 
Voilà donc ce superbe contempteur de toute philosophie 
devenu à son tour un philosophe et le disciple de Platon et 
de Descartes. C'est là d'abord une bien étrange métamor- 
phose. Et puis, quand on emprunte à la philosophie une 
de ses maximes les plus célèbres , il faudrait la bien com- 
prendre et l'exprimer fidèlement. 

Il est assurément des vérités qui relèvent d'une toute 
autre faculté que le raisonnement. Quelle est cette faculté? 
Toute l'école cartésienne et platonicienne l'appelle la raison, 
bien différente du raisonnement , comme le dit fort bien 
Molière : 

Et le raisonnement en bannit la raison. 

La raison, c'est le fond même de l'esprit humain; c'est la 
puissance naturelle de connaître, qui s'exerce très diverse- 
ment, tantôt par une sorte d'intuition , par une conception 
directe, et c'est ainsi qu'elle nous révèle les vérités pre- 
mières et ces principes universels et nécessaires qui com- 
posent le patrimoine du sens commun, tantôt par voie de 
déduction ou d'induction, et c'est ainsi qu'elle forme ces 
longues chaînes de vérités liées entre elles qu'on nomme 
les sciences humaines. Toutes les vérités ne se démontrent 
pas; il en est qui brillent de leur propre évidence, et que 
la raison atteint par sa vertu propre et par l'énergie qui lui 
appartient ; mais dans ce cas , comme dans tous les autres, 
elle est toujours la raison humaine : on peut même dire 
que sa puissance naturelle y paraît davantage. En repro- 
duisant cette théorie aussi vieille que la philosophie ', et 

1. Voyez nos écrits, passirn, entre autres, Du Vrai, du Beau et du 



46 DES PENSÉES DE PASCAL. 

qu'il a l'air de croire nouvelle, Pascal la fausse un peu par 
les formes qu'il lui prête. N'en déplaise au grand géomètre 
et à ce maître consommé en l'art de parler et d'écrire, 
peut-on approuver ce singulier langage : Le cœur sent qu'il 
y a trois dimensions dans l'espace? Pourquoi ces façons 
de parler si extraordinaires pour dire avec deux ou trois 
cents philosophes la chose du monde la plus commune, à 
savoir que la notion de l'étendue et de l'espace n'est pas 
une acquisition du raisonnement, mais une conception di- 
recte de la raison , de l'entendement , de l'intelligence, 
comme il plaira de l'appeler, entrant en exercice à la suite 
de la sensation ? 

Pascal fait pis : il tourne contre elle-même la théorie des 
vérités premières et indémontrables, à l'aide d'une sorte 
de jeu de mots peu digne de son génie. Ce que tout le 
monde appelle le raisonnement, il sied à Pascal de l'ap- 
peler la raison ; à la bonne heure, si, conformément aux 
règles de la définition qu'il a lui-même établies, il prend 
soin d'en avertir; mais il n'en avertit nullement, et voici 
comment il argumente à son aise. Il s'adresse au raisonne- 
ment qu'il nomme la raison, et l'interpelle de justifier les 
principes des connaissances humaines. Le raisonnement ne 
le peut , car sa fonction n'est pas de démontrer les prin- 
cipes dont il part. Et sur cela Pascal le foudroie: « Humi- 
liez-vous, raison impuissante, taisez -vous, nature imbécile. » 
Mais si à la place du raisonnement, qui seul ici est vrai- 
ment en cause, la raison prenait la parole, elle rappellerait 
à Pascal sa théorie oubliée, et, au nom de cette théorie, 
elle lui répondrait qu'elle est si peu impuissante qu'elle a 
le pouvoir merveilleux de nous révéler la vérité sans le 

Bien, leç. v, du Mrjsticisme, p. 10G; leç. xvn, p. 446; Philosophie écos- 
saise, leç. ii et ni, Hutcheson, etc. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 47 

secours d'aucun raisonnement ; elle répondrait qu'elle est 
de sa nature si peu imbécile qu'elle s'élève, par la force qui 
est en elle, jusqu'à ces vérités premières et éternelles que 
le scepticisme peut renier du bout des lèvres, mais qu'en 
réalité il ne peut pas ne pas admettre, et que ses arguments 
mêmes contiennent ou supposent. Elle pourrait dire à Pas- 
cal : Ou vous abandonnez la théorie que vous exposiez tout 
à l'heure, ou vous la maintenez; si vous l'abandonnez, 
quel paradoxe, à votre tour, êtes -vous à vous-même! Si 
vous la maintenez, abjurez donc, pour être fidèle à vos 
propres maximes, vos dédains irréfléchis, et honorez cette 
lumière à la fois humaine et divine, qui éclaire tout homme 
à sa venue en ce monde, et découvre à un pâtre aussi bien 
qu'à vous-même toutes les vérités nécessaires, sans l'appa- 
reil souvent trompeur des démonstrations de l'école. 

Cette réponse suffit, ce nous semble , et pourtant il la 
faut pousser plus loin; il faut montrer que le scepticisme 
de Pascal ne fait pas la moindre réserve en faveur des 
vérités du sentiment et du cœur, et qu'il est trop consé- 
quent pour ne pas être sans limites. En effet, comme l'a dit 
J\I. Royer-Collard: « On nefaiipoint au scepticisme sapart;» 
il est absolu ou il n'est pas; il triomphe entièrement ou il 
périt tout entier. Si sous le nom de sentiment la raison nous 
fournit légitimement des premiers principes certains, le rai- 
sonnement, se fondant sur ces principes, en tirera très légiti- 
mement aussi des conclusions certaines, et la science se 
relève tout entière sur la plus petite pierre qui lui est lais- 
sée. C'en est fait alors du dessein de Pascal. Pour que la 
foi, j'entends ici avec lui la foi surnaturelle en Jésus-Christ, 
donne tout, il faut que la raison naturelle ne donne rien, 
qu'elle ne puisse rien ni sous un nom ni sous un autre. 
Aussi Pascal a-t-il à peine achevé cette exposition si 



48 DES PENSEES DE PASCAL. 

vantée des vérités de sentiment, et déjà il s'applique à les 
rabaisser, à en diminuer le nombre, à en contester l'auto- 
rité. Lui qui a dit, dans un moment de distraction, que la 
nature confond le pyrrhonisme comme le pyrrhonisme con- 
fond la raison (entendez toujours le raisonnement), lui qui 
vient d'écrire ces mots : « Nous savons bien que nous ne 
rêvons point , quelque impuissance où nous soyons de le 
prouver par raison » , le voilà maintenant qui reprend les 
arguments du pyrrhonisme , qu'il semblait avoir brisés à 
jamais, et les tourne contre le sentiment lui-même, pour 
ruiner tout dogmatisme qui s'accommoderait aussi bien du 
sentiment que de la raison , pour décrier toute philosophie 
et accabler la nature humaine. Pascal procède avec ordre 
dans cette entreprise ; il y marche pas à pas, et n'arrive que 
par degrés à son dernier but. 

D'abord il s'étudie à faire voir que le pyrrhonisme est loin 
d'être sans force contre les vérités naturelles, et qu'il sert 
au moins à embrouiller la matière, ce qui est déjà quelque 
chose. Le passage est curieux : 

« Nous supposons que tous les hommes conçoivent de 
même sorte, mais nous le supposons bien gratuitement, 
car nous n'en avons aucune preuve. Je sais bien qu'on ap- 
plique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes 
les fois que deux hommes voient un corps changer de place 
ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les 
mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mû ; et 
de cette conformité d'application on tire une puissante con- 
jecturé d'une conformité d'idée; mais cela n'est pas abso- 
lument convaincant de la dernière conviction, quoiqu'il y 
ait bien à parier pour l'affirmative, puisqu'on sait qu'on 
tire souvent les mêmes conséquences des suppositions dif- 
férentes. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 49 

« Cela suffit pour embrouiller au moins la matière, non 
que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous 
assure de ces choses; les académiciens auraient gagé ; mais 
cela la ternit et trouble les dogmatistes, à la gloire de la 
cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambi- 
guë et dans une certaine obscurité douteuse dont nos 
doutes ne peuvent ôter toute la clarté ni nos lumières na- 
turelles en chasser toutes les ténèbres. » 

Voilà déjà la lumière naturelle obscurcie, et, grâce à 
Dieu, la mot- ère embrouillée; mais le principe d'une clarté 
naturelle, si faible qu'elle soit, subsiste encore : il la faut 
éteindre et achever le chaos. Pascal ira donc jusqu'à sou- 
tenir que, hors la foi et la révélation, le sentiment lui-même 
est impuissant. Quoi ! le sentiment sera-t-il à ce point im- 
puissant que sans la révélation l'homme ne sache pas légi- 
timement s'il dort ou s'il veille? Tout à l'heure Pascal s'était 
moqué du pyrrhonisme qui prétendait aller jusque-là. 
Mais, encore une fois, si le pyrrhonisme ne va pas jusque- 
là, il est perdu; peu à peu le sentiment, l'instinct, le cœur, 
regagneront sur lui une à une toutes les vérités essentielles 
enlevées à la raison. Il faut donc suivre résolument le 
pyrrhonisme dans toutes ses conséquences pour que son 
principe demeure, et Pascal n'ose plus trop affirmer que 
l'homme sait naturellement s'il dort ou s'il veille. 

« Les principales forces des pyrrhoniens (je laisse les 
moindres) sont que nous n'avons aucune certitude de la 
vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en 
ce que nous les sentons naturellement en nous. Or, ce sen- 
timent naturel n'est pas une preuve convaincante de leur 
vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si 
l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant 
et à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont 

A 



50 DES PENSÉES DE PASCAL. 

donnés ou véritables ou faux ou incertains, selon notre 
origine ; de plus, que personne n'a d'assurance, hors de la 
foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit 
veiller aussi fermement que nous le faisons, on croit voir 
les espaces, les figures, les mouvements, on sent couler le 
temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé; 
de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par 
notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paraisse, nous 
n'avons aucune idée du vrai; tous nos sentiments étant alors 
des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous 
pensons veiller n'est pas un autre sommeil, un peu diffé- 
rent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pen- 
sons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve, en faisant 
un songe sur l'autre? 

« Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est, 
qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut dou- 
ter des principes naturels; contre quoi les pyrrhoniens 
opposent en un mot l'incertitude de notre origine, qui en- 
ferme celle de notre nature; à quoi ces dogmatistes ont 
encore à répondre depuis que le monde dure. » 

Comment! on n'a pu répondre à ces objections, depuis 
«jue le monde dure ! Mais nous venons d'entendre Pascal 
y répondre lui-même par sa théorie des vérités premières 
placées au-dessus de tout raisonnement, et par là inacces- 
sibles à toutes les atteintes du pyrrhonisme. Quoi! pour 
savoir si je dors ou si je veille, si je vous vois ou si je ne 
vous vois pas, si deux et deux font bien quatre, si je dois 
garder la foi donnée , être sincère, probe, tempérant, cha- 
ritable, etc., il faut d'abord que j'aie fait un choix ab- 
solument inattaquable parmi tant de sytèmes sur notre 
origine et sur l'essence de la nature humaine ! Mais ces 
systèmes sont précisément le sujet de disputes perpé- 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 51 

tuelles, tandis que la puissance du sentiment, de l'instinct, 
du cœur, c'est-à-dire de la raison naturelle, gouverne l'hu- 
manité depuis que le monde dure ! 

Vous croyez Pascal redevenu tout à fait pyrrhonien? 
Point du tout; il va de nouveau abandonner son pyrrho- 
nisme, comme devant le pyrrhonisme il vient d'abandon- 
ner la théorie du sentiment. Après le morceau que nous 
venons de citer, il ajoute : 

« Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut 
que chacun prenne parti et se range nécessairement ou au 
dogmatisme ou au pyrrhonisme : car qui pensera demeu- 
rer neutre sera pyrrhonien par excellence : cette neutralité 
est l'essence de la cabale. Qui n'est pas contre eux est excel- 
lemment pour eux ; ils ne sont pas pour eux-mêmes, ils 
sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s'ex- 
cepter. 

« Que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t-il de- 
tout, doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle , 
doutera-t-il s'il doute, doutera-t-il s'il est? On n'en peut 
point venir là. Je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyr- 
rhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison im- 
puissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » 

Ainsi la nature soutient la raison; Pascal le déclare lui- 
même; cette nature, de son propre aveu, n'est donc pas 
impuissante : le sentiment naturel a donc une force à la- 
quelle on peut se fier ; il autorise donc les vérités qu'il nous 
découvre; ces vérités, dégagées par la réflexion, peuvent 
donc former une doctrine solide et très légitime. Ou ces 
mots : « la nature soutient la raison » ne signifient rien, ou 
leur portée va jusque-là. 

Mais cette conclusion ne pouvait convenir à Pascal. Il 
revient bien vite sur ses pas, et après avoir reconnu que la 



5â DES PENSEES DE PASCAL. 

nature soutient la raison impuissante, c'est-à-dire qu'il y a 
une certitude naturelle antérieure et supérieure au raison- 
nement, il s'écrie : « L'homme dira-t-il au contraire qu'il 
possède certainement la vérité? » — Oui, il le dira, d'après 
vous et avec vous ; il dira qu'il possède certainement, non 
pas toute espèce de vérités, mais un assez bon nombre, et 
d'abord les vérités du sentiment, de l'instinct, du cœur; ou 
bien il succombera à cet absolu pyrrhonisme que vous dé- 
clarez vous-même impossible. — « Dira-t-il qu'il possède 
certainement la vérité , lui qui, si peu qu'on le pousse, ne 
peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise? » 
— Mais il n'a pas besoin de montrer le titre des premiers 
principes et des vérités de sentiment; car ces principes et 
ces vérités ont leur titre en eux-mêmes, et leur propre 
vertu les justifie. L'homme n'est donc pas forcé de lâcher 
prise; loin de là, il adhère inébranlablement à ces vérités 
suprêmes, que la nature lui découvre et lui persuade, en 
dépit de tous les arguments du pyrrhonisme. Aussi, nous 
n'iu'sitons point à le dire, tout ce qui suit dans Pascal, si 
admirable qu'il puisse être par l'énergie et la magnificence 
du langage, n'est après tout qu'une pièce d'éloquence qui 
n'a pas même le mérite d'une conséquence parfaite. 

Le pyrrhonisme a si bien pris possession de l'esprit de 
Pascal, que hors de là Pascal n'aperçoit qu'extravagance. 

« Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu'il y en 
a qui ne sont point pyrrhoniens. Si tous l'étaient, ils au- 
roient tort... Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que 
par ses amis. Car la foiblesse de l'homme paroît bien da- 
vantage en ceux qui ne la connoissent pas, qu'en ceux qui 
la connoissent... Il est bon qu'il y ait des gens dans le 
monde qui ne soient pas pyrrhoniens, afin de montrer que 
l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions, 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 53 

puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette fai- 
blesse naturelle et inévitable. » 

En résumé, selon Pascal, il n'y a point de certitude natu- 
relle pour l'homme, et pas plus dans le sentiment que dans 
la raison. Son origine et sa nature le condamnent à l'in- 
certitude. La révélation et la grâce peuvent seules l'affran- 
chir de cette loi. 

La preuve péremptoire que le scepticisme est le principe 
du livre des Pensées, c'est qu'il y porte toutes ses consé- 
quences, et singulièrement en morale et en politique. 

En morale, Pascal n'admet point de justice naturelle. Ce 
que nous appelons ainsi n'est qu'un effet de la coutume et 
de la mode. Est-ce Pascal, est-ce Montaigne qui a écrit les 
pages suivantes : 

« Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos prin- 
cipes accoutumés? dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus 
de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les 
animaux. 

« Les pères craignent que l'amour naturel des enfants 
ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effa- 
cée?... J'ai bien peur que la nature ne soit elle-même une 
première coutume, comme la coutume est une seconde 
nature. 

« Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la jus- 
tice. Si l'homme connoissait réellement la justice, il n'au- 
roit pas établi cette maxime, la plus générale de celles qui 
sont parmi les hommes : que chacun suive les mœurs de 
son pays. L'éclat de la véritable équité auroit assujetti 
tous les peuples; et les législateurs n'auroient pas pris pour 
modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et 
les caprices des Perses et des Allemands : on la verroit 
plantée partons les États du monde et dans tous les temps. 



54 DES PENSÉES DE PASCAL. 

« Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutu- 
mes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles communes 
à tout pays. Certainement ils le soutiendroient opiniâtre- 
ment, si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, 
en a voit rencontré au moins une qui fût universelle. La 
plaisanterie est telle que le caprice des hommes s'est si bien 
diversifié qu'il n'y en a point. 

« On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne 
change de qualité en changeant de climat. Trois degrés 
d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un 
méridien décide de la vérité. En peu d'années de possession, 
les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques. 
L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel 
crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà 
des Pyrénées, erreur au delà. 

« Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfante; c'est 
là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de 
l'usurpation de toute la terre. » 

« Rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi. La cou- 
tume fait toute l'équité, par cela seul qu'elle est reçue : 
c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène 
à son principe l'anéantit. Rien n'est si fautif que les lois qui 
redressent les fautes; qui leur obéit parce qu'elles sont 
justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'es- 
sence de la loi ; elle est toute ramassée en soi : elle est la 
loi et rien davantage. 

« La justice est sujette à dispute, la force est très recon- 

noissable et sans dispute Ne pouvant faire que ce qui 

est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste 

On appelle juste ce qu'il est force d'observer Voilà ce 

que c'est proprement que la définition de la justice. 

« Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 55 

parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raison- 
nable et juste. » 

Mais à quoi sert de multiplier les citations? Il faudrait 
transcrire mille passages de Montaigne, que Pascal rappelle, 
résume ou développe, non pas, comme Font dit d'honnêtes 
éditeurs, pour les réfuter à loisir, mais au contraire pour 
s'y appuyer et les faire servir à son dessein. 

Voulez-vous connaître la politique de Pascal? Elle est la 
digne fille de sa morale. C'est la politique de l'esclavage. 
Pascal, comme Hobbes *, place le dernier but des sociétés 
humaines dans la paix, et non dans la justice : pour l'un 
comme pour l'autre, le droit c'est la force. Mais Hobbes a 
sur Pascal l'avantage d'une rigueur parfaite. Par exemple, 
il se serait bien gardé d'admettre que l'égalité des biens soit 
juste en elle-même, pour aboutir à cette belle conclusion 
pratique qu'il faut maintenir tant d'inégalités destituées de 
tout fondement. Rien d'ailleurs est-il plus faux, je ne dis pas 
seulement plus impraticable, mais plus injuste en soi que le 
principe de l'égalité des biens? Ce n'est pas là qu'est l'éga- 
lité véritable. Tous les hommes ont un droit égal au libre 
développement de leurs facultés ; ils ont tous un droit égal 
à l'impartiale protection de cette justice souveraine, qui 
s'appelle l'État; mais il n'est point vrai, il est contre toutes 
les lois de la raison et de l'équité, il est contre la nature 
éternelle des choses que l'homme indolent et l'homme la- 
borieux, le dissipateur et l'économe, l'imprudent et le sage, 
obtiennent et conservent des biens égaux 2 . Ce qu'il y a de 
curieux, c'est que Pascal accepte la chimère de l'égalité 

1. Sur Hobbes, voyez Philosophie sensualiste, leo. vi, vu etvm. 

2. Sur la vraie égalité, voyez du Vrai, du Beau et du Bien, 
leç. xii, p. 296, etc. 



56 DES PENSÉES DE PASCAL. 

des biens, et que là-dessus il bâtit Fodieuse théorie du droit 
de la force dans Fintérêt de la paix. 

« Sans doute, dit Pascal, l'égalité des biens est juste; 
mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on 
a fait qu'il soit juste d'obéir à la force; ne pouvant fortifier 
la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort 
fussent ensemble, et que la paix fut, qui est le souverain 
bien. 

« De là vient le droit de l'épée ; car l'épée donne un vé- 
ritable droit; autrement Ton verroit la violence d'un côté et, 
la justice de l'autre... » 

Et pourquoi, je vous prie, fermer volontairement les 
yeux à ce spectacle qui trop souvent nous est donné ? Pour- 
quoi ne pas regarder en face la violence et l'appeler par son 
nom? Comment réformer jamais ce qu'on n'a jamais osé 
dénoncer comme un abus ou un crime? est-ce là la philo- 
sophie que l'on propose à l'humanité? Quel fondement à sa 
dignité, quel instrument à ses progrès, quelle consolation à 
ses misères , quel terme à ses espérances ! C'est bien le 
moins, en vérité, qu'on lui promette au delà de ce monde 
une vie qui soit le renversement de celle-ci, et l'on a bien 
raison de lui enseigner la haine de la vie et la passion de la 
mort * ; car la vie, telle qu'on la fait, n'est qu'un théâtre 
à l'iniquité et à l'extravagance. Reste à savoir si les plus 
religieux sont ceux qui, en fait de justice, renvoient l'homme 
à un autre monde, ou ceux qui s'efforcent de rapprocher 
la justice toujours imparfaite des hommes de l'exemplaire 
de la justice divine, et les sociétés humaines de la cité de 
Dieu. Si l'objet de la religion est de rattacher L'homme à 
Dieu et la terre au ciel, se doit-elle résigner à laisser l'homme 

1. Ici, et surtout dans Jacqueline Pascal, passim. 



PRÉFACE DE LA SECpNDE ÉDITION. 57 

sur cette terre en proie à l'oppression, esclave de la force, 
abattu sous des iniquités immobiles? Non; pour élever son 
cœur, il faut qu'elle relève aussi sa condition. Car il n'y a 
qu'un être libre possédant, pratiquant, et voyant reluire et 
se réaliser autour de lui en une certaine mesure la sainte 
idée de la justice et de l'amour, qui puisse invoquer avec 
un peu d'intelligence la liberté, la justice et la charité in- 
finie qui a fait l'homme, qui le conduit et qui le recueil- 
lera. 

Toutes les grandes philosophies contiennent dans leur sein 
une théologie naturelle, et, comme on dit, une théodicée 
qui enseigne ce que nous venons de rappeler. Avant et 
depuis Descartes et Leibniz, avec des procédés et quelque- 
fois même sur des principes différents, toute école qui n'a 
pas fait divorce avec le sens commun proclame l'existence 
d'un Dieu, cause première et type invisible des perfections 
de l'univers et de celles de l'humanité. Il n'y a pas un phi- 
losophe un peu autorisé qui ne tire la preuve d'un géomètre 
étemel de l'ordre admirable du monde, et l'espérance au 
moins d'un ordre moral, meilleur que le nôtre, de l'idée de 
l'ordre gravée en nous et que nous transportons plus ou 
moins heureusement dans tout ce qui est de nous, dans nos 
mœurs, dans nos lois, dans nos institutions civiles et poli- 
tiques. Mais Pascal, qui ne reconnaît aucune morale natu- 
relle, rejette également toute religion naturelle et n'admet 
aucune preuve de l'existence de Dieu. 

Et qu'on ne dise pas que Pascal repousse seulement ce 
qu'on nomme les preuves métaphysiques. Il est bien vrai 
qu'il trouve cette espèce de preuves subtiles et raffinées; 
mais il n'est pas vrai qu'il en approuve aucune autre, et qu'il 
fasse grâce aux preuves physiques si simples et si évidentes : 
celles-là même, il les renvoie dédaigneusement comme 



58 DES PENSÉES DE PASCAL. 

tournant contre leur but par l'excès de leur faiblesse. 

Mais peut-être Pascal n 'a-t-il voulu dire autre chose, sinon 
que l'homme est incapable de pénétrer les profondeurs de 
l'essence divine, et qu'à ces hauteurs il se rencontre plus 
d'un nuage que la foi chrétienne peut seule dissiper. Vaine 
explication ! Pascal déclare hautement que Thomme ne peut 
savoir ni quel est Dieu, ni même s'il est. Ce sont là les termes 
mêmes de Pascal que nous avons retrouvés. 

Et quoi! Pascal a-t-il donc fait la découverte de quelque 
argument ignoré jusqu'ici, et dont la toute-puissance inat- 
tendue impose silence à la voix unanime du genre humain, 
au cri du cœur, à l'autorité des plus sublimes et des plus 
solides génies? Non : il s'appuie négligemment sur ce lieu 
commun du scepticisme, que l'homme, n'étant qu'une 
partie, ne peut connaître le tout, comme si, sans connaître 
le tout, une partie douée d'intelligence ne pouvait com- 
prendre et sentir qu'elle ne s'est pas faite elle-même, et 
qu'elle relève d'autre chose que d'elle-même ; et encore sur 
cet autre lieu commun que, Dieu étant infini et l'homme 
étant fini, il ne peut y avoir de rapport entre eux ; comme 
si l'homme, tout fini qu'il est, ne possédait pas incontesta- 
blement l'idée de l'infini, comme si Pascal n'avait pas établi 
par la lumière naturelle qu'il y a deux sortes d'infini, Tun 
de grandeur et l'autre de petitesse; comme si en face de 
l'espace infini il n'avait pas placé lui-même, comme étant 
meilleur et d'une nature plus relevée, ce roseau pensant, 
cet être fragile et sublime qui n'apparaît qu'un jour et 
qu'une heure, mais dans ce jour, dans cette heure, atteint 
par la pensée et embrasse l'infini, mesure les mondes qui 
roulent sur sa tête et les rapporte à un auteur tout puissant, 
tout intelligent et tout bon ! Et puis, lorsque du haut de ce 
superbe scepticisme vous aurez décidé que toute relation 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 59 

est radicalement impossible entre Dieu comme infini et 
l'homme comme fini, par quel prestige, je vous prie, le 
christianisme pourra- 1- il plus tard conduire l'homme à 
Dieu? Il n'y aura plus ici de médiateur possible : car ce 
médiateur, pour rester Dieu, devra garder un côté infini ; 
par ce côté, il échappera nécessairement à l'homme, et 
l'abîme infranchissable subsistera entre l'homme et Dieu. 
Pascal ne s'aperçoit pas qu'en renversant la religion natu- 
relle, il ôte le fondement de toute religion révélée, ou bien 
qu'il se condamne à des contradictions que nulle logique 
ne peut supporter. Mais établissons que Pascal rejette toutes 
les preuves naturelles de l'existence de Dieu. 

« Si l'homme s'étudioit le premier, il verroit combien il 
est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il 
qu'une partie connût le tout? 

« Philosophes. La belle chose de crier à un homme qui 
ne se connoitpas qu'il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle 
chose de le dire à un homme qui se connoît ! 

« Parlons suivant les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, 
il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni par- 
ties ni bornes il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc 
incapables de connoître ni ce qu'il est, ni s'il est. 

« Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons na- 
turelles ou l'existence de Dieu ou la trinité ou l'immortalité 
de l'âme ; non-seulement parce que je ne me sentirois pas 
assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre 
des athées endurcis; mais... 

v< Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées 
du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles ne 
frappent pas; et quand cela serviroit à quelques-uns, ce ne 
seroit que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstra- 
tion; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompés. 



00 DES PENSÉES DE PASCAL. 

« Eh quoi ! ne dites-vous pas que le ciel et les oiseaux 
prouvent Dieu? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle 
pas? — Non ; car encore que cela est vrai en un sens pour 
quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins 
cela est faux à l'égard de la plupart. 

« J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entre- 
prennent de parler de Dieu en adressant leurs discours aux 
impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité 
par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de 
leur entreprise s'ils adressoient leurs discours aux fidèles; 
car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur, 
voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que 
l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent; mais pour ceux en qui 
cette lumière est éteinte , et dans lesquels on a l'intention 
de la faire revivre, ces personnes , destituées de foi et de 
grâce, qui, recherchant de toutes leurs lumières tout ce 
qu'ils voient dans la nature qui peut les mener à cette 
connoissance , ne trouvent qu'obscurité et ténèbres, dire à 
ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui 
nous environnent et qu'ils y verront Dieu à découvert, et 
leur donner pour toute preuve à ce grand et important sujet 
le cours de la lune et des planètes, et prétendre l'avoir 
achevée sans peine avec un tel discours, c'est leur donner 
sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien 
foibles, et je vois, par raison et par expérience, que rien 
n'est plus propre à en faire naître le mépris. » 

On voit comme en ce dernier passage Pascal traite les 
preuves physiques elles-mêmes, ces preuves aussi vieilles 
que le monde et la raison humaine. Je conviens que son 
dessein et l'absolu pyrrhonisme exigeaient de lui cela ; 
mais n'est-ce pas un gratuit et incompréhensible renverse- 
ment des notions les plus reçues de soutenir, et d'un ton 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 61 

sérieux, que cet ordre de preuves n'étant propre qu'à en 
faire naître le mépris , jamais auteur canonique n'en a fait 
usage ! 

« C'est une chose admirable que jamais auteur canonique 
ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu : tous tendent 
à le faire croire, et jamais ils n'ont dit : il n'y a point de 
vide : donc il y a un Dieu : il falloit qu'ils fussent plus ha- 
biles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui 
s'en sont tous servis. Cela est très-considérable 1 . » 

Non, vraiment, cela n'est pas très-considérable : car rien 
n'est plus manifestement faux. Les saintes Écritures ne 
sont point un cours de physique; elles ne prennent point 
le langage de la science, encore bien moins celui d'aucun 
système particulier; elles ne disent point : il n'y a pas de 
vide, donc il y a un Dieu, bizarre argument qui n'est nulle 
part, si ce n'est peut-être dans quelque obscur cartésien; 
mais elles enseignent, et cela à toutes les pages et de toutes 
les manières, que les cieux racontent la gloire de leur 
auteur 2 . Et saint Paul, que Pascal ne récusera pas, je 
l'espère, ne dit-il point : « Ils ont* connu ce qui se peut dé- 
couvrir de Dieu, Dieu même le leur ayant fait connoître; 
car la grandeur invisible de Dieu, sa puissance éternelle et 
sa divinité deviennent visibles en se faisant connoître par 
ses ouvrages depuis la création du monde 3 . » 



1. Bossut, deuxième partie, III, 3. Ce passage manque dans le ma- 
nuscrit, mais il est dans une des copies. 

2. Le Psalmiste : « Cœli enarrant gloriam Dei... Laudent illum 
cœli et terra... et annuntiabunt cœli justitiam ejus... coniitebuntur 
cœli mirabilia tua... Laudate eum, cœli cœlorum... cont'essio ejus su- 
per cœlum et terrain... intincga et volatilia cœli, indicabunt tibi..., 
etc. » 

S. Êpiire aux Romans, I, 19, 20,21. Trad. de Sacy, édit. de 
Mons. 



62 DES PENSÉES DE PASCAL. 

Ainsi, pour Pascal, il n'y a aucune preuve de l'existence 
de Dieu. Dans cette impuissance absolue de la raison, Pascal 
invente un argument désespéré. Nous pouvons mettre de 
côté la vérité, mais nous ne pouvons mettre de côté notre 
intérêt, l'intérêt de notre bonheur éternel. C'est à ce point 
de vue, et non dans la balance de la raison, qu'il faut esti- 
mer et peser le problème d'une divine providence. Si Dieu 
n'est pas, il ne peut nous arriver aucun malheur d'y avoir 
cru; mais si par hasard il est, l'avoir méconnu serait pour 
nous de la plus terrible conséquence. 

« Examinons ce point, et disons : Dieu est, ou il n'est 
pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut 
rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare; il se 
joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie où il arri- 
vera croix ou pile. Que gagnerez-vous ? Par raison, vous ne 
pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez 
défendre nul des deux... Le juste est de ne point parier. 
Oui, mais ii faut parier... Vous avez deux choses à perdre : 
le vrai et le bien; et deux choses à dégager, votre raison et 
votre volonté, votre connoissance et votre béatitude ; et 
votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. 
Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessai- 
rement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un 
point vidé ; mais votre béatitude ! » 

C'est sur ce fondement, non de la vérité, mais de l'inté- 
rêt, que Pascal institue le calcul célèbre auquel il applique 
la règle des paris. En voici la conclusion : aux yeux de la 
raison, croire ou ne pas croire à Dieu, le pour et le contre, 
et, comme parle Pascal, à ce jeu croix ou pile, est également 
indifférent; mais aux yeux de l'intérêt, la différence est 
infinie de l'un à l'autre, puisque dans l'hypothèse il y a 
l'infini à gagner. « Cela est démonstratif, dit Pascal; et, si 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 68 

les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là Test. » 

Mais cette belle démonstration est au fond si loin de le 
satisfaire, qu'après avoir ainsi réduit au silence l'interlo- 
cuteur qu'il s'est donné, il ne peut s'empêcher de lui laisser 
dire : 

« Oui, je le confesse, je l'avoue; mais encore n'y a-t-il 
pas moyen de voir le dessous du jeu ? » 

Et pour apaiser cette curiosité rebelle, à quoi Pascal la 
renvoie-t-il? A l'Écriture sainte, à la religion chrétienne. 

« Fort bien, lui répond en gémissant l'interlocuteur abattu 
et non convaincu; mais je suis fait d'une telle sorte que je 
ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse?» 

Ce qu'il faut faire? Suivre mon exemple; «prendre de 
l'eau bénite, faire dire des messes, etc. Naturellement, cela 
vous fera croire et vous abêtira? » 

« Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? Qu'avez- 
vous à perdre ? » 

Nous avons le premier découvert et publié ce morceau 
accablant, résumé fidèle du livre entier des Pensées. Dos 
qu'il parut, il troubla un moment les plus hardis partisans 
de Pascal; puis on s'est mis à le tordre et à le subtiliser de 
tant de manières qu'on a fini par y découvrir le plus beau 
sens du monde. Il n'en a, il ne peut en avoir qu'un seul : 
il faut renoncer à la raison; il faut, suivant un précepte de 
Pascal, qui est très-clair maintenant, se faire machine, 
recourir en nous, non pas à l'esprit, mais à la machine, 
pour arriver à croire en Dieu petit à petit et par la pente 
insensible de l'habitude . Cela est vrai, disons mieux : cela 
seul est vrai, dès qu'on cherche Dieu en partant du pyrrho- 
nisme. Voilà toute la foi, j'entends toute la foi naturelle, 
que permet à Pascal sa triste philosophie ! Le maître de 
Pascal, le pyrrhonien Montaigne, l'avait dit avant lui : 



64 DES PENSEES DE PASCAL. 

«Pour nous assagir, il nous faut abêtir 1 . » Pascal lui a 
emprunté et le mot et l'idée. Pour assagir l'homme, pour 
le mener à la vertu et à Dieu, Socrate et Marc-Aurèle 
avaient connu d'autres voies. 

Prévenons une dernière objection. On ne manquera pas 
de dire : le passage qui vient d'être cité n'est qu'un caprice, 
un accès d'humeur, en quelque sorte une boutade de géo- 
mètre; mais il y a bien d'autres passages contraires à celui- 
là, et qui attestent que Pascal croyait à la dignité de la 
raison humaine. Nous répondons loyalement qu'en effet il y 
a un peu de tout dans ces notes si diverses qu'on appelle les 
Pensées : ce qu'il y faut considérer, ce n'est pas tel endroit 
pris à part et séparé de tout le reste, mais l'ensemble et 
l'esprit général et dominant. Or, cet esprit-là, nous l'avons 
fidèlement exprimé. Et n'est-ce pas aussi la condamnation 
du pyrrhonisme qu'il a beau surveiller toutes ses démar- 
ches, toutes ses paroles, il lui échappe malgré lui de per- 
pétuels démentis à. ce doute absolu, insupportable à la 
nature et incompatible avec tous ses instincts? Plus d'une 
fois dans Pascal éclate en traits énergiques le sentiment vic- 
torieux de la grandeur de la pensée humaine ; mais bientôt 
le philosophe impose silence à l'homme, et le système 
reprend le dessus. Ainsi Pascal répète plusieurs fois que 
toute notre dignité est dans la pensée : voilà la pensée rede- 
venue quelque chose de grand; mais un moment après, 
Pascal s'écrie : « Que la pensée est sotte! » Ce qui fait de 
la dignité humaine une sottise, et de toute certitude fondée 
sur la pensée une chimère. Enfin n'oublions pas que der- 
rière le pyrrhonien est le chrétien dans Pascal. Sa foi, quel 
que soit son fondement et s->n caractère, est, après tout, la 

1, Ess^Mv. h, cbap. 12. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. C5 

foi chrétienne : de là des clartés étrangères et quelques 
rayons échappés de la grâce qui percent de loin en loin les 
ténèbres du pyrrhonisme. Mais dès que la grâce se retire, 
le pyrrhonisme seul demeure. 

Au risque de fatiguer le lecteur, nous lui voulons pré- 
senter un dernier fragment, qui achève la démonstration, 
met à nu la vraie pensée de Pascal, et fait voir de quelle 
étoffe, pour ainsi dire, était faite sa religion. 

« S'il ne falloit rien faire que pour le certain, on ne 
devroit rien faire pour la religion, car elle n'est pas cer- 
taine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les 
voyages sur mer, les batailles , etc.? Je dis donc qu'il ne 
faudroit rien faire du tout, car rien n'est certain, et qu'il 
y a plus de certitude à la religion que non pas que nous 
voyions le jour de demain; car il n'est pas certain que nous 
voyions demain, mais il est certainement possible que nous 
ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la reli- 
gion. Il n'est pas certain qu'elle soit, mais qui osera dire 
qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas? Or, 
quand on travaille pour demain et pour l'incertain, on agit 
avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain par la 
règle des partis, qui est démontrée ' . » 

Nous le demandons, est-ce là la foi de saint Augustin, de 
saint Anselme, de saint Thomas, de Fénelon, de Bourdu- 
loue, de Bossuet? 

Le 23 novembre 1654, dans une nuit pleine d'angoisses 
apaisées et charmées par de mystiques visions, Pascal, 
après avoir lutté une dernière fois avec les images du 
monde, avec les troubles de son cœur et de sa pensée, ap- 
pelle à son aide le vrai, l'unique consolateur. Il invoque 

1. Bos'sut, deuxième partie, XVII, 197. 



66 DES PENSÉES DE PASCAL. 

Dieu, mais quel Dieu, je vous prie? Lui-même nous le dit 
dans Técrit singulier* qu'il traça de sa main cette nuit 
même, qu'il portait toujours sur lui, et qui ne fut décou- 
vert qu'après sa mort : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, 
Dieu de Jacob, non des savants et des philosophes. » Il en- 
trevoit, il croit avoir trouvé la certitude et la paix ; mais 
où? « Dans la soumission totale à Jésus-Christ et à mon 
directeur. » Pascal est là tout entier. Le doute a cédé enfin 
à la toute-puissance de la grâce, mais le doute vaincu a 
emporté avec lui la raison et la philosophie. 

Ou bien il faut renoncer à toute critique historique, ou 
de tant de citations accumulées il faut conclure que, pour 
Pascal, le scepticisme est le vrai dans l'ordre philosophi- 
que, que la lumière naturelle est incapable de fournir au- 
cune certitude, que le seul emploi légitime de la raison est 
de renoncer à la raison, et que la seule philosophie est le 
mépris de toute philosophie. 

Voilà ce que nous venons d'établir régulièrement et mé- 
thodiquement, avec une étendue et une rigueur qui, ce 
nous semble, ne laissent rien à contester. Qu'il nous soit 
donc permis de considérer le scepticisme de Pascal en phi- 
losophie comme un point démontré. Mais nous pouvons 
aller plus loin. Un commerce plus intime avec Port-Royal, 
en nous faisant pénétrer davantage dans l'esprit de cette 
société illustre, nous permet de soutenir avec la convic- 
tion la plus assurée que non-seulement Pascal est sceptique 
en philosophie, mais qu'il ne pouvait pas ne pas l'être, par 
ce motif décisif qu'il était janséniste, et janséniste consé- 
quent. 

Qu'est-ce que le jansénisme? Nous n'avons point à en 

i. Bossut, p. 549. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 67 

retracer l'histoire ; il nous suffira d'en rappeler les principes 
et d'en marquer le caractère général. 

On peut dire aujourd'hui toute la vérité sur le jansé- 
nisme. Le père Annat et le père Letellier ne sont pas là 
pour nous entendre et porter nos paroles à l'oreille de 
Louis XIV. Port-Royal n'est plus. La charrue a passé sur 
le saint monastère ; ses ruines mêmes auront bientôt péri. 
Nous les visitions, il y a peu de jours, une carte fidèle à la 
main, et c'est à grand'peine si nous pouvions reconnaître 
quelques-uns de ces lieux vénérables. Le temps n'a pas res- 
pecté davantage l'esprit qui les anima. Une tradition lan- 
guissante en subsiste à peine dans deux humbles congréga- 
tions vouées au service des enfants et des pauvres. Quelques 
frères de Saint-Antoine, quelques sœurs de Sainte-Marthe, 
voilà ce qui reste de ce grand peuple de Port-Royal, qui 
jadis remplissait les ordres religieux, les parlements, les 
universités. A Paris, dans un coin du faubourg Saint-Jac- 
ques et du faubourg Saint-Marceau, trois ou quatre familles 
nourrissent un culte obscur pour ces illustres mémoires : 
on y parle entre soi, avec respect et recueillement, des ver- 
tus et des infortunes de la mère Angélique, de sa sœur et 
de sa nièce : on y prononce presque à voix basse les grands 
noms de M. Arnauld et de M. Pascal ; on fait en secret des 
vœux pour la bonne cause; on déteste les jésuites, et sur- 
tout on en a peur. Chaque jour emporte quelques-unes de 
ces âmes qui ne se renouvellent plus. Port-Royal est tombé 
dans le domaiue de l'histoire. Nous pouvons donc le juger 
avec respect, mais avec liberté. Et d'ailleurs, nous aussi 
nous avons appris à son école à préférer la vérité à toutes 
choses; et puisque aujourd'hui on s'arme de ce grand nom 
pour attaquer ce qui nous est la vérité, et la première de 
toutes les vérités, à savoir le pouvoir légitime de la raison 



68 DES PENSEES DE PASCAL. 

et les droits de la philosophie, c'est Port-Royal lui-même 
qui au besoin nous animerait à le combattre : à défaut de 
sa doctrine, son exemple est avec nous dans la lutte que 
nous soutenons. 

Disons-le donc sans hésiter : le jansénisme est un chris- 
tianisme immodéré et intempérant. Par toutes ses racines, 
il tient sans doute à l'église catholique; mais par plus d'un 
endroit, sans le vouloir ni le savoir même, il incline au cal- 
vinisme. Il se fonde particulièrement sur deux dogmes, déjà 
bien graves en eux-mêmes, qu'il exagère et qu'il fausse : 
je veux parler des dogmes du péché originel et delà grâce. 
En touchant à cette matière épineuse, nous nous efforcerons 
d'être aussi court que le soin de la clarté le permettra. 

Le dogme de la grâce se rapporte à celui du péché ori- 
ginel. C'est parce que la nature humaine a subi dans son 
premier représentant une corruption plus ou moins pro- 
fonde, qu'elle a besoin d'une réparation, et d'une répara- 
tion proportionnée à sa corruption : à ce vice de la nature 
le remède nécessaire est la grâce surnaturelle de Jésus- 
Christ. Ces deux dogmes étant étroitement liés, l'un des deux 
ne peut être altéré sans que l'autre ne le soit également 
et dans la même mesure. Supposez que dans le berceau du 
monde la corruption de la nature ait été peu de chose, 
l'intervention de la grâce sera presque superflue. Suppo- 
sez, au contraire, que la corruption ait été entière, que les 
deux parties essentielles de la nature humaine, la raison et 
la volonté, soient radicalement viciées et absolument inca- 
pables, celle-ci d'apercevoir le bien et celle-là de l'accom- 
plir, il faut de toute nécessité que la grâce intervienne 
d'autant plus énergiquement, puisqu'il s'agit, non plus de 
secourir et de fortifier l'homme, mais en réalité de créer 
un homme nouveau, en substituant à la raison une lumière 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 69 

surnaturelle et à la volonté une force étrangère. L'église 
catholique, gardienne et interprète de la foi chrétienne, 
s'est constamment placée entre ces deux extrémités. L'é- 
glise a décidé que par le péché originel la nature humaine 
est réellement déchue, qu'ainsi la raison et la volonté ont 
perdu le pouvoir qu'elles avaient originairement reçu, ce 
pouvoir incomparable qui faisait d'Adam une créature 
presque angélique, apercevant toutes les vérités à leur 
source même et accomplissant le bien librement mais sans 
effort. L'église a décidé en même temps que par le péché 
originel la nature n'était pas à ce point déchue que la rai- 
son fût devenue absolument incapable du vrai et la volonté 
du bien, au moins dans l'ordre des vérités et des vertus na- 
turelles. L'église prévenait ainsi les deux erreurs contraires 
dans la matière de la grâce. Et là encore elle a porté ces 
deux décisions, conformes aux deux premières : 1° que la 
grâce est nécessaire pour révéler à l'homme les vérités et 
les vertus de l'ordre surnaturel, sans lesquelles il n'y a 
point de salut; 2° que la grâce vient au secours delà nature 
sans la détruire, qu'elle n'éteint pas la lumière naturelle, 
mais l'éclairé et l'agrandit, et que la liberté humaine sub- 
siste entière, avec les œuvres qui lui sont propres, sous les 
impressions de la grâce '. 

Sur tous ces points, Port-Royal a excédé la doctrine 
catholique. En outrant la puissance du péché originel, il 
s'est condamné lui-même à outrer celle de la grâce répara- 
trice. 

Le génie du jansénisme est le sentiment dominant, non 



1. Pour toute citation, nous nous bornons à renvoyer au concile de 
Trente et aux constitutions et bulles papales qui ont condamné le livre 
de Jansénius. 



70 DES PENSÉES DE PASCAL. 

pas seulement de la faiblesse, mais du néant de la nature 
humaine. A ses yeux, depuis la chute d'Adam, la raison 
et la volonté sont par elles-mêmes radicalement impuis- 
santes pour le vrai et pour le bien. L'homme ne possède 
d'autre grandeur et il ne garde d'autre ressource que le 
sentiment même de son impuissance, et celui de la néces- 
sité d'un secours surnaturel. Ce secours surnaturel, c'est 
la grâce, non pas cette grâce universelle qui a été donnée à 
tous les hommes, et qui si souvent est convaincue d'insuffi- 
sance, mais cette grâce particulière et choisie qui, pour 
être vraiment suffisante, doit être efficace par elle-même, 
c'est-à-dire irrésistible 1 . Elle opère en nous en étouffant la 
lumière naturelle sous la lumière incréée, et en mettant ses 
impressions victorieuses à la place des langueurs de notre 
volonté. C'est elle qui nous fait penser et agir, ou plutôt 
c'est elle qui pense et agit en nous : elle suscite la pensée 
de l'action, elle communique la force qui l'exécute, et nos 
œuvres sont ses œuvres. 

Tel est le système janséniste, mêlé de vérité et d'erreur. 
Par son côté vrai, c'est la doctrine catholique, qui n'est 
point ici en cause; par son côté faux, ce n'est qu'une théo- 
rie particulière qui tombe sous notre examen. Port-Royal 
est un grand parti dans l'église ; mais, après tout, ce n'est 
qu'un parti; ce n'est point l'église elle-même, car l'église 
l'a condamné. 

Ce qu'il y a d'essentiellement faux dans la grâce jansé- 
niste, c'est qu'elle ôte toute puissance à la lumière natu- 
relle, tonte efficacité à la volonté. La grâce chrétienne 
ajoute ses clartés et ses impressions vivifiantes à la raison et 
à la liberté humaine : elle les épure et les fortifie, elle ne 

1. Voyez les premières Provinciales. 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 71 

les efface point; loin de les nier, elle les suppose; elle ne 
crée pas, elle féconde; elle ne s'applique pas au néant, 
mais à un germe divin qu'elle dégage et qu'elle développe. 
Sa vertu singulière est de produire une foi que la lumière 
naturelle ne produit point, la foi aux vérités surnaturelles. 
Mais ce n'est point elle seule qui enseigne à l'homme la 
liberté, le devoir, la distinction du bien et du mal, du juste 
et de l'injuste, la spiritualité de l'âme, la divine provi- 
dence : sans la grâce, la lumière naturelle peut enseigner 
tout cela, et elle l'a enseigné dans tous les siècles. Selon 
l'église, la raison naturelle est une première révélation qui 
a déjà sa puissance. Pour le jansénisme, cette première ré- 
vélation demeure absolument stérile sans le secours d'une 
révélation nouvelle et particulière. 

Comme dans la doctrine catholique toutes les vérités se 
tiennent, de même toutes les erreurs ont leur enchaînement 
dans la théorie janséniste. La grâce y doit être victorieuse 
et invincible, parce que la corruption de la nature humaine 
y est entière, parce qu'un tel mal exige un remède héroï- 
que, et que du néant de la nature Dieu seul peut tirer la 
vraie justice et la vraie vertu. Le principe du néant de la 
nature humaine a encore une autre conséquence également 
nécessaire, le néant du mérite de nos œuvres. Elles appar- 
tiennent à la grâce quand elles sont bonnes; le péché seul 
est à nous, parce que le péché vient de la nature corrom- 
pue. De là ce tremblement perpétuel de la créature humaine, 
incertaine si c'est bien en elle la grâce qui opère ou l'esprit 
propre et la lumière naturelle; de là des austérités exces- 
sives, un ardent et sombre ascétisme, le monde converti 
en une thébaïde et en un calvaire, la fuite des plaisirs les 
plus innocents, l'impatience de la vie et l'invocation de la 
mort, et, en attendant, le continuel effort de mourir à la 






72 DES PENSÉES DE PASCAL. 

vie de la nature et de ne laisser subsister en soi que celle 
de la grâce ; de là une immense humilité et un immense 
orgueil, Tune qui se tire du sentiment de notre néant, 
l'autre du sentiment de l'action de Dieu en nous, avec un 
courage merveilleux, capable de résister, au nom de Dieu, 
à toutes les puissances de la terre, même à la première de 
toutes, celle du saint-siége ; de là, en un mot, une gran- 
deur admirable et des excès de toute sorte dans la doctrine 
et dans la conduite : excès et grandeur mêlés ensemble, se 
soutenant et tombant ensemble, parce qu'ils tiennent au 
même principe, le néant de la nature et la force invincible 
de la grâce. Séparer, dans Port-Royal, la grandeur de l'ex- 
cès, le bien du mal, le vrai du faux, retrancher l'un, retenir 
l'autre : vaine entreprise ! Tout ici vient du même fonds. 
Tempérer Port-Royal, c'est l'anéantir. Laissons-lui donc sa 
grandeur et ses défauts. Reconnaissons dans Port-Royal les 
hautes qualités qui le recommandent à la vénération des 
siècles, la droiture, la conséquence, l'intrépidité, le dévoue- 
ment ; mais reconnaissons aussi que deux qualités plus 
éminentes encore lui ont manqué : le sens commun et la 
modération, c'est-à-dire la vraie sagesse 1 . 

Le jansénisme ainsi défini, que lui pouvait être la philo- 
sophie? En vérité, d'après ce qui précède, il est à peine 
besoin de le dire. Le jansénisme et la philosophie s'excluent. 
Selon le jansénisme, la grâce peut tout, la nature ne peut 
rien, et la raison naturelle, privée de la lumière de la grâce, 
erre au milieu d'insurmontables ténèbres. La philosophie, 
au contraire, comme nous l'avons dit, est établie sur ce fon- 
dement que l'homme, même en son état actuel, possède 
une faculté de connaître, limitée mais réelle, et capable, 

1. Sur Port-Royal voyez encore Jacqueline Pascal, l'Épilogue, et 
l'Avertissement de la dernière édition. 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 73 

bien dirigée, de parvenir aux vérités naturelles de l'ordre 
moral aussi bien qu'aux vérités de l'ordre physique. Comme 
il y a une géométrie, une physique, une astronomie, etc., 
de même et au même titre il y a ou il peut y avoir une 
psychologie, une logique, une morale, une théodicée, c'est- 
à-dire d'un seul mot une philosophie. Les sciences physi- 
ques s'appuient sur l'expérience sensible ; la philosophie 
s'appuie sur les sens à la fois et sur la conscience : les don- 
nées et par conséquent les procédés diffèrent; mais les 
données sont également solides, les procédés également ri- 
goureux, et le principe commun que les sciences physiques 
et la philosophie reconnaissent est la raison naturelle libre- 
ment et régulièrement cultivée. Selon Port-Royal, toutes 
les sciences humaines, et particulièrement les sciences mo- 
rales, la philosophie à leur tête, ne sont que des chimères, 
filles de l'impuissance et de l'orgueil; la seule science véri- 
table est celle du salut, dont l'impérieuse condition est l'in- 
tervention surnaturelle de la grâce, de la grâce à la fois 
gratuite et irrésistible. Le jansénisme va jusque-là, ou il n'a 
pas toute sa portée ; il ne peut donc accepter la philosophie 
que par une inconséquence manifeste. 

Et d'où peut venir l'inconséquence? De la faiblesse soit 
du caractère soit de la logique. Mais la logique de Pascal 
était à la hauteur de son caractère passionné et obstiné. Il 
faut choisir entre le jansénisme et la philosophie. Pascal 
avait choisi, et d'un choix trop ferme pour s'écarter jamais 
du but et chanceler sur la route. 

Pascal, nous l'avons vu, est sceptique déclaré en philo- 
sophie; maintenant il est évident qu'il ne pouvait pas ne pas 
l'être. Examinez de nouveau, à la lumière de la théorie jan- 
séniste qui vient d'être exposée , les endroits du livre des 
Pensées où le scepticisme se montre sous sa forme, ce sem- 



74 DES PENSÉES DE PASCAL. 

ble, la plus hardie, et loin d'y trouver des paradoxes, vous 
y reconnaîtrez les principes avoués et l'esprit de Port-Royal. 
Pascal dit et répète qu'il n'y a nulle certitude naturelle. Qu'y 
a-t-il là d'étonnant? C'est le contraire qui serait à Pascal la 
nouveauté la plus insoutenable. Car qui lui pourrait donner 
la certitude? Une raison toute corrompue, et qui, sans la 
grâce, est radicalement impuissante. Il n'y a nulle preuve 
naturelle de l'existence de Dieu : Dieu ne se révèle à nous 
ni par les merveilles de la nature ni par les merveilles de 
la conscience. Rien de plus simple, si depuis la chute d'Adam 
les sens et la conscience sont des miroirs infidèles. Avant 
Jésus-Christ, l'homme ne pouvait savoir où il en était. Assu- 
rément, car avant Jésus-Christ il était condamné à l'erreur 
et au vice. Depuis Jésus-Christ, l'homme, il est vrai, peut 
connaître et lui-môme et son auteur : mais comment? Par 
la grâce, et par la grâce seule. Si l'homme, en effet, par ses 
moyens naturels, pouvait arriver à connaître l'homme et 
Dieu, la grâce, entendez toujours la grâce janséniste, se- 
rait superflue. Il ne faut pas cela, à tout prix; il faut donc 
soutenir que sans la grâce l'homme ne peut savoir de Dieu 
non-seulement quel il est, mais qu'il est. Ce n'est ni la lu- 
mière de la raison ni celle du sentiment, c'est le/eu* de la 
grâce qui fait pénétrer dans le cœur de l'homme l'idée de 
la grandeur de l'âme et l'idée de Dieu. Le Dieu qui nous 
apparaît alors n'est pas le Dieu des savants et des pli ihsophes; 
c'est le Dieu d'Abraham, oV lsaac et de Jacob .L'homme n'est 
pas capable de la vraie vertu par l'emploi légitime de sa 
liberté naturelle; mais il le peut devenir par la transfigura- 
tion de cette liberté en une puissance divine qui agit en nous, 
souvent malgré nous, et dont les œuvres ne nous appar- 

1 . Voyez le papier trouvé sur Pascal, et que nous avons rappelé ci- 
dessus, p. 66. 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 75 

tiennent pas. Détruire l'homme naturel, l'abêtir, c'est-à- 
dire lui ôter cette raison et cette liberté dont il se vante 
comme d'un privilège, le remettre aveugle et soumis entre 
les mains de la grâce de Jésus-Christ et du directeur qui le 
représente 4 , tel est le seul moyen de le conduire à la vérité, 
à la vertu, à la paix, au bonheur. Cela étant, évidemment 
la philosophie ne vaut pas une heure de peine, et la mépri- 
ser c'est vraiment philosopher. 

Pascal a été et il devait aller jusque-là ; il devait pousser 
jusqu'à cette extrémité les principes qu'il avait embrassés, 
ou il aurait cru les abandonner, et il eût été à ses propres 
yeux un disciple pusillanime de la grâce. 

Quand on a ainsi pénétré dans le cœur du jansénisme, 
on ne peut s'empêcher de sourire en voyant les efforts des 
modernes partisans de Pascal pour le défendre de l'accusa- 
tion de scepticisme. Mais cette accusation, c'est son hon- 
neur : c'est votre défense qui lui serait une accusation d'in- 
fidélité aux deux grands principes du néant de la nature 
humaine et de la toute-puissance de la grâce. Pour ces deux 
principes, Pascal et sa soeur auraient donné volontiers un 
peu plus que tous les systèmes de philosophie: ils auraient 
été heureux de donner leur sang. Faibles esprits, qui ne 
connaissez ni Port-Royal ni le xvn e siècle ! vous ne vous 
doutez pas que vos injurieuses apologies enlèvent à Port- 
Royal son vrai caractère, et au pénitent de M. Singlin, au 
frère de Jacqueline, ce trait singulier de superbe et d'ironie 
à l'endroit de la raison et de la philosophie, et en même 
temps d'absolue soumission entre les mains de la grâce, qui 
fait de Pascal un homme à part dans Port-Royal même, et 
le met, quant au jansénisme, bien au-dessus de Nicole, et 
même d'Arnauld. 

1. Ibid. 



76 DES PENSÉES DE PASCAL. 

Chose admirable ! dans Port-Royal, Saint-Cyran excepté, 
les plus rigides n'ont pas été les hommes, mais les femmes, 
non pas les ecclésiastiques, mais les laïques, non pas Nicole 
et Arnauld, mais Domat et Pascal. Dans l'affaire capitale du 
formulaire 1 , les femmes, Jacqueline à leur tête, étaient 
d'avis de tout braver plutôt que de signer le contraire de ce 
qui leur paraissait la vérité. Elles ne signèrent que par dé- 
férence pour ceux qui gouvernaient Port-Royal, et Jacque- 
line succomba, trois mois après la fatale signature, sous les 
scrupules et les angoisses de sa conscience. Dans une as- 
semblée qui se tint chez Pascal, celui-ci proposa de résis- 
ter 2 . La grâce janséniste lui était devenue la vérité tout 
entière, le premier et le dernier mot du christianisme. Pour 
elle, il fut d'avis de tout hasarder, même Port-Royal. Mais 
il n'y allait pas seulement de Port-Royal , il y allait de la 
discipline ecclésiastique et de l'unité de l'église. Pascal et 
sa sœur ne reculèrent pas devant cette extrémité. Cette 



1 . Le récit de cette affaire est partout. Nous en avons rappelé les traits 
principaux dans Jacqueline Pascal, et dans l'Appendice n° 3, Docu- 
ments inédits sur Domat. 

2. Remettons sous les yeux du lecteur cette scène où se peint l'Ame 
de Pascal. Jacqueline Pascal, en. IV, p. 314 : « La majorité des 
assistants, entraînée par Nicole et Arnauld, se prononça pour la signa- 
ture. Ce que voyant, M. Pascal, qui aimait la vérité par-dessus toutes 
choses, et qui, malgré sa faiblesse, avait parlé très vivement pour mieux 
faire sentir ce qu'il sentait lui-même, en fut si pénétré de douleur, qu'il 
se trouva mal et perdit la parole et la connaissance. Tout le monde 
en fut surpris et s'empressa pour le faire revenir. Ensuite, ces messieurs 
se retirèrent; il ne resta que M. de Roannez,M. Domat et M. Périer 
le fils. Quand M. Pascal fut tout à fait remis, M. Périer lui ayant 
demandé ce qui avait causé son accident : Quand j'ai vu toutes ces 
personnes-là, lui dit-il, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait 
connaître la vérité , et qui doivent en être les défenseurs , s'ébranler, 
je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, 
et il a fallu succomber. » 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 77 

jeune femme, qui n'avait pas trente-six ans, osa dire à un 
prêtre, à un docteur, à M. Arnauld, avec une hauteur et 
une véhémence dignes de son frère ou de Démosthènes: 
« Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jus- 
qu'au fond du cœur de voir que les seules personnes à qui 
il semblait que Dieu eût confié sa vérité , lui soient si in- 
fidèles que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souf- 
frir, quand ce devrait être la mort, pour la confesser hau- 
tement... Je sais bien qu'on dit que ce n'est pas à des filles 
de défendre la vérité, quoiqu'on pût dire, par une telle 
rencontre du temps et du renversement où nous sommes, 
que puisque les évêques ont des courages de filles, les 
filles doivent avoir des courages d'évêques. Mais si ce n'est 
pas à nous de défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour 

la vérité Que craignons- nous! Le bannissement pour 

les séculiers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du 
temporel, la prison, et la mort, si vous voulez? Mais n'est- 
ce pas notre gloire, et ne doit-ce pas être notre joie? 
Renonçons à l'Évangile, ou suivons les maximes de l'Évan- 
gile, et estimons -nous heureux de souffrir quelque chose 
pour la justice. Mais peut-être on nous retranchera de 
l'église? Mais qui ne sait que personne n'en peut être 
retranché malgré soi, et que, l'esprit de Jésus-Christ étant 
le seul qui unit les membres à lui et entre eux, nous pou- 
vons bien être privés des marques, mais non jamais de 
l'effet de cette union, tant que nous conserverons la cha- 
rité ' . » Et sur ce fondement, Pascal et sa sœur proposaient 
de tenir ferme, et s'il le fallait de désobéir à l'autorité cano- 
nique des évêques et du saint -siège; parti violent qui eût 
séparé ouvertement Port- Royal de l'église catholique, et 

1. Jac.quei.inf. Pascal, ch. IV, p. 315-327. 



78 DES PENSÉES DE PASCAL. 

qui pourtant n'était qu'une exacte fidélité à la doctrine 
janséniste de la grâce. Nicole et Arnauld ne se piquèrent 
pas de tant de rigueur : ils ne voulurent pas pousser la 
conséquence jusqu'au schisme; mais, pour cela, ils furent 
contraints de biaiser un peu entre la sincérité et la pru- 
dence. La grande M n,e Angélique se réjouit de mourir 
dans cette terrible rencontre, pour ne pas signer et ne pas 
refuser de signer. L'autorité d'Arnauld entraîna Port-Royal; 
mais, si Saint-Cyran eût été là. la logique l'eût sans aucun 
doute emporté sur la politique , et Dieu sait ce qui serait 
arrivé. 

On peut dire qu'il en fut à peu près de la philosophie, à 
Port-Royal, comme du formulaire. L'esprit de Port-Royal 
était contraire à la philosophie ; mais elle avait pour elle les 
habitudes et l'ascendant de deux hommes éminents. 

Parcourez les ouvrages de ces Messieurs, les mémoires, 
les relations, les lettres et tout ce qui reste de Port-Royal, 
vous y trouverez partout la condamnation de toute curiosité 
qui s'écarte du seul objet légitime, le salut, avec le mépris 
déclaré de toutes les sciences purement humaines, et par- 
ticulièrement de la philosophie. Sacy n'est pas le plus haut 
représentant de Port-Royal; mais il en est, à mon gré, 
l'expression la plus calme, la plus pure, la plus vraie. 11 
n'exagère aucun des principes du jansénisme, mais il les 
possède et les professe tous avec une modération assurée 
et en quelque sorte avec une douceur inflexible. Or, 
demandez à Fontaine l'opinion de Sacy sur le cartésia- 
nisme et la philosophie : Fontaine vous dira qu'il blâmait 
fort ses deux illustres amis de leur attachement à la philo- 
sophie nouvelle*. « Souriant doucement quand on lui par- 

1. Mémoires de Fontaine, t. Il, p. 53. 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 79 

loit de ces choses, il témoignoit plus plaindre ceux qui s'y 
arrêtaient qu'avoir envie de s'y arrêter lui-même... Il 
disoit que M. Descartes étoit à l'égard d'Aristote comme un 
voleur qui venoit tuer un autre voleur et lui enlever ses 
dépouilles. Dieu, disoit-il, a fait le monde pour deux choses, 
l'une pour donner une grande idée de lui, l'autre pour 
peindre les choses invisibles dans les visibles. M. Descartes 
détruit l'un et l'autre... Au lieu de reconnoître les choses 
invisibles dans les visibles, comme dans le soleil, qui est le 
dieu de la nature , et de voir en tout ce qu'il produit dans 
les plantes l'image de la grâce, il prétend au contraire 
rendre raison de tout par de certains crochets qu'ils se sont 
imaginés. Je les compare à des ignorants qui verroient un 
admirable tableau, et qui au lieu d'admirer un tel ouvrage, 
s'arrêteroient à chaque couleur en particulier, et diraient : 
Qu'est-ce que ce rouge-là ! de quoi est-il composé? C'est de 
telle chose ou c'est d'une autre... Ces gens-là cherchent la 
vérité à tâtons ; c'est un grand hasard s'ils la trouvent. » 
Telles étaient les dispositions véritables de Port-Royal en- 
vers le cartésianisme et la philosophie. Aussi, quand 
M. Singlin envoya son nouveau pénitent à Port-Royal-des- 
Champs, ce fut, dit Fontaine 4 , « afin que M. Arnauld lui 
prêtât le collet pour les sciences, et que M. de Sacy lui 
apprît à les mépriser. » Pascal se forma promptement à 
cette école, et parvint bientôt où en était Sacy; mais de 
l'humeur dont il était, il ne se contenta pas de mettre de 
côté la philosophie, il la foula aux pieds. Et, ici encore, 
l'exact logicien, les principes de Port-Royal admis, c'a été 
Pascal; Nicole et Arnauld furent encore une fois pour le 
sens commun et l'inconséquence. Pourquoi? Par bien des 

1. Ibid.,y. 55. 



80 DES PENSÉES DE PASCAL. 

# 

raisons qu'il serait trop long de faire connaître. Marquons- 
en brièvement quelques-unes. 

D'abord Pascal avait toute l'ardeur d'un néophyte. Con- 
verti à la fin de 1654, mort au milieu de 1662/dans ce court 
intervalle rempli par les grandes luttes des Provinciales, 
par des maux cruels et une agonie de près de deux années, 
Pascal, né avec une humeur bouillante* , une force et une 
rigueur d'esprit encore accrues par les habitudes de la mé- 
thode géométrique, s'élança vite à toutes les extrémités de 
la doctrine janséniste; dès qu'il eut embrassé la grâce de 
Jésus-Christ, il ne connut, il ne suivit qu'elle. Pour elle, il 
eût donné son sang dans la question du formulaire : il fit 
plus, il fit de sa vie entière une mort continue; il mourut à 
tout sentiment de plaisir, même le plus innocent 2 ; et 
quand il sentit s'approcher la dernière heure, pour mieux 
ressembler à Jésus -Christ, il demanda avec la plus vive 
instance d'aller rendre l'âme dans un hôpital et sur le gra- 
bat des pauvres malades. Dans la pratique comme dans la 
théorie, le caractère propre de Pascal est celui d'une con- 
séquence inflexible pour les autres et pour lui-même ; et en 
même temps il joignait à cette énergie naturelle une âme 
candide et l'esprit le plus fin. Il y avait en lui de l'enfant, 
du bel-esprit, du héros et du fanatique. Il ne prenait et ne 
faisait rien à demi. Or, quand on pousse l'attachement à un 
principe jusqu'à lui sacrifier toutes les douceurs de la vie, 
il n'en coûte guère d'y ajouter la philosophie. Et en vérité, 
de la part de Pascal, ce dernier sacrifice n'avait pas un 
très-grand mérite. 

La philosophie s'appelait alors le cartésianisme. Pascal 



1. Jacqueline Pascal, ch. îv, p. 233, lettre du 8 décem 1 re 1G54. 

2. Vie de Pascal, par M ,nc Périer. 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 81 

possédait parfaitement de cette grande philosophie la partie 
mathématique et physique, mais il s'était à peu près arrêté 
là. Moitié sévérité d'esprit, moitié défaut d'étendue, Pascal 
n'aspirait pas à des vues universelles sur la nature. C'était 
sans doute un moyen assuré d'éviter bien des erreurs, mais 
par là aussi il a manqué la plus grande gloire : il n'a point 
placé son nom parmi ceux des Galilée, des Descartes, des 
Newton, des Leibniz. Il faisait partie d'une petite société 
de gens d'esprit et de mérite où il était de mode de dénigrer 
Descartes et de l'attaquer par ses mauvais côtés , par 
exemple , la matière subtile et quelques autres hypothèses, 
ce qui était assez facile, sans rien mettre à la place, ce qui 
était fort commode. De temps en temps , Descartes appli- 
quait de rudes leçons au plus téméraire de cette petite 
société, l'emporté et jaloux Roberval 1 . Dans l'affaire de la 
pesanteur de l'air, il y eut entre Pascal et Descartes un 
démêlé encore mal éclairci, où Pascal, qui adorait la gloire, 
eut au moins le tort d'oublier un peu trop le nom de Des- 
cartes parmi ceux qui l'avaient mis sur la voie de ses célè- 
bres expériences 2 . C'étaient deux génies entièrement 
opposés et très-peu faits pour se comprendre. L'un essen- 
tiellement créateur, invente sans cesse et partout des prin- 
cipes nouveaux; il embrasse et domine toutes les parties 
des connaissances humaines; il aspire au système du 



1 . Montucla, Histoire des mathématiques, t. Iî, p. 55 et 1 44. 

2. Baillet, dans la Vie de Descartes, démontre, par les lettres même 
de Descartes, combien Pascal a été peu juste envers son illustre de- 
vancier. Bossut, dans son Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal, 
traite sur ce point Baillet avec beaucoup de hauteur. Montucla, dont 
l'impartialité et les lumières ne peuvent être contestées, porte à 
peu près le même jugement que Baillet, Histoire des mathématiques, 
t. II, p. 205. 

6 



8S DES PENSÉES DE PASCAL 

monde, il l'atteint presque*. L'autre excelle dans les pro- 
cédés scientifiques et dans la solution accomplie de pro- 
blèmes particuliers. Pascal a perfectionné et fixé à jamais 
la langue de la raison, mais c'est Descartes qui Ta trouvée. 
La tête de Pascal n'est pas moins forte que celle de Des- 
cartes, mais elle est moins ample. Livré de bonne heure 
à l'étude des mathématiques et de la physique, on ne voit 
pas que Pascal ait jamais donné une grande attention à la 
philosophie proprement dite. Il ne paraît ni dans sa vie ni 
dans ses ouvrages aucune trace d'études métaphysiques. 
Il avait lu sans aucun doute la Méthode et les Méditations, 
et il en avait retenu le grand principe de la pensée, comme 
signe et preuve de l'existence. Mais Koberval lui-même 
n'avait pas osé repousser ce principe 2 ; il était dans saint 
Augustin, et, en l'admettant, Pascal n'avait fait que suivre 
l'opinion générale. La logique seule l'occupa sérieusement, 
et encore, dans la logique, la définition, qui appartient 
aux mathématiques autant qu'à la philosophie. Les deux 
seuls philosophes qu'il connaisse bien et dont il est évi- 
demment imbu, c'est Montaigne, avec son disciple Char- 
ron, c'est-à-dire deux sceptiques. Le scepticisme préparait 
merveilleusement les voies au dogme du néant de la nature 
humaine ; et d'un autre côté ce dogme appelait et confir- 
mait le scepticisme. Quand donc la grâce pénétra dans 
l'esprit de Pascal, le trouvant vide de toute grande doc- 
trine philosophique, elle l'envahit aisément tout entier: 
c'est dans l'abîme du pyrrhonisme que la foi janséniste vint 

1. Il a le premier énoncé le problème que Newton a résolu. «Des- 
cartes, dit Laplace, essaya le premier de ramener la cause du mouve- 
ment céleste à la mécanique. » Système du Monde, liv. v, cliap. v. 

2. Voyez dans nos Fragments de philosophie modlhne l'article in- 
titulé Kobenal philosophe. 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 8S 

le surprendre, et au lieu de l'en tirer, elle l'y enchaîna. 

Il n'en fut pas, il n'en pouvait pas être ainsi de Nicole et 
d'Arnauld. L'un et l'autre possédaient un fond d'études et de 
connaissances philosophiques, qui résistèrent au jansénisme. 

Nicole avait étudié avec distinction la philosophie à l'Uni- 
versité de Paris. Il fut reçu maître ès-arts en 1644. Arrêté 
dans sa carrière théologique et ecclésiastique par les trou- 
bles qu'excitèrent en Sorhonne les cinq propositions célè- 
bres de M. Cornet, lié de bonne heure avec Port-Royal, où 
il avait deux tantes religieuses, dont Tune, la mère Marie 
des Anges Suireau, avait été abbesse et réformatrice de 
Maubuisson et mourut abbesse de Port-Royal en 4658, il 
enseigna plusieurs années aux Granges les belles-lettres et 
la philosophie. Son cours de logique est le fond du livre 
qui fut composé plus tard dans une circonstance particu- 
lière et publié sous le titre de la Logique ou l'art dépenser*. 
Ce livre est à la fois d'Arnauld et de Nicole 2 . Il est tout 
pénétré de cartésianisme. On y combat à tout propos le 
pyrrhonisme, ainsi que la philosophie fondée sur la maxime 
que toute idée tire son origine des sens. On y professe le 
principe cartésien, que nous avons une idée naturelle, 
claire et certaine, de l'âme et de Dieu. Les deux excellents 
discours préliminaires sont de la main de Nicole. Le pre- 
mier, le plus important, est presque entièrement consacré 
à la réfutation du scepticisme et à l'apologie de la philoso- 
phie. Nous en sommes bien fâché pour Pascal, mais voici 
comment Nicole traite ses chers pyrrhoniens « Le pyrrho- 
nisme, dit-il, n'est pas une secte de gens qui soient persuadés 

1. Vie de Nicole, t. XIV des Essais de Morale, p. 28 : « Il lui enseigna 
(à Tillemont) la philosophie, et lui expliqua sur la logique tout ce qui 
a été donné depuis au public. » 

2. Ibid., p 36. 



84 DES PENSÉES DE PASCAL, 

de ce qu'ils disent, mais c'est une secte de menteurs'. » 
Montaigne est pris à partie et très-malmené. Si nous avions 
à indiquer la meilleure réponse au livre des Pensées, nous 
désignerions la logique de Port- Royal. Nous y ajouterions 
le beau Discours contenant en abrégé les preuves natu- 
relles de l'existence de Dieu et de V immortalité de l'âme 2 . 
Il parut en 1670, un peu après les Pensées; et on dirait 
que Nicole avait en vue les arguments sceptiques de 
Pascal , lorsqu'il écrivait les lignes suivantes : « Je suis 
persuadé que ces preuves naturelles ne laissent pas d'être 
solides... 11 y en a d'abstraites et de métaphysiques, et nous 
ne voyons pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à 
les décrier; mais il y en a aussi qui sont plus sensibles, 
plus conformes à notre raison, plus proportionnées à la 
plupart des esprits, et qui sont telles qu'il faut que nous 
nous fassions violence pour y résister... Quelque effort 
que fassent les athées pour effacer l'impression que la 
vue de ce grand monde forme naturellement dans tous 
les hommes, qu'il y a un Dieu qui en est Fauteur, ils ne 
sauraient l'étouffer entièrement; tant elle a des racines 
fortes et profondes dans notre esprit. Il ne faut pas se for- 
cer pour s'y rendre , mais il faut se faire violence pour la 
contredire... La raison n'a qu'à suivre son instinct naturel 
pour se persuader qu'il y a un Dieu. » Un peu plus tard, en 
1671, dans le premier volume des Essais, au traité de la 
faiblesse de l'homme, Nicole parle de Descartes en des 
termes qui contrastent fort avec ceux de Pascal et de Sacy : 
« On avait philosophé trois mille ans durant sur divers 
principes. Il s'élève dans un coin de la terre un homme qui 

1. La logique, ou l'art de pensrr, édition de 1662. Discours sur le des- 
ein de cette logique, p. 13. 

2. 11 a été placé plus tard dans les Essais, t. II. 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 85 

change toute la face de la philosophie, et qui prétend faire 
voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien en- 
tendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas 
seulement de vaines promesses; car il faut avouer que le 
nouveau venu donne plus de lumières sur la connaissance 
des choses naturelles, que tous les autres ensemble n'en 
avaient donné. » Sans doute, quand des théologiens étour- 
dis appliquèrent à tort et à travers le cartésianisme à l'ex- 
plication des saints mystères, entre autres de l'Eucharistie, 
Nicole, comme Arnauld, comme Bossuet lui-même, poussa 
un cri d'alarme ' dans le sein de ses amis; mais il n'en 
demeura pas moins publiquement fidèle aux principes de 
toute sa vie. On conçoit donc que, dans la révision du ma- 
nuscrit de Pascal, il ait fortement appuyé l'avis d' Arnauld 
de retrancher les superbes insultes partout adressées à Des- 
cartes et à la raison naturelles, et d'effacer le plus possible 
le scepticisme qui domine dans les Pensées. Et encore, 
malgré tant de suppressions, malgré tous les adoucisse- 
ments et même les changements pratiqués, jamais les Pen- 
sées ne plurent à Nicole. Autant il admire et travaille à 
répandre les Provinciales, autant il reste froid à l'égard des 
Pensées, interprète en cela du sentiment unanime de ses 
plus illustres contemporains. Nous avons déjà fait cette obser- 
vation 2 qu'au xvn e siècle nul philosophe, nul théologien cé- 
lèbre n'a loué ni même cité les Pensées. On cherche en vain 
un seul mot sur ce livre dans Fénelon , dans Malebranche, 
dans Bossuet, ni même dans l'immense correspondance 

i. Nicole, Essais, t. VIII, lettres 82, 83, 84; Arnauld, lettres du 18 
octobre 1669, Œuvres complètes, t. I er , p. 670; Bossuet, Lettre à un disci- 
ple du père Malebranche. Bossuet est encore celui des trois qui se laissa 
le moins entraîner à l'humeur bien naturelle que donnent aux amis 
éclairés d'une bonne cause les excès qui se commettent en son nom. 

2. Plus haut, Préface de la l r8 édition, p. 13. 



86 'DES PENSÉES DE PASCAL. 

d'Arnauld. Pour Nicole, il dissimulait assez mal le peu de 
cas qu'il en faisait. Un jour M, de Sévigné lui ayant com- 
muniqué une lettre de M me de Lafayette, qui contenait ce 
singulier éloge des Pensées : « Cesi méchant signe pour 
ceux qui ne goûteront pas ce livre », Nicole, tout timide 
qu'il était, eut le courage de braver cet anathème et de 
confesser son opinion. Mais d'abord remarquez cet enthou- 
siasme pour les Pensées, sortant de la société de M. de 
La Rochefoucauld, dont M me de Lafayette n'est ici que le 
secrétaire. L'auteur des Maximes approuve fort l'auteur 
des Pensées. Je le crois bien, en vérité. Quand on a soi- 
même avancé, au scandale des honnêtes gens, que tout 
dans l'homme se réduit à l'amour-propre et à l'égoïsme et 
que le reste n'est qu'hypocrisie , on doit certes se féliciter 
de voir paraître un ouvrage qui vient au secours de ce beau 
principe, en établissant qu'il n'y a ni morale ni religion 
naturelle, et que les lois et toutes les vertus ne reposent 
que sur la fantaisie et sur la mode. Cet accord entre La Ro- 
chefoucauld et Pascal n'est ni surprenant ni fort édifiant; 
et à mon sens il est accablant pour Pascal. Après le silence 
désapprobateur de ses égaux, il ne lui manquait plus que 
le suffrage intéressé de ce triste personnage, bel- esprit 
chagrin, courtisan désappointé et malade, qui n'a pas craint 
de donner son propre caractère et sa vie d'intrigue comme 
l'exemplaire de l'humanité 2 . La réponse de Nicole à M. de 
Sévigné est si peu connue, et elle fait si bien pour notre 
cause, que nous la donnons en abrégé ' : 

«Après ce jugement si précis que madame de la F. porte 

1. Essais, t. VIII, première partie, p. 245. 

2. Sur La Rochefoucauld et le livre des Maximes, voyez La jeu- 
nesse de M me de Longueville, Introduction et ch. iv, et M ,ne de 
Sablé, ch. m. 



PRÉFACE DE LA SECONDE EDITION. 87 

que cest méchant signe pour ceux. qui ne goûteront pas ce 
livre, nous voilà réduits à n'en oser dire notre sentiment, 
et à faire semblant de trouver admirable ce que nous n'en- 
tendons pas. Elle devait au moins nous instruire plus en 
particulier de ce que nous y devons admirer, et ne se pas 
contenter de certaines louanges générales, qui ne font que 
nous convaincre que nous n'avons pas l'esprit d'y découvrir 
ce qu'elle y découvre , mais qui ne nous servent de rien 
pour le trouver... Pour vous dire la vérité, j'ai eu jusqu'ici 
quelque chose de ce méchant signe. J'y ai bien trouvé un 
grand nombre de pierres assez bien taillées et capables 
d'orner un grand bâtiment, mais le reste ne m'a paru que 
des matériaux confus, sans que je visse assez l'usage qu'il 
en voulait faire. Il y a même quelques sentiments qui ne 
me paraissent pas tout à fait exacts, et qui ressemblent à 
des pensées hasardées que l'on écrit seulement pour les 
examiner avec plus de soin. Ce qu'il dit, par exemple, 
tit. xxv, 15, que le titre par lequel les hommes possèdent 
leur bien ri est, dans son origine, que fantaisie, ne conclut 
rien de ce qu'il en veut conclure, qui est la faiblesse de 
l'homme, et que nous ne possédons notre bien que sur un 
titre de fantaisie... Ce qu'il dit au même endroit, n° 17, 
touchant les principes naturels, me semble trop général... 
Il suppose, dans tout le discours du divertissement ou de 
la misère de l'homme, que l'ennui vient de ce que l'on se 
voit, de ce que Ton pense à soi, et que le bien du divertisse- 
ment consiste en ce qu'il nous ôte cette pensée. Cela est 
peut-être plus subtil que solide... Le plaisir de l'âme con- 
siste à penser, et à penser vivement et agréablement. Elle 
s'ennuie sitôt qu'elle n'a plus que des pensées languissan- 
tes... C'est pourquoi ceux qui sont bien occupés d'eux- 
mêmes peuvent s'attrister, mais ne s'ennuient pas. La tris- 



88 DES PENSÉES DE PASCAL. 

tesse et l'ennui sont des mouvements différents... M. Pascal 
confond tout cela. Je pourrais vous faire plusieurs autres 
objections sur ses Pensées , qui me semblent quelquefois 
un peu trop dogmatiques, et qui incommodent ainsi mon 
amour-propre, qui n'aime pas à être régenté si fièrement. » 
Et savez-vous le secret de ce goût très-médiocre de Ni- 
cole pour les Pensées ? C'est que ce livre est l'expression la 
plus forte du jansénisme, et qu'à dire vrai Nicole n'était 
guère janséniste. Il s'était laissé engager dans ces querelles, 
un peu par conviction, beaucoup par ses amitiés, surtout 
par une antipathie sincère et constante pour les jésuites. Il 
était bien plutôt un adversaire des jésuites qu'un vrai dis- 
ciple de Port-Royal. Il n'avait pas connu Saint-Cyran; il 
n'avait jamais senti la main de cet homme extraordinaire 
qui osa regarder en face Richelieu ; qui, du fond de son 
cachot de Vincennes, avec quelques billets, gouvernait sou- 
verainement Port-Royal; qui décida de la destinée d'Ar- 
nauld, et exerçait sur tout ce qui l'approchait un ascen- 
dant irrésistible ; doux et humble dans la forme, comme 
son ami saint François de Sales, mais au fond ardent, in- 
flexible, extrême. La seule grande influence que Nicole ait 
subie est celle d'Arnauld. Il l'admirait et l'aimait, et mit 
volontiers au service de ses desseins son élégante latinité, 
sa plume modérée et facile; mais il se permettait de choi- 
sir parmi les doctrines de son illustre ami. Gomme lui, il 
repoussait la morale relâchée des jésuites, plus fausse en 
effet et tout autrement dangereuse que l'austérité excessive 
de Port-Royal; il avait horreur du probabilisme, qui ruine 
toute certitude et toute obligation morale ; il détestait par- 
dessus tout l'esprit d'intrigue et de persécution de la So- 
ciété, mais il était un partisan assez tiède de la grâce jan- 
séniste. Son historien garde un silence officieux sur sa 



« 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 89 

conduite dans l'affaire du formulaire. La vérité est qu'il y 
joua un grand rôle, qu'il tint tête à Pascal et à Domat 1 , et 
encouragea fortement Arnauld dans sa résistance aux folies 
héroïques où Pascal voulait entraîner Port-Royal. Aussi, 
dès ce moment, Nicole devint suspect au parti. Après avoir 
suivi Arnauld dans l'exil, il se lassa vite de la vie d'émigré, 
et finit même par se prononcer contre la grâce particu- 
lière en faveur de la grâce universelle. C'était à peu près 
désavouer le jansénisme. 

Arnauld était à la fois et plus janséniste et plus philoso- 
phe que Nicole, et il demeura l'un et l'autre, avec une 
constance égale, jusqu'à la fin de sa longue carrière. 

En mesurant cette carrière déjà si grande, on peut juger 
par ce qu'a fait Arnauld ce qu'il aurait pu faire en de meil- 
leures circonstances , et sans la fatale rencontre qui égara 
d'abord sa destinée. C'est Saint- Cyran qui perdit Port- 
Royal, en y mettant une doctrine particulière; c'est Saint- 
Cyran qui perdit Arnauld, en le détournant des grandes 
voies de l'église gallicane pour le jeter dans un sentier en- 
vironné de précipices. La nature l'avait fait pour être l'égal 
de Bossuet , l'éloquence à part bien entendu, et il n'a été 
qu'un chef de parti. Il avait reçu tous les attributs du 
génie , la simplicité, la force, la grandeur, l'étendue, avec 
une facilité et une fécondité inépuisables. L'invention lui 
manquait un peu, comme à Bossuet; mais, comme Bossuet 
aussi, il la remplaçait par une rectitude presque infaillible. 
Dans sa jeunesse, il avait fait des études profondes d'où 
pouvait sortir un grand géomètre 2 , un grand théologien et 

1. Un manuscrit de la bibliothèque royale et un autre de la biblio- 
thèque Mazarine , que nous avons souvent cités , contiennent diverses 
réponses inédites de Nicole à Domat et à Pascal lui-même. Voyez 
Y Appendice à la fin de ce volume. 

2. Les Éléments de Géométrie de Port-Royal sont de la main d'Ar- 



90 DES PENSEES DE PASCAL. 

un grand philosophe. Il possédait même plusieurs parties 
du grand écrivain, un ordre sévère, une clarté éminente; 
point d'imagination, il est vrai, mais de l'esprit et de Fâme, 
souvent même de beaux mouvements. Tant et de si rares 
qualités ont avorté, ou du moins n'ont pas porté tous leurs 
fruits, faute d'une culture réglée et paisible. Sans cesse 
occupé à diriger un parti, s'oubliant lui-même, dédaignant 
la gloire, ne pensant qu'à la vérité et à la justice, toujours 
errant d'asile en asile et ne sachant pas où le lendemain il 
reposerait sa tête, Arnauld a passé toute sa vie les armes à 
la main : il a dispersé ses forces en mille écrits de circon- 
stance, au lieu de les rassembler sur quelque ouvrage im- 
mortel. Il a semé çà et là des traits et même des pages ad- 
mirables, mais il n'a pas connu cet art patient de la com- 
position et du style , ce soin assidu de la beauté de la forme 
qui seul conduit un livre à la perfection et à la postérité. 
Arnauld a manqué le premier rang en tout genre, la con- 
troverse exceptée. Là Bossuet lui-même ne lui est point 
supérieur. Il serait injuste aussi de ne lui pas accorder une 
place très-élevée en philosophie. 

Arnauld, comme Nicole, avait étudié la philosophie dans 
un des collèges de l'Université de Paris. Entré en Sorbonne, 
il y prit successivement tous ses degrés avec un grand éclat. 
Son étude favorite fut celle de saint Augustin, où il puisa 
comme un avant-goût des principes de Descartes et de ceux 
de Port-RoyaL Aussi, dès que parut, en 1637, le Discours 
de la Méthode avec les trois grands ouvrages de physique 
et de mathématiques qui s'y rapportent, Arnauld reconnut 

nauld, et ont servi de fondement à tous les ouvrages de ce genre. Voyez 
dans la Vie d' Arnauld, p. 93, de précieux détails sur ces Éléments. 
Leibniz parle quelque part du rare talent d' Arnauld pour les mathé- 
matiques. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 91 

en quelque sorte la philosophie qu'il cherchait, qui même 
était déjà dans sa pensée. De 1639 à 46i1, pendant deux 
années consécutives, il fit lui-même en Sorbonne un cours 
régulier et complet de philosophie. On assure que de ce 
cours sortirent plusieurs élèves distingués qui introdui- 
sirent l'enseignement d'Arnauld dans l'Université de Paris 1 . 
Mais la trace la plus sûre qui nous en reste est la thèse 
trop peu connue qu'il fit soutenir en 1641 : elle contient 
plus d'une proposition bien digne d'être remarquée et 
l'esprit qui y règne se retrouve presque tout entier dans 
les écrits postérieurs| d'Arnauld 2 . Dans le même temps il 

i. Préface historique du tome XXXVIII, page 2. — Parmi ces élèves, 
on cite Pierre Barbay, depuis professeur de philosophie, dont le péri- 
patétisme très-mitigé sert, en quelque sorte, d'intermédiaire entre le 
vieil enseignement péripatéticien et l'enseignement nouveau, celui de 
Pourchot, par exemple, où parait déj à et prévaut presque le cartésianisme. 

2. Œuvres d'Arnauld, tome XXXVIII, p. 1. Condusiones philosophicœ. 
En logique, on y rencontre un certain conceptualisme, assez voisin du 
nominalisme, qu'on enseignait depuis assez longtemps dans l'Univer- 
sité de Paris, et qui explique à merveille l'antipathie d'Arnauld pour la 
théorie des idées de M aie branche. Les universaux ne lui sont que des 
notions communes et des noms communs : toute réalité est dans les 
individus. En mathématiques, Arnauld critique les éléments d'Euclide, 
dont les démonstrations ne lui paraissent pas toujours assez lumineuses, 
préludant ainsi à ses réflexions de la quatrième partie de la Logique 
et à ses Éléments de Géométrie. Dès cette époque, c'est-à-dire dès 
l'année 1641, il attaque, en astronomie, le système de Ptolémée; il ose 
dire que l'immobilité de la terre ne repose sur aucune preuve, ni astro- 
nomique, ni physique, et que c'est l'autorité et non la raison qui nous 
la persuade. Plus tard, Pascal n'osera pas aller jusque-là. En morale, 
le système d'Épi cure , le système stoïcien et le péiipatétisme sont 
mis fort au-dessous de la morale platonicienne, couronnée par le chris- 
tianisme. La liberté humaine est admise; mais déjà se montrent quel- 
ques propositions dont le jansénisme peut s'accommoder. « Celui qui 
ne peut pécher est sans aucun doute plus libre que celui qui peut pé- 
cher. » En métaphysique, toute essence éternelle autre que Dieu est une 
chimère : toutes les entités ne sont que l'être lui-même. Les formes 
substantielles sont inutiles. Pour un esprit libre de préjugés, il n'est 



92 DES PENSÉES DE PASCAL. 

écrivait cette célèbre consultation sur les Méditations, où 
le disciple de saint Augustin accepte sans réserve la mé- 
thode et tous les grands principes de Descartes, la preuve 
de l'existence personnelle tirée de la pensée, la démons- 
tration de la distinction de l'âme et du corps, et celle 
de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini. Depuis , 
Arnauld n'a pas cessé d'être un cartésien déclaré, comme 
Bossuet. Il y a vraiment une analogie frappante entre les 
opinions philosophiques de ces deux grands hommes. Tous 
deux sont cartésiens, sans préjugés comme sans faiblesse : 
au plus fort de la persécution, disons tout, au milieu des 
fautes du cartésianisme, ils eurent le courage de l'avouer 
encore en séparant ses principes des applications téméraires 
qu'on en faisait. Tous deux partaient de la ferme distinc- 
tion des vérités naturelles et des vérités surnaturelles, et la 
philosophie leur paraissait aussi légitime et aussi assurée 
dans l'ordre naturel que la foi chrétienne dans Tordre des 
vérités révélées. Ils se montrèrent les constants adversaires 
de l'épicuréisme de Gassendi et du scepticisme de Montaigne 
et de Huet. Ce fut Arnauld qui introduisit et s'efforça d'ac- 
créditer le cartésianisme à Port-Royal. Il est Fauteur de la 
quatrième partie de la Logique, où domine la méthode de 
Descartes. Lorsqu'en 1663 la censure romaine mit à l'index 
les Méditations, cette incroyable injustice ne l'arrêta point. 
En 1669, il fit retrancher des Pensées ce qui était trop ou- 
vertement favorable au scepticisme et à Montaigne, et con- 
traire à Descartes et à la philosophie '. En 1675 2 , il composa 
un admirable mémoire pour éclairer le parlement de Paris, 

pas moins évident que Dieu existe qu'il est évident que deux est un 
nombre pair. 

i. Voyez plus bas la lettre citée, Rapport, ne partie, etc. 

2. Fragments de philosophie moderne, de la persécution du carté- 
sianisme. 



PKÉKACË DE LA SECONDE ÉDITION. 03 

qui allait rendre un arrêt contre la doctrine de Descartes. 
En 1683, dans sa grande controverse avec Malebranche, il 
rappela souvent son brillant et obstiné adversaire à la solide 
méthode et aux principes de leur commun maître l . Enfin 
en 1689, quand parut le livre de Huet contre Descartes, 
Arnauld traita ce livre avec le dernier mépris 2 . Jamais dans 
l'esprit d'Arnauld ni le jansénisme ne fit plier la philosophie, 
ni la philosophie n'altéra le jansénisme. La grâce et la rai- 
son y avaient jeté de bonne heure de si profondes racines 
qu'elles s'y soutenaient pour ainsi dire à côté Tune de l'au- 
tre, chacune par sa force propre, se rencontrant sans pou- 
voir s'accorder, comme aussi sans parvenir à se détruire. 
Arnauld occupe une telle place dans Port-Royal qu'on a 
étendu naturellement à tous les doctes solitaires ce qui 
appartient à lui seul. Parce qu' Arnauld était cartésien, on 
en a conclu que tous ces messieurs l'étaient aussi. La con- 
clusion nest nullement fondée. Si Port-Royal ne put venir 
à bout du cartésianisme d 1 Arnauld, il n'est pas moins vrai 
qu'Arnauld ne put séduire Port-Royal au cartésianisme. Il 
avait beau présenter Descartes sous le manteau de saint 
Augustin: le philosophe paraissait toujours et épouvantait. 
Arnauld entraîna Nicole et le duc de Luynes 3 ; mais tout le 
reste demeura froid ou ennemi. Il faut voir dans Fontaine 
quel scandale excitait dans la sainte maison ce goût nou- 
veau pour la philosophie 4 . Sacy en gémissait, et tout le 
monde pensait comme Sacy. Pendant quelque temps on 
n'osa pas se plaindre ouvertement. Arnauld possédait une 
autorité immense; il était prêtre et docteur; il avait été 
confesseur de Port-Roval; il était l'oncle et le frère des trois 

1. Voyez l'excellent livre Des vraies et des fausses idées. 

2. Voyez plus haut la Première préface, p. 15. 

3. Le traducteur des Méditations. 

4. T. II, p. 52 sqq.; et plus bas, Rapport, i re partie. 



94 DES PENSEES DE PASCAL. 

personnes les plus vénérées, la mère Angélique, la mère 
Agnès, la mère Angélique de Saint-Jean; toute sa famille 
peuplait en quelque sorte Port-Royal; il était le chef avoué, 
la lumière et Tàme du parti. Et pourtant des signes de ré- 
volte éclataient de loin en loin. Le duc de Liancourt, per- 
sonnage à tous égards si considérable, rompait quelquefois 
visière à l'illustre docteur. Les choses en vinrent au point 
que vers Tannée 1680 on prit la résolution de faire un der- 
nier effort pour enlever Arnauld à la philosophie. Un de ses 
amis les plus intimes, le théologal d'Aleth, M. du Vaucel, 
composa un véritable manifeste intitulé : Observations sur 
la philosophie de Descartes 1 . Là, du Vaucel se plaignait 
qu'Arnauld compromît Port-Royal en donnant à penser que 
Port-Royal était cartésien, tandis qu'il n'y avait de carté- 
siens parmi eux qu'Arnauld et Nicole. Il .déclarait qu'au 
lieu de défendre Descartes contre les jésuites, il fallait 
s'unir aux jésuites contre Descartes. 11 se prononçait avec 
force et netteté en faveur du livre que le père Valois, sous 
le pseudonyme de Delaville, venait de publier contre le 
cartésianisme au nom de la Société. Sainte-Marthe, un des 
plus purs jansénistes, approuva du Vaucel. On écrivit à 
Paris pour obtenir l'adhésion de Sacy. On l'obtint, mais 
dans les termes que comportaient la douceur et l'humilité 
de cet homme excellent. Il avoua quil n'était pas aussi 
philosophe que son oncle, et il le suppliait de songer moins 
à la philosophie et de consacrer sa plume à la seule piété. 
En dépit de ces efforts concertés, Arnauld comme Bossuet, 
demeura jusqu'à la fin fidèle à Descartes et à la philosophie. 
On le voit : Arnauld philosophe ne représente point 
Port-Royal; il le contredit; il suit son propre génie et les 

1. Préface historique du tome XXXVIII des œuvres d'Arnauld, p. 16. 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 95 

habitudes de toute sa vie. C'est Sacy vers 1650, c'est Pascal 
vers 1660, c'est du Vaucel en 1680, qui sont les véritables 
interprètes de Port -Royal. Pascal avait compris d'abord et 
hautement exprimé l'absolue incompatibilité de la grâce 
janséniste et de la philosophie. Le pieux théologal d'Aleth, 
en répétant ce qu'avait dit l'auteur des Pensées, obéissait à 
un instinct tout aussi sûr que le génie lui-même, à cet 
instinct des partis qu'il ne faut pas mépriser parce qu'il est 
souvent le sentiment intime de leur principe. Tout le parti 
se reconnut dans du Vaucel et se joignit à lui. Aruauld 
demeura seul, inébranlable dans son attachement à la phi- 
losophie; et l'admiration que sa fermeté nous inspire est 
en raison même de la sérieuse opposition qu'il rencontra de 
bonne heure, qu'il ne put vaincre, et à laquelle il résista 
pendant quarante années. 

En résumé, il est, je pense, bien démontré que Port- 
Royal, fondé sur le double principe du néant de la nature 
humaine et de la puissance invincible de la grâce, ne pou- 
vait admettre ni le cartésianisme ni aucune philosophie, et 
qu'ainsi, comme nous l'avions annoncé, Pascal janséniste, 
et janséniste conséquent, devait être tel que le peignent les 
Pensées, un chrétien mélancolique, un sceptique de génie, 
qui rejetant toute raison naturelle, toute morale naturelle, 
toute religion naturelle, ne trouve un peu de certitude et de 
paix que dans la foi d'une secte particulière, qu'il ne faut 
pas confondre avec l'église, de cette secte pleine de gran- 
deur et de misères, qui commence, il est vrai, par Port- 
Royal et les Provinciales, mais qui se termine aux folies 
de Saint-Àlédard. 

Pascal était obscur à bien des yeux dans l'édition de 
Port-Royal et dans celle de Bossut. Nous l'avons eclairci 
à la lumière du manuscrit autographe, et cette lumière a 



9G DES PENSÉES DE PASCAL. 

fait paraître le plus puissant ennemi qu'ait jamais eu la 
philosophie. 

Oui , Pascal est un ennemi de la philosophie : elle est 
trop loyale pour le dissimuler, et trop sûre d'elle-même 
pour redouter ni Pascal ni personne. La philosophie est 
assise sur des fondements d'où elle peut braver également 
et Port-Royal et la société de Jésus. Elle exprime en effet 
un besoin nécessaire et un droit sacré de la pensée. Sa 
cause est la grande cause de la liberté du monde, rappelée 
à son principe même , la liberté de l'esprit. Sa force est 
celle de la raison appuyée sur deux mille ans de progrès et 
de conquêtes. 

Il est du bel air, aujourd'hui, de traiter avec un superbe 
dédain la raison naturelle. Assurément elle n'est point 
infaillible, mais elle n'est point non plus condamnée à 
l'erreur ou à l'impuissance. Mille fois on a fait justice du 
frivole paralogisme sur lequel reposent toutes ces déclama- 
tions inconséquentes, dirigées contre la raison par la raison, 
depuis Pyrrhon et Sextus, jusqu'à Pascal et ses imitateurs. 
Mais laissons là la logique et les théories : attachons - nous 
aux faits. Quel démenti ne donnent-ils pas aux contemp- 
teurs de la philosophie ! 

Depuis les premiers jours des sociétés humaines jusqu'à 
la venue de Jésus-Christ, tandis que dans un coin du monde 
une race privilégiée gardait le dépôt de la doctrine révélée, 
qui, je vous prie, a enseigné aux hommes, sous l'empire 
de religions extravagantes et de cultes souvent monstrueux, 
qui leur a enseigné qu'ils possèdent une âme, et une âme 
libre, capable de faire le mal, mais capable aussi de faire 
le bien? Qui leur a appris, en face des triomphes de la 
force et dans l'oppression presque universelle de la faiblesse, 
que la force n'est pas tout, et qu'il y a des droits invisibles 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 97 

mais sacrés que le fort lui-même doit respecter dans le 
faible ? De qui les hommes ont-ils reçu ces nobles principes : 
qu'il est plus beau de garder la foi donnée que de la trahir; 
qu'il y a de la dignité à maîtriser ses passions, à demeurer 
tempérant au sein même des plaisirs permis? Qui leur a 
dicté ces grandes paroles : un ami est un autre moi-même; 
il faut aimer ses amis plus que soi-même, sa patrie plus 
que ses amis, et l'humanité plus que sa patrie? Qui leur a 
montré, par delà les limites et sous le voile de l'univers, 
un Dieu caché, mais partout présent, un Dieu qui a fait ce 
monde avec poids et mesure et qui ne cesse de veiller sur 
son ouvrage, un Dieu qui a fait l'homme parce qu'il n'a pas 
voulu retenir dans la solitude inaccessible de son être ses 
perfections les plus augustes, parce qu'il a voulu commu- 
niquer et répandre son intelligence, et, ce qui vaut mieux, 
sa justice, et, ce qui vaut mieux encore, sa bonté? Qui enfin 
leur a inspiré cette touchante et solide espérance que, cette 
vie terminée , l'âme immatérielle, intelligente et libre sera 
recueillie par son auteur? Qui leur a dit qu'au-dessus de 
toutes les incertitudes il est une certitude suprême, une 
vérité égale à toutes les vérités de la géométrie, c'est à 
savoir que dans la mort comme dans la vie un Dieu tout- 
puissant, tout juste et tout bon préside à la destinée de sa 
créature , et que derrière les ombres du trépas, quoi qu'il 
arrive, tout sera bien, parce que tout sera l'ouvrage d'une 
justice et d'une bonté infinies ' ? 

Je le demande : quelle puissance a enseigné tout cela à 
tant de milliers d'hommes dans l'ancien monde , avant la 
venue de Jésus- Christ, sinon cette lumière naturelle qu'on 

1. Les textes qui justifient toutes ces assertions sont nombreux et 
incontestables. Tout homme un peu versé dans la philosophie ancienne 
les sentira en quelque sorte à travers cette libre traduction. 

7 



98 DES PENSEES DE PASCAL. 

traite aujourd'hui avec une si étrange ingratitude? Qu'on le 
nie devant les monuments irréfragables de l'histoire , ou 
que l'on confesse que la lumière naturelle n'est pas si faible 
pour nous avoir révélé tout ce qui donne du prix à la vie, 
les vérités certaines et nécessaires sur lesquelles reposent la 
famille et la société, toutes les vertus privées et publiques, 
et cela par le pur ministère de ces sages encore ignorés de 
l'antique Orient, et de ces sages mieux connus de notre 
vieille Europe, hommes admirables, simples et grands, qui, 
n'étant revêtus d'aucun sacerdoce, n'ont eu d'autre mis- 
sion que le zèle de la vérité et l'amour de leurs semblables, 
et pour s'être appelés seulement philosophes, c'est-à-dire 
amis de la sagesse , ont souffert la persécution , l'exil , la 
mort, quelquefois sur un trône et le plus souvent dans les 
fers ; un Anaxagore , un Socrate , un Platon , un Aristote , 
un Épictète, un Marc-Aurèle ! 

Et cette législation romaine qui, pendant de si longs 
siècles, a donné au monde le gouvernement le plus équi- 
table qui fut jamais, qui l'a inspirée et qui l'a soutenue? 
Apparemment encore la raison naturelle, cette raison que 
l'on voudrait reléguer dans un coin obscur de nos écoles, 
et que même on en voudrait bannir, tant on la trouve inu- 
tile ou malfaisante ! 

Et si nous passons au monde moderne depuis la venue 
de Jésus-Christ, que de bienfaits encore n'aurions-nous pas 
à rapporter à la raison naturelle et à ses progrès, au milieu 
même des bienfaits évidents de la loi chrétienne? mais fran- 
chissons le moyen âge, arrivons à notre temps, et posons 
cette seule question aux détracteurs de la raison et de la 
philosophie : 

Sur quelle base est assis tout l'édifice de la société fran- 
çaise? De quels éléments est-il formé, et quelles mains l'ont 



PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. 99 

élevé? Les codes qui depuis cinquante années président à 
notre vie publique et privée, ont-ils été conçus et délibérés 
dans des synodes, comme les capitulaires de Charlemagne? 
Non : ils sont l'ouvrage de l'Assemblée constituante et du 
conseil d'État de l'Empire. Les éléments des lois qui nous 
gouvernent, ce sont les idées de toutes parts répandues par 
la philosophie, idées solides autant que généreuses, que la 
révolution française n'a point faites, mais qu'elle a procla- 
mées, qu'elle a défendues d'abord avec l'épée, et gravées 
ensuite sur l'airain de nos codes pour l'exemple et pour 
l'instruction du monde. Dans l'ordre politique , quel est le 
principe avoué de notre gouvernement? Le droit divin est 
aujourd'hui une extravagance qui ne serait pas même rap- 
pelée sans péril. La force de la royauté constitutionnelle 
est tout entière dans la raison publique reconnaissant la 
nécessité d'un pouvoir permanent et inviolable pour le 
maintien le plus certain de l'ordre et de la liberté. Les droits 
et les devoirs réciproques qui forment en quelque sorte la 
trame de la vie sociale, particulièrement ces grands devoirs 
des enfants, des pères, des époux, la loi civile les a tirés de 
la seule idée de l'honnête et du juste : ils reposent à ses 
yeux sur leur propre évidence, sur la certitude et sur la 
sainteté de la justice naturelle. Ainsi que le code civil, le 
code pénal n'a point d'autre fondement. La vertu par elle- 
même mérite une récompense, et le crime mérite un châ- 
timent; il le reçoit dans les tourments de la conscience , et 
il le reçoit aussi à la face de tous, comme un public ensei- 
gnement, au nom de cette justice suprême, de cette justice 
armée qu'on appelle l'État. 

Hue l'on parcoure ainsi tous nos codes : on y rencontrera 
le même esprit; on n'y trouvera pas un seul principe qui 
excède la raison, la morale et la rrliiron naturelle. 



100 DES PENSÉES DE PASCAL. 

Et ce caractère incontestable de la législation et de la 
société française n'est pas une nouveauté, un prodige dans 
notre histoire ; car cette histoire n'est guère autre chose, 
depuis trois siècles, que le progrès continu du génie sécu- 
lier. Or, faites-y bien attention : tout progrès de la sécula- 
risation est un hommage rendu à la puissance de la raison 
naturelle, et par conséquent à la puissance de la philoso- 
phie. La seule existence de notre société, telle que le temps 
et la révolution l'ont faite, est donc le triomphe de la phi- 
losophie , et tant que notre société durera, la philosophie 
n'a rien à craindre; car pour rallier à elle tous les esprits, 
tous ceux du moins qui ne rêvent pas le retour de la société 
du moyen âge, elle n'a qu'à leur montrer la racine sacrée 
de l'ordre constitutionnel et de la loi française. 

Allons plus loin : n'est- il pas évident à tout observateur 
impartial que les principes de la révolution française pénè- 
trent peu à peu dans toutes les sociétés européennes, et 
même au delà de l'Océan? Et depuis un demi-siècle ne 
voyons-nous pas s'accomplir chaque jour la prophétie de 
Mirabeau, que ces principes sont destinés à faire le tour du 
monde? S'il en est ainsi, il faut avouer que l'avenir de la 
philosophie n'est pas tout à fait en péril. 

Telle est la réponse simple, mais péremptoire, que nous 
nous bornerons à faire à tous ceux qui se mettent aujour- 
d'hui sous l'abri du nom révéré de Pascal pour renouveler 
le scepticisme, décrier la raison humaine, nous endormir 
dans un mysticisme sans solidité et sans grandeur, ou 
nous ramener à une domination que nos pères ont brisée, 
et qui n'a rien à voir avec l'empire légitime du christianisme. 

Il n'y a aujourd'hui dans le monde que deux grandes 
forces morales, l'église et la philosophie. L'église parle à 
l'homme un langage humain et divin tout ensemble. Ses 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. toi 

mystères, ses symboles, ses cérémonies, tout, chez elle, 
respire une charité tendre, douloureuse, infinie. Si la reli- 
gion, dans son sens le plus étroit, comme aussi le plus 
étendu, est le lien qui unit l'homme à Dieu en lui proposant 
dans le Dieu qu'il ado*re le modèle qu'il doit imiter, est-il 
possible de ne pas reconnaître dans le christianisme la reli- 
gion la plus appropriée à la nature humaine, puisqu'il offre 
à l'humanité, comme objet de son culte et de son imitation, 
non pas l'être des êtres, l'Éternel, le Tout-Puissant incom- 
préhensible et inimitable , mais la suprême intelligence et 
la parfaite bonté, le Verbe de Dieu, le Fils égal au Père, 
qui s'est fait homme pour rapprocher de nous le divin 
exemplaire , et nous donner, clans toutes les vicissitudes de 
sa carrière humaine, un modèle à notre portée, commun à 
toutes les conditions, à tous les pays, à tous les siècles. 
Ou il ne faut plus de religions sur la terre , ou celle-là les 
accomplit et les achève toutes. Quelle philosophie ne s'incli- 
nerait devant elle avec un respect profond et une tendre 
sympathie? Il faudrait qu' elle fut bien étroite et bien aveu- 
* gle , qu'elle ignorât en quoi consistent et la philosophie et 
la religion , leur essentielle distinction et leur essentielle 
harmonie; il faudrait surtout qu'elle ignorât profondément 
l'humanité. Pour apprendre à respecter, disons mieux, à 
aimer le christianisme, il n'est pas besoin de faire la guerre 
à la philosophie, de calomnier la raison , d'avilir l'intelli- 
gence et d'abêtir l'homme : loin de là, la vraie apologie du 
christianisme, telle que notre siècle la comporte, est de 
prouver à la philosophie qu'elle est inconséquente à elle- 
même, si honorant et chérissant l'humanité, elle ne couvre 
pas de ses bénédictions une religion qui s'adresse à ce qu'il 
y a de plus grand et de plus saint dans l'homme pour 
l'agrandir et le sanctifier encore. Pour nous, quand des 



102 DES PENSEES DE PASCAL. 

ecclésiastiques, des évêques même, égarés par la passion 
de la domination , continueraient à nous prodiguer toutes 
les calomnies, nous n'en répéterions pas moins : la religion 
de Jésus-Christ est par elle-même une religion adorable, et 
la vie de Jésus-Christ est notre meilleur modèle à tous, grands 
et petits, riches et pauvres, ignorants et savants, ouvriers, 
paysans, commerçants, législateurs, ministres et rois. Telle 
est notre profession de foi : nous la faisons hautement 
devant tous les philosophes; mais nous sommes aussi très 
résolu à défendre inébranlablement la philosophie. Car la 
philosophie ne nous est pas moins chère que la religion. 
Elles diffèrent, elles ne sont point opposées. La philosophie, 
avec ses procédés et son langage scientifique, est presque 
condamnée à se renfermer dans l'école. La religion, grâce 
à ses augustes symboles, répand les plus sublimes vérités 
à travers les peuples. Et qui de nous n'est pas toujours du 
peuple par mille côtés ? Qui de nous , la main sur la con- 
science, est bien sûr de se pouvoir passer de la sainte 
discipline du christianisme? Un jour, dans un instant de 
délire, de prétendus philosophes abolirent parmi nous le 
culte chrétien; le lendemain, comme l'âme humaine a 
soif de religion , ces mêmes philosophes furent réduits à 
inventer le culte de la déesse Raison et la religion des 
théophilanthropes. Plus tard, d'autres insensés entrepri- 
rent de cacher leur honteux athéisme sous cette imita- 
tion sacrilège des formes chrétiennes qu'on appelle le saint- 
simonisme. Impuissantes extravagances qui cnt disparu 
bien vite, et qui ont laissé debout le christianisme et la phi- 
losophie. La philosophie commence avec la raison humaine 
et ne finira qu'avec elle : elle en est l'expression fidèle, la 
compagne inséparable et immortelle. Le christianisme du- 
rera tant qu'il restera une âme à laquelle la philosophie ne 



PREFACE DE LA SECONDE EDITION. 103 

suffira point. Le christianisme est à sa manière une philo- 
sophie populaire et pratique, et la philosophie est le fon- 
dement éternel de la vraie religion, celle de l'esprit. C'est 
donc une folie, c'est un crime de les mettre aux prises et 
de tourner l'une contre l'autre ces deux puissances diverse- 
ment nécessaires, qui ne peuvent se détruire, et qui pour- 
raient être si heureusement unies pour la paix du monde 
et le service du genre humain 1 . 

Selon nous , le vrai courage , la vraie sagesse est d'être 
tour à tour pour celle des deux qui est attaquée par l'autre! 
Nous nous adressons à tout homme de bonne foi : qui attaque 
aujourd'hui et qui est attaqué? Évidemment la philosophie 
n'attaque point; elle se défend. Voilà pourquoi plus que 
jamais nous sommes avec elle; et, qu'il nous soit permis de 
le dire, en évoquant un adversaire tel que Pascal, nous 
avons assez fait voir que nous sommes peu disposé à reculer 
devant les autres. 

Décembre 1844. 

1. Tel est le langage que nous avons toujours tenu, et une convic- 
tion toujours croissante nous y attache de jour en jour davantage. 
Voyez l'Avertissement de la 3 e édition des Premiers essais de philo- 
sophie, latin de la xvic leçon du Vrai, du Beau et du Bien, et pai- 
ticulièrernent nos Discours a la Chambre des pairs pour la defl:v.si 
de l'Université et de la Philosophie. 



DE LA NÉCESSITÉ 

d'une nouvelle édition 

DES PENSÉES DE PASCAL 

RAPPORT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE* 

Lu dans les séances du 1er avril, 1er mai, 1er juin, 1er juillet, 1er août 1842. 



Plus d'une fois l'Académie m'a entendu exprimer le 
vœu que, pour préparer et soutenir son beau travail du 
dictionnaire historique de la langue française, elle-même 
se chargeât de donner au public des éditions correctes de 
nos grands classiques , comme on le fait en Europe depuis 
deux siècles pour ceux de l'antiquité. Le temps est mal- 
heureusement venu de traiter cette seconde antiquité, qu'on 
appelle le siècle de Louis XIV, avec la même religion que 
la première, de l'étudier en quelque sorte philologique- 
ment, de rechercher avec une curiosité éclairée les vraies 
leçons , les leçons authentiques que le temps et la main 
d'éditeurs inhabiles ont peu à peu effacées. Quand on 
compare la première édition de tel grand écrivain du 

1. A l'occasion du concours ouvert pour l'éloge do Pascal. 



106 DES PENSÉES DE PASCAL. 

xvii e siècle avec celles qui en circulent aujourd'hui, on 
demeure confondu de la différence qui les sépare. Où la 
pensée dans son jet puissant, une logique sévère, une lan- 
gue jeune et flexible encore, avaient produit une phrase 
riche , nombreuse , profondément synthétique , l'analyse , 
qui décompose sans^cesse et réduit tout en poussière, a 
substitué plusieurs phrases assez mal liées. D'abord on 
avait cru changer seulement la ponctuation, et au bout 
d'un siècle il s'est trouvé que les vices de la ponctuation 
avaient insensiblement passé dans le texte et corrompu le 
style lui-même. Un mot, quelquefois même un tour, c'est- 
à dire ce qui caractérise le plus vivement le génie d'un 
temps et d'un écrivain , ayant- paru moins faciles à saisir 
au premier coup d'œil, pour épargner un peu d'attention 
et d'étude, on a ôté les tours les plus vrais, les locutions 
les plus naturelles, pour mettre en leur place des façons de 
parler qu'on a crues plus simples, et qui presque toujours 
s'écartent de la raison ou de la passion. Défendus par le 
rhythme, les poètes ont été un peu plus respectés; et pour- 
tant, je n'hésite pas à le dire, il y a bien peu de fables de 
La Fontaine qui soient demeurées intactes dans les mo- 
dernes éditions 1 . Mais pour la prose, ne pouvant faire la 
même résistance, elle a été traitée sans pitié. Où sont au- 
jourd'hui ces longues et puissantes périodes du Discours de 
la Méthode, semblables à celle de Cinna et de Polyeucte; 
qui se déroulaient comme de larges fleuves ou comme des 
torrents impétueux? On a rompu leur cours, on les a ap- 
pauvries en les divisant outre mesure. Il appartient à l'Aca- 
démie française de s'opposer à cette dégradation toujours 
croissante de nos grands écrivains, et il lui serait glorieux, 

1. Il faut en excepter celle de M. Valkrnuer. 



RAPPORT. 107 

ce me semble, en leur rendant leur pureté première, d'ar- 
rêter la langue nationale sur son déclin, comme autrefois 
elle a tant concouru à la former. 

Si un jour l'Académie accueillait ce vœu , que je renou- 
velle, chacun de nous pourrait choisir parmi nos bons 
auteurs ceux qui se rapportent davantage à ses études par- 
ticulières. Peut-être m'aurait-on abandonné les philoso- 
phes. Parmi eux, je me serais attaché à Descartes et à Pas- 
cal, et parce qu'ils me sont plus familiers et parce que je 
les considère l'un et l'autre comme les fondateurs de la prose 
française. Descartes l'a trouvée et Pascal l'a fixée. Or, Des- 
cartes et Pascal ce sont deux géomètres et deux philoso- 
phes ; et c'est d'eux que notre prose a reçu d'abord les 
qualités qui désormais la constituent et qu'elle doit garder, 
sous peine de périr. 

De tous les grands esprits que la France a produits, ce- 
lui qui me paraît avoir été doué au plus haut degré de la 
puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet 
homme n'a fait que créer : il a créé les hautes mathéma- 
tiques par l'application de l'algèbre à la géométrie ; il a 
montré à Newton le système du monde en réduisant le pre- 
mier toute la science du ciel à un problème de mécanique; 
il a créé la philosophie moderne, condamnée à s'abdiquer 
elle-même ou à suivre éternellement son esprit et sa mé- 
thode; enfin, pour exprimer toutes ces créations, il a créé 
un langage digne d'elles , entièrement différent de celui du 
xvi e siècle, naïf et mâle, sévère et hardi , cherchant avant 
tout la clarté et trouvant par surcroît la grandeur. C'est 
Descartes qui a porté le coup mortel, non pas seulement 
à la scholastique qui partout succombait, mais à la philo- 
sophie et à la littérature maniérée de la Renaissance. Il est 
le Corneille de la prose. Dès que le Discours de la Méthode 



108 DES PENSEES DE PASCAL. 

parut, à peu près en même temps que le Cid , tout ce qu'il 
y avait en France d'esprits solides, fatigués d'imitations 
impuissantes, amateurs du vrai, du beau et du grand, recon- 
nurent à l'instant même le langage qu'ils cherchaient. 
Depuis, on ne parla plus que celui-là, les faibles médiocre- 
ment, les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mais , 
sur un fond invariable, devenu le patrimoine et la règle de 
tous. 

Pascal est le premier homme de génie qui ait manié l'in- 
strument créé par Descartes, et Pascal c'est encore un phi- 
losophe et un géomètre. Loin donc de s'altérer entre ses 
mains, le caractère imprimé à la langue s'y fortifia. Cette 
sévérité géométrique du Discours de la Méthode, qui forme 
un si frappant contraste avec l'allure capricieuse de la 
phrase de Montaigne et avec la pompe de celle de Balzac , 
devient en quelque sorte plus rigide sous le compas de 
Pascal. Descartes, qui invente et produit sans cesse, tout en 
écrivant avec soin, laisse encore échapper bien des négli- 
gences. Pascal n'a pas cette fécondité inépuisable; mais 
tout ce qui sort de sa main est exquis et achevé. Osons le 
dire : l'homme dans Pascal est profondément original , 
mais l'esprit créateur ne lui avait point été donné. En ma- 
thématique il n'a point fait de ces découvertes qui renou- 
vellent la face de la science, telle que l'application de 
l'algèbre à la géométrie: le seul grand calcul auquel son 
nom demeure attaché est celui des probabilités, et Fermât 
partage au moins avec Pascal l'honneur d'avoir commencé 
ce calcul 1 . En physique, il a vérifié la pesanteur de l'air déjà 
continuée par Toricelli et depuis douze ans reconnue par 
Descartes 2 . En philosophie, il n'a fait autre chose que rallu- 

1. Montucla, Histoire des Mathématiques, t. 141, p. 383-38G. 

2. Ibid., t. Il, p. 203. 



UAPPOUT. 109 

mer la vieille guerre de la foi et de la raison, guerre fatale 
à l'une et à l'autre. Pascal n'est pas de la famille de ces 
grandes intelligences dont les pensées composent l'histoire 
intellectuelle du genre humain : il n'a mis dans le monde 
aucun principe nouveau; mais tout ce qu'il a touché, il 
l'a porté d'abord, à la suprême perfection. Il a plus de pro- 
fondeur, dans le sentiment que dans la pensée, plus de 
force que d'étendue 1 . Ce qui le caractérise, c'est la rigueur, 
cette rigueur inflexible qui aspire en toute chose à la der- 
nière précision, à la dernière évidence. De là ce style net 
et lumineux , ce trait ferme et arrêté sur lequel se répand 
ensuite ou la -grâce de l'esprit le plus aimable, ou ha mélan- 
colie sublime de cette âme que le monde lassa bien vite, et 
que le doute poursuivit jusque dans les bras de la foi. 

Tels sont les deux fondateurs de la prose française. En 
sortant de leurs mains, elle était assez forte pour résister au 
commerce des génies les plus différents, et porter tour à 
tour, sur le fondement inébranlable de la simplicité, de la 
clarté et d'une méthode sévère, la majesté et l'impétuosité 
de Bossuet, la grâce mystique de Fénelon et de Malebran- 
clio, la plaisanterie aristophanesque de Voltaire, la profon- 
deur raffinée de Montesquieu, la pompe de Bufïon, et jus- 
qu'à l'éloquence fardée de J.-J. Rousseau avec laquelle 
finit l'époque classique et commence l'ère nouvelle et dou- 
teuse que nous parcourons. 

Je regarde donc Descartes et Pascal comme les deux 
premiers maîtres de l'art d'écrire, et j'aurais aimé à en 
procurer des éditions fidèles. J'aurais voulu donner de 
Descartes un petit volume qui comprît ce qu'il a écrit de 
mieux en français : le Discours de la Méthode, la préface 

l . Sut Descartes et Pascal, voyez plus haut la préface de la nouvelle 
édition, p. 81, etc. 



110 DES PENSEES DE PASCAL 

des Principes, le traité des Passions, et un choix de ses 
lettres les plus remarquables, collationnées avec soin sur les 
originaux qui subsistent et dont plusieurs sont entre mes 
mains. En effet, toutes les éditions modernes de la corres- 
pondance de Descartes, et la mienne comme les autres, 
ont été faites sur celle de Clerselier, qui ne possédait que 
les minutes à moitié effacées, et non pas les lettres telles 
qu'elles avaient été envoyées et reçues. On sait que Rober- 
val, qui hérita des papiers de Mersenne et y trouva tant de 
lettres de Descartes, refusa de les communiquer 1 . A la 
mort de Roberval, elles passèrent entre les mains de La- 
hire, qui les donna à l'Académie des sciences 2 , où on les 
chercherait en vain aujourd'hui. Sorties de là, on ne sait 
comment , elles se sont répandues partout. En comparant 
quelques-unes de ces lettres originales avec les lettres im- 
primées, on reconnaît avec douleur que la correspondance 
de Descartes, du moins avec Mersenne , peut être regardée 
comme encore inédite, non pas sans doute pour le fond des 
idées, mais pour l'exactitude et la vérité de l'expression. 
Quant à Pascal, c'est encore bien pis. Si nous possédons 
les Provinciales dans toute leur beauté et leur perfection, 
sauf les altérations trop nombreuses que leur a fait subir 
une ponctuation vicieuse souvent transportée dans le texte, 
les Pensées, publiées par lambeaux et d'intervalle en in- 
tervalle, sans cesse augmentées et remaniées, attendent 
une édition vraiment critique qui recherche et restitue la 
véritable forme de ces admirables fragments. 

Que dirait-on si le manuscrit original de Platon était , 
à la connaissance de tout le monde , dans une bibliothèque 
publique, et que, au lieu d'y recourir et de réformer le 

1. Préface du t. III des lettres de Descartes, éd. iu«4\ 

2. Voyez notre édition de Descarfes, préface du t. VI. 



RAPPORT. 111 

texte convenu sur le texte vrai , les éditeurs continuassent 
de se copier les uns les autres, sans se demander jamais 
si telle phrase sur laquelle on dispute, que ceux-ci admi- 
rent et que ceux-là censurent, appartient réellement à 
Platon? Voilà pourtant ce qui arrive aux Pensées de Pas- 
cal. Le manuscrit autographe subsiste; il est à la Biblio- 
thèque royale de Paris; chaque éditeur en parle, nul ne le 
consulte, et les éditions se succèdent. Mais prenez la peine 
d'aller rue de Richelieu, le voyage n'est pas bien long : 
vous serez effrayés de la différence énorme que le premier 
regard jeté sur le manuscrit original vous découvrira entre 
les pensées de Pascal telles qu'elles sont écrites de sa pro- 
pre main et toutes les éditions, sans en excepter une seule, 
ni celle de 1670, donnée par sa famille et ses amis, ni celle 
de 1779, devenue le modèle de toutes les éditions que cha- 
que année voit paraître. Si j'avais reçu de l'Académie la 
commission de préparer en son nom une édition des Pen- 
sées de Pascal , je me serais fait un devoir de consulter le 
manuscrit autographe , d'y rechercher et d'en faire sortir 
Pascal lui-même. 

On ne peut se défendre d'une émotion douloureuse en 
portant ses regards sur ce grand in-folio, où la main défail- 
lante de Pascal a tracé, pendant l'agonie de ses quatre der- 
nières années, les pensées qui se présentaient à son esprit, 
et qu'il croyait lui pouvoir servir un jour dans la compo- 
sition du grand ouvrage qu'il méditait. 11 les jetait à la hâte 
sur le premier morceau de papier., en peu de mots et fort 
souvent même à demi-mot*. Quelquefois il les dictait à des 
personnes qui se trouvaient auprès de lui. L'écriture de 
Pascal est pleine d'abréviations, mal formée, presque indé- 

1. Préface de l'édition de 1670. 



M* DES PENSÉES DE PASCAL. 

chiffrable. Ce sont tous ces petits papiers sans ordre et sans 
suite qui, recueillis et collés sur de grandes feuilles, com- 
posent le manuscrit autographe des Pensées. 

L'abbé Périer qui en hérita, le déposa en 1711, à l'ab- 
baye de Saint-Germain-des-Prés comme il l'atteste lui- 
même dans trois lettres qu'on trouve en tête du manuscrit. 
Elles méritent d'être remarquées 1 . D'abord on ne conçoit 
guère trois lettres pour constater le dépôt d'un seul manus- 
crit. Et puis la première lettre parle seule d'un volume 

« composé de petits papiers qui sont les originaux du 

livre des Pensées de M. Pascal, imprimé chez Després, » 

1 . « Je soussigné, prestre, chanoine de l'église de Clermont, certifie 
« que le présent volume, contenant pages, dont la première com- 
« mence par ces mots 
« et la dernière par ceux-ci 

« est composé de petits papiers écrits d'un côté, ou de feuilles volantes 
« qui ont été trouvées après la mort de M. Pascal, mon oncle, parmy 
« ses papiers, et sont les originaux du livre des Pensées de M. Pascal, 
« imprimé chez Desprez à Paris, pour la première fois en Tannée , 
<( et sont écrits de sa main, hors quelques-uns qu'il a dictez aux per- 
« sonnes qui se sont trouvées auprez de lui; lequel volume j'ai déposé 
« dans la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prez pour y être conservé 
« avec les autres manuscrits que l'on y garde. 

« Fait à Paris, ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze. 

« Signé : Périer. » 

« Je soussigné, prestre, chanoine de l'église de Clermont, certifie 
« que le présent volume contenant pages, dont il y en a plusieurs 
« en blanc, a été trouvé après la mort de M. Pascal, mon oncle, et est 
« en partie écrit de sa main, et partie qu'il a fait copier au net sur sa 
(( minute, lequel volume contient plusieurs pièces imparfaites sur la 
« grâce et le concile de Trente; et je l'ay déposé dans la bibliothèque 
« de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez à Paris, pour y être conservé 
« parmi les autres manuscrits. 

« Fait à Paris, ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze. 

h Signé : Périer. » 

« Je soussigné, prestre, chanoine de l'église de Clermont, certifie que 
« les cahiers compris dans ce volume, qui sont des abrégez de la vie 



RAPPORT. 113 

ce qui se rapporte parfaitement au manuscrit que nous 
avons sous les yeux; mais la seconde lettre fait mention 
d'un volume contenant « plusieurs piecps imparfaites sur 
la grâce et le concile de Trente »; et la troisième de c< ca- 
hiers qui sont des abrégés de la vie de Jésus-Christ ». Or, 
notre manuscrit, ni nul autre à nous connu, ne renferme 
les papiers autographes désignés dans la seconde et la troi- 
sième lettre; d'où il suit évidemment que ces deux lettres 
se rapportent à deux manuscrits que nous n'avons plus, et 
dont la trace nous échappe. 

La Bibliothèque royale de Paris possède aussi deux 
copies du manuscrit des Pensées, l'une du xvn e siècle, 
l'autre du commencement du xvnr", en général conformes 
entre elles. Une de ces copies contient la note suivante : 
« S'il arrivait que je vienne à mourir, il faut faire tenir à 
Saint-Germain-des-Prés ce présent cahier pour faciliter la 
lecture de l'original qui y a été déposé. P'ait en l'abbaye de 
Saint-Jean-d'Angély, ce 1 er avril 1723. F. -Jean Guerrier. » 
Les vœux de don Jean Guerrier, de l'ordre de Saint-Benoît, 
ne furent point accomplis. A sa mort, ce manuscrit passa 
entre les mains de son neveu Pierre Guerrier, de l'Oratoire, 
intime ami de la famille Périer, qui reçut aussi de Margue- 
rite Périer, avec une foule de papiers, l'autre copie plus 
ancienne et bien plus précieuse, dont il sera question tout 
à l'heure. Plus tard les deux copies tombèrent en la pos- 
session de M. Guerrier de Bezance, maître des requêtes, qui 

« de J.-C, sont écrits de la main de M. Pascal, mon oncle, et ont été 
« trouvés après sa mort parmy ses papiers; lequel volume j'ay déposé 
« dans la bibliothèque de L'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, pour y 
« être conservé avec les antres manuscrits que l'on y garde, 
« Fait, ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze. 

« Signff Périer. » 



114 DES PENSEES DE PASCAL. 

les confia à Bossut, pour servir à l'édition que celui-ci pré- 
parait ; elles furent ensuite déposées à la Bibliothèque du 
roi '. La première y porte le n° 3002 bis , Supplément aux 
manuscrits français; la seconde le n° 176, même fonds. 
Cette dernière contient, à la suite des Pensées, un bon 
nombre de pièces relatives à Pascal et de Pascal lui-même, 
entre autres la lettre au père Noël, tout entière de sa main 
et avec sa signature, l'affaire du père Saint -Ange où sa 
signature se trouve encore, les divers morceaux sur la 
grâce et sur le concile de Trente, dont parle la seconde 
lettre de l'abbé Périer, une comparaison des anciens ch ré- 
tiens avec ceux d'aujourd'hui, et une dissertation sur ce 
sujet : qu'il ri y a pas une relation nécessaire entre la pos- 
sibilité et le pouvoir. 

Nous devons encore indiquer deux autres manuscrits très 
précieux de la Bibliothèque du Roi. L'un est un in-folio qui 
a pour titre: Manuscrit concernant 31. Pascal, M. Ar- 
nauld,e\c, Oratoire, n° 160; il comprend une grande quan- 
tité de pièces importantes et peu connues, des lettres de ces 
Messieurs, entie autres de Pascal. L'autre manuscrit, Sup- 
plém.franç.,n° 1485, est un Recueil des Mémoires de Mar- 
guerite Périer, nièce de Pascal, sur toute sa famille, avec les 



1. Lettre manuscrite de M. le garde-des-sceaux à M. Bignon, con- 
seiller d'État, bibliothécaire du roi. 

« Monsieur, 

« M. Guérier de Bezance, maître des requêtes est possesseur de deux volumes 
« manuscrits des ouvrages de M. Pascal, qui ont servi d'originaux à la nouvelle édi- 
« tion qui vient de paroitre, et il m'a écrit pour me prier d'en faire hommage au 
« roy, et de les donner à la bibliothèque de Sa Majesté. Je viens de lui répondre 
« que je m'en chargerais bien volontiers et que je vous en donnerois avis, parce 
« qu'il est juste que l'on sache que c'est à lui que l'on aura celte obligation. 

« Je suis, Monsieur, votre affectionné serviteur, 

n A Paris, le 1 i avril 1779. » MmoMÉNlL' 



RAPPORT. 115 

mêmes lettres de Pascal qui sont dans le manuscrit de 
l'Oratoire et beaucoup d'autres lettres et de Pascal et des 
plus illustres personnages de Port-Royal. C'est le manuscrit 
que M. Reuchlin, dans sa vie de Pascal (Pascal's Leben, 
Stuttgard, 1840), déclare avoir vu à la Bibliothèque royale 
de Paris. 

C'est armé de tous ces secours 1 que nous nous proposons 
d'étudier les éditions des Pensées. 

Il n'y en a réellement que deux qui méritent un examen 
sérieux, l'édition princeps donnée par la famille elle-même 
et par MM. de Port-Royal, chez Després en 1670, et la 
dernière qui fait partie des œuvres complètes de Pascal 
publiées en 4779 par Bossut. 

L'édition de 1670 a été faite sur le manuscrit autographe. 
On peut voir dans la préface l'esprit qui a dirigé ce premier 
travail. Madame Périer et son mari voulaient donner les 
Pensées de leur frère telles qu'elles avaient été trouvées 
après sa mort , sans y rien ajouter et sans en rien retran- 
cher, surtout sans y introduire des corrections fort incer- 
taines en elles-mêmes et peu respectueuses envers une telle 
mémoire. Si cet avis eût été suivi, nous posséderions au- 
jourd'hui les Pensées de Pascal telles qu'elles sont sorties 
de son imagination et de son âme, dans leur imperfection 
et dans leur grandeur. Mais parmi les amis de Pascal, Ar- 
nauld, dont l'autorité était si grande , combattit le dessein 
de M. et madame Périer; et après bien des résistances, 
il fit prévaloir l'avis fatal d'arranger les Pensées de 
Pascal , comme on avait fait les Considérations de Saint- 
Cyran. On voulait maintenir la paix de Clément IX, et on 

1. Dans le cours de nos travaux, nous avons pu consulter d'autres 
manuscrits que nous décrivons dans l'Appendice, à la fin de ce vo- 
lume. 



116 DES PËNSKËS DE PASCAL 

se proposait avant tout de faire un livre irréprochable 
efc édifiant. Le duc de Roannez , dont le principal mérite 
était une grande passion pour Pascal, eut, avec Etienne 
Périer, le plus de part à ce travail bien au-dessus de 
ses forces. Il en sortit une édition qui réunit tous les dé- 
fauts qu'il fallait éviter : 1° elle omet une grande partie 
des Pensées contenues dans le manuscrit autographe, et 
elle omet précisément les plus originales, celles qui mettent 
à nu l'âme de Pascal; 2° elle altère quelquefois dans leur 
fond, elle énerve presque toujours dans leur forme les 
pensées quelle conserve; 3° elle donne un grand nombre 
de pensées qui ne sont ni dans le manuscrit autographe ni 
dans les deux copies, et qui pourtant portent l'empreinte 
visible de la main de Pascal , sans indiquer la source d'où 
elles ont été tirées. 

En 1779, les scrupules qui avaient arrêté la famille et les 
amis de Pascal étaient éteints avec eux; beaucoup de pensées, 
négligées par les premiers éditeurs, avaient successivement 
paru *. Le temps semblait donc venu de donner une édi- 
tion complète et authentique. Bossut, par son savoir et par 
son goût, convenait à cette œuvre devenue, ce semble, 
assez facile : il passe même pour l'avoir accomplie avec 
succès. Il n'en est rien, et l'édition de 1779 est tout aussi 
défectueuse que celle de 1670. D'abord, elle a été faite, 
aon sur le manuscrit autographe que Bossut ne paraît pas 
avoir vu, mais sûr les copies de l'abbé Guerrier; c'est là 



1. Les Mémoires de littérature et d'histoire, t. V, parle P. Desmolets, 
de l'Oratoire, contiennent les Œuvres posthumes ou suite des Pensées de 
M. Pascal , Paris, 1728. M. l'évèque de Montpellier avait fait imprimer 
bien des pensées inédites sur les miracles à la fin de sa lettre 3e à 
M. de Soissons, du 5 janvier 1727. L'édition des Pensées, de Gondorcet, 
Londres, 1776, donnait aussi plusieurs pensées nouvelles. 



RAPPORT. U7 

son moindre défaut, car ces copies sont en général fidèles. 
Mais, chose étrange, Bossut, qui, en comparant l'édition 
de 1670 avec les deux copies manuscrites, pouvait en re- 
connaître du premier coup d'œil les différences et rétablir 
les leçons véritables, a maintenu toutes les altérations. Il y 
a plus : les pensées de la première édition qui ne sont ni 
dans le manuscrit autographe ni dans les deux copies, 
Bossut les conserve sans se douter ou du moins sans avertir 
qu'elles n'y sont pas, et sans dire par quel motif il les con- 
serve. Le seul mérite de l'édition de 1779 est d'avoir réuni 
tous les fragments qui avaient paru depuis 1670, et d'avoir 
tiré de divers endroits, que Bossut n'indique jamais, plu- 
sieurs pensées nouvelles, quelques morceaux étendus et 
achevés dont la source demeure inconnue, et les petits 
écrits qui sont à la fin de l'une des copies que la Biblio- 
thèque royale doit à M. Guerrier de Besance. Depuis, toutes 
les éditions n'ont fait que reproduire celle de Bossut , et la 
critique du texte de Pascal, de ce texte tout aussi digne 
d'étude que celui de Platon ou de Tacite , est encore à 
entreprendre. C'est ce travail ingrat mais utile que nous 
avons essayé, et dont nous allons offrir un échantillon à 
l'Académie. 
Nous diviserons ce rapport en trois parties : 
1° Nous examinerons les pensées contenues dans les deux 
éditions de Port-Royal et de Bossut et qui ne sont pas dans 
le manuscrit autographe; nous en rechercherons les sources 
et la forme primitive. 

2° Une fois renfermés dans les Pensées proprement dites, 
celles qui se trouvent à la fois et dans les éditions et dans 
le manuscrit, nous comparerons les leçons des éditions avec 
celles du manuscrit, et nous ferons reparaître cette vivacité 
et cette originalité de langage que la prudence et le goût 



118 DES PENSÉES DE PASCAL. 

sévère, mais un peu timide, de Port- Royal ont presque 
toujours effacées. 

3° Après avoir ôté aux Pensées un très grand nombre de 
morceaux étrangers, en retour nous leur rendrons et nous 
publierons pour la première fois plusieurs fragments re- 
marquables qui leur appartiennent et que nous fournira le 
manuscrit. 



PREMIERE PARTIE 



Des morceaux insérés dans les éditions des Pensées qui sont étrangers 
à cet ouvrage et ne se trouvent point dans le manuscrit original. 
— Des sources et de la forme primitive de ces divers morceaux. 



Le point fixe dont nous partons, le principe sur lequel 
reposent toutes nos recherches, c'est que par Pensées de 
Pascal il ne faut pas entendre les pensées de toute espèce 
qu'il est possible de tirer de ses différents ouvrages, impri- 
més ou manuscrits, composés à des époques différentes de 
sa vie, sur des sujets différents et sous des formes diffé- 
rentes. Encore bien moins faut -il entendre par là les 
maximes que sa famille ou ses amis se sont plu à recueillir 
soit de ses lettres confidentielles, soit de ses conversations. 
Sous le nom de Pensées de Pascal on a toujours compris et 
on comprend encore les notes que, dans ses dernières 
années, Pascal déposait d'intervalle en intervalle sur le 
papier, pour lui être des souvenirs et des matériaux utiles 
dans la composition de sa nouvelle Apologie de la religion 
chrétienne '. Tel est le sens vrai et unique des Pensées : 

1. Madame Périer, dans la Vie de Pascal : « La dernière annéede 
son travail a été tout employée à recueillir diverses pensées sur ce 
sujet. » 



120 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

c'est celui que sa famille et ses amis leur ont donné d'abord ' , 
et qu'elles doivent retenir pour garder leur caractère et l'in- 
térêt douloureux qui s'attache aux dernières idées d'un 
homme de génie. Pascal à demi mourant développa un 
jour à ses amis le but et même le plan de l'ouvrage qu'il 
méditait 2 : ce sont les fragments inachevés de cet ouvrage, 
ou plutôt les matériaux amassés pour servir un jour à sa 
composition, qui ont été appelés les Pensées. Sans doute, à 
la réflexion, Pascal aurait supprimé beaucoup de ces notes 
écrites à la hâte; il les assemblait pour les employer ensuite 
librement, et on peut juger de quel œil sévère il les aurait re- 
vues et à quel travail il les aurait soumises, lui qui avait refait 
jusqu'à treize fois une des Provinciales, et qui demandait 
dix ans de bonne santé pour achever ce dernier monument 3 . 
D'ailleurs, son dessein était assez vaste pour embrasser les 
pensées les plus diverses, et toutes se liaient plus ou moins 
dans son esprit, puisque lui-même les avait réunies ainsi 
qu'on les a trouvées après sa mort 4 . Tl y aurait de l'utilité 
sans doute à extraire de ses écrits de toute nature et à former 
des Pensées de Pascal, comme on a des Pensées de Platon, 
àe Descartes, de Leibniz. Enfin il serait bon de recueillir 
dans ses biographes et chez ses amis ses discours accoutu- 
més et jusqu'à ses propos familiers, et de faire ainsi une 
sorte de Pascaliana. Mais tout cela n'a rien à voir avec 

1. Préface des Pensées, passim. 

2 Les premiers éditeurs, qui assistèrent à ce discours, le retracent 
dans la préface. Voyez aussi le « Discours sur les Pensées de M. Pas- 
cal, où l'on essaie de faire voir quel étoit son dessein » (par M. Du- 
bois, qui était présent à cette assemblée et prit part à la première édi- 
tion ). 

3. Préface. 

4. Préface : « On eut un très-grand soin, après sa mort, de recueil- 
lir les divers écrits qu'il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous 
ensemble enfilés en diverses liasses... » 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 121 

les fragments de son Apologie de la religion chrétienne, 
fragments imparfaits et très divers, mais qui ont au moins 
cette harmonie d'avoir été composés à peu près à la même 
époque, dans le même esprit et pour le même objet. On 
fait disparaître cette harmonie dès qu'on mêle à ces frag- 
ments des choses étrangères, si excellentes qu'elles puissent 
être. 

Nous le répétons donc : nous entendons par les Pensées 
de Pascal les débris de l'ouvrage auquel il consacra les 
dernières années de sa vie. Si ce principe est incontestable, 
il nous fournit deux règles certaines : 1° comme les Pensées 
de Pascal, mises toutes ensemble par lui-même, ont été 
fidèlement recueillies par sa famille dans le manuscrit 
in-folio déposé par M. l'abbé Périer à Saint-Germain-des- 
Prés, et qui est conservé aujourd'hui à la Bibliothèque 
royale de Paris, il s'ensuit que toutes les pensées qui se 
trouvent dans ce manuscrit autographe sont des pensées 
authentiques de Pascal; 2° réciproquement, toute pensée 
qui ne se trouve pas dans ce manuscrit est par cela même 
suspecte, et ne doit être considérée comme authentique 
qu'après un sérieux examen. Il est possible qu'elle soit de 
Pascal, mais il est possible aussi qu'elle n'ait pas été desti- 
née par lui à faire partie de son grand ouvrage. Dans ce 
cas elle doit être encore religieusement conservée, mais 
mise à part pour avoir sa valeur propre, au lieu de se 
perdre au milieu des fragments déjà très mal liés d'un 
ouvrage tout différent. 

En appliquant ces deux règles aux éditions successives 
des Pensées, on arrive à se convaincre que ces éditions se 
sont grossies, avec le temps, de morceaux entièrement 
étrangers aux Pensées, et dont plusieurs ne sont pas même 
de la main de Pascal. 



122 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — 1. 

Pour nous renfermer comme nous l'avons fait jusqu'ici, 
dans les deux éditions extrêmes, la première et la dernière, 
la moins étendue et la plus compréhensive, celle de Port- 
Royal et celle de Bossut, nous dirons : 1° que celle de Bos- 
sut comprend à peu près un tiers de pensées qui certaine- 
ment n'appartiennent pas aux Pensées proprement dites, 
ne se trouvent pas dans notre manuscrit, et quelquefois 
même sont d'un style qui contraste étrangement avec celui 
de Pascal ; 2° que l'édition princeps elle-même , celle de 
Port-Royal, contient aussi, tantôt le disant, tantôt ne le 
disant pas , près de cinq chapitres qui ne tiennent pas le 
moins du monde aux Pensées. 

Ce sont ces deux assertions que nous allons établir, aussi 
rapidement que nous pourrons le faire sans mettre en péril 
la rigueur de la démonstration. 

Nous commencerons par l'édilion de Bossut. 

On sait qu'elle présente les Pensées dans un nouvel ordre 
entièrement arbitraire, que, depuis, les uns ont suivi, les 
autres ont changé, selon le point de vue également arbi- 
traire où ils se plaçaient. L'ordre de Bossut ne soutient pas 
le moindre examen : il détruit le dessein même de Pascal, 
tel qu'il l'avait exposé à ses amis. Bossut divise les Pensées 
en deux parties: l'une contenant les pensées qui se rappor- 
tent à la philosophie, à la morale et aux belles- lettres; 
l'autre tes pensées immédiatement relatives à la religion. 
Mais cette distinction ne peut convenir à des pensées qui 
toutes avaient un but commun, l'apologie de la religion 
chrétienne ; elle donne à l'œuvre de Pascal une sorte de 
physionomie littéraire, indigne du sérieux objet que se pro- 
posait ce grand esprit. Nous ne voulons pas dire qu'on ne 
puisse mettre les Pensées de Pascal dans cet ordre pour la 
commodité de quelques personnes, qui pourraient ainsi lire 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 123 

de préférence, celles-ci les pensées qui se rapportent à la 
religion , celles-là les pensées qui se rapportent à la philo- 
sophie et aux belles-lettres, comme parle Bossut. C'est ainsi 
qu'au milieu du xvm e siècle un contemporain de Bossut, 
Joly, dans son estimable traduction de Marc-Aurèle, a dis- 
tribué les pensées du vertueux empereur suivant un ordre qui 
lui a paru édifiant : d'abord celles qui se rapportent à telle 
vertu; puis celles qui se rapportent à telle autre, et ainsi de 
suite, en sorte que le lecteur fait pour ainsi dire un cours 
entier de morale : c'est un avantage assurément; mais la 
vérité est que Marc-Aurèle a laissé, non pas un livre didac- 
tique, mais un journal, où, de loin en loin et sans aucun 
ordre systématique, pour soulager ou soutenir son âme, il 
déposait les pensées que lui inspiraient la méditation ou 
les circonstances ou les souvenirs de ses anciennes études 
stoïciennes. Une nouvelle traduction sérieuse devra resti- 
tuer ce caractère aux Pensées de Marc-Aurèle, en les remet- 
tant dans l'ordre même où elles se trouvent dans les ma- 
nuscrits qui en subsistent : ce simple changement donnera 
une face nouvelle à ce singulier et sublime monument'. 
De même ici , il fallait se borner à publier les Pensées de 
Pascal dans l'ordre, ou si l'on veut dans le désordre où sa 
famille les avait distribuées selon une certaine analogie; ou 
bien encore considérer ces petits papiers, qui souvent for- 
ment chacun un tout indivisible, comme autant de caries, 
pour ainsi dire, qu'il ne s'agit plus que de classer sous les 
étiquettes qu'elles ont souvent dans le manuscrit même, en y 
ajoutant celles qui paraissent leur convenir : tout cela avec 
le soin convenable, mais sans prétendre à une rigueur trop 

1. C'est dans cet esprit qu'un laborieux et savant élève de l'École 
normale, M. Pierron, a entrepris sa nouvelle traduction de Marc-Au- 
lèle, Pensées de V empereur M. Aurèle-Antonin, Paris. 1843. 



124 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT- I. 

grande. Le point essentiel est que l'ordre suivi, quel qu'il 
soit, ne détruise pas le dessein de Pascal; et il n'y a 
presque plus de traces de ce dessein dans l'ordre imaginé 
par Bossut, et grâce à cette distinction de deux parties 
consacrées l'une à la philosophie et aux belles -lettres, 
l'autre à la religion. Tout, dans Pascal, tend à la religion ; 
il n'a pas écrit de pensées morales et littéraires, comme 
La Bruyère ou Vauvenargues, et toute sa philosophie n'était 
qu'une démonstration de la vanité de la philosophie et 
de la nécessité de la religion. Mais nous négligeons ce 
défaut de l'édition de Bossut; celui que nous voulons sur- 
tout relever est l'insertion, au milieu des véritables Pensées, 
de morceaux qui leur sont étrangers. 

Tout le monde sait que les deux articles 11 et 42 de la 
I re partie, Sur Epictète et Montaigne , et Sur la condition 
des grands, ont été rédigés par Nicole et par Fontaine, sur 
le souvenir, quelquefois bien éloigné, de conversations de 
Pascal auxquelles ils avaient assisté. 

Le chapitre Sur la condition des grands se compose de 
trois discours que Pascal avait adressés au jeune duc de 
Roannez en présence de Nicole, qui les a rapportés neuf ou 
dix ans après, sans pouvoir affirmer « que ce soient les 
propres paroles dont M. Pascal se servit alors ». Nicole, 
qui travailla avec le duc de Roannez et Arnauld à la pre- 
mière édition des Pensées, se garda bien d'y mêler ces dis- 
cours, et il les publia dans son traité de Y Éducation d'un 
prince, en les éclairant de détails intéressants sur la juste 
importance que Pascal attachait à l'éducation d'un prince 
et sur les sacrifices qu'il aurait faits volontiers pour contri- 
buer à une œuvre aussi grande ' . Bossut retranche ces dé- 

1. Nicole : « On lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait rien à quoi il 



PENSÉES OUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. i*fi 

tails qui donnaient un caractère particulier à ces trois dis- 
cours, et il intercale ceux-ci fort mal à propos au milieu 
des Pensées, avec lesquelles ils n'ont aucune analogie. Et 
encore il se permet d'y introduire beaucoup de petits chan- 
gements de style au moins inutiles. 

Il a pris bien d'autres libertés avec Fontaine dans le fa- 
meux chapitre sur Épictète et sur Montaigne. Ce chapitre 
est un débris d'une conversation qui eut lieu à Port-Royal 
entre Sacy et Pascal, plusieurs années avant les Provin- 
ciales. Le secrétaire de Sacy, Fontaine, qui assistait à cette 
conversation, la rapporte dans le tome II de ses curieux 
mémoires, imprimés àUtrecht en 1736. Avant que ces mé- 
moires parussent, le père Desmolets, bibliothécaire de l'Ora- 
toire, en avait eu connaissance, et il en tira cet entretien qu'il 
publia dans ses Mémoires de littérature et d'histoire, t. V, 
en 1728. «Il faut, écrivait en 1731, l'abbé d'Étemare à 
Marguerite Périer', que cet entretien de M. Pascal avec 
M. de Sacy ait été mis par écrit sur-le-champ par M. Fon- 
taine. Il est indubitablement de M. Fontaine pour le style; 
mais il porte, pour le fond, le caractère de M. Pascal à un 
point que M. Fontaine ne pouvoit rien faire de pareil. » 
Bossu t a eu la malheureuse idée de mettre cette conversa- 
tion, comme le Discours sur la Condition des Grands, parmi 
les Pensées, qu'elle précède de plusieurs années, puisqu'elle 
est antérieure aux Provinciales mêmes; et, pour l'y intro- 
duire, il l'a mutilée et défigurée; il a supprimé la forme 
du dialogue, ôté tout ce que dit Sacy, et gardé seulement 
ce que dit Pascal; puis, pour lier ensemble ces fragments 

désirât plus de contribuer, pourvu qu'il y fût bien engagé, et qu'il sa- 
crifieroit volontiers sa vie pour une chose si importante. » 

] . Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal } 
Utvecht, 1740, p. -274. 



126 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

disjoints et en composer un tout; il lui a fallu pratiquer en 
quelque sorte des raccords de sa façon. Il y a plus : Bossut 
trouve que Pascal parle quelquefois un peu longuement par 
la bouche du bon Fontaine, et alors il retranche ce qui lui 
paraît languissant; quelquefois, au contraire, il ajoute à 
Fontaine et le développe; le plus souvent il met en pièces 
ses longues phrases, et efface les formes raisonneuses de la 
langue du xvn e siècle. Il faut en vérité que la parole de 
Pascal ait eu d'abord une originalité bien puissante pour 
avoir résisté et à la traduction du secrétaire de Sacy, et 
surtout à la seconde traduction de Bossut. La prose solide 
et naturelle de Fontaine, vivifiée par ses ressouvenirs, garde 
une impression manifeste du style énergique de Pascal; et 
cette impression perce encore à travers tous les arrange- 
ments et sous le langage moderne et vulgaire de Bossut. 
Celui-ci a traité Fontaine comme Fontaine avait traité Pas- 
cal. Donnons quelques exemples de ces altérations in- 
croyables. 

Fontaine, t. II, p. 58 : « Voilà, Monsieur, dit M. Pascal 
à M. de Sacy, les lumières de ce grand esprit (Épictète) qui 
a si bien connu le devoir de l'homme. J'ose dire qu'il 
mériteroit d'être adoré , s'il avoit aussi bien connu son im- 
puissance, puisqu'il falloit être Dieu pour apprendre fun 
et l'autre aux hommes. Aussi, comme il ètoit terre et 
cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit faire , il 
se perd dans la présomption de ce qu'on peut. » 

En vérité on croit presque ici entendre Pascal. Écoutons 
maintenant Bossut : « Telles étoient les lumières de ce 
grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme : 
heureux s'il avoit, aussi connu sa faiblesse! mais, après 
avoir si bien compris ce qu'on doit faire, il se perd dans la 
présomption de ce que l'on peut. » 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 127 

Fontaine, ibid : « Ces principes d'une superbe diabo- 
lique... » Bossut : «Ces orgueilleux principes... » 

Voici une transition de la façon de Bossut : 

Fontaine : « Tl (Montaigne) agit, au contraire, en païen. 
De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'in- 
certitude... » Bossut: a II agit, au contraire, en païen. 
Voyons sa morale. De ce principe... » 

Exemple d'addition et de substitution : 

Dans Fontaine, Pascal termine un de ses discours par ces 
mots : <( Comme j'ai tâché de faire dans cette étude. » 
Bossut : « C'est la prineipale utilité qu'on, doit tirer de 
ces lectures. » 

Décomposition de la phrase de Fontaine et de Pascal. 

Fontaine, p. 70. A la suite d'une longue période sur 
Épictète et Montaigne et sur l'impossibilité de les réunir, 
Pascal conclut ainsi : « De sorte quils ne peuvent ni sub- 
sister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de 
leurs oppositions, et qu ainsi il faut qu'ils se brisent et 
s'anéantissent pour faire place à la vérité de V Evangile. 
C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin. » 
Bossut ôte la forme de la conclusion, coupe la phrase, 
rejette le dernier terme non - seulement clans une autre 
phrase, mais dans un autre paragraphe, et il ajoute une 
épithète pour fortifier et éclaircir Pascal : « Ils ne peuvent 
ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause 
de la contrariété de leurs opinions. » Puis, § 4 : « Mais il 
faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la 
vérité de la révélation. C'est elle qui accorde les contrarié- 
tés les plus formelles par un art tout divin. » 

Fontaine, p. 71 : «./<? vous demande pardon. Monsieur, 
dit M. Pascal à M. de Sacy, de m' emporter ainsi dans la 
théologie au lieu de demeurer dam la philosophie: mais 



128 DES PENSÉES DE PASCAL RAPPORT- t. 

mon sujet m'y a conduit insensiblement. » Bossut : « C'est 
ainsi que la philosophie conduit insensiblement à la théo- ' 
logie. » 

Nous pourrions faire les mêmes remarques à peu près 
sur toutes les phrases : partout le caractère du style est 
changé : partout les traces des habitudes dialectiques du 
siècle de Pascal , les car, ainsi, de sorte que, d'où il 
semble, etc., ont disparu. L'insignifiante particule on rem- 
place le je ? qui n'est pas seulement ici une forme néces- 
saire du dialogue , mais qui souvent échappe à Pascal et 
trahit à son insu sa personnalité. 

N'est-il pas évident que, dans une édition critique, il 
faudrait revenir au moins à Fontaine, puisqu'on ne peut 
remonter à Pascal , rétablir le chapitre sur Épictète et Mon- 
taigne dans sa forme première, celle d'un entretien con- 
servé par un contemporain véridique, et retrancher cet 
entretien, ainsi que les discours au duc de Roannez, des 
Pensées proprement dites, comme n'appartenant ni au 
même ouvrage, ni au même temps, et n'étant pas de la 
même main? 

Voici maintenant trois morceaux tout aussi étrangers 
aux Pensées que les précédents, mais qui sont du moins 
de la main de Pascal. Ce sont les trois premiers articles de 
la première partie de Bossut : De V autorité en matière 
de philosophie ; De la géométrie en général ; De l'art de 
persuader. Ce sont autant de petits traités distincts et com- 
plets , qui n'ont aucun rapport avec le dessein du dernier 
ouvrage, et qui paraissent avoir été écrits longtemps avant 
les Provinciales, avant ce qu'on peut appeler la dernière 
conversion de Pascal. 

Le premier article, De l'autorité en matière de philoso- 
phie , semble un fragment du Discours de la Méthode, tant 



\mm Ql i Ni-: SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. lâ9 

îi est pénétre de l'esprit de Descartes. Il roule sur la dis- 
tinction essentiellement cartésienne de la philosophie et de 
la théologie, Tune où doit régner l'autorité, puisqu'elle 
n'admet point d'innovations; l'autre où l'autorité est un 
contre -sens, puisqu'elle vit de découvertes perpétuelles. 
Plus tard, et dans les Pensées, Pascal ne traite ni la philo- 
sophie ni Descartes avec ce respect. Nous soupçonnons que 
ce morceau est de l'époque où Pascal était tout occupé de 
sciences, à peu près du temps de la lettre à M. Le Pailleur, 
sur le vide, ou de celle à M. Ribeyre, lettres qui sont de 
l'année 1647 et de Tannée 1651. Ce sont les mêmes prin- 
cipes et le même ton à la fois grave et animé. Aussi ce 
petit traité n'est- il pas dans notre manuscrit. C'est Bossut 
qui l'a publié pour la première fois et sans dire d'où il 
le tirait. 

Il en est de même des Réflexions sur la géométrie en 
général : c'est un traité du même genre que le précédent , 
qui n'est point dans notre manuscrit, et que Bossut a publié 
aussi pour la première fois. Pascal lui-même dit qu'il a 
voulu faire ce traité sur un sujet particulier, qui est la géo- 
métrie , avec le dessein plus général de faire voir en quoi 
consiste l'esprit de netteté x . 

A considérer ce morceau en lui-même, on ne peut douter 
de son authenticité ; il porte à chaque page la signature de 
Pascal. Cependant on voudrait savoir où Bossut Ta trouvé; 
mais, comme à son ordinaire, il garde le silence à cet 
égard. Le seul document qui nous fournisse quelque lu- 
mière est une lettre inédite que nous rencontrons dans le 
Recueil de Marguerite Perier, adressée par dom Touttée, 



« 1. On no peut trop entrer dans cet esprit de netteté pour 1 tquel je 
fais tout ce traite plus que pour le sujet que j'y traite. » 



130 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

le savant éditeur de saint Cyrille de Jérusalem . à l'abbé 
Périer, où il lui rend compte du travail auquel il s'est livré 
sur plusieurs petits écrits de Pascal que l'abbé Périer lui 
avait communiqués ' ; et parmi ces écrits étaient les Ré- 
flexions sur la géométrie. Cette lettre est de I7H, c'est-à- 
dire un peu plus de quarante ans après la première édition 



1. Bibliothèque royale, Suppl. fr. , n° 1485, p. 445, le R. P. dom 
Antoine Touttée, religieux bénédictin, à M. l'abbé Périer : 

« Monsieur, 

« J'ai l'honneur de vous renvoyer les trois écrits que vous avez bien 
«voulu me communiquer. Au bas des deux petits écrits j'ai mis le 
« titre qu'on pouvoit à peu près leur donner: j'ai mis aussi à la marge 
« du grand quelques observations. 11 y en a une générale à faire, qui 
« est que cet écrit, promettant de parler de la méthode des géomètres, 
a en parle, à la vérité, au commencement, et n'en dit rien, à mon avis, 
« de particulier; mais il s'engage ensuite dans une grande digression 
« sur les deux infinités de grandeur et de petitesse que l'on remarque 
« dans les trois ou quatre choses qui composent toute la nature, et l'on 
« ne comprend pas assez la liaison qu'elle a avec ce qui fait le sujet 
« de l'écrit. C'est pourquoi je ne sais point s'il ne seroit point à propos 
« découper l'écrit en deux et de faire deux morceaux séparés: car il 
« ne me semble pas bien qu'ils soient faits l'un pour l'autre. Au reste, 
« cette seconde partie m'a paru contenir beaucoup de belles choses, 
« parmi quelques-unes qui sont assez communes; je voudrois comnm- 
« niquer cet écrit à M. Varignon pour en dire son sentiment. 

« Je travaille à rédiger en ordre les Pensées contenues dans les trois 
« cahiers que vous m'avez laissés. Je crois qu'il ne faudra comprendre 
« dans ce recueil que les pensées qui ont quelque chose de nouveau, 
« et qui sont assez parfaites pour faire concevoir au lecteur du moins 
« une partie de ce qu'elles renferment. C'est pourquoi je laisserai celles 
« qui n'ont rien de nouveau, soit pour le sujet, soit dans le tour et dans 
« la manière, et celles qui sont trop informes, en sorte qu'elles ne 
« peuvent présenter assez parfaitement leur sens. Je me recommande à 
« vos saints sacrifices et à votre souvenir. » 

« A Saint-Denis ce 22 juin 1711. » 



PENSÉES QUI m: sont pas dans LE MANUSCRIT, là) 

des Pensées. Il paraît que l'abbé Perler songeait à en don- 
ner une édition nouvelle, où il se proposait d'introduire des 
pensées négligées par Port-Royal, et même des morceaux 
étrangers aux Pensées et trouvés parmi les papiers de Pas- 
cal. DomTouttée dit positivement qu'il rédige en ordreles 
pensées contenues dans trois cahiers qui lui avaient été 
remis. Il déclare qu'il a mis des titres à deux petits écrits 
de Pascal, qu'il ne nomme point. Le troisième plus 
étendu dont il parle est indubitablement l'article aujour- 
d'hui intitulé : Réflexions sur ta géométrie en général. Il 
en admire quelques parties, mais il y trouve du désordre, 
et propose presque d'en faire deux morceaux séparés; 
l'un sur la méthode de la géométrie, l'autre sur les deux 
infinis de grandeur et de petitesse. Il est bienheureux que 
l'abbé Périer n'ait pas suivi cet avis, et que Bossut, en 1779, 
ait pu encore retrouver les Réflexions sur la géométrie dans 
l'état où leur auteur les avait laissées. Mais on ne peut 
s'empêcher d'être ému en songeant à tous les dangers 
qu'ont courus, en passant ainsi de main en main, les 
ouvrages posthumes de Pascal. 

C'est le père Desmolets qui le premier publia l'Art de 
persuader {Mémoires de littérature et d' histoire , tome V, 
I re partie), avec de nouvelles pensées, sous ce titre: 
Œuvres posthumes, ou suite des Pensées de M. Pascal. t 
extraites du manuscrit de M. l'abbé Pcrier, sou. neveu, lit 
il est bien certain que les pensées diverses que le savant 
oratorien a mises au jour, se trouvent dans noire manus- 
crit; mais l'Art de persuader n'y est pas. Parmi toutes 1rs 
Pensées de Pascal, il n'y en a pas une seule qui ait une pareille 
étendue. Ce n'est pas une note, c'est une dissertation sur 
les règles de la définition, qui ressemble fort au chapitre II L 
de la iv e partie de la Logique de Port- Royal : De ta me- 



m DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT- 1, 

thode de composition et particulièrement de celle qu'obser* 
veut tes géomètres. Les règles sont les mêmes, et les termes 
qui les expriment conviennent merveilleusement 1 . 

Ainsi, sur les douze articles dont se compose la première 
partie des Pensées clans l'édition de Bossut, en voilà déjà 
cinq et des plus importants , qui incontestablement n'ap- 
partiennent point aux Pensées : deux ne sont pas même de 
la main de Pascal, et les trois autres sont des écrits parti- 
culiers composés sur des matières différentes et à des épo- 
ques différentes. 

Si nous pénétrons dans l'article X, intitulé : Pensées 
diverses, nous en trouverons plus d'une, et des plus célè- 
bres, qui non-seulement ne se rapportent point au der- 
nier ouvrage de Pascal, mais qui n'ont jamais été écrites 
par lui et ne sont autre chose que des propos recueillis 
même assez tard dans le souvenir de ses conversations. 
Ainsi on a cent fois cité ce § 41 de l'article X, où Pascal 
accuse Descartes d'avoir voulu se passer de Dieu dans 
toute sa philosophie. Par ces mots « dans toute sa philoso- 
phie » il ne peut avoir en vue que l'ouvrage intitulé : Prin- 
cipes de philosophie; autrement l'accusation serait même 
impossible, puisque la Méthode contient la preuve célèbre 
de l'existence Dieu, et que les Méditations développent 
cette preuve. Mais il ne faut pas oublier que les Principes 
de philosophie sont un traité de physique générale, et dans 
cet ordre de recherches la suppression des causes finales 
doit être considérée comme une conquête du génie de Des- 

1. Arnauld et Nicole connaissaient ce traité et le précédent qui ne 
i'ormaent qu'un seul traité et portaient le même titre. Logique, 1 er Dis- 
cours: « On en a aussi tiré quelques autres (réflexions) d'un petit écrit 
non imprimé qui avait été fait par feu M. Paschal et qu'il avait inti- 
tulé : De Vesprit géométrique. » 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 133 

cartes 1 . Mais, s'il les supprime en physique, il les rétablit 
en métaphysique, et c'est là qu'est leur vraie place. Quand 
Pascal écrivait sur le vide, il expliquait tout par des causes 
secondes et des lois physiques : aurait-on été reçu à l'ac- 
cuser de vouloir se passer de Dieu? Il aurait renvoyé à son 
grand ouvrage ; de même l'auteur des Principes de philo- 
sophie aurait pu le renvoyer aux Méditations. Nous pou- 
vons assurer que cette triste accusation n'est point dans le 
manuscrit de Pascal. C'est Marguerite Périer qui, nous 
racontant diverses particularités de la vie de son oncle et des 
mots remarquables qu'on lui avait entendu dire, fait men- 
tion de celui-là. Le Recueil de pièces pour servir à l'his- 
toire de Port-Royal le cite , d'après les mémoires de made- 
moiselle Périer. Bossut le reproduit sans dire où il le prend, 
retranche tout ce qui l'entoure et l'explique dans le Recueil 
et dans les Mémoires, et le jette au milieu de l'ouvrage, 
convertissant un propos que se permettait Pascal dans des 
conversations intimes eh une pensée destinée à voir le jour. 
Voici le passage entier des Mémoires de mademoiselle 
Périer : 

« M. Pascal parloit peu de sciences; cependant, quand 
l'occasion s'en présentoit, il disoit son sentiment sur les 
choses dont on lui parloit. Par exemple, sur la philosophie 
de M. Descartes, il disoit assez ce qu'il pensoit; il étoit de 
son sentiment sur l'automate 2 , et n'en étoit point sur la 

1. Sur ce point intéressant, voyez Philosophie Écossaise, leç. vi, 
Reid, sa vie, p. 260, et Fragments de philosophie cartésienne, p. 369. 

2. C'est l'opinion de Descartes qui parait avoir été reçue avec le plus 
défaveur à Port-Royal. Fontaine, t. II, p. 52 : «Combien aussi s'éleva- 
t-il de petites agitations dans ce désert touchant les sciences humaines 
de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes! Comme 
M. Arnauld, dans ses heures de relâche, s'en entretenoit avec ses amis 
les plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette 



134 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT -I. 

matière subtile, dont il se moquoit fort. Mais il ne pouvoit 
souffrir sa manière d'expliquer la formation de toutes 
choses, et il disoit très-souvent : Je ne puis pardonner à 
Descartes; il voudroit bien, dans toute sa philosophie, se 
pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui 
accorder 1 une chiquenaude pour mettre le monde en mou- 
vement; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. » 

Rapprochons de ce propos si défavorable à Descartes 
cette autre pensée que Bossut a le premier publiée : « Sur 
la philosophie de Descartes. II faut dire en gros : cela se 
fait par figure et mouvement, car cela est vrai; mais de 
dire quelle figure et quel mouvement, et composer la ma- 
chine, cela est ridicule 2 ; car cela est inutile et incertain et 



solitude, dans les heures d'entretien, ne retentissoit plus que de ces 
discours. Il n'y avoit guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne 
faisoit plus une affaire de battre un chien. On lui donnoit fort indiffé- 
remment des coups de bâton, et on se moquoit de ceux qui plaignoient 
ces bètes comme si elles eussent senti de la douleur. On disoit que 
c'étoient deshorloges, que ces cris qu'elles faisoient quand onlesfrappoit 
netoient que le bruit d'un petit ressort qui avoit été remué, mais que 
tout cela étoit sans sentiment. On élevoit de pauvres animaux sur des 
ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout en vie et voir la circula- 
tion du sang, qui étoit une grande matière d'entretien. Le château de 
M. le duc de Luynes étoit la source de toutes ces curiosités, et cette 
source étoit inépuisable. On y parloit sans cesse du nouveau système 
du monde selon M. Descartes, et on l'admiroit. » 

1. Le Recueil, qui n'entend pas la grâce et la finesse de cette expres- 
sion, lui accorder une chiquenaude , y substitue : lui faire donner une 
chiquenaude ; et Bossut n'a pas manqué de suivre le Recueil. 

2. Cette opinion de Pascal a beaucoup d'analogie avec celle de Sacy, 
dans les Mémoires de Fontaine, ibid. « Je les compare (Descartes et les 
philosophes) à des ignorants qui verroient un admirable tableau, et qui, 
au lieu d'admirer un tel ouvrage, s'arrèteroient à chaque couleur en 
particulier et diroient : Qest-ce que ce rouge-là ? de quoi est-il com- 
posé? C'est de telle chose ou c'est d'une autre.... Ces gens-là cherchent 
la vérité à tâtons; c'est un grand hasard qu'ils la trouvent. » 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 135 

pénible. Et quand tout cela seroit vrai, nous n'estimons pas 
que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Cette 
pensée est aussi fausse que le propos rapporté par Mar- 
guerite Périer est injuste. Car, si on peut dire en gros avec 
vérité : cela se fait par figure et mouvement, il est clair que 
cela doit se faire par telle figure et par tel mouvement, et 
qu'on peut, qu'on doit même rechercher quelle figure et 
quel mouvement concourent aux effets particuliers qu'il 
s'agit d'expliquer ; sans quoi on ne posséderait qu'une 
explication générale et vague. Il y a donc plus d'humeur 
que de raison dans cette pensée. Nous devons avouer 
qu'elle se trouve, avec plus d'une variante, dans le ma- 
nuscrit original et dans les deux copies : « Drscartes. Il faut 
dire en gros, etc. » Mais il paraît que Pascal avait lui-même 
condamné cette boutade ; car dans le manuscrit et dans les 
copies , elle est barrée , c'est-à-dire effacée , tandis que 
jamais il n'a pensé à effacer l'admirable pensée qu'il a 
intitulée Roseau pensant; et celle-là* lui vient de Des- 
cartes, du fameux : Je pense, donc je suis; la forme seule 
est de Pascal; mais la forme, il est vrai, est d'une beauté 
incomparable. 

De toutes les pensées, publiées pour la première fois 
par Bossut, nulle n'est plus frappante et plus précieuse que 
celle du paragraphe 78 de l'article XVII de la seconde 
partie où Pascal déclare que, loin de se repentir d'avoir 
fait les Provinciales, s'il était à les faire, il les ferait plus 
fortes encore. On est tenté de croire, au premier coup 
d'œil, que c'est une de ces pensées qu'on n'aura pas osé 
publier en 1670, et que plus tard Bossut aura tirée de ses 

1. Comme celle-ci : « C'est donc la pensée qui fait l'être de 
l'homme, et sans quoi on ne le peut concevoir. » Édition do Port-Royal, 
en. xxni. 



m DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — 1. 

manuscrits. Il est certain qu'elle n'est pas dans le manuscrit 
autographe. Où Bossut l'a-t-il donc prise? il n'en dit rien. 
Nous la trouvons à la fois et dans les mémoires de mademoi- 
selle Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire no 160. Mais 
ce n'est point une pensée de Pascal ; c'est un récit fait par 
mademoiselle Périer. En voici le titre dans le manuscrit de 
l'Oratoire : Récit de ce que j'ai ouï dire à M. Pascal, mon 
oncle, non pas à moi, mais à des personnes de ses amis en 
ma présence. J'avais alors 16 et demi. [Copié sur V original, 
écrit de la main de mademoiselle Périer.) Or, Marguerite 
Périer a écrit fort tard ses mémoires, sur la fin de sa vie, 
qu'elle a prolongée jusqu'en 1733. On est bien sûr qu'elle 
n'a pas altéré le sens des paroles de son oncle, et pour le 
fond on peut ajouter toute foi à ce récit; mais il ne fallait 
pas le placer parmi des pensées écrites de la main même de 
Pascal. Quand tout a été confondu de cette façon, qui peut 
ensuite reconnaître ce qui est de Pascal et ce qui n'en est 
pas? Sans la rencontre du manuscrit de l'Oratoire et des 
mémoires de Marguerite Périer, nous aurions cru, comme 
tout le monde, que le paragraphe sur les Provinciales est 
tout aussi bien de la main de Pascal que le morceau sur 
les deux infinis ou sur la misère de l'homme. 

À la fin des Pensées, Bossut donne un Supplément aux 
Pensées de Pascal. Pour le coup, qui ne croirait que ce 
sont là enfin des pensées nouvelles, tirées par Bossut des 
deux copies qui ont été sous ses yeux? Point du tout : 
d'abord on y rencontre quelques-unes des pensées déjà 
publiées par Desmolets, rejetées, on ne sait pourquoi, dans 
ce Supplément, quand les autres ont été insérées par Bos- 
sut dans le corps même de l'ouvrage. Mais la plus grande 
partie des pensées de ce Supplément ne sont pas dans le 
savant oratorien; elle ne sont [pas davantage dans notre 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 137 

manuscrit, et Bossut ne disant jamais à quelle source il les 
a puisées, on est dans le dernier embarras pour savoir d'où 
elles viennent et sur quoi repose leur authenticité. Ce sont 
le plus souvent des mots attribués à Pascal, que Bossut 
arrange en manière de pensées et qu'il emprunte, toujours 
sans le dire, tantôt aux Mémoires de Marguerite Périer, 
tantôt à la Vie de Pascal par sa sœur, ou même à la Lo- 
gique de Port- Royal. 

La Logique de Port-Royal (III e partie, chap. xix) contient 
ce passage : « Feu M. Pascal, qui savoit autant de véritable 
rhétorique que personne en ait jamais su, portoit cette 
règle jusques à prétendre qu'un honnête homme devoit 
éviter de se nommer et même de se servir des mots de 
je et de moi; il avoit accoutumé de dire sur ce sujet 
que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la 
civilité humaine le cache et le supprime. » Bossut a 
donné cette pensée séparément et hors du cadre qui la 
mettait dans son vrai jour. Elle est devenue le § 3 du Sup- 
plément. 

Madame Périer, dans la Vie de son frère, abonde en dé- 
tails touchants sur l'amour de Pascal pour la pauvreté, et 
elle nous a conservé plus d'une grande parole échappée à 
l'âme de Pascal. Bossut en a fait les §§ 5 et 6. 

Pour s'exhorter à l'esprit de pauvreté et aux autres ver- 
tus chrétiennes, Pascal avait écrit de sa main, sur un petit 
papier, le morceau célèbre qui commence ainsi : « J'aime 
la pauvreté, parce que Jésus-Christ Ta aimée; j'aime les 
biens parce qu'ils donnent moyen d'assister les miséra- 
bles... » Bossut a mis ce fragment précieux dans son 
Supplément, § 6, et de là les autres éditeurs l'ont inséré 
parmi toutes les autres pensées, comme si Pascal avait 
jamais songé à entretenir la postérité de lui-même, et à 



138 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

mêler des détails biographiques à un livre consacré à la 
religion. 

Il supportait les douleurs les plus cruelles avec une pa- 
tience admirable. Quand on s'affligeait de tant de souf- 
frances, il disait, à ce que raconte sa sœur : « Ne me plai- 
gnez point : la maladie est l'état naturel des chrétiens... » 
Bossut a ôté le début, et il a fait du reste le § 7 sur la 
maladie. 

Le § 26, contre la guerre civile et l'esprit de révolte, est 
aussi un extrait bien affaibli du passage où madame Périer 
nous peint son aversion pour la Fronde et sa fidélité éprou- 
vée à l'autorité royale. 

Nous nous arrêtons ici, pour ne pas trop multiplier les 
exemples, et nous répétons que nous sommes bien loin de 
prétendre qu'il faille retrancher d'une édition de Pascal ces 
précieux souvenirs; mais une saine critique devait faire ici 
trois choses : 1° indiquer les ouvrages imprimés ou manus- 
crits auxquels on empruntait ces passages; 2° les citer 
intégralement; 3° mettre toutes ces citations en dehors du 
grand ouvrage, et en composer un véritable supplément qui 
aurait un très-grand prix. 

Passons à la première édition, celle de Port- Royal que 
Bossut a reproduite avec les accroissements que nous ve- 
nons d'indiquer. Cette édition, quelque défectueuse qu'elle 
soit, comme nous le démontrerons tout à l'heure, a du 
moins le mérite de ne rien contenir qui ne soit de la main 
de Pascal. Lorsqu'elle mêle aux Pensées des morceaux qui 
ne s'y rapportent pas, elle en avertit quelquefois : par 
exemple elle avertit que la Prière pour demander à Dieu 
le bon usage des maladies et les Pensées sur la mort sont 
étrangères au dessein de Pascal, et ne sont là que pour 
l'édification; elle avertit même que, dans le chapitre des 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 139 

Pensées diverses, « il s'y en pourra trouver quelques-unes 
qui n'ont nul rapport à son dernier ouvrage et n'y étoient 
pas destinées. » Ces indications sont précieuses, mais elles 
sont encore très insuffisantes : il fallait dire toute la vérité, 
à savoir, que non-seulement le chapitre des Pensées diver- 
ses, mais celui des Pensées chrétiennes et celui des Miracles, 
comprennent une foule de pensées qui ne devaient pas avoir 
leur place dans le grand monument auquel travaillait Pas- 
cal, et il fallait désigner expressément les écrits où on 
avait puisé toutes ces pensées. C'est ce que l'édition de 
Port-Royal aurait dû faire et ce qu'elle ne fait pas. En 
cherchant attentivement les Pensées diverses, les Pensées 
chrétiennes et les Pensées sur les miracles dans le manus- 
crit autographe, nous nous sommes assuré qu'un très-grand 
nombre de ces pensées, et les plus importantes, n'y sont 
point; elles ne sont pas non plus dans la Vie de Pascal 
par madame Périer, ni parmi les propos que Marguerite 
Périer attribue à son oncle. D'où viennent -elles donc, et 
à quelle source sont -elles empruntées? Voilà un problème 
que Bossut ni personne jusqu'ici n'a soulevé ni même 
entrevu , et qui longtemps nous a laissé dans la plus pro- 
fonde et la plus pénible incertitude. Voici comment peu à 
peu nous sommes arrivé à la solution de cet intéressant 
problème. 

Port-Royal nous apprend lui-même que les Pensées sur la 
mort sont extraites d'une lettre de Pascal à M . et à M me Périer 
sur la mort de leur père, Etienne Pascal, et nous avons 
retrouvé cette lettre tout entière dans les Mémoires de Mar- 
guerite Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire. Là nous 
avons pu étudier et reconnaître le procédé que ces Messieurs 
ont employé pour extraire de la lettre de Pascal les pensées 
générales sur la mort. Cette lettre est écrite par Pascal, en 



140 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT - I. 

son nom et au nom de sa sœur Jacqueline, à M. et à 
M me Périer, qui étaient alors à Clermont, et elle est datée 
du 17 octobre 1651 : elle a donc précédé les Provinciales 
de cinq années. Il est dit dans les Mémoires de mademoi- 
selle Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire que la copie 
qui s'y trouve est transcrite sur l'original; on peut donc se 
fier entièrement à cette copie. Or, comparée avec les pen- 
sées imprimées sur la mort, elle fournit des passages entiè- 
rement nouveaux et des variantes qui marquent de la ma- 
nière la plus vive combien le style d'un homme médiocre, 
tel que le duc de Roannez, ou même le style d'un excellent 
écrivain , tel que Nicole et même Arnauld, diffère de celui 
d'un écrivain de génie, tel que Pascal. 

Après quelques mots sur le malheur qui vient de frapper 
sa famille, Pascal continue ainsi : 

« Je ne sais plus par où finissoit la dernière lettre; ma 
sœur l'a envoyée sans prendre garde qu'elle n'étoit pas finie; 
il me semble seulement qu'elle contenoit en substance 
quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et 
la maladie, que je voudrois vous répéter ici, tant je les ai 
gravées dans le cœur et tant elles portent de consolation 
solide, si vous ne les pouviez voir dans la précédente lettre, 
et si ma sœur ne devoit vous en faire un récit plus exact à 
sa première commodité. Je ne vous parlerai donc ici que 
de la conséquence que j'en tire, qui est que sa fin est si 
chrétienne, si heureuse, si sainte et si souhaitable', qu'ôtées 
les personnes intéressées 2 par les sentiments de la nature, 
il n'y a pas de chrétien qui ne s'en doive réjouir. Sur ce 
grand fondement, je commencerai ce que j'ai à dire par 

1. Ces mots, que sa fin est si chrétienne, si heureuse, si sainte et si 
souhaitable, ne sont pas dans la copie de mademoiselle Périer. 

2. Mademoiselle Périer : Otez ceux qui sont intéresses par... 



PENSÉES QUI NU g.ôNT PAS DANS LE MANUSCfttT. i4i 

un discours bien consolatif ' à ceux qui ont assez de liberté 
d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur. C'est que 
nous devons chercher la consolation à nos maux, non pas 
dans nous-mêmes, non pas dans les hommes, non pas dans 
tout ce qui est créé, mais dans Dieu. » 

Au lieu de ce simple, touchant et imposant début, ces 
Messieurs ont mis la phrase suivante, dont la vulgarité et 
la pesanteur ont jusqu'ici été imputées à l'auteur des Pro- 
vinciales: « Quand ?ious sommes dans l'affliction à cause de 
la mort de quelque personne pour qui nous avons de V af- 
fection, ou pour quelque autre malheur qui nous arrive, 
nous ne devons pas chercher de la consolation dans nous- 
mêmes, ni dans les hommes, ni dans tout ce qui est créé, 
mais nous devons la chercher dans Dieu seul. » 

Pascal : « Ne nous affligeons donc pas comme les païens, 
qui n'ont pas d'espérance : nous n'avons pas perdu mon 
père au moment de sa mort ; nous l'avions perdu pour ainsi 
dire dès qu'il entra dans l'Église par le baptême » Port- 
Royal a transporté à tous les fidèles ce que Pascal dit ici 
de son père; mais alors que peut signifier dans la bouche de 
Pascal cette expression : « Nous n'avons pas perdu les fi- 
dèles au moment de leur mort? » 11 fallait mettre au moins: 
Nous ne perdons pas les fidèles. 

Pascal : « Ne considérons plus un homme comme ayant 
cessé de vivre, quoi que la nature suggère, mais comme 
commençant à vivre, comme la vérité l'assure....» . Quoi que 
la nature suggère veut dire ici : quelque opinion contraire 
que la nature suggère. Ce n'est pas la conjonction quoique, 
quamvis, mais, comme diraient les grammairiens, l'adverbe 
co:vjonctif quoi que, quidvis. Port-Royal, qui n'a pas en- 

1. Manuscrit de l'Oratoire : bien consolant. 



142 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

tendu cette phrase, la remplace parcelle-ci: Quoique la 
nature le suggère. » 

Pascal : « Pour dompter plus facilement cette horreur 
(l'horreur de la nature pour la mort), il faut en bien com- 
prendre l'origine, et, pour vous le toucher en peu de mots, 
je suis obligé de vous dire en général quelle est. la source 
de tous les vices et de tous les péchés. C'est ce que j'ai ap- 
pris de deux très-grands et très- saints personnages. La 
vérité qui ouvre ce mystère est que Dieu a créé l'homme 

avec deux amours » Port -Royal supprime tout cela, 

et dit seulement : « Dieu a créé l'homme avec deux 
amours » 

Pascal : « L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est 
en l'état d'innocence; la mort, à la vérité, est horrible, 
mais c'est quand elle finit une vie toute pure. » Port-Royal: 
« L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est dans l'état 
d'innocence, parce qu'elle ri eût pu entrer dam le paradis 
qu'en finissant une vie toute pure. » 

Pascal : « L'âme quitte la terre et monte au ciel à l'heure 
de la mort, et sied à la droite au temps où Dieu l'or- 
donne. » Port -Royal: Et enfin lame quitte la terre et 
monte au ciel en menant une vie céleste. Ce qui fait dire 
à saint Paul: Conversio nostra in cœlis est (Philip, llï, 
20). » 

Pascal : « Voilà certainement quelle est notre croyance 
et la foi que nous professons, et je crois qu'en voilà plus 
qu'il n'en faut pour aider vos consolations par mes petits 
efforts. Je n'entrepren Irois pas de vous porter ce secours 
de mon propre; mais, comme ce ne sont que des répéti- 
tions de ce que j'ai appris, je le fais avec assurance, en 
priant Dieu de bénir ces semences et de leur donner l'ac- 
croissement; car sans lui nous ne pouvons rien faire, et les 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 143 

plus saintes paroles ne prennent point en nous, comme il 
l'a dit lui- même. Ce n'est pas que je souhaite que vous 
soyez sans ressentiment; le coup est trop sensible; il seroit 
même insupportable sans un secours surnaturel. Il n'est 
donc pas juste que nous soyons sans douleur comme des 
anges, etc.. » Port-Royal réduit ainsi ce passage: « Il 
n'est pas juste que nous soyons sans ressentiment et sans 
douleur dans les afllictions et dans les accidents fâcheux 
qui nous arrivent, comme des anges, etc.. » 

Pascal : « La prière et les sacrifices sont un souverain 
remède à ses peines (les peines de leur père) ; mais j'ai ap- 
pris d'un saint homme, dans notre aftliction, qu'une des 
plus solides et des plus utiles charités envers les morts est 
de faire etc.. » Ce saint homme est probablement M. Sin- 
glin. Port-Royal efface cette allusion : « Une des plus solides 
et plus utiles charités envers les morts est, etc.... » 

Voici un long et touchant passage entièrement supprimé 
par Port-Royal : 

« Faisons-le (leur père) donc revivre devant Dieu en 
nous de tout notre pouvoir, et consolons-nous en l'union 
de nos cœurs, dans laquelle il me semble qu'il vit encore, 
et que notre réunion nous rende en quelque sorte sa pré- 
sence, comme Jésus-Christ se rend présent en l'assemblée 
de ses fidèles. 

« Je prie Dieu de former et de maintenir en nous ces 
sentiments, et de continuer ceux qu'il me semble qu'il me 
donne d'avoir pour vous et pour ma sœur plus de tendresse 
que jamais; car il me semble que l'amour que nous avions 
pour mon père ne doit pas être perdu, et que nous en devons 
faire une refusion sur nous-mêmes, et que nous devons 
principalement hériter de l'affection qu'il nous portoit pour 
nous aimer encore plus cordialement , s'il est possible. 



4U M* ^KNSËËâ DE PASCAL, ttAPPô&T-f. 

« Je prie Dieu de nous fortifier dans ces résolutions, et 
sur cette espérance je vous conjure d'agréer que je vous 
donne un avis que vous prendriez bien sans moi, mais je 
ne laisserai pas de le faire ; c'est qu'après avoir trouvé des 
sujets de consolation pour sa personne, nous n'en venions 
pas à manquer pour la nôtre par les prévoyances des be- 
soins et des utilités que nous aurions de sa présence. 

a C'est moi qui y suis le plus intéressé : si je l'eusse perdu 
il y a six ans, je me serois perdu; et quoique je croye 
en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sens 
qu'il m'auroit été encore nécessaire dix ans et utile toute 
ma vie. 

« Mais nous devons espérer que Dieu , l'ayant ordonné 
en tel temps, en tel lieu, en telle manière, sans doute c'est 
le plus expédient pour sa gloire et pour notre salut. Quel- 
que étrange que cela paroisse, je crois qu'on en doit esti- 
mer de la sorte en tous les événements , et que, quelque 
sinistres qu'ils nous paroissent, nous devons espérer que 
Dieu en tirera la source de notre joie, si nous lui en remet- 
tons la conduite. 

« Nous connoissons des personnes de condition qui ont 
appréhendé des morts domestiques que Dieu a peut-être 
détournées à leur prière, qui ont été cause ou occasion de 
tant de misère , qu'il seroit à souhaiter qu'ils n'eussent pas 
été exaucés. » 

On voit qu'au moment où Pascal écrivait cette lettre, à 
la fin de 1651, il n'était point encore arrivé à cet absolu 
retranchement des affections naturelles les plus légitimes 
qu'il s'est imposé dans les dernières années de sa vie, par 
un excès contraire à la sagesse humaine, et même à la 
sagesse divine, qui a aimé aussi pendant son passage sur 
la terre. Ici Pascal est encore un homme, un fils, un frère, 



PENStES QUI SE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 145 

Cette lettre, qui peint son âme à cette époque de sa vie, doit 
être intégralement restituée*. 

En voyant à quel point Port-Royal l'a défigurée pour en 
tirer des Pensées générales sur la mort, le soupçon nous est 
venu que plusieurs des Pensées de la première édition, qui 
ne sont pas dans le manuscrit autographe et dont l'origine 
nous échappait, pourraient bien avoir été formées de la même 
manière, sur des lettres semblables à celles que nous venons 
de faire connaître d'après le manuscrit de l'Oratoire et made- 
moiselle Périer. Or le mémoire sur Pascal, inséré dans le 
Recueil de pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal, 
nous apprend « qu'on a encore plusieurs lettres de M. Pas- 
cal à mademoiselle de Roannez, morte duchesse de la 
Feuillade, » et ce mémoire donne un fragment d'une de 
ces lettres qui commence et se termine ainsi : c< Mademoi- 
selle, il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse con- 
noître par des coups extraordinaires, qu'on doit bien pro- 
fiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la na- 
ture qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec 
d'autant plus d'ardeur que nous le connoissons avec plus 

de certitude Rendons-lui des grâces infinies de ce que, 

s'étant caché en toutes choses pour les autres, il s'est dé- 
couvert en toutes choses et en tant de manières pour nous. » 
En ouvrant le chapitre XXVH de Port-Royal intitulé : Pen- 
sées sur les miracles, on y trouve précisément cet admirable 
morceau : « 11 y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse 

paroitre par des coups extraordinaires » et tout le reste, 

comme dans la lettre à mademoiselle de Roannez publiée 
par le Recueil. Ceci nous a été un trait de lumière. Nous avons 
recherché les autres lettres de Pascal à mademoiselle de 

1. Voyez plus bas : Lettres de Pascal. 

40 



14(> DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

Roannez, et nous les avons rencontrées dans le manuscrit de 
l'Oratoire et dans les Mémoires de Marguerite Périer. Ce 
n'est point ici le lieu de faire connaître la sainte et cruelle 
entreprise de Port-Royal sur cette aimable personne, qu'un 
zèle farouche disputa longtemps aux liens les plus légiti- 
mes de la nature et du monde, et qui, divisée avec elle- 
même dans ce terrible combat, finit par mourir miséra- 
blement, chargée des anathèmes de Port- Royal, repentante 
et désespérée d'avoir été une fille soumise et une épouse 
irréprochable 1 . Détournons les yeux de cet épisode de la 
vie de Pascal, au temps de sa grande conversion, pins 
triste encore que celui qui marqua sa conversion pre- 
mière, c'est-à-dire cette dénonciation portée par Pascal 
et quelques-uns de ses amis contre un pauvre religieux, 
nommé Saint -Ange, coupable de s'être permis, et encore 

1. La mère de mademoiselle de Roannez voulait la marier: elle 
résista par les conseils de Port-Royal. Elle s'échappa de la maison 
maternelle et se réfugia à Port-Royal, qui la reçut et ne la rendit qu'à 
la force et sur une lettre de cachet., que la pauvre mère sollicita et ob- 
tint de la reine. Mademoiselle de Roannez avait inspiré un sentiment 
extraordinaire à une personne dont le nom ne se trouve pas dans nos 
manuscrits. Plus tard elle revit cette personne, et elle commençait à être 
touchée d'une passion si fidèle, lorsqu'une entrevue avec l'austère abbé 
Singlin la remplit de scrupules et lui rendit sa première ferveur. Tant 
que Pascal vécut, il la retint. Après sa mort, elle rentra encore dans 
le monde, et épousa M. de la Feuillade. Le mariage ne fut pas plutôt 
fait qu'elle se repentit de sa faute, dit le Recueil. Le premier enfant 
qu'elle eut ne reçut point le baptême ; le second vint au monde tout 
contrefait; le troisième fut une fille naine qui mourut subitement à 
l'âge de dix-néuf ans; le quatrième a été M. de la Feuillade, mort 
en 1725, sans postérité. La duchesse de la Feuillade eut, après ses cou- 
ches, des maladies extraordinaires qui donnèrent lieu à des opérations 
très-cruelles, au milieu desquelles elle mourut en 1GS3. Elle laissa 
3,000 livres à Port-Royal pour une religieuse converse qui remplirait 
la place qu'elle y devait tenir elle-même. Voyez plus bas: Mademoi- 
selle de Roannez. 



PENSEES QV\ NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 1*7 

dans des entretiens confidentiels, quelques explications 
hasardées des saints mystères 1 . Il ne faudrait même tirer de 
ces deux affaires qu'une leçon, celle de la profonde imper- 
fection de la nature humaine, presque incapable du vrai 
milieu en toutes choses, et se laissant sans cesse emporter 
de l'austérité des mœurs à un fanatisme insensé ou d'une 
sage indulgence à un relâchement sans dignité. Ici nous ne 
devons considérer les lettres de Pascal à mademoiselle de 
Roannez que comme la source entièrement inconnue de 
la plus grande partie des Pensées qui se trouvent dans 
le chapitre XXVII de Port-Royal sur les Miracles et dans 
les Pensées chrétiennes. 

Les lettres de Pascal à mademoiselle de Roannez sont 
au nombre de neuf; elles sont assez étendues , et elles ont 
fourni plus d'une trentaine de pages de l'édition de Port- 
Royal. Elles nous peignent Pascal, non plus, comme en 
1G51 , retenant les affections naturelles au milieu des pro- 
grès d'une piété raisonnable encore; mais Pascal, sous la 
discipline de l'abbé Singlin, engagé dans les sublimes peti- 
tesses de Port-Royal, charmé et s'enorgueillissant presque 
des miracles de la Sainte-Épine, s'enfonçant chaque jour 
davantage et précipitant les autres dans les extrémités d'une 
dévotion exagérée 2 . 

Nous allons successivement parcourir ces lettres, en 

1. Cette histoire est fort adoucie et même présentée en beau par 
madame Périer dans la Vie de Pascal. On la peut voir avec tous ses 
détails authentiques, dans les Documents inédits sur Pascal et sur sa 
famille. 

2. Madame Périer avait trouvé pour sa fille aînée, Jacqueline, âgée 
de quinze ans, un mariage très-avantageux, et elle songeait à cet 
établissement. Port-Royal et Pascal s'y opposèrent en des termes vrai- 
ment incroyables, et que nous trouvons dans un fragment inédit d'une 
lettre de Pascal à sa sœur. Voyez plus bas: Lettres de Pascal. 



148 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT-!. 

marquant les passages que Port -Royal a empruntés* 
Le célèbre paragraphe des Pensées chrétiennes sur le 
pape, commençant ainsi : « Le corps n'est non plus vivant 
sans le chef que le chef sans le corps, etc. », est un frag- 
ment très-court et bien décoloré de la première lettre. 
Rétablissons le fragment original : « Je loue de tout mon 
cœur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour 
l'union avec le pape. Le corps n'est non plus vivant sans 
le chef que le chef sans le corps; quiconque se sépare de 
l'un ou de l'autre n'appartient plus à Jésus-Christ. Je ne 
sais s'il y a des personnes dans l'Église plus attachées à 
cette unité du corps que ne le sont ceux que vous appe- 
lez notés. Nous savons que toutes les vertus, le martyre, 
les austérités, toutes les bonnes œuvres , sont inutiles 
hors de l'Église et de la communion du chef de l'Église, 
qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa commu- 
nion; au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce, sans 
quoi je serois perdu pour jamais. Je vous fais une pro- 
fession de foi; je ne sais pourquoi, mais je ne l'effacerai 
pas... » 

On a tiré de cette même lettre cet autre paragraphe du 
même chapitre : « C'est l'Église qui mérite avec Jésus- 
Christ, qui en est inséparable, la conversion de tous ceux 
qui ne sont pas dans la véritable religion ( l'original : dans 
la vérité); et ce sont ensuite ces personnes converties qui 
secourent la mère qui les a délivrées. » Mais ce para- 
graphe est amené et suivi, dans Pascal, par des réflexions 
sur les circonstances du temps, où percent les desseins 
de Port- Royal sur mademoiselle de Roannez : «Je suis 
ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de Laval (le duc 
de Luynes) et les méditations sur la grâce; j'en tire de 
grandes conséquences pour ce que je souhaite Je 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 149 

mande le détail de cette condamnation qui vous avoit 
effrayée. Cela n'est rien du tout, Dieu merci, et c'est un 
miracle de ce qu'on n'y fait pas pis , puisque les ennemis 
de la vérité ont le pouvoir et la volonté de l'opprimer. 
Peut-être êtes-vous de celles qui méritent que Dieu ne l'a- 
bandonne pas et ne la retire pas de la terré qui s'en est 
rendue si indigne , et il est assuré que vous servez l'Église 
par vos prières , si l'Église vous a servie par les siennes ; 

car c'est l'Eglise qui mérite avec Jésus -Christ, etc Je 

vois bien que vous vous intéressez pour l'Eglise; vous lui 
êtes bien obligée : il y a seize cents ans qu'elle gémit pour 
vous; il est temps de gémir pour elle et pour nous tous 
ensemble, et lui donner tout ce qui nous reste de vie, 
puisque Jésus-Christ n'a pris la sienne que pour la perdre 
pour elle et pour nous. » 

Bossut a reproduit les deux paragraphes de l'édition de 
Port-Royal, sans avertir de leur origine, et il les a jetés au 
milieu d'autres Pensées tirées de sources différentes , et du 
tout il a fait le paragraphe 13 de l'article xvn. 

La seconde lettre contient le morceau déjà cité sur les 
miracles à l'occasion du miracle de la Sainte -Epine et de 
la vérification qui venait d'en être achevée. Bossut a mis 
en tête de ce morceau et réuni dans un même paragraphe 
une autre pensée de Pascal sur les miracles. 

Port-Royal a tiré de la lettre troisième ces deux para- 
graphes : « Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par 
la volonté de Dieu Jésus -Christ a donné dans l'Evan- 
gile, pour reconnoître ceux qui ont la foi... », négligeant 
dans cette même lettre un autre fragment plus remar- 
quable encore que tout le reste. C'est ici qu'on surprend, 
comme sur le fait, la méthode vicieuse et arbitraire de 
Bossut : il a réuni la pensée : « 11 faut juger de ce qui est 



150 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — I. 

bon ou mauvais par la volonté de Dieu » à une autre 

pensée sur les saints; et de ces deux pensées mises ensemble 
il a composé le § 14 de l'article xvn. Puis de l'autre pen- 
sée : «Jésus-Christ a donné dans l'Evangile » il a fait 

un paragraphe particulier. Mais ce qu il y a de plus admi- 
rable j c'est qu'ayant eu sous les yeux notre lettre , il a été 
frappé comme nous de la beauté du fragment négligé par 
Port-Royal, et il a publié le premier ce fragment; mais où 
l'a-t-il placé? non pas avec les deux autres pensées qu'il 
continue, mais à part, en dehors des pensées, parmi des 
fragments de lettres de Pascal. De deux choses l'une : 
Bossut maintenait ou rejetait la forme épistolaire; s'il la 
rejetait , il fallait mettre ce fragment avec les deux autres 
parmi les Pensées; s'il la maintenait, il fallait retirer du 
milieu des Pensées les deux paragraphes donnés par Port- 
Royal, et avec le fragment en question restituer la lettre 
et la publier intégralement. Ce fragment commence ainsi : 
« Les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de 
la gloire qu'il prépare en l'autre, etc. » 

Le beau paragraphe des Pensées chrétiennes : « On ne 
se détache jamais sans douleur, etc., » est la lettre iv pres- 
que tout entière. 

Les deux paragraphes de Port-Royal, même chapitre : 
« Il faut tâcher de ne s'affliger de rien... » — « Lorsque la 
vérité est abandonnée et persécutée... », sont extraits de la 
lettre v% mais avec bien des altérations; nous n'en relève- 
rons qu'une seule, qui fera juger de toutes les autres. Au 
lieu de cette phrase assez bonne pour le duc de Roannez et 
même pour Arnauld : « Lorsque la vérité est abandonnée 
et persécutée, il semble que ce soit un temps où le service 
qu'on rend à Dieu en le défendant lui soit bien agréable », 
Pascal avait dit : « Sans mentir, Dieu est bien abandonné; 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. 151 

il nie semble que c'est un temps où le service qu'on lui 
rend lui est bien agréable. » Bossut a eu le courage de 
maintenir la première leçon. 

Le paragraphe de Port-Royal sur la vanité des austérités 
et de la douleur même sans la bonne disposition du cœur, 
n'est autre que la vi c lettre abrégée et altérée. Pascal 
commençait ainsi : « Quoi qu'il puisse arriver de l'af- 
faire ***, il y en a assez, Dieu merci, de ce qui est déjà 
fait pour en tirer un admirable avantage contre les mau- 
dites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part en 
cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs 
parents et amis en prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne 
tombent d'un si grand bonheur et d'un si grand honneur 
que Dieu leur a fait. Tous les honneurs du monde n'en sont 
que l'image ; celui-là seul est solide et réel ; et néanmoins 
il est inutile sans la bonne disposition du cœur. Car ce ne 
sont ni les austérités du corps, etc. » 

La lettre vn e a fourni les deux paragraphes : « Le passé 
ne nous doit point embarrasser... » — « On se corrige 
quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du 

bien ». Mais cette dernière pensée est admirablement 

préparée dans Pascal : « Je prévois, dit-il, bien des peines 
et pour cette personne et pour d'autres et pour moi; mais 
je prie Dieu, lorsque je sens que je m'engage dans ces pré- 
voyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse 
dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plu- 
sieurs choses à quoi je suis obligé présentement, pour me 
dissiper en des pensées inutiles de l'avenir... Ce que je dis 
là, je le dis pour moi, et non pas pour cette personne qui 
a assurément plus de vertu et de méditation que moi; mais 
je lui représente mon défaut pour l'empêcher d'y tomber. 
Un se corrige quelquefois mieux par la vue du mal, etc. » 



152 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT-I. 

On n'a rien tiré de la lettre vm e , mais la ix e et dernière 
est la source de deux grands morceaux, l'un sur les pré- 
dictions que fournit l'Ecriture pour le temps présent, et 
l'autre sur le mérite des reliques des saints : « Le Saint- 
Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui 
sont morts, etc. » 

Sans nous arrêter à signaler d'innombrables variantes 
que nous fournissent nos manuscrits, et qui changeraient 
la face du texte imprimé, il nous suffit d'avoir montré que 
voilà bien des pages étrangères aux Pensées, et que la cri- 
tique la plus superficielle doit se faire un devoir de rétablir 
dans leur forme primitive, c'est-à-dire séparément et sous 
la forme de lettres intimes et confidentielles, écrites par 
Pascal à sa sœur et à la duchesse de Roannez, lettres qui , 

rapprochées de plusieurs autres encore inédites i , feraient 
paraître dans toute sa grandeur et aussi dans toute sa 
misère ce personnage extraordinaire, sublime mais sans 
mesure, ardent et extrême en tout, comme le dit la 
seule personne qui l'ait bien connu et qui ait osé le juger, 
une femme de son sang et de son ordre, Jacqueline Pascal, 
inférieure à sa sœur Gilberte comme femme, mais presque 
l'égale de son frère par la puissance de l'esprit et de la 
passion 2 . 

1. Voyez plus bas Lettres de Pascal. 

1. Voyez, dans Jacqueline Pascal, en. iv, p. 235, une lettre de 
Jacqueline à sa sœur Gilberte, où elle parle de l'humeur bouillante 
de leur frère. Partout elle le juge avec une indépendance qui n'ôte 
rien à la tendresse. Dans une autre lettre, en faisant remarquer 
les progrès que Pascal faisait 'particulièrement en humilité, en sou- 
mission, en de' fiance, en mépris de soi-même, en désir d'être 
anéanti dans l'estime et dans la mémoire des hommes, elle ajoute 
ces mots significatifs : de telle sorte que je ne le connoissois plus. 
Gilberte, madame Périer quoiqu'elle eût beaucoup d'instruction et 
d'esprit, et qu'elle fût belle , comme l'avait été Jacqueline, était natu- 



PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. J53 

Concluons : il est démontré qu'il faut ôter des Pensées 
proprement dites et publier à part : 

1° De l'édition de Bossut, les trois premiers articles : De 
V autorité en matière de philosophie, Réflexions sur la 
géométrie en général; De l'art de persuader, traités dis- 
tincts, complets et achevés, et probablement écrits avant 
les Provinciales; l'article xn, sur la condition des grands, 
discours tenus au duc de Roannez et rédigés longtemps 
après par Nicole; l'article xi, sur Epictète et Montaigne, 
qui est une conversation entre Pascal et Sacy, rédigée par 
Fontaine ; enfin un bon nombre de paragraphes d'autres 
articles, qui ne sont point de la main de Pascal , et qui 
sont des propos tenus par lui et recueillis ou par sa sœur 
Gilberte, ou par sa nièce Marguerite, ou par Port-Royal^ 
ou par d'autres auteurs. 

2° De l'édition même de Port -Royal, la Prière pour 
demander à Dieu le bon usage des maladies; les Pensées 
sur la mort, extraites d'une lettre à madame Périer sur la 
mort de leur père, ainsi que la plus grande partie des deux 
chapitres Sur les miracles et Pensées chrétiennes , débris 
de la correspondance de Pascal avec mademoiselle de 
Roannez. 

Nous croyons donc avoir établi de la manière la plus 
irréfragable cette proposition, qu'un quart ou peut-être un 
tiers des Pensées, considérées aujourd'hui comme des 
fragments du grand ouvrage de Pascal, sont entièrement 
étrangères à cet ouvrage, à son plan et à son objet, ne se 
trouvent point dans le manuscrit autographe, et appar- 
tiennent à des époques différentes de sa vie; que plusieurs 



Tellement douce et humble; elle ne jugeait pas son frère, elle s'était 
dévouée à son service. 



154 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — 11. 

même n'ont jamais été écrites par lui, et ne sont que des 
échos souvent éloignés et toujours affaiblis de ouï-dire re- 
cueillis souvent à un assez long intervalle par des per- 
sonnes très diverses. 

Nous allons maintenant nous renfermer dans les pensées, 
qui sont communes à nos deux éditions et au manuscrit 
autographe, et nous démontrerons avec une égale évidence 
qu'ici, où tout est de la main de Pascal, le grand style de 
l'incomparable écrivain a été perpétuellement altéré et 
affaibli, sans que pourtant on soit parvenu à le faire dispa- 
raître; tant l'empreinte primitive était vive et ineffaçable! 



DEUXIEME PARTIE. 



Des altérations de toute espèce qu'ont subies un très grand nombre de 
Pensées. — Restitution de ces Pensées dans leur forme vraie. 



L'édition de Port -Royal contient la plus grande partie 
des véritables Pensées de Pascal. Plus tard, le père Desmo- 
lels en publia un assez bon nombre qu'avait négligées 
Port-Royal. L'évêque de Montpellier mit, au jour la plupart 
de celles qui se rapportent aux miracles. Condorcet en donna 
aussi quelques-unes d'un caractère différent. Bossut n'a 
guère fait autre chose que réunir et fondre ensemble tout 
ce que lui fournissaient Port-Royal, Desmolets, Févêque de 
Montpellier et Condorcet. La part de ces deux derniers 
dans la publication successive des Pensées de Pascal est si 



PENSEES ALTEREES. 155 

peu de chose, qu'il est inutile de s'y arrêter. Les extraits 
du père Desmolets sont en général d'une fidélité irrépro- 
chable. Le vrai coupable est donc ici Port-Royal; en effet 
c'est Port-Royal qui le premier a mis la main sur les Pen- 
sées de Pascal, et y a introduit une multitude d'altérations, 
grandes et petites, que Bossut a scrupuleusement repro- 
duites, qui de Bossut ont passé dans toutes les éditions, et 
composent aujourd'hui le texte convenu de Pascal. Il n'y 
a pas un seul éditeur, pas un seul critique qui ait osé soup- 
çonner une main étrangère dans des pages consacrées par 
une admiration séculaire, et qui pourtant ne ressemblaient 
pas toujours aux Provinciales. Nousl'avons déjà dit, et nous 
le répétons : le manuscrit autographe est exposé à tous les 
regards, à la Bibliothèque royale de Paris, et nul regard n'a 
daigné s'y arrêter; personne ne l'a consulté, et le texte donné 
par Port- Royal a traversé toutes les éditions sans exciter 
aucun autre sentiment que celui d'une vénération supersti- 
tieuse. C'est ici la première réclamation pour Pascal contre 
Port-Royal, pour l'original contre une copie infidèle. 

Il faut d'abord faire bien connaître l'esprit qui a dirigé 
Port-Royal dans la première édition des Pensées. 

La Préface de cette édition expose ainsi les différentes 
manières de publier les fragments laissés par Pascal, et 
celle qui fut préférée : « La première (manière) qui vint 
dans l'esprit, et celle qui étoit sans doute la plus facile , 
étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état 
où on les avoit trouvées... Une autre manière... étoit d'y 
travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures, 
d'achever celles qui étoient imparfaites, et, en prenant 
dans tous ces fragments le dessein de M. Pascal, de sup- 
pléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il en vouloit faire... 
L'on s'y est arrêté assez longtemps, et l'on avoit en eliét 



15B DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

commencé à y travailler. Mais enfin l'on s'est résolu de la 
rejeter aussi bien que la première... L'on en a choisi une 
entre deux qui est celle que l'on a suivie dans ce Recueil. 
L'on a pris seulement, parmi ce grand nombre de pensées, 
celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et 
on les donne telles qu'on les a trouvées sans y rien ajouter 
ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étoient sans 
suite, sans liaison et dispersées confusément de côté et 
d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit 
sous les mêmes titres celles qui étoient sur les mêmes 
sujets... » 

Nous ne pouvons guère qu'approuver cette troisième 
manière de publier les Pensées de Pascal , que Port-Royal 
déclare avoir préférée et suivie. Il ne reste plus qu'à savoir 
si elle a été fidèlement pratiquée, et si on n'est pas souvent 
revenu à la seconde manière à laquelle on s'était arrêté 
d'abord, d'après laquelle on avait commencé à travailler, 
et qui consistait à èclaircir et achever les pensées obscures 
et imparfaites et à suppléer Pascal. C'avait été l'avis du 
duc de Roannez, qui eut la principale part à cette édition. 
Il avait commencé à l'exécuter dans cet esprit et sur ce 
plan, et il ne s'était arrêté qu'à grand'peine sur le refus de 
M. et de M me Périer. La troisième manière, dont parle la 
préface, n'est qu'une concession faite à M. et à M me Périer, 
concession qui coûta beaucoup à celui qui la faisait, sans 
contenter entièrement ceux à qui elle était faite, et sur 
laquelle on disputa assez vivement de part et d'autre pen- 
dant l'année 1G68. Voilà ce qu'établissent des documents 
authentiques, les uns déjà publiés, les autres encore 
inédits. 

La préface promettait de donner les Pensées telles qu'on 
les a trouvées « sans y rien ajouter ni changer. » Le Recueil 



P£N9ÉËS ALTÉRÉES. 457 

de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal cou- 
firme à la fois cette promesse et commence à la démentir un 
peu : il nous apprend, p. 354, que « M. et M ,ne Périer eurent 
assez de peine à consentir aux retranchements et aux pe- 
tites corrections qu'on se crut nécessairement obligé de 
faire à quelques Pensées (sans changer ni le sens ni les 
expressions de l'auteur) pour les mettre en état de pa- 
roitre. » Mais, en vérité, si les corrections qu'on se croyait 
obligé de faire ne changeaient ni le sens ni les expressions 
de l'auteur, on ne comprend pas la résistance de M. et de 
M n,e Périer. Pour l'expliquer, il faut supposer qu'on leur 
avait proposé de véritables changements. En effet, une 
lettre d'Arnauld à M. Périer, du 20 novembre 1668 (Œu- 
vres complètes, t. I, p. 642), découvre un peu plus les 
prétentions de Port-Royal; déjà le mot de changement est 
prononcé, il est vrai, avec de grands adoucissements. 
« Souffrez, Monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être 
si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme il est 
sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer à la 
censure publique. On ne sauroit être trop exact quand on 
a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les 
nôtres. Il est bien plus à propos de prévenir les chicaneries 
par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une 
expression, que de se réduire à la nécessité de faire des 
apologies. C'est la conduite que nous avons tenue touchant 
les Considérations sur les dimanches et les fêtes de feu 
M. de Saint-Cyran... Les amis sont moins propres à faire 
ces sortes d'examens que les personnes indifférentes, parce 
que l'affection qu'ils ont pour un ouvrage les rend plus 
indulgents, sans qu'ils le pensent, et moins clairvoyants. 
Ainsi, Monsieur, il ne faut pas vous étonner si, ayant laissé 
passer de certaines choses sans être choqués, nous trouvons 



158 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

maintenant qu'on les doit changer, en y faisant plus d'at- 
tention après que d'autres les ont remarquées... » Arnauld 
prend pour exemple un fragment sur la justice, qu'il cri- 
tique avec raison, et il conclut ainsi : « Pour vous parler 
franchement, je crois que cet endroit est insoutenable, et 
on vous supplie de voir parmi les papiers de M. Pascal si 
on ne trouvera pas quelque chose qu'on puisse mettre à la 
place. » 

Un autre document, qui jusqu'ici n'a pas vu le jour, 
nous fait mieux connaître ce qu'il faut entendre par les 
changements, que demande Arnauld : en réalité ces chan- 
gements n'étaient pas moins que des éclaircissements et 
des enibellissements; ces mots se trouvent, et même répé- 
tés, dans deux lettres inédites que nous a laissées Marguerite 
Périer de ce comte de Brienne si célèbre par ses bizarreries, 
et qui, alors retiré à l'Oratoire, entretenait des relations 
intimes avec la famille et les amis de Pascal. Ces deux 
lettres sont adressées à M me Périer, et elles sont de la même 
époque que celle d'Arnauld : Tune est du 16 novembre 
466$; l'autre du 7 décembre de la même année. La pre- 
mière nous montre M. de Roannez retranchant des mor- 
ceaux dont Brienne et Etienne Périer cherchent à sauver 
quelque chose. « M. de Boannez est très content; et assu- 
rément on peut dire que lui et ses amis ont extrêmement 
travaillé... Nous allons encore faire une revue, monsieur 
votre fils et moi, après laquelle il n'y aura plus rien à 
refaire, et je crois que notre dessein ne vous déplaira pas, 
ni à M. Périer, puisque nous ne faisons rien autre chose 
que de voir si l'on ne peut rien restituer des fragments que 
M. de Boannez a ôtés... » La seconde lettre de Brienne va 
beaucoup plus loin. Tout en répétant sans cesse, comme 
l'auteur de la préface, que rien n'a été changé ni au sens 



PENSEES ALTEREES. 159 

ni aux expressions de Paseal , Brienne avoue que ce qui a 
dirigé le travail de M. de Roannez et de ses amis n'est pas 
moins que la prétention d'amener à la perfection des Pro- 
vinciales les matériaux souvent informes que la mort avait 
arrachés, dix ans avant le temps, à la main de Pascal. 
« Comme ce qu'on y a fait ne change en aucune façon le 
sens et les expressions de l'auteur, mais ne fait que les 
celai rcir et les embellir, et qu'il est certain que, s'il vivoit 
encore, il souscriroit sans difficulté à tous ces petits embel- 
lissements et éclaircissements qu'on a donnés à ses pensées, 
et qu'il les aurait mises lui-même en cet état s'ilavoit vécu 
davantage, et s'il avoit eu le loisir de les repasser, puisqu'on 
n'y a rien mis que de nécessaire et qui ne vînt naturellement 
à l'esprit à la première lecture qu'on fait de ces fragments, 
je ne vois pas que vous puissiez raisonnablement, et par un 
scrupule que vous me permettrez de dire qu'il seroit très 
mal fondé, vous opposer à la gloire de celui que vous aimez. 
Les autres ouvrages que nous avons de lui nous disent assez 
qu'il n'auroit point laissé ses premières pensées en l'état où 
il les avoit écrites d'abord- et quand nous n'aurions que 
l'exemple de la xvm e lettre', qu'il a refaite jusqu'à treize 
fois, nous serions trop forts, et nous aurions droit de vous 
dire que l'auteur seroit parfaitement d'accord avec ceux 
qui ont osé faire dans ses écrits ces petites corrections, s'il 
étoit encore en état de pouvoir nous dire lui-même son avis. 
C'est, Madame, ce qui a fait que je me suis rendu au sen- 
timent de M. de Roannez, de M. Arnauld, de M. Nicole, de 
M. Dubois, et de M. de la Chaise, qui tous conviennent d'une 
voix que les pensées de M. Pascal sont mieux qu'elles 
n'étoient... On ne blessera point la sincérité chrétienne, 

1. La xvm e Provinciale. Renseignement précieux. 



m DES PENSEES DE PASCAL. ÏUPPOUT-li. 

même la plus exacte, en disant qu'on donne ces fragments 
tels qu'on les a trouvés et qu'ils sont sortis des mains de 
l'auteur, et le reste que vous dites si bien et d'une manière 
si agréable que vous m'entraîneriez à votre sentiment, pour 
peu que je visse que le monde fût capable d'entrer dans les 
soupçons que vous appréhendez... Quand vous verrez après 
cela la préface qu'on a faite..., vous ne vous contenterez 
pas de donner les mains à ce qu'on a fait, mais vous en 
aurez de la joie... J'ai examiné, ajoute Brienne, qui, à ce 
qu'il paraît, s'était d'abord déclaré avec M me Périer contre 
toute altérai ion du texte de Pascal, j'ai examiné les correc- 
tions avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire ; 
j'étois aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux 
qui ont osé se rendre, de leur autorité privée et sans votre 
aveu, les correcteurs de M. Pascal; mais j'ai trouvé leurs 
changements et leurs embellissements si raisonnables que 
mon chagrin a bientôt été dissipé, et que j'ai été forcé, 
malgré que j'en eusse, à changer ma malignité en recon- 
noissance et en estime pour ces mêmes personnes, que j'ai 
reconnu n'avoir eu que la gloire de monsieur votre frère en 
vue en tout ce qu'ils ont fait. J'espère que M. Périer et vous 
en jugerez tout comme moi, et ne voudrez plus après qu'on 
retarde l'impression du plus bel ouvrage qui fut jamais... 
Si j'avois cru M. de Roannez et tous vos amis, c'est-à-dire 
M. Arnauld et M. Nicole, qui n'ont qu'un même sentiment 
sur cette affaire, quoique ces derniers craignent plus que 
M. de Roannez de rien faire qui vous puisse déplaire, parce 
que peut-être ils ne sont pas aussi assurés que M. de Roan- 
nez dit qu'il Test que vous trouverez bon tout ce qu'il fera ; 
si, dis-je, je les avois crus, les Pensées de M. Pascal seroient 
bien avancées d'imprimer... » 
Un passage de celte lettre nous apprend que M mc Périer 



PENSÉES ALTÉRÉES. 161 

regardait le travail de M. de Roannez comme un grand 
commentaire ; et certainement l'opiniâtreté avec laquelle 
Etienne Périer, suivant cette même lettre, résiste, au nom 
de la famille, aux amis de Pascal, prouve qu'il ne s'agissait 
pas seulement de retrancher les pensées trop imparfaites et 
de mettre les autres en quelque sorte d'ordre, comme dit 
la préface : « Je dois vous dire, écrit Brienne en posl-scrip- 
tu?n, que monsieur votre fils est bien aise de se voir au 
bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres 
amis, et de n'être plus obligé à nous tenir tête avec l'opi- 
niâtreté qu'il faisoit , et dont nous ne pénétrions pas bien 
les raisons; car la force de la vérité l'obligeoit à se rendre, 
et cependant il ne se rendoit pas et revenoit toujours à la 
charge; et la chose alloit quelquefois si loin que nous ne le 
regardions plus comme un Normand, mais encore comme 
le plus opiniâtre Auvergnat qui fût jamais. » 

M. et M œe Périer cédèrent à l'avis de leurs amis par dé- 
férence plus que par conviction; et on voit, par la lettre que 
nous avons citée du bénédictin Touttée à l'abbé Périer, que 
celui-ci était si peu satisfait qu'en 1 74 1, après la mort de 
ces Messieurs, il songeait à publier les fragments qu'ils 
avaient supprimés ainsi que d'autres morceaux trouvés 
parmi les papiers de Pascal i . 

La lettre d'Arnauld annonce, et justifie peut-être, des 
adoucissements, des suppressions même; mais elle n'ex- 
plique point le retranchement de tant de beaux passages 
que le père Desmolets a depuis imprimés; elle n'explique 
point surtout les malheureuses corrections de style que 

1. Etienne Périer est le fils aîné de M. et M me Périer, neveu et 
élève de Pascal ; il mourut en 1680; l'abbé Périer est le frère du précé- 
dent, mort bien plus tard, chanoine de la cathédrale de Glermont, 
en 1713. Voyez plus bas: Documents inédits sur Pascal et sa famille. 

41 



162 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

nous aurons à signaler tout à l'heure. Il est impossible de 
les imputer à des hommes tels qu'Arnauld et Nicole. C'est 
qu'ils n'eurent pas une part aussi grande qu'on le croit au 
travail de la première édition, et que le véritable auteur de 
cette édition fut le duc de Roannez. Dans les deux lettres 
de Brienne, le duc de Roannez est toujours sur le premier 
plan; il veut suppléer Paseal ; dans son zèle aveugle et im- 
patient il est d'avis de passer outre à toutes les observations 
de M. et M me Périer. Lui seul avait pu communiquer les 
lettres écrites par Pascal à sa sœur, M lle de Roannez; et 
c'est lui vraisemblablement qui en a tiré tant d'admirables 
pensées qu'il a gâtées en y touchant, comme nous l'avons 
vu dans la première partie de ce rapport. La tradition con- 
stante de Port-Royal lui attribue le principal rôle dans toute 
cette affaire. Le Recueil d'Utrecht dit positivement, p. 354: 
« M. de Roannez eut le plus de part à ce travail, mais il fut 
secondé par MM. Arnauld, Nicole, de Tréville, Dubois, de 
la Chaise et Périer l'aîné. » Ces différents noms se retrou- 
vent avec plusieurs autres dans une lettre inédite écrite par 
MM. Louis et Biaise Périer à leur mère M me Périer, pour la 
consulter sur la liste des personnes auxquelles il convien- 
drait de faire présent d'un ou de plusieurs exemplaires des 
Pensées, selon la part plus ou moins grande qu'elles avaient 
prise à leur publication ' . Cette même lettre nous apprend 
qu'Arnauld était toujours fort occupé 7 et qu'il n'a pas le 

1. Fonds de l'Oratoire, 100, n° 17, e cahier; et Mémoires de Margue- 
rite Périer, p. 192: « Nous avons parlé à M. Guelphe sur les présents 
que nous devons faire des Pensées : il nous a dit qu'on n'en donne 
guère qu'aux amis particuliers. Nous lui avons demandé s'il en falloit 
donner plusieurs : il nous a dit que, pour M. Arnauld, nous lui en 
pouvions donner deux ou trois. Voici la liste que nous avions faite de 
ceux qui nous sont venus dans l'esprit, dont vous retrancherez ou 
ajouterez ceux que vous jugerez à propos : MM. Arnauld, Guelphe, 
de Roannès, de la Chaise, de Tréville (qui assista à l'examen qui se 



PENSÉES ALTÉRÉES. 165 

loisir d'examiner une nouvelle difficulté qui s'élevait. Il 
est très-probable qu'Arnauld et Nicole donnèrent seulement 
leur avis sur des points qui importaient à la foi ou à l'in- 
térêt du parti, et qu'ils remirent tout le reste au duc de 
Roanncz, qui n'avait rien à faire et dont le zèle pour la mé- 
moire de Pascal leur était connu. Nous avons vu que Brienne 
lui-même avait eu ici quelque influence. Brienne était un 
homme d'esprit, à moitié fou; le duc de Roannez, ardent 
et borné; tous les autres, des hommes judicieux, mais mé- 
diocres, à l'exception de Nicole et d'Arnauld , dont le pre- 
mier joignait à un sens exquis un goût et une délicatesse 
peu commune, et le second avait de la grandeur dans 
l'esprit cornue dans le caractère; tous deux distraits par 
une foule d'autres travaux et par les querelles où s'est con- 
sumée leur vie. Voilà donc les hommes auxquels a été livré 
le manuscrit de Pascal, et qui souvent ont osé substituer 
leur main à la sienne ! 

fit des Pensées avec MM. de la Chaise et Dubois, et qui y donna de 
bons avis); MM. Dubois, Nicole, des Rillettes, et M. le curé (de 
Samt-.lacques-du-Hautpas), le P. Male!>ranche, le P. d'Urfé, le P. Rlot, 
le P. Dugué, frère de celui que nous avons vu à Clermont, avec qui 
nous avons fait grande liaison; le P. Dubois, le P. Martin, le P. Ques- 
nel, qui est aussi fort de nos amis; MM. Toisnard et Mesnard, le P. de 
l'Age, MM. Touret et de Caumartin, madame de Saint-Loup. Nous ne 
savons s'il en faut donner à P.-R. des Champs : si cela étoit, ce seroit 
à MM. de Sacy, de Sainte-Marthe et de Tillemont. 

<( Nous avons parlé à M. Arnauld de la Pensée de Montaigne, en lui 
montrant les endroits de Montaigne qui ont rapport à cela. Voici comme 
il l'a corrigée : Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coutume 
doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pourvu qu'on n'étende 
pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel ou di- 
vin. Il est vrai, etc. 

« Comme M. Arnauld est toujours fort occupé et qu'il n'a pas eu le 
loisir de beaucoup examiner cela, si mon frère pouvoit se donner la 
peine d'y penser un peu, il y auroit encore assez de temps pour iece- 
voir la réponse avant qu'on imprime. » 



164 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

Il faut tenir compte aussi des circonstances au milieu 
desquelles parut la première édition. Louis XIV et le pape 
avaient voulu terminer tous les différends des jésuites et 
des jansénistes et les troubles de l'église par la paix cé- 
lèbre appelée la paix de Clément IX. Port-Royal avait le plus 
grand intérêt à ne point réveiller des querelles mal assou- 
pies. Or. Pascal avait écrit au plus fort de ces querelles, 
et on sait que son ardeur et sa conséquence inflexible 
avaient laissé bien loin derrière lui le zèle plus timide ou 
plus éclairé de ses amis. Ce qui n'avait été qu'une défense 
intrépide en 1660 ou 1662 pouvait paraître une attaque 
inutile et dangereuse en 1670. Port-Royal avait à garder 
des ménagements infinis. On le voit au soin avec lequel on 
recueillit , en faveur des Pensées , des approbations de 
plusieurs évêques et de docteurs en théologie' ; et encore, 
après tant de précautions , de retranchements , de correc- 
tions, le livre, au moment de paraître, est en grand péril 
d'échouer, et l'archevêque de Paris tente d'en prévenir la 
publication 2 . 

Il est pourtant difficile d'absoudre entièrement les amis 
de Pascal du reproche d'une excessive prudence. Car même 
en 1677 3 , ils empêchèrent M me Périer d'imprimer la vie de 

1. Voyez les approbations en tète de l'édition de Port-Royal et les 
lettres citées par le Recueil d'Utrecht, p. 351. 

2. Recueil, etc. p. 356. « M. Péréfixe fit quelque avance pour en 

arrêter le débit » Ce passage est trop long pour être cité; mais nous 

sommes aussi charmés de rencontrer M rae de Longueville parmi les 
personnes empressées à soutenir la publication des Pensées que peu sur- 
pris de voir Fenélon, alors bien jeune abbé, les accuser de jansénisme. 

3. Voici ce que nous trouvons dans une lettre inédite de MM. Louis et 
Biaise Périer à leur mère, du 8 mars 1677 : « Il y avoit déjà quelque 
temps que nous avions parlé de la vie (la vie de Pascal par sa sœur) 
à ces Messieurs (Roannès, Arnauld, Nicole et Dubois), mais à chacun 
d'eux séparément; ils ne nous avoient donné aucune réponse positive là- 



PENSÉES ALTÉRÉES. 165 

son frère, cette vie écrite d'une manière si naïve et si tou- 
chante, et qui nous a conservé tant de précieux détails et 
aussi tant de belles paroles de Pascal. Ils craignaient qu'elle 
ne réveillât les ombrages de l'autorité à l'endroit du jan- 
sénisme, et il ne semble pas qu'ils aient senti le mérite et 
l'intérêt de ce récit. 

Toutes les infidélités que promettent une prudence pous- 
sée aussi loin, des circonstances aussi difficiles, une si 
étrange manière de comprendre les devoirs d'éditeur, et 
des mains aussi inhabiles, une comparaison attentive de 
l'édition de Port-Royal et du manuscrit autographe de 
Pascal va les faire paraître. 

Mais soyons juste avant tout, et hâtons-nous de recon- 
naître que, parmi tant de corrections, il en est plusieurs en 
fort petit nombre, que le bon sens suggérait et qu'il y 
aurait eu de la superstition à s'interdire, même envers un 
ouvrage auquel Pascal aurait mis la dernière main, à plus 
forte raison envers des notes souvent très imparfaites. Nous 
sommes loin de blâmer Port -Royal d'avoir ôté une erreur 
de fait insignifiante ou éclairci une expression obscure. Il 
fallait bien aussi terminer une phrase interrompue. Nous 

dessus, mais nous avoient témoigné que c'étoit une chose de grande » 
conséquence et à laquelle il falloit beaucoup penser. Depuis ce temps-là, 
s'étant trouvés tous ensemble chez M. Dubois, ils examinèrent fort cette 
affaire, et conclurent à ne point imprimer, pour plusieurs raisons que 
MM. de Roannez et Nicole nous ont rapportées... Ils considèrent comme 
une chose fâcheuse d'imprimer une Vie en ce temps-ci, qu'elles sont 
devenues si communes que l'on les regarde avec assez d'indifférence, 
parce que Ton s'imagine dans le monde que les parents ne les publient 
que par une espèce d'ambition ou de vanité ; enfin ils disent que cette 
Vie en l'état qu'on la donneroit, ne répondroit pas à l'idée qu'on s'en 
formeroit d'abord, etc.. Toutes ces raisons les ont déterminés à croire 
qu'il n'est pas à propos de l'imprimer présentement... ». Mémoires de 
mademoiselle Périer, p. 10 et 11. 



160 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

admettons même qu'on a pu donner quelquefois à une note 
informe le tour et le caractère d'une pensée achevée. Ce 
que nous blâmons, ce sont les changements inutiles dont 
Tunique motif est un caprice de goût que rien ne saurait 
justifier; ce sont les corrections qui altèrent le style du 
grand écrivain, et sous prétexte de Féclaircir, l'énervent, 
rallongent, l'allanguissent pour ainsi dire; ce sont surtout 
les corrections qui bouleversent l'ordre de ses idées, sépa- 
rent ce qui était uni, unissent ce qui était séparé, dévelop- 
pent ce qui était abrégé , abrègent ce qui était développé ; 
encore bien plus ces corrections meurtrières qui défigurent 
sa pensée, masquent son âme, et mettent le duc de Roannez 
ou Arnauld lui-même à la place de Pascal. 

Nous allons parcourir successivement ces diverses caté- 
gories d'altérations, ces divers chefs d'accusation contre 
Port-Royal, et les établir par un certain nombre d'exemples 
choisis entre mille que nous aurions pu citer, si nous n'eus- 
sions craint de lasser la patience de l'Académie. 

Commençons par relever les corrections nécessaires. 

Pascal laisse tomber de sa plume (Msc. p. 485) ces lignes 
qu'il ne termine pas: « Jésus- Christ que les deux testa- 
ments regardent, l'ancien comme son attente, le nouveau 
comme son modèle, tous deux comme leur centre. » Port- 
Royal était condamné ou à emicer ces lignes qui sont belles 
quoique suspendues , ou à en faire la phrase suivante : 
« Les deux testaments regardent Jésus -Christ, l'ancien 

comme son attente, etc »(P.-R. ch. xiv. Bossut. 

2 e part, x, 5.). 11 y a cent exemples de pareilles corrections, 
si on peut donner ce nom à ces légers changements, qui 
étaient indispensables. 

Autre exemple à peu près du même genre : 

Tl y a dans le manuscrit de Pascal (Msc. p. 265); a Non 



PENSÉES ALTÉRÉES. 167 

pas un abaissement qui nous rende incapable de bien, ni 
une sainteté exempte de mal. » Port-Royal : « On ne trouve 
pas dans la religion chrétienne un abaissement, etc... » 
(P.-R. m. B. 2 e part, v, 3.) 

Pascal, qui hait les mots d'enflure et les vaines péri- 
phrases, a écrit cette note concise, mais très claire en 
elle-même (Msc. p. 213) : « Masquer toute la nature et la 
déguiser; plus de roi, de pape, d'évêque, mais auguste 
monarque, etc.; point de Paris, capitale du royaume. » 
Port-Royal a mis : « // y en a qui masquent toute la nature. 
lln'yapoinl de roi parmi eux, mais un auguste monarque; 
point de Paris, mais une capitale du royaume. » (P.-R. 
ch. xxxi. B. l re part, x, 20.) 

Port- Royal a bien fait aussi de nous épargner de légères 
erreurs de Pascal. Pascal avait dit : « Dieu fit ses promesses à 
Abraham; et lorsque Sem vivait encore, Dieu envoya Moïse.» 
Port-Royal corrige l'anachronisme de cette dernière phrase 
en la supprimant (P.-R. n. B., 2 e part, iv, 5). 

Pascal (Msc. p. 283): « Il n'y en a point (d'états) qui aient 
duré mille ans. » Port-Hoyal : « Il n'y en a point qui aient 
duré quinze cents ans. » (P.-R. ch, n. B., 2 e part, iv, 6.) 

Pascal (Msc. p. 21): « César étoit trop vieux, ce me 
semble, pour aller s'amuser à conquérir le monde. Cet 
amusement étoit bon à Auguste ou à Alexandre. C'étoient 
des jeunes gens qu'il est difficile d'arrêter. Mais César 
devoit être plus mùr. » Port-Royal raye Auguste et ne laisse 
qu'Alexandre : « Cet amusement étoit bon à Alexandre ; 
c'éloit un jeune homme qu'il étoit difficile d'arrêter...» 
( P.-R. ch. xxxi. B., l re partie, ix, 47.) 

Ailleurs Port -Royal trouvant dans une phrase un trait 
personnel, une allusion à peine intelligible, l'efface avec 
raison. Pascal: « Le moi est haïssable. » Puis s'adressantà 



168 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -II. 

une personne, dont le nom est difficile à lire dans l'auto* 
graphe et qui dans les copies est Marton ou Miton 1 , Pascal 
ajoute (Msc. p. 75) : « Vous le couvrez , vous ne l'ôtez pas 
pour cela : vous êtes donc toujours haïssable. » Port-Royal: 
« Le moi est haïssable : ainsi ceux qui ne rotent pas et qui 
se contentent seulement de le couvrir, sont toujours haïs- 
sables. » (P.-R. xxix. B., l re part, ix, 23.) 

Voilà des corrections qui, à la rigueur, peuvent être 
admises : mais combien d'autres sont inutiles ou vicieuses! 

Quant aux corrections inutiles, et qui, par cela seul, sont 
déjà blâmables, on pourrait en multiplier les citations jus- 
qu'à l'infini. 

Pourquoi, lorsque Pascal prend un exemple et que cet 
exemple est clair et sensible, le changer arbitrairement? 
Pascal (Msc. p. 197) : « Toutes les fois que deux hommes 
voient un corps changer de place, ils expriment tous deux 
la vue de ce même objet par les mêmes mots , en disant 
l'un et l'autre qu'il s'est mu... » Port-Royal : « Toutes les 
fois que deux hommes voient par exemple de la neige, ils 
expriment tous deux la vue de ce même objet, en disant 

l'un et autre qu'elle est blanche » (P.-R. xxxi. B., 

l re part, xi, 21.) 

Tout le monde sait par cœur cette belle pensée sur 
Cromwell qui s'en allait ravager toute la chrétienté, sans 
un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. « Ce 
petit gravier, dit le manuscrit de Pascal (Msc. p. 229), ce 
petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée 

1. Dans un autre endroit du manuscrit, nous trouvons encore, mais 
d'une autre main que celle de Pascal (p. 440) : « Marton voit bien 
que la nature est corrompue et que les hommes sont contraires à l'hon- 
nêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut. » 
Sur Miton, voyez plus bas : Discours de Pascal sur V amour. 



PENSÉES ALTÉRÉES. 169 

et le roi rétabli. » On n'avait guère besoin de la correction 
de Port-Royal : « Ce petit gravier, qui n'étoit rien ail leurs, 

mis en cet endroit, le voilà mort » (P.-R. xxiv. B. 

l re part, vi, 2.) 

Pascal : « Toutes les autres religions ne l'ont pu : 
voyons ce que fera la sagesse de Dieu. » (Msc. p. 317. ) 
Qu'y a-t-il de préférable dans cette leçon de Port- Royal 
(P.-R. ch. h. B. 2 e part, v, i.): « Voyons ce que nous dit 
sur tout cela la sagesse de Dieu, qui nous parle dans la 
religion chrétienne. » 

Pascal (Msc. p. 199) : « Depuis deux mille ans, aucun 
païen n'avoit adoré le Dieu des Juifs. » Port-Royal: «Depuis 
deux mille ans le Dieu des Juifs étoit demeuré inconnu 
parmi la foule des nations païenes. » (P.-R. xv. B. 2 e part. 
xi, 2.) 

Pascal { : «C'est une chose monstrueuse de voir dans un 
même cœur et en même temps cette sensibilité pour les 
moindres choses et cette étrange insensibilité pour les 
plus graudes. » Port-Royal : « Cette étrange insensibilité 
pour les choses les plus terribles dans un cœur si sensible 
aux plus légères est une chose monstrueuse.» (P.-R. ch. i. 
B. 2 e part, xu.) 

Pascal (Msc. p. 57) : «J.-C. est venu aveugler ceux qui 
voient clair et donner la vue aux aveugles. » Pourquoi 
Port-Royal a-t-il corrigé ainsi? «J.-C. est venu afin que 
ceux qui ne voy oient pas vissent, et que ceux qui voy oient 
devinssent aveugles.» (P.-R. xvm. B. 2 e part, xiii, 7.) 

Pascal (Msc. p. 235) : « Il y en a de faux et de vrais 
(des miracles); il faut une marque, etc.. » Port-Royal : 

i. D'après les deux copies; car nous n'avons pas trouvé ce passage 
dans le manuscrit. 



170 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT— II. 

« Il y a des miracles qui sont des preuves certaines de la 
vérité. Il faut une marque, etc... » (P.-R. ch. xxvn. B. 
2 e part, xvi, 2.) 

Pascal (Msc. p. 61) : « Ainsi non-seulement le zèle de 
ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l'aveuglement de 
ceux qui ne le cherchent pas. » Port-Royal : 8 Ainsi non- 
seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la 
véritable religion; mais aussi l'aveuglement de ceux qui 
ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible né- 
gligence. » (P.-R. i. B. 2 e part. xn. ) 

Pascal (Msc. p. 139) : « Quand je me suis quelquefois 
mis à considérer les diverses agitations des hommes, les 
périls et les peines où ils s'exposent à la cour, à la guerre, 

d'où naissent tant de querelles, etc » Port- Royal : 

« ... à la cour, à la guerre et dans la poursuite de leurs 
prétentions ambitieuses , d'où naissent, etc... » (P.-R. 
ch. xxvi. B. l re part, vu.) 

Pascal (Msc. p. 169) : « Deux excès : exclure la raison , 
n'admettre que la raison. » Port- Royal: « Ce sont deux 
excès également dangereux d'exclure la raison , de n'ad- 
mettre que la raison. » (P.-R. v. B. 2 e part, vi, 3.) 

Voici maintenant de prétendues corrections incontesta- 
blement défectueuses. L'ordre que nous suivrons est celui 
des altérations plus ou moins graves que ces corrections 
malheureuses ont fait subir au style de Pascal. Nous com- 
mencerons par celles qui tombent sur des expressions, sur 
des tours, sur des phrases isolées. 

Pascal (Msc. p. 199) : « Les enfants quittent la maison 
délicate de leurs pères pour aller dans l'austérité d'un dé- 
sert. » Port- Royal ôte ce qu'il y a de distingué dans ce 
langage pour dire avec une simplicité vulgaire : « Les 
enfants abandonnent la maison de leur père pour aller 



PENbÉES ALTÉRÉES. 171 

vivre dans les déserts. » (P.-R. xv. B. 2 e part, xi, 2.) 

Où Pascal met le mot propre, Port-Royal substitue sou- 
vent une périphrase. Pascal (Msc. p. 359) : « De là vient 
que presque tous les philosophes confondent les idées des 
choses et parlent des choses corporelles spirituellement et 
des spirituelles corporellement. » Port- Royal : « C'est 
cette composition d'esprit et de corps qui fait que presque 
tous les philosophes ont confondu les idées des choses et 
attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits , 
et aux esprits ce qui n'appartient qu'aux corps. » (P.-R. 
xxxi. Bt l re part, vi, 26.) 

Pascal emploie toujours l'expression la plus juste qui 
se trou\e ordinairement la plus frappante. Le plus petit 
changement apporté à une expression vraie la gâte. Pascal 
(Msc. p. 261) : « Le nœud de notre condition prend ses 
replis et ses tours dans cet abîme. . . » Port-Royal : «... prend 
ses retours et ses plis dans cet abîme. » (P.-R. in. B. 2° 
part, v, 4.) Mais si on dit fort bien les replis et les tours 
d'un nœud, qu'est-ce que les plis d'un nœud et surtout ses 
retours? Il n'y a là que quelques lettres de changées; mais 
la vérité de l'expression a disparu et avec elle toute la viva- 
cité de l'image. 

Il rie faut pas fuir les termes familiers; presque toujours 
ils expriment plus nettement ce qu'on veut dire, et quel- 
quefois dans un morceau sérieux un terme familier, vul- 
gaire même, bien place, ajoute à l'effet. 

Pascal (Msc. p. 217) : « 11 est si vain et si léger (l'homme) 
qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la 
moindre chose, comme un billard ou une balle qu'il 
pousse, suffisent pour le divertir '. » Port-Royal : «... La 

1. Cette Pensée est une de celles qui, dans le manuscrit, ne sont pas 
écrites par Pascal lui-même; mais elle est corrigée de sa main. Il y 



\n DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPPORÏ-IL 

moindre bagatelle suffit pour le divertir. (P.-R. xxvi. B. l re 
part, vu, i. ) 

Pascal : « Si on y songe trop, on s'entête et on s'en 
coiffe. » (Msc. p. 355.) Port-Royal: «Si on y songe trop, 
on s'entête et on ne peut trouver la vérité. » (P.-R. ch.xxv. 
B. l re part, vi, 2.) 

Pascal (Msc. p. 133) : « Un homme dans un cachot, ne 
sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure 
pour l'apprendre, cette heure suffisant, s'il sait qu'il est 
donné , pour le faire révoquer, il est contre nature qu'il 
emploie cette heure -là, non à s'informer si l'arrêt est 
donné, mais à jouer au piquet. » Port-Royal : « Mais à 
jouer et à se divertir. » (P.-R. i. B. 2 e part, n.) 

Pascal (Msc. p. 133) : « Ce n'est pas l'amusement seul 
qu'il cherche; un amusement languissant l'ennuiera; il 
faut qu'il s'y échauffe, qu'il se pique lui-même, qu'il se 
forme un sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, 
sa colère, sa crainte pour l'objet qu'il s'est formé , comme 
les enfants qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé. » 

Port-Royal : « Qu'il se forme un objet de passion qui 

excite son désir, sa crainte, son espérance.» (P.-R. ch. xxvn. 
B. 4 re part, vu, 3.) 

Port-Royal (chap. xxxi) : « On ne s'imagine d'ordinaire 
Platon et Aristote qu'avec de grandes robes et comme des 
personnages toujours graves et sérieux. » Pascal (Msc. 
p. 137) : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de 
grandes robes de pédants. » 

Pascal nous peint le petit nombre des inventeurs n'ob- 
tenant point du grand nombre qui n'invente pas la gloire 

avait d'abord : eomme wn chien, une balle, un lièvre-, suffisent... Lui- 
même a substitué : comme un billard et une balle qu'il pousse, suf- 
fisent.... 



PENSEES ALTEREES. 178 

qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. 
S'obstinent-ils, traitent-ils avec mépris ceux qui n'inventent 
pas? «Les autres, dit Pascal (Msc. p. 441), leur donne- 
roient des noms ridicules, leur donneroient des coups de 
bâton. Qu'on ne se pique donc pas...» Port-Royal (ch. xxxi. 
B. l re part, vin, 20) : « Tout ce qu'ils y gagnent, c'est qu'on 
leur donne des noms ridicules et qu'on les traite de vision- 
naires. 11 faut donc bien se garder de se piquer de cet avan- 
tage, etc.. » 

Pascal (Msc. p. 231) : e Les dévots qui ont plus de zèle 
que de science. » P.-R. ( ch. xxix, § 2, 13. l re part, vm, 3) : 
« Certains zélés qui n'ont pas grande connoissance. » 

Comme Port-Royal a peur du mot de dévots, à plus forte 
raison craint-il de toucher aux prédicateurs, et de les mon- 
trer même une seule fois et par hasard la voix enrouée, 
mal rasés et barbouillés : à ce prédicateur Port-Royal sub- 
stitue un avocat. 

Port-Royal (ch. xxv. B. l rt part, vi, 11) : « Ne diriez- vous 
pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose 
le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison 
pure et sublime, et qu'il juge des choses par lui-même, 
sans s'arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que 
l'imagination des faibles? Voyez-le entrer dans la place où il 
doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouïr avec une gravité 
exemplaire. Si Yavocat vient à paroître et que la nature 
lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, 
et que son barbier l'ait mal rasé, et si le hasard l'a encore 
barbouillé, je parie la perte de la gravité du magistrat. » 
Pascal (Msc. p. 362) : « Voyez-le entrer dans un ser- 
mon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant ta soli- 
dité de la raison par l'ardeur de la charité : le voilà prêt à 
l'ouïr avec un respect exemplaire. Que si le prédicateur 



174 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

vient à paroître, et que la nature lui ait donné une voix 
enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l'ait 
mal rasé, et si le hasard l'a barbouillé de surcroît, quelque 
grande vérité qu'il annonce, je parie la perte de la gravité 
de notre sénateur. » 

Il semble que Port-Royal prenne à tâche d'amortir la 
vivacité naturelle du style de Pascal. Pascal ne peut écrire 
.quelques lignes sans s'animer et éclater bientôt en tours 
énergiques; il se met lui-même en scène. Port- Royal re- 
tourne contre lui sa maxime qu'il ne faut pas parler de soi- 
même; il efface la personnalité de Pascal, et ramène son 
langage incisif et animé à la manière de parler de tout le 
monde. Voici quelques exemples de cette métamorphose 
que Port-Royal fait subir à Pascal : 

Pascal (Msc. p. 1 33 ) : « Tel homme passe sa vie sans 
ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez- lui 
tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour à la 
charge qu'il ne joue point, vous le rendrez malheureux. » 
Port-Royal : « Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant 
tous les jours peu de chose, qu'on ren/lrait malheureux 
en lui donnant tous les matins l'argent qu'il peut gagner 
chaque jour, à la condition de ne pas jouer. » (P.-R. xxv. 
B. l r0 partie, vu, 3.) 

Pascal (Msc. p. 322) : « Si vous l'avez bien sincère (la vue 
de notre bassesse), suivez-la aussi loin que moi, et reeon- 
noissez,etc.» Port-Royal: o S'ils (les hommes) l'ont bien sin- 
cère, qu'ils la suivent, etc. » (P.-R. iv, p. 45. B. 2 e part. v,12.) 

Pascal (Msc. p. 45) : « Qu'ont-ils donc à dire contre la 
résurrection et contre l'enfantement de la Vierge? » Port- 
Royal : « Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire 
la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge. » 
(P.-R. xxvn. B. 2* part, xxm, 22.) 



PENSÉES ALTÉRÉES. 175 

Pascal (Msc. p. 33) : « Qu'ils se consolent (ceux qui 
cherchent Dieu de tout leur cœur), je leur annonce une 
heureuse nouvelle : il y a un libérateur pour eux... je leur 
montrerai qu'il y a un Dieu pour eux... Je leur ferai voir 
qu'un Messie a été promis. » Port-Royal : « Qu'ils se con- 
solent; il y a un libérateur pour eux; il y a un Dieu pour 
eux; un Messie a été promis.» (P.-R.xm. B. 2 e part, ix, 17.) 

Pascal (Msc. p. 2M) : « Il est injuste qu'on s'attache à 
moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; je 
tromperois ceux en qui je ferois naître ce désir, car je ne 
suis la fin de personne, et n'ai de quoi le satisfaire. Ne 
suis-je pas prêt à mourir, et ainsi l'objet de leur attache- 
ment mourra donc ! » Pascal avait pris cette pensée pour 
la règle de sa vie intérieure ; et pour l'avoir toujours pré- 
sente, il l'avait écrite de sa main sur un petit papier séparé, 
comme nous l'apprend M me Périer, qui, dans la vie de son 
frère, cite ce morceau sans y rien changer. Port-Royal 
n'a pas fait comme M me Périer; il a ôté le ton personnel 
qui est sublime ici; il a éteint dans les froideurs de l'ab- 
straction l'ardente mélancolie de ce passage , qui semble 
avoir été écrit au désert par la plume brûlante de saint 
Jérôme, ou par l'auteur de l'Imitation dans sa cellule. 
Port-Royal : « Il est injuste qu'on s'attache à nous, quoi- 
qu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous trompe- 
rons ceux à qui nous en ferons naître le désir; car nous ne 
sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les 
satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir, et ainsi 
l'objet de leur attachement mourroit. » (P.-R. xvin. B. 
2 e part, xvn, 49.) 

Passons à des altérations plus graves encore , celles qui 
dégradent bien davantage le style de Pascal, soit par substi- 
tution, soit par addition, soit par abréviation. 



176 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT -II. 

Pascal (Msc. p. 79) : « La seule chose qui nous console 
de nos misères est le divertissement, et c'est la plus grande 
de nos misères. » — Port-Royal : « Les divertissements ne 
nous consolent de nos misères qu'en rious causant une mi- 
sère plus réelle et plus effective.» (P.-R. xxvi. B. l re part, 
vu, 3.) 

Pascal ' : « La plus grande bassesse de l'homme est la 
recherche de la gloire, et c'est cela qui est la plus grande 
marque de son excellence.» — Port-Royal : « Si, d'un côté, 
cette fausse gloire que les hommes recherchent est une 
grande marque de leur misère, c'en est une aussi de leur 
excellence. » (P.-R. xxu. B. l re part, iv, 5.) 

Pascal (Msc. p. 83) : « Si on considère son ouvrage 
incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout pré- 
venu; si trop longtemps après, on n'y entre plus. Ainsi les 
tableaux vus de trop loin ou de trop près; et il n'y a qu'un 
point indivisible qui soit le véritable lieu; les autres sont 
trop près, etc. » — P.-R. : «... Il n'y a qu'un point indivi- 
sible qui soit le véritable lieu de voir les tableaux; les 
autres... » (P.-R. xxv. B. l re p. vi, 2.). Qu'est-ce que le lieu 
de voir les tableaux ? 

Pascal (Msc. p. 210) : « De là vient que le plaisir de la 
solitude est une chose incompréhensible. » Port-Royal. « De 
là vient qu'il y a si peu de personnes qui soient capables de 
souffrir la solitude. » (P.-R xxvi. B. l re part, vu, i.) 

Pascal (Msc. SMO) : « Voilà tout ce que les hommes ont 
pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur 
cela les philosophes et qui croient que le monde est bien 
peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un 
lièvre qu'ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent 

i. D'après les deux copies. 



PENSEES ALTÉRÉES. 177 

guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantiroit pas de la 
vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en ga- 
rantit; et ainsi, etc. ». Port-Royal change, transpose, bou ■ 
leverse toute cette phrase : « Voilà tout ce que les hommes 
ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui 
s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse 
des divertissements des hommes connoissent bien, à la 
vérité, une partie de nos misères ; car c'en est une bien 
grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si 
basses et si méprisables; mais ils n'en connoissent pas le 
fond, qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, tant 
qu'ils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et natu- 
relle qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. 
Ce lièvre qu'ils auroient acheté ne les garantiroit pas de 
cette vue; mais la chasse les en garantit. Ainsi, etc.. » 
(P.-R.l. 1. B. 1.1.) 

Voici une pensée où, dans Port- Royal même, l'énergie 
du langage semble avoir atteint sa dernière limite , et que 
pourtant Pascal avait écrite plus vive et plus énergique 
encore : 

Port-Royal (ch. xxxi. Boss. d re part, vi, 26): «Au lieu 
de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons 
des qualités de notre être composé toutes les choses simples 
que nous contemplons, d Pascal (Msc. p. 300) : « ... nous 
les teignons de nos qualités, et empreignons de notre être 
composé toutes les choses simples que nous contemplons. » 
Exemples d'additions oiseuses ou tout à fait vicieuses : 
Pascal ( Msc. p. 451 ) : « Il faut que les habiles soumettent 
leur esprit à la lettre. » Pourquoi ajouter à Pascal et lui 
faire dire avec Port-Royal? « Il faut... que les habiles sou- 
mettent leur esprit à la lettre, en pratiquant ce qu'il y a 
(P extérieur (P.-R. u. B. 2 e part, iv, 3.) ». 

12 



178 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -II. 

Pascal ( Msc. p. \ ) : « En voyant l'aveuglement et la mi- 
sère de l'homme, et regardant tout l'univers muet, etc... » 
Port-Royal introduit entre ces deux membres de phrase 
cette addition : « En voyant l'aveuglement et la misère de 
l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent 
dans sa nature, et regardant tout l'univers muet... » (P.-R. 
vin. B. 2 e part, vu, 1.) 

Pascal ( Msc. p. 21 ) : « Nous ne vivons jamais , nous 
espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heu- 
reux, il est inévitable que nous ne le serons jamais. » Port- 
Royal : «... il est indubitable que nous ne le serons jamais, 
si nous 7i aspirons à une autre béatitude que celle dont on 
peut jouir en cette vie. » (P.-R. xxiv. B. l re part, w, 5.) 

Pascal ( Msc. p. 10 ) : « Le conseil qu'on donnoit à Pyrrhus 
de prendre le repos qu'il alloit chercher par tant de fati- 
gues, reccvoit bien des difficultés. » Port-Royal : « C'est 
pourquoi, lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, qui se proposoit 
de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une 
grande partie du monde, qu'il feroit mieux d'avancer lui- 
même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos sans 
l'aller chercher par tant de fatigues, il lui donnoit un con- 
seil qui recevoit de grandes difficultés et qui n'étoit guère 
plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un 
et l'autre supposoit que l'homme se pût contenter de soi- 
même et de ses biens présents sans remplir le vuide de son 
cœur d'espérances imaginaires, ce qui est faux. Pyrrhus ne 
pouvoit être heureux ni devant ni après avoir conquis le 
monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseilloit son 
ministre étoit encore moins capable de le satisfaire que 
l'agitation de tant de guerres et de tant de voyages qu'il mé- 
ditoit (P.-R. xxvi. B. l re part, vu, 1.). » — Lorsqu'on voit 
une si petite phrase devenir ainsi une page entière entre les 



PENSEES ALTEREES. 179 

mains des amis de Pascal , on comprend que M nie Périer 
ait appelé leur travail, non pas une édition, mais un com- 
mentaire. 

Nous n'avons voulu citer qu'un très-petit nombre d'addi- 
tions, par ménagement pour le lecteur médiocrement jaloux 
de taire connaissance avec le style du duc de Roannez et de 
relire ici ce qu'il a déjà lu dans l'édition de Port-Royal. Nous 
serons moins sobre d'exemples de suppressions et d'abrévia- 
tions, puisque ces exemples auront l'avantage de mettre au 
jour de nouvelles lignes , quelquefois même de nouvelles 
phrases de Pascal, rejetées par Port-Royal, et dignes pour- 
tant de figurer à côté de celles qui sont en possession de 
l'admiration universelle. 

Parmi les passages les plus admiré$, nul ne l'a plus été 
et ne mérite plus de l'être que celui où Pascal compare 
l'homme à un roseau , mais à un roseau pensant. C'est un 
des morceaux les plus accomplis qui soient sortis de sa 
plume. Pascal est revenu à deux fois sur cette pensée; il 
ne l'a quittée qu'après l'avoir portée à sa dernière perfec- 
tion et Tavoir gravée à jamais. Il est curieux d'en retrouver 
dans un coin du manuscrit la première et imparfaite ébau- 
che. La voici avec ce titre qui renferme d'abord la pensée 
tout entière (Msc. p. 165): Roseau pensant. « Ce n'est point 
de l'espace que je dois chercher ma dignité; mais c'est du 
règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en pos- 
sédant des terres par l'espace : l'univers me comprend et 
m'engloutit comme un point; par la pensée je le com- 
prends. » C'est de cette ébauche déjà si grande que Pascal 
a tiré le morceau sublime que Port-Royal a publié , en se 
permettant d'en retrancher un trait qui achevait la pensée 
et n'est pas indigne de ce qui l'entoure, Port-Royal : « Toute 
notre dignité consiste donc dans la pensée. C'est de là qu'il 



180 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT - II. 

faut nous relever, non de l'espace et de la durée (P.-R. 
xxxiii. B. l re part. iv, 6.) ». Pascal avait écrit (Msc. p. 63) : 

non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions 

remplir. » 

Pascal dit de l'imagination (Msc. p. 361 ) : « Elle a ses 
heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses 
riches, ses pauvres; elle fait croire, douter, nier la raison; 
elle suspend les sens, elle les fait sentir; elle a ses fous et 
ses sages. » Port-Royal abrège ainsi : « Elle a ses heureux 
et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses 
pauvres, ses fous et ses sages (P.-R. xxv. B. l re part, 
vi, 2.) ». 

Pascal (Msc. p. 258) : « Cette neutralité est l'essence de 
la cabale (la secte des pyrrhoniens). Qui n'est pas contre 
eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux, 
mêmes; ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, 
sans s'excepter. Que fera donc l'homme... » Port-Royal: 
« Cette neutralité est l'essence du pyrrhonismc. Qui n'est 
pas contre eux est excellemment pour eux. Que fera 
l'homme, etc (P.-R. ch. xxi. B. 2* part, i, 1.) ». 

Pascal, sur l'ennui attaché à toute habitude (Msc. p. 252): 
« Vèloquence continue ennuie. Les princes et les rois 
jouent quelquefois: ils ne sont pas toujours sur le trône; ils 
s'y ennuieroient... » Port-Royal a supprimé la première 
phrase: «L'éloquence continue ennuie (P.-R. xxxi. B. 
l re part, ix, 49.) ». 

Pascal, sur la condition d'un roi condamné à se divertir 
(Msc. p. 139) : « Il tombera dans les vues qui le menacent 
des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des 
maladies qui sont inévitables; de sorte que s'il est sans ce 
qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus 
malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se 



PENSEES ALTÉRÉES. ISi 

divertit, » Port-Royal a tiré de tout cela la petite phrase 
suivante : « Il tombera par nécessité dans les vues affli- 
geantes de l'avenir., et, si on ne l'occupe hors de lui, le 
voilà nécessairement malheureux (P.-R. xxvi. B. 4 re part, 
vu, 1.) ». 

Pascal avait dit (Msc. p. 377) : « Lui seul (Dieu) est son 
véritable bien, et depuis qu'il Ta quitté, c'est une chose 
étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable 
de lui en tenir la place, astres, ciel, terre, éléments, 
plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, ser- 
pents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste; 
et depuis qu'il a perdu le vrai bien, etc.. » Cette longue 
nomenclature de toutes les choses dont l'homme a fait des 
dieux, est fort mal à propos abrégée dans Port-Royal, qui, 
en supprimant les choses les plus ignobles que Pascal 
n'avait pas craint de nommer, supprime précisément les 
cultes les plus extravagants où l'homme s'égare lorsqu'il 
quitte le vrai Dieu. En compensation de ces retranchements, 
Port-Royal ajoute une phrase qui n'est guère du style de 
Pascal : « C'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la 
nature qui n'ait été capable de tenir la place de la fin et 
du bonheur de l'homme, astres, éléments, plantes, ani- 
maux, insectes, maladies, guerre, vices, crimes, etc. 
V homme étant déchu de son état naturel, il ri y a rien à 
quoi il riait été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu 
le vrai bien... (P.-R. xxi. B. 2 e part, i, 1.) ». 

Pascal (Msc. p. 221) : « Le peuple a des opinions très 
saines : 1° d'avoir choisi le divertissement de la chasse 
plutôt que la poésie , etc.; 2° d'avoir distingué les hommes 
par le dehors, comme par la noblesse ou le bien; 3° de 
s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la 
gloire. Mais cela est très souhaitable à cause des autres 



182 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

biens essentiels qui y sont joints ; et un homme qui a reçu 
nn soufflet sans s'en ressentir est aceablé d'injures et de né- 
cessités. » Port-Royal a craint, sans doute, que le troisième 
point mai compris n'induisit en tentation, et il l'a supprimé 
(P. -H. ch. xxix, § 6. l re part, vm, 15.). 

A propos de cette pensée, si habituelle dans Pascal, que 
les opinions du peuple sont très saines, Condorcet a le pre- 
mier publié le morceau suivant qu'avait retranché Port- 
Royal (C. vu, \. B. l re part, vm, 1): « Nous allons voir 
que toutes les opinions du peuple sont très saines; que le 
peuple n'est pas si vain qu'on le dit; et ainsi l'opinion qui 
détruisoit celle du peuple sera elle-même détruite. » Ce 
n'est là, pour ainsi dire, qu'un extrait de la pensée de Pas- 
cal, qui, fidèlement reproduite, a un tout autre caractère, 
une tout autre portée. Msc. p. 231. En titre « Renverse- 
ment continuel du pour au contre. — Nous avons donc 
montré que l'homme est vain par l'estime qu'il fait des 
choses qui ne sont point essentielles, et toutes ces opinions 
sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces 
opinions sont très saines, et qu'ainsi toutes ces vanités 
étant très bien fondées, le peuple n'est pas si vain qu'on 
dit; et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisoit 
celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette 
dernière proposition , et montrer qu'il est toujours vrai 
que le peuple est vain quoique ses opinions soient sai- 
nes, etc » 

Port-Royal (xxvn. R. l re part, vu, i) : «Un gentilhomme 
croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de 
noble à la chasse; il dira que c'est un plaisir royal. » Pas- 
cal (Msc. p. 209): « Le gentilhomme croit sincèrement 
que la chasse est un plaisir grand, un plaisir royal ; mais 
son picqueur n'est pas de ce soUimenl-là, » 



PENSEES ALTEREES. 183 

Port-Royal (xxv. B. l re part. vi, 12) : « L'esprit du plus 
grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne 
soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se 
fait autour de lui... Si vous voulez qu'il puisse trouver la 
vérité , chassez cet animal qui tient sa raison en échec et 
trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes 
et les royaumes. » Pascal (Msc. p. 79): « L'esprit de ce 

souverain juge du monde n'est pas si indépendant et 

trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et 
les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà/ ridicolosis- 
simo eroe ! » 

Port-Royal ( xxxi. B. l re part, ix, 55), en parlant de 
Platon et d'Aristote : « Quand ils ont fait leurs lois et leurs 
traités de politique, ça été en jouant et pour se divertir. 
C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse 
de leur vie; le plus philosophe était de vivre simplement et 
tranquillement. » Pascal (Msc. p. 137) : « Quand ils se sont 
divertis à faire leurs lois et leurs politiques, ils l'ont fait en 
se jouant. C'éloit la partie la moins philosophe simple- 
ment et tranquillement. S'ils ont écrit de politique, cctoit 
comme pour régler un hôpital de foux; et s Us ont fait 
semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est 
qu'ils savoient que les foux à qui ils partaient, pou- 
vaient être rois et empereurs; ils entrent dans leurs prin- 
cipes pour modérer leur folie au moins mal qu'Use peut. » 

Port-Royal (xxvm. B. 2 e part, xvu, 35) termine ainsi un 
paragraphe sur saint Athanase, sainte Thérèse, etc.: 
« C'etoient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme 
nous. » Pascal (Msc. p. 12) développe l'allusion au temps 
présent: « C'etoient des saints, disons-nous; ce n'est pas 
comme nous. Que se passoit-it donc alors? Saint Athanase 
était un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs 



m DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -lî. 

crimes, condamné en tel et tel concile pour tel et tel crime; 
tous les évêques y consentirent, et le pape enfin. Que dit-on 
à ceux qui résistent? Qu'ils troublent la paix; qu'ils font 
schisme. » 

Nous avons donné., ce me semble , assez d'exemples de 
changements inutiles ou défectueux qui altèrent le texte 
de Pascal par dos substitutions, des additions et des sup- 
pressions malheureuses. Nous allons maintenant rendre 
compte de changements qui ne portent plus sur des phrases 
isolées et des morceaux de peu d'étendue , mais sur des 
fragments considérables et presque sur des chapitres en- 
tiers. Nous allons montrer Port -Royal, tantôt brisant et 
décomposant de longs morceaux fortement travaillés et 
complets en eux-mêmes, comme avec le regret de rencon- 
trer des débris trop bien conservés de la dernière œuvre 
de Pascal; tantôt, et comme par un sentiment contraire, 
dans l'ambitieux dessein de construire un édifice là où 
Pascal n'avait laissé que des matériaux, prenant avec plus 
ou moins de discernement des fragments distincts et sans 
beaucoup d'analogie entre eux, pour en composer un tout 
qui n'appartient point à Pascal et laisse voir à un œil attentif 
la discordance intérieure d'éléments étrangers arbitraire- 
ment réunis. Donnons quelques exemples de 'ces compo- 
sitions mensongères. 

Ouvrez Port-Royal : lisez le chapitre vin (P.-R. ch. vm; 
B. 2 e part, vu, d), où Pascal nous peint un homme qu'on 
aurait porté endormi dans une île déserte et qui s'éveil- 
lerait sans savoir où il est, au milieu de créatures semblables 
à lui et qui n'en savent pas plus que -lui, s'adressant vaine- 
ment à elles pour en obtenir quelques lumières. Les beau- 
tés de détail de ce chapitre, et surtout du 1 er paragraphe, 
tant de fois cité, trompent sur l'unité de l'ensemble. Or ce 



PENSÉES ALTÉRÉES. 18S 

premier paragraphe, dans son état actuel, n'est point de 
Pascal. 11 est composé de deux fragments entièrement dis- 
tincts, l'un sur un homme qui s'éveillerait tout à coup dans 
une île effroyable, et demanderait en vain à tout ce qui 
l'entoure les moyens d'en sortir; l'autre sur l'impuissance 
de nos semblables à nous donner le bonheur. Citons le der- 
nier fragment tel qu'il est dans le manuscrit autographe 
(Msc. p. G3) : « Nous sommes plaisants de nous reposer 
dans la société de nos semblables, misérables comme nous, 
impuissants comme nous. Ils ne nous aideront pas à mou- 
rir; on mourra seul; il faut donc faire comme si l'on étoit 
seul; et alors bâtiroit-on des maisons superbes? on cher- 
cheroit la vérité; etc.. ». Il fallait publier séparément ces 
sombres réflexions, ou les mettre à côté du morceau pré- 
cédemment cité sur la vanité et l'injustice de l'attachement 
d'un homme pour un homme. Au lieu de cela, Port-Royal 
les transporte au milieu du 1 er paragraphe du chap. vin, et, 
pour les y rattacher, leur donne le ton et le mouvement de 
tout le reste. L'homme qui s'éveille dans l'île déserte 
s'exprime ainsi dans le manuscrit : « Je vois d'autres per- 
sonnes auprès de moi, de semblable nature; je leur de- 
mande s'ils sont mieux instruits que moi ; ils me disent que 
non ; et sur cela ces misérables égarés , ayant regardé 
autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont 
donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu y prendre 
d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence 
qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce 
Dieu n'auroit point laissé quelque trace de soi... » Port- 
Royal brise cette dernière phrase, n'en conserve que les 
premiers mots : « Pour moi je n'ai pu... » et à ce commen- 
cement il réunit l'autre fragment, qu'il arrange ainsi: 
« Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la 



180 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — IT. 

société de ces personnes semblables à moi, misérables 
comme moi, impuissantes comme moi; je vois qu'ils ne 
m'airîeroient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc 
faire comme si j'étois seul; or, si j'etois seul, je ne bâtirois 
pas de maisons, je ne m'embarrasserois pas dans des occu- 
pations tumultuaires; je ne chercherois l'estime de personne; 
niais je tècherois seulement à découvrir la vérité... » Il est 
assez étrange de faire dire à un homme qui est dans une île 
déserte qu'il ne bâtirait point de maisons, qu'il ne s'embar- 
rasserait pas dans des occupations tumultnaires, etc. Re- 
marquons aussi que Port-Royal, qui ôte si souvent le je à 
Pascal, le lui impose ici. 

Voilà un tout bien artificiel dont le manuscrit autographe 
n'a fourni que les éléments. En voici un autre plus arti- 
ficiel encore. 

On trouve à part dans le manuscrit un fragment sur le 
pyrrhonisme (p. 257), ainsi qu'un autre sous ce titre: 
« Que l'homme sans la foi ne peut connoitre le vrai bien ni 
la justice (Msc. p. 377.) ». Que fait Port-Koyal? Au lieu 
de publier séparément ces deux fragments, qui n'ont aucun 
lien entre eux, il les réunit forcément (P.-R. ch. xxi; B. 
2 e part. 1 ), à l'aide de cette transition grossière : « Voilà 
ce qu'est l'homme à l'égard de la vérité ; considérons-le 
maintenant à l'égard de la félicité, qu'il recherche avec tant 
d'ardeur dans toutes ses actions. » 

Il y a plus : non-seulement de ces deux fragments dis- 
tincts, Port-Royal compose un ensemble faux, mais il ne 
donne pas même chacun d'eux tel qu'il est. Au milieu du 
fragment sur le pyrrhonisme, avant le paragraphe qui com- 
mence ainsi : « Voilà donc la guerre ouverte entre les 
hommes », Port-Royal, rencontrant le mot de dogmatistes, 
à l'occasion de ce mot, va prendre dans le manuscrit un mor- 



PENSEES ALTEREES- 187 

ceau tout différent sur les dogmatistes, et l'intercale au 
milieu du fragment sur le pyrrhonisme. Dans le morceau 
sur les dogmatistes, Pascal parlait en son nom et exprimait 
des principes qui lui sont propres; Port-Royal met ces prin- 
cipes dans la bouche des dogmatistes, et par là il se con- 
damne à diverses altérations qui défigurent la pensée de 
Pascal, et qui pourtant ne la ramènent pas entièrement à la 
pensée ordinaire du dogmatisme; de telle sorte qu'au fond 
ni Pascal, ni les dogmatistes, ni surtout la critique philo- 
sophique et littéraire ne peuvent trouver leur compte dans 
ces incroyables arrangements. 

Il en est de même de l'autre fragment sur le vrai bien 
de l'homme. Port -Royal en rompt l'unité pour introduire 
entre deux phrases, qui sont inséparables, un petit mor- 
ceau sur les trois concupiscences (Msc. p. 275) que suivent 
tous les philosophes, en ôtant à ce petit morceau sa forme 
propre pour lui donner celle du fragment plus considérable 
auquel il le réunit. 

Nous ne savons qu'un procédé plus contraire au devoir 
d'éditeur que ces compositions factices; c'est celui des dé- 
compositions que nous allons faire connaître. Plus d'une 
fois Port-Royal a rencontré dans le manuscrit d'assez longs 
fragments, dont toutes les parties étaient bien enchaînées 
et présentaient une pensée unique et frappante. Il aurait dû 
s'estimer trop heureux de pouvoir recueillir dans leur in- 
tégrité ces grands débris où la main de Pascal était plus 
particulièrement visible. Port- Royal, par je ne sais quelle 
fatalité, après avoir fait violence à Pascal pour former de 
ses notes éparses des ensembles discordants, lui fait ici 
de nouveau violence pour briser les grands touts qu'il 
trouvait presque achevés, et en disperser les éléments dans 
des chapitres entièrement différents entre eux. Voilà ce 



488 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — îî. 

qu'on n'aurait jamais pu croire, ce que nous ne pour- 
rions croire nous-même, si le fait évident n'était sous nos 
yeux. 

Dans le manuscrit (p. 34-7-360) et dans les deux copies 
est un morceau profondément travaillé, et d'une assez 
grande étendue , sur la situation de l'homme au milieu de 
la nature et sur son impuissance à l'embrasser tout entière. 
Là reviennent les deux infinis que nous avons déjà vus 
dans les Réflexions sur la géométrie , avec cette différence 
que, dans les Réllexions, la double infinité de la nature 
était fortement mais brièvement marquée, tandis qu'ici 
elle est exposée avec de riches développements qui rem- 
plissent une douzaine de pages de nos copies in-folio. C'est 
encore là que se rencontrent et doivent en effet trouver 
leur place les admirables pensées sur les extrêmes qui 
nous fuient de toutes parts et dans les choses et dans les 
sciences, et sur la duplicité de notre être composé que 
nous projetons bois de nous et dont nous teignons toutes 
choses. Nulle part Pascal n'est plus grand et plus fin , plus 
ingénieux et plus magnifique. Nulle page des Provinciales 
n'est plus soignée que celles-là. D'ailleurs , pas un mot 
qui, de près ou de loin, regarde les querelles du temps. 
Quelle bonne fortune pour Port-Royal, pour les amis de la 
gloire de Pascal, que la rencontre d'un pareil chapitre ! 
Apparemment M. le duc de Roannez s'est cru trop grand 
seigneur pour se contenter du rôle de simple éditeur de 
Pascal. Possédé de la funeste manie de le suppléer et de 
le refaire , il a eu la barbarie d'oser mettre la main sur 
ce chapitre, devant lequel se seraient inclinés Platon et 
Bossuet. Le duc de Roannez en a pris ce qui lui convenait, 
à savoir tout le commencement « Que l'homme contemple 
donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... 



PENSÉES ALTÉRÉES. 189 

(B. l re part, iv)», dont il a fait les premières pages du cha- 
pitre xxii, intitulé : Connoissance générale de V homme. 
Il a bien voulu publier aussi ce passage : « Car enfin 
qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à Fégard 
de l'infini; un tout à l'égard du néant; un milieu entre 
rien et tout, etc. » Après ce paragraphe, que le duc de 
Roannez a donné en l'altérant comme tout le reste, on 
trouve, dans Pascal, un morceau intimement lié au précé- 
dent , et qui commence ainsi : « Manque d'avoir contemplé 
ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la 
recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque pro- 
portion avec elle » Suivent plusieurs paragraphes sur 

les vains efforts de la science humaine, où le langage de 
Pascal, qui sait descendre comme il sait monter, prend un 
caractère tout différent. Il paraît que cette simplicité n'a 
pas charmé le duc de Roannez : il a supprimé tout ce mor- 
ceau que, depuis, le père Desmolets adonné, mais séparé- 
ment et sans dire à quel ensemble il se rattachait, et en 
supprimant même, ce qui ne lui est pas ordinaire, un des 
paragraphes (Desm. p. 303; B. suppl. 8, et l re part, vi, 24.). 
Ici vient le beau passage qui commence et finit de cette 
manière : « On se croit naturellement bien plus capable 
d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur cir- 
conférence Les extrémités se touchent et se réunissent 

à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en 
Dieu seulement. » Le duc de Roannez veut bien faire grâce 
à ce morceau et il le publie; mais où le met-il? Croyez- 
vous que ce soit en son rang, au chapitre xxn? point du 
tout; mais au chapitre xxxi, intitulé : Pensées diverses. 
Puisqu'il était dans un moment d'indulgence, pourquoi le 
duc de Roannez n'a-t-il pas sauve aussi, en le déportant où 
il lui aurait plu, le paragraphe qui suit celui-là dans le 



190 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — IL 

manuscrit? « Connoissons donc notre portée : nous sommes 
quelque chose et ne sommes pas tout ; ce que nous avons 
d'être nous dérobe la connoissance des 'premiers principes 
qui naissent du néant , et le peu que nous avons d'être nous 
cache la vue de l'infini. » Ni Desmolets, ni Condorcet, ni 
Bossut, n'ont donné ce paragraphe, qui parait ici pour la 
première fois. 

Après ces suppressions et cette dislocation, Port-Royal 
revient au manuscrit, et en publie de suite plusieurs pages, 
qu'il altère comme à l'ord naire, et il en compose toute la 
tin du chapitre xxu, depuis ces mots : « Cet état, qui tient 
le milieu entre deux extrêmes, se trouve en toutes nos 
puissances... » jusqu'à ceux-ci: « Mais tout notre édifice 
craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » Ainsi se ter- 
mine le chapitre xxu, tandis que le grand fragment de 
notre manuscrit ne se termine point là. En le suivant pied 
à pied, nous rencontrons d'abord quatre paragraphes dont 
voici le premier et le quatrième : « Ne cherchons donc 
point d'assurance et de fermeté; notre raison est toujours 
déçue par l'inconstance des apparences. Hien ne peut fixer 

le fini entre les deux infinis, qui l'enferment et le fuient 

Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux, et je ne 
vois pas pourquoi asseoir son imagination sur l'un plutôt 
que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de 
nous au fini nous fait peine. » Ce n'est point Desmolets, 
c'est Condorcet qui a publié le premier ces quatre para- 
graphes. 

Viennent ensuite dans le manuscrit trois pages in-folio, 
très bien liées et fort travaillées , à en juger par les barres 
et les ratures. En voici le commencement et la fin : « Si 
l'homme s'etudioit le premier, il verroit combien il est in- 
capable de passer outre. Comment se pourrait - il (aire 



PENSÉES ALTÉRÉES. 191 

qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à 
connoitre au moins les parties avec lesquelles il a de la 
proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel 
rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je 
crois impossible de connoitre l'une sans l'autre , et sans le 
tout... Qui ne croiroit, à nous voir composer toutes choses 
d'esprit et de corps , que ce mélange-là nous seroit bien 
compréhensible? C'est néanmoins la chose que l'on com- 
prend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodi- 
gieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que 
c'est que corps et encore moins ce que c'est qu'esprit , et 
moins qu'aucune chose comme un corps peut être uni avec 
un esprit; c'est là le comble de ses difficultés, et cepen- 
dant c'est son propre être : Modus quo corporibus adhœret 
spiritus comprehendi ab hominibus non potest; et hoc ta- 
men homo est. » 

Le duc de Roannez a bien voulu se laisser toucher par 
ces pages admirables et les mettre au jour; mais, au lieu 
de les placer dans le chapitre xxu, à la suite du morceau 
dont eiles font partie intégrante, il les rejette dans le cha- 
pitre xxxi, à la suite du petit paragraphe qu'il y avait déjà 
rejeté, comme nous l'avons vu. 

Enfin, dans le manuscrit, ce fragment a une conclusion 
que Pascal a barrée et qui est même suivie d'un petit para- 
graphe destiné à servir de transition à quelque autre cha- 
pitre : « Voilà une partie des causes qui rendent l'homme 
si imbécile à connoitre la nature : elle est infinie en deux 
manières, il est fini et limité; elle dure et se maintient per- 
pétuellement en son être, il passe et est mortel ; les choses 
en particulier se corrompent et se changent à chaque in- 
stant, il ne les voit qu'en passant ; elles ont leur principe 
et leur fin, il ne connoît ni l'un ni l'autre; (lies sont 



192 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — IL 

simples, et il est composé de deux natures différentes. 
Enfin, pour consommer la preuve de notre faiblesse, je 
finirai par. ces deux considérations... ». 

La comparaison détaillée du manuscrit et de l'édition de 
1670 démontre donc ici, de la manière la plus manifeste, 
la profonde infidélité de Port-Royal, et avec quelle légèreté 
le duc de Roannez et ses amis ont traité Pascal. Ils avaient 
le bonheur de rencontrer un chapitre d'une certaine éten- 
due et à peu près achevé, et, au lieu de le reproduire 
religieusement, ils l'ont décomposé, supprimant telle page, 
reléguant telle autre dans un autre endroit, puis renouant 
à toute force le fil d'abord brisé, puis le brisant encore, 
pour le renouer sans plus de raison, aussi mensongers et 
aussi artificiels dans la décomposition que dans la compo- 
sition, faisant arbitrairement des pensées détachées comme 
tout à Pheure des touts incohérents. Desmolets et Condorcet 
ont sauvé du naufrage plusieurs paragraphes qui avaient été 
rejetés par Port-Royal; mais, comme nous Pavons déjà dit, 
ni Pun ni l'autre n'ont averti du rapport que soutiennent les 
fragments qu'ils publient avec ceux de Port-Royal. Et Rossut 
qui, dans ses deux copies, a eu sous les yeux le chapitre en- 
tier, au lieu de le restituer dans son intégrité, s'est contenté 
de publier de nouveau tous les morceaux donnés par Port- 
Royal, Desmolets et Condorcet, séparés les uns des autres, 
de telle sorte qu'aujourd'hui ce beau chapitre est éparpillé 
de divers cotés dans les éditions. Voilà quel a été le sort d'un 
des plus admirables fragments de Pascal, et encore n'avons- 
nous pas parlé des altérations de détail, qui sont infinies. 
Nous nous bornerons à mentionner les plus frappantes. 

Pascal : « Que l'homme contemple donc la nature entière 
dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des 
objets bas qui l'environnent ; qu'il regarde cette éclatante 



PENSÉES ALTÉRÉES. 193 

lumière, etc. » Port-Royal : « Qu'il ne s'arrête donc pas à 
regarder simplement les objets qui l'environnent ; qu'il 
contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté, 
qu'il considère cette éclatante lumière, etc. » 

Pascal : « Tout le monde visible n'est qu'un trait imper- 
ceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en 
approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au de- 
là des espaces imaginables; nous n'enfantons que des 
atomes, etc. » Port -Royal : « Tout ce que nous voyons du 
monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de 
la nature : nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces. 
Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons 
que des atomes , etc. » 

Pascal : « Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton 
détourné de la nature, et que, de ce petit cachot où il se 
trouve logé (j'entends l'univers), il apprenne à estimer la 
terre, les royaumes, les villes et soi-même, son juste prix. » 
Port-Royal : « Qu'il se regarde comme égaré dans ce can- 
ton détourné de la nature, et que de ce que lui paraîtra ce 
petit cachot où il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde 
visible, il apprenne, etc. » 

Port-Royal : « Je veux lui faire voir là dedans un abîme 
nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers vi- 
sible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de 
l'immensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome im- 
perceptible. » Combien de fois n'a-t-on pas cité avec admi- 
ration cette expression déjà si belle : « dans l'enceinte de 
cet atome imperceptible? » Que dire de celle-ci, qui est la 
véritable leçon de Pascal : « dans l'enceinte de ce raccourci 
d'atome? 1 » 

1. Les deux copies : ù'abùne. 

13 



194 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — IL 

Pascal: «Car enfin, qu'est-ce que l'homme dans la 
nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à Fégard du 
néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de 
comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe 
sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impéné- 
trable. Il est également incapable de concevoir le néant d'où 
il est tiré et l'infini où il est englouti. » Port-Royal : « Car 
enfin, qu'est-ce que l'homme... un milieu entre rien et tout. 
Il est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être 
n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de 
l'infini où il est englouti. » 

Pascal: « Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de 
bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de 
distance et trop de proximité empêche la vue, trop de lon- 
gueur et trop de brièveté de discours l'obscurcit; trop de 
vérité nous étonne. J'en sais qui ne peuvent comprendre 
que, qui de zéro ôte quatre, reste zéro. Les premiers prin- 
cipes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incom- 
mode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique, 
et trop de bienfaits irritent; nous voulons avoir de quoi 
surpasser la dette : bénéficia eo usque {/rata sttnt dura viden- 
1ur exsolvi posse; ubi multum anteverterint, pro yratia 
odium redditur. Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni 
l'extrême froid, etc. » 

Port-Royal a ainsi réduit tout ce morceau : « Nos sens 
n'aperçoivent rien d'extrême ; trop de bruit nous assourdit; 
trop de lumière nous éblouit; trop de distance et trop de 
proximité empêchent la vue; trop de longueur et trop de 
brièveté obscurcissent un discours; trop de plaisir incom- 
mode, trop de consonnances déplaisent. Nous ne sentons 
ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid, etc. » 

Pascal : « Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous 



PENSEES ALTEREES. 195 

rend incapables de savoir certainement et d'ignorer abso- 
lument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incer- 
tains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque 
terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il 
branle et nous quitte; et, si nous le suivons, il échappe à 
nos prises; il glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne 
s'arrête pour nous; c'est l'état qui nous est naturel, et tou- 
tefois le plus contraire à notre inclination. Nous brûlons 
de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base 
constante, pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini; 
mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jus- 
qu'aux abîmes. » 

Port-Royal a gâté ce beau passage, en l'arrangeant de lu 
manière suivante qui jusqu'ici a été fort admirée, et qui ne 
peut plus être supportée dès qu'on connaît la vraie: « Voilà 
notre état véritable. C'est ce qui resserre nos connoissanves 
en de certaines bornas que nous ne passons pas, incapables 
de savoir tout et d'ignorer tout absolument (il ne s'agit pas 
de savoir ou d'ignorer tout, mais d'ignorer absolument ou 
de savoir avec certitude). Nous sommes sur un milieu vaste, 
toujours incertains et flottants entre l'ignorance et la con- 
noissance (ceci détruit l'image commencée: l'ignorance et 
la connoissance étoienl devenues les deux bouts du milieu); 
et, si nous pensons aller plus loin (il n'est pas question 
d'aller plus loin ; plus loin que quoi? maU de s'attacher à 
un point fixe), notre objet branle et échappe à nos prises; 
il se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne le peut 
arrêter (Pascal dit bien plus : Rien ne s'arrête pour nous). 
C'est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire 
à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir 
tout (il ne s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus 
loin, etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier 



196 DES PENSEES DE PASCAL RAPPORT-II. 

une tour qui s'élève jusqu'à l'infini ( pour cela il faut 
d'abord trouver une assiette ferme et une dernière base 
constante). Mais tout notre édifice craque (non pas tout 
notre édifice, car nous n'avons pas pu en élever un, 
faute d'une base constante ; c'est le fondement même que 
nous avons jeté qui craque ) , et la terre s'ouvre jusqu'aux 
abîmes 1 . » 

Mais cette altération continue du style de Pascal nous 
détourne beaucoup trop de notre objet présent, à savoir la 
décomposition que Port-Royal fait subir à des morceaux 
complets et achevés. Donnons encore un exemple d'une 
pareille décomposition sur un passage moins étendu, mais 
peut-être mieux lié et tout aussi beau que le précédent; nous 
voulons parler de ce fragment sur le vrai bien que nous avons 
déjà indiqué, et qui a été réuni par Port-Royal au fragment 
sur le pyrrhonisme, pour composer le chapitre xxi (B. 
:2 e part. 1): Sur les contrariétés étonnantes qui se trouvent 
dans la nature humaine à l'égard de la vérité et du bon- 
heur. Il est impossible d'avoir eu plus de malheur que ce 
fragment entre les mains de Port-Royal. D'abord on l'a 
fait entrer dans un travail de composition très vicieuse; 
maintenant nous allons le voir subir en lui-même un tra- 
vail de décomposition plus vicieuse encore. Il est intitulé 
dans le manuscrit; Que l'homme ne peut connoître le vrai 
bien ni la justice. En voici le commencement: « Tous les 
hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans excep- 
tion, quelques différents moyens qu'ils y emploient. » On 
trouve tout ce morceau dans le chapitre xxi de Port-Royal; 



1. A la fin du Rapport, nous avons placé le texte vrai de cet admi- 
rable fragment, en regard du texte donné par les éditions et le seul 
connu jusqu'ici. 



PENSÉES ALTÉRÉES. Î97 

on l'y trouve même grossi, comme nous l'avons vu, de 
quelques phrases sur les trois concupiscences, tirées d'un 
autre endroit du manuscrit. Après avoir exposé nos vains 
efforts pour arriver au bonheur, et la plainte éternelle de 
tous les hommes « princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, 
jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de 
tous pays, de tous temps, de tous âges et de toutes con- 
ditions », Pascal s'écrie: « Qu'est-ce donc que nous crie 
cette avidité et cette impuissance?... Ce gouffre infini ne 
peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est- 
à-dire par Dieu même. » Ce passage éloquent avait été ad- 
mirablement préparé, et lui-même il prépare admirablement 
ce qui suit: « Lui seul (Dieu) est son véritable bien; et depuis 
qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans 
la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place: astres, 
ciel, terre, etc. » Ainsi le mouvement de tout ce morceau est 
gradué sur l'ordre même et l'enchaînement des idées. Port- 
Royal a rompu, avec l'enchaînement des idées, le mouve- 
ment du style. Tl a isolé cette tirade pathétique : « Qu'est-ce 
donc que nous crie cette avidité et cette impuissance? », et par 
là il a brisé toute la suite de ce beau fragment ; il en a gâté les 
proportions et l'harmonie, et il a donné à cette longue no- 
menclature des choses que l 1 homme a mises à la place de 
Dieu je ne sais quel air brusque et étrange. Et quant à la 
brillante et véhémente tirade, il l'a gardée comme un mor- 
ceau de rhétorique qu'il n'a pas voulu perdre, et dont il a 
fait un paragraphe distinct d'un autre chapitre (P.-R. ch m. 
B. 2 e part, v, 3). Mais alors ce grand mouvement, n'étant ni 
préparé ni soutenu, perd sa force; ce cri de douleur échappé 
de l'âme de Pascal ne semble plus qu'une déclamation. 
Tel a été le sort d'un fragment d'une assez médiocre 
étendue; il est curieux de montrer quel a été celui dune 



198 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

seule phrase, qui n'était pas, ce semble, assez longue pour 
pouvoir être démembrée. 

« Il a été prédit, dit Pascal (Msc. p. 232), que Jésus- 
Christ seroit roi des Juifs et des Gentils; et voilà ce roi des 
Juifs et des Gentils opprimé par les uns et les autres qui 
conspirent à sa mort, dominant sur les uns et les autres, et 
détruisant et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit 
le centre et dont il fait sa première Église, et le culte des 
idoles dans Rome, qui en étoit le centre et dont il fait sa 
principale Église. » Il est impossible de trouver une phrase 
qui soit plus une, plus ramassée en elle-même, et qui se 
prête moins à toute décomposition ; cependant Port-Royal 
a trouvé le secret de la briser et d'en disperser les mem- 
bres dans des phrases différentes et assez éloignées les unes 
des autres. Port-Royal met d'abord en avant la prédiction 
(P.-R. ch. xv, p. 119. B. 2 e part, xi, 2) : « Que Jésus-Christ 
seroit roi des Juifs et des Gentils »; puis il intercale quatre 
paragraphes ; alors il revient à la phrase de Pascal, qu'il 
arrange ainsi : « A cela s'opposent tous les hommes par 
l'opposition naturelle de leur concupiscence. Ce roi des 
Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et les autres qui 
conspirent sa mort, etc. » Ici Port-Royal s'arrête encore, 
intercale de nouveau diverses pensées, et enfin il reprend 
le deuxième membre de la phrase de Pascal, auquel il 
rend le tour qu'il avait ôté au premier : a Malgré toutes ces 
oppositions, voilà Jésus-Christ, en peu de temps, régnant 
sur les uns et les autres et détruisant le culte judaïque dans 
Jérusalem, qui en étoit le centre, etc. » 

En est-ce assez, et trouve-t-on que le duc de Roannez en 
ait usé assez librement avec Ips phrases, les paragraphes, 
les chapitres entiers de Pascal? Il est temps de le voir 
aux prises, non plus avec le style, mais avec la pensée 



PENSÉES ALTÉRÉES. 199 

Dinme de Fiscal, la méconnaissant et la défigurant de toutes 
les manières. 

Port-Royal altère la pensée de Pascal, quelquefois faute 
de la bien comprendre et à son insu, quelquefois aussi par 
politique, pour ne pas réveiller des querelles mal assoupies, 
le plus souvent par scrupule de conscience, pour épargner 
aux faibles la contagion d'un scepticisme dont tout le monde 
ne pénètre pas le secret et ne possède pas le remède. 

Les altérations involontaires ou sont légères, sans jamais 
être indifférentes, et énervent plus ou moins la pensée de 
Pascal sans la dénaturer entièrement; ou bien elles sont 
assez graves et assez profondes pour constituer de véritables 
contre-sens. 

Nous allons donner des exemples de chacun de ces genres 
d'altération. 

Le chapitre xxv comprend un certain nombre de para- 
graphes dont le premier traite de la puissance de l'opinion; 
les autres ont l'air de rouler sur des sujets différents, qui 
n'ont d'autre lien que leur rapport commun au titre général 
du chapitre : La faiblesse de l'homme. Rien de plus inexact 
que tout cela. D'abord, dans le manuscrit, tous ces para- 
graphes se lient les uns aux autres et ne forment qu'un 
seul et môme tout, et leur sujet commun n'est pas la fai- 
blesse de l'homme, ce qui est bien vague: ce n'est pas non 
plus l'opinion; car quel rapport peuvent avoir à l'opinion 
plusieurs de ces paragraphes, entre autres le paragraphe 
sur les charmes de la nouveauté, surtout celui sur le plus 
grand homme du monde dont une mouche, ou le moindre 
tintamarre qui se fait autour de lui, troublent la raison, ou 
celui qui nous peint un philosophe qui, en sûreté sur une 
planche plus large qu'il ne faut, tremble en songeant au 
précipice qui est dessous? L'opinion n'a rien à voir à tout 



200 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — ÎI. 

cela. Il s'ensuit que le premier paragraphe, qui, dans le 
manuscrit, n'est pas autre chose que le commencement du 
morceau entier, ne peut pas rouler sur l'opinion, puisque 
tous les autres paragraphes qui dépendent du premier n'ont 
aucun rapport à l'opinion. Et pourtant lisez ce paragraphe 
dans Port -Royal : « Cette maîtresse d'erreur qu'on appelle 
fantaisie... et opinion». Voilà le début, et, pour ainsi dire, 
l'enseigne de tout l'article. Et puis : « Qui dispense la répu- 
tation, qui donne la vénération aux personnes, aux ouvra- 
ges, aux grands, si non l'opinion...? » « L'opinion dispose 
de tout... » Une réflexion très attentive pourrait bien soup- 
çonner ici quelque méprise. Car enfin, comment peut- on 
dire que c'est l'opinion qui dispense la réputation? L'effet 
ressemble un peu trop à la cause : la réputation, c'est l'opi- 
nion même ; et la phrase a bien l'air d'une tautologie. Mais 
nous en parlons fort à notre aise, car nous voyons le dessous 
des cartes. Nous avons le manuscrit, nous possédons l'origi- 
nal, et nous reconnaissons facilement l'infidélité de la copie. 
Mais, quand on n'est pas averti, il faudrait une sagacité mer- 
veilleuse pour deviner la moindre altération dans tout ce pas- 
sage. Aussi tout le monde s'y est trompé. Et, comme Pascal 
fait mention du livre italien, DelV opinione reginadel mondo, 
on a cité cent fois ce paragraphe et ceux qui le suivent comme 
traitant de l'opinion. Cependant il n'en est rien : le vrai sujet 
est semblable à celui-là, mais il n'est pas celui-là. Quel est-il? 
C'est l'imagination. Pascal le dit lui-même; il a mis lui- 
même un titre à ce morceau; ce titre est : Imagination ; 
et voici la vraie première phrase ( Msc. p. 361-362 ) : « C'est 
cette partie dominante de l'homme , cette maîtresse d'er- 
reur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est 
pas toujours, etc. » Pour accommoder cette phrase à l'opi- 
nion il a fallu la changer et supprimer ce premier membre: 



PENSÉES ALTÉRÉES. •-.! 

(( C'est cette partie dominante de l'homme... » Plus bas : 
« Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la 
vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux 
grands, sinon celte faculté imaginante? » Enfin: «L'ima- 
gination dispose de tout. » Dès qu'il s'agit de l'imagination 
et non pas de l'opinion, tous les autres paragraphes s'éclair- 
cissent; on comprend le charme des nouveautés, car la 
nouveauté s'adresse à l'imagination; il est bien certain que 
le plus grand homme du monde, si la moindre distraction 
trouble son imagination, ne peut plus suivre son raisonne- 
ment, et le plus grand philosophe, sur une planche plus 
large qu'il ne faut pour y marcher en sûreté, tremble en se 
représentant par l'imagination l'abîme qui est au-dessous. 
11 y avait, dans l'original, bien des expressions qui ne se 
peuvent rapporter qu'à l'imagination : partie dominante 
de ïhomme, faculté, etc. Port-Royal les a adoucies ou 
supprimées. 11 a retranché aussi, ce qui est plus grave, 
trois ou quatre paragraphes où Pascal représente les ma- 
gistrats et les médecins s'appliquant à foire impression sur 
l'imagination des hommes avec leurs bonnets et avec leurs 
robes, faute de posséder la vraie justice et la vraie science. 
C'est Desmolets qui depuis a publié ces paragraphes. A la 
fin Pascal a mis cette note : « 11 faut commencer par là le 
chapitre des puissances trompeuses. » Sans doute, au milieu 
de tout cela, l'opinion est souvent prise à partie ; Port- 
Hoyal a cru qu'elle était sur le premier plan. Il n'a pas 
compris la véritable pensée de Pascal. L'opinion n'est 
qu'une puissance extérieure, à laquelle on peut résister avec 
du courage et une certaine force de caractère : mais l'ima- 
gination est une puissance bien autrement trompeuse et 
bien autrement redoutable, puisqu'elle a son siège en nous- 
mêmes. C'est l'ennemi domestique du philosophe. Pascal 



202 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT- U. 

ni Malebranche ne pouvaient s'y tromper: mais Port-Royal, 
qui n'était pas assez tourmenté par l'imagination pour se 
révolter contre elle, a pris un ennemi pour un autre ; il a 
mis le sien à la place de celui de Pascal. 

Ce n'est pas là, selon nous, une altération légère; car 
elle donne le change sur le vrai caractère d'un morceau 
très important. En voici une autre qui, à proprement par- 
ler, n'est pas moins qu'un contre-sens, ou plutôt même un 
non-sens, qu'il est absolument impossible de mettre sur le 
compte de Nicole et d'Arnauld. 

Le dessein de Pascal, dans sa nouvelle Apologie, était 
de montrer que le christianisme est aimable, et, une fois 
ce grand point gagné , d'établir qu'il est aussi vrai qu'au- 
cune chose au monde: il voulait l'insinuer en quelque sorte 
dans la raison par le cœur. Cette pensée est partout dans 
Pascal. Pour préparer les voies à cette nouvelle Apologie, 
il met en avant une théorie qu'il croit inventer, mais qui 
est trop vraie pour être nouvelle, à savoir la distinction 
de deux ordres de vérités, les unes qui se prouvent, les 
antres qui ne se prouvent pas parce qu'elles sont des véri- 
tés premières; celles-ci qui relèvent de la raison, du rai- 
sonnement, de l'intelligence, de l'esprit, celles-là qui re- 
lèvent du sentiment, de l'instinct, du cœur'. Port-Royal 
lui-même, au chapitre xxxi des Pensées diverses, donne le 
morceau suivant que nous rétablissons ici tel qu'il est dans le 
manuscrit (p. 59) : « Le eamr a son ordre; l'esprit a le sien, 
qui est par principes et démonstrations. Le cœur en a un 
autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant 
d'ordre les causes de l'amour. Cela seroit ridicule. Jésus- 
Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur 

1. Voyez la Préface de la seconde édition, p. 43, etc. 



PEKSÈES A LTÉRÉE8. 208 

que celui de l'esprit, etc. » Et ailleurs (Msc. p. 8) : « Le 
cœur a ses raisons que la raison ne connoît pas : on le sent 
en mille choses. » Cette distinction se rencontre aussi dans le 
Traité de l'art de persuader; ce qui, à la rigueur, pourrait 
rattacher ce traité au grand ouvrage de Pascal. « L'esprit 
cl le cœur sont comme les portes par où les vérités sont 
reçues dans Lame. » Nous trouvons encore dans une des 
copies du manuscrit cette ligne isolée, mais profonde, que 
ni Port-Royal ni Llossut n'ont jugé à propos de recueillir : 
« instinct et raison, marque de deux mitures. » 

Quand on est familier avec cette théorie de Pascal, qui 
est celle de tous les grands philosophes, rien n'est plus 
clair que le fragment suivant, que Pascal lui-même aurait 
bien dû ne perdre jamais de vue, quand le scepticisme de 
Montaigne l'emporte trop loin (Msc. p. 191.): «Nous con- 
noissons la vérité, non-seulement par la raison, mais encore 
par le cœur; c'est de cette dernière manière que nous con- 
noissons les premiers principes, et c'est en vain que le rai- 
sonnement, qui n'y a point de part, essaye de les com- 
battre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, 
y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons 
point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver 
par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que 
la (oiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de 
toutes nos connoissances, comme ils le prétendent. Car la 
connoissance des premiers principes, comme qu'il y a es- 
pace, temps, mouvement, nombre, est aussi ferme qu'au- 
cune de celles que nos raisonnements nous donnent; et 
c'est sur ces connoissances du ca3ur et de l'instinct qu'il 
faut que la raison s'appuie-, et qu'elle y fonde tout son 
discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'es- 
pace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre 



m DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT -îl. 

ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un 
soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propo- 
sitions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par 
différentes voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que 
la raison demande au cœur des preuves de ses premiers 
principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que 
le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les 
propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. » 

Voici maintenant comment Por! - Royal, c'est-à-dire le 
duc de Roannez , a défiguré et travesti la pensée de Pascal 
(P.-R. ch. xxi ; 2 e part. I, 1.). Au lieu de ces mots : «Nous 
connoissons la vérité non -seulement par la raison, mais 
encore par le cœur, » le duc de Roannez a mis : « non- 
seulement par raisonnement , mais aussi par sentiment et 
par une intellifjeîice vive et lumineuse. » Mais ce que 
Pascal veut établir est précisément l'opposition de l'intelli- 
gence et du sentiment. 

Pascal : « C'est sur ces connoissances du cœur et de 
l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, etc.. » Le duc 
de Roannez efface le cœur et l'instinct, et y substitue {'in- 
telligence et le sentiment ; comme si ces deux mots étaient 
synonymes. 

Pascal : « Il est aussi inutile et aussi ridicule que la rai- 
son demande au cœur des preuves de ses premiers prin- 
cipes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le 
cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les pro- 
positions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. » Le 
duc de Roannez supprime ces mots importants : « // est 
aussi inutile », et laisse seulement : il est aussi ridicule; 
et change ainsi le reste : « Il est aussi ridicule que la raison 
demande au sentiment et à l'intelligence des preuves de 
ces premiers principes pour y consentir, qu'il seroit ridicule 



PENSÉES ALTÉRÉES. 205 

que l'intelligence demandât à la raison un sentiment de 
toutes les propositions qu'elle démontre. » Il ne fallait 
retrancher ni pour vouloir les recevoir, ni pour vouloir y 
consentir; ce qui marque que la volonté n'est point ici de 
mise. Il n'est pas non plus question des premiers prin- 
cipes en général., mais des premiers principes du cœur, 
car le cœur a aussi ses principes. Mais je demande s'il est 
possible d'attacher quelque sens à cette antithèse de l'in- 
telligence et de la raison : « Il est ridicule que la raison 

demande à l'intelligence des preuves » Et encore : 

« Il seroit ridicule que l'intelligence demandât à la raison 
un sentiment... » Nous répétons que nous n'imputons point 
de pareilles absurdités à Arnauld et à Nicole. 

Mais ce qu'il est permis de leur imputer, sans leur en 
faire un reproche , c'est l'adoucissement et souvent même 
la suppression absolue d'une foule de passages qui se rap- 
portent aux querelles du temps et aux jésuites. Pascal, 
comme l'atteste Marguerite Périer, loin de se repentir 
d'avoir fait les Provinciales, est mort en déclarant que, 
s'il avait à les refaire, il les ferait plus fortes. Dans une 
lettre que nous avons retrouvée , à M lle de Roannez , il ap- 
pelle les maximes des jésuites « les maudites maximes. ' » 
Enfin c'es bien dans le manuscrit (p. 99-100), au milieu 
d'autres pensées du même genre, que Condorcet a recueilli 
ces paroles qui attestent la conviction obstinée de Pascal, 
et le sentiment triomphant de la justice de sa cause, sous 
le feu d'une persécution implacable : 

« J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant con- 
damné ; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait 
croire au contraire. 11 n'est plus permis de bien écrire. 

1. Plus haut, p. 151. 



206 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

« Toute l'inquisition est corrompue ou ignorante. Il est 
meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes 

« Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y 
condamne est condamné dans le ciel. 

« L'inquisition et la Société sont les deux fléaux de la 
vérité. » 

Bossut a conservé cette grande protestation ; mais, par 
une inconséquence inexplicable, il n'a pas osé mettre au 
jour bien des passages semblables, et il a altéré tous ceux 
qu'il a publiés. Notre devoir est de rétablir l'intégrité des 
fragments mutilés et défigurés par la prudence forcée de 
Port-Royal et par la pusillanimité gratuite de Bossut. 

On trouve dans Port- Royal bien des pensées générales 
qui, dans Pascal, sont particulièrement dirigées contre les 
jésuites. Chapitres xxvm, Pennies chrétiennes : & Toutes les 
religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison 
naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints 
à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes et à s'informer 
de celles que J.-C. a laissées aux anciens pour nous être 
transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Ils 
veulent avoir comme les autres peuples la liberté de suivre 
leurs imaginations. » Au lieu des mots : « Il y a des gens... » 
Pascal avait mis (Msc. p. 451) : « Cette contrainte lasse ces 
bons pères. Ils veulent avoir, etc. » 

Port Royal, chapitre xu, figuras : « La synagogue ne 
périssoit point parce qu'elle étoitla figure de l'Église; mais 
parce qu'elle; n'étoit que la figure, elle est tombée dans la 
servitude. La figure a subsiste jusqu'à la vérité, afin que 
l'Église fut toujours visible ou dans la peinture qui la pro- 
mettait ou dans l'effet. » Au lieu de ce stvle médiocre et 
émoussé, voici le texte authentique de Pascal (Msc. p. 461): 
« fczéchias : La synagogue étoit la figure et ainsi ne péris- 



PENSÉES ALTÉRÉES. 207 

soit point, et n'étoit que la figure et ainsi est périe; c'étoit 
une figure qui contenoit la vérité ; et ainsi elle a subsisté 
jusqu'à ce qu'elle n'a plus eu la vérité.» 

« Mes révérends pères, tout cela se passoit en figures : 
les autres religions périssent, celle-là ne périt point. » 

On voit ici comment ont été composées plusieurs des 
Pensées. Pascal lisant l'Écriture sainte, en tirait une ré- 
flexion qui pouvait servir à son Apologie du christianisme, 
et il la mettait par écrit; en même temps, comme il était 
pénétré d'une profonde indignation contre la corruption 
des saintes Écritures par les jésuites, il laissait éclater cette 
indignation au milieu même d'une note de quelques lignes. 

Ouvrez le manuscrit, vous y rencontrerez une foule de 
pensées sous ces titres : Casuistes, Probable, Probabilité, 
Pape, etc. Port-Royal supprime et ces titres et ces pensées; 
ou, s'il en garde quelques-unes, il leur enlève leur carac- 
tère particulier, et les présente sous une forme générale et 
abstraite, qui masque la vraie pensée de Pascal et ne laisse 
pas même toujours paraître une pensée bien déterminée. 

Port-Royal, chapitre x, Juifs : « La religion juive doit 
donc être regardée différemment dans la tradition de leurs 
saints et dans la tradition du peuple, etc. » Il nous est im- 
possible de comprendre ce que c'est que les saints du peuple 
juif, expression qui pourtant revient encore une fois dans ce 
même passage. Nous avons donc recours au manuscrit, et 
nous y trouvons cette phrase inintelligible (Msc. p. 55) Mais 
elle n'est pas de la main de Pascal -.elle aura été écrite sous sa 
dictée, ou recopiée sur un premier brouillon qui n'est plus. 
A côté et en marge est une note de la main même de 
Pascal. Dans le morceau d'une écriture étrangère, il y avait, 
en effet, de leurs saints, ce qui n'a pas de sens ; mais une 
autre main a corrigé : des livres saints, rurertion qui 



208 DES PENSÉES DE (PASCAL. RAPPORT — IL 

éclaircit tout, car rien n'est plus simple que la différence 
d'une religion dans les livres sacrés qui la conservent pure 
et dans la tradition du peuple où elle s'altère sans cesse. 
Voici de plus la note marginale de Pascal : « Et toute reli- 
gion est de même; car la chrétienne est bien différente 
dans les livres saints et dans les casuistes. » Port-Royal a 
supprimé ce dernier trait; il aurait pu, du moins , en lisant 
parfaitement écrits de la main de Pascal ces mots dans les 
livres saints , éviter l'étrange méprise dans laquelle il est 
tombé. 

C'est surtout à l'occasion du miracle de la sainte épine 
que Pascal, qui se trouvait honoré personnellement dans 
un miracle accompli sur sa nièce ' , s'élève contre les jé- 
suites, que ce miracle devait confondre et qui le niaient et 
s'en moquaient. A tout moment Pascal quitte sa thèse gé- 
nérale de l'importance des miracles, pour se retourner 
contre les jésuites. Port-Royal, de peur de s'y blesser, ose 
à peine toucher aux pensées les plus générales, que nous 
devons en grande partie à l'évêque de Montpellier et à 
Desmolets. Le chapitre xxvn e de Port-Royal sur les mira- 
cles, s'il eût contenu toutes les Pensées de Pascal sur ce 
sujet, aurait été bien autrement étendu et bien autrement 
remarquable. Port- Royal, pour observer la paix de Clé- 
ment IX, supprime les pensées les plus hardies, et il affaiblit 
toutes celles qu'il donne. 

Port- Royal, en. xxvn : « Les miracles ont servi à la 
fondation et serviront à la continuation de l'Église, jusqu'à 
l'Ante-Christ, jusqu'à la fin, etc.. » Dans Pascal, cette 
phrase était une réponse aux jésuites qui, pour diminuer 
l'effet du miracle de la sainte épine, avaient semblé médio- 

1. Marguerite Périer, l'auteur des Mémoires. 



PENSEES ALTEREES. 209 

crement touchés de l'importance des miracles au xvn e siè- 
cle. Pascal s'adresse à eux et leur dit (Ms. p. 451) : « Les 
miracles sont plus importants que vous ne pensez : ils ont 
servi à la fondation, etc..» 

En 1779 Bossut crut enfin pouvoir publier impunément 
bien des morceaux où, à propos des miracles ou même en 
toute autre occasion, Pascal attaque la morale et les opi- 
nions relâchées des jésuites. Mais partout Bossut opère sur 
les fragments nouveaux qu'il publie comme Port-Royal sur 
ceux qu'il a mis au jour. Quelquefois il retranche des parties 
plus ou moins considérables de ces fragments; il change 
Tordre de ceux qu'il conserve , et il en émousse les traits 
les plus incisifs. 

Pascal, s'adressant aux jésuites qui, pour décrier le mi- 
racle de la sainte épine, détruisaient toutes les règles éta- 
blies pour le discernement des vrais et des faux miracles 
(Msc. p. 402) : « Juges injustes, ne faites pas de lois sur 
l'heure. Jugez par celles qui sont établies, et établies par 
vous-mêmes. Vœ qui conduis loges iniquas f Vour affoiblir 
vos adversaires, vous désarmez toute l'Église. » Bossut fait 
ici deux fautes : d'abord il fait précéder cette apostrophe : 
« Juges injustes, etc. » par deux lignes qui ne sont pas de 
Pascal, et qui sont destinées à rattacher ce morceau à un 
morceau tout différent (B. 2 e part, xvi, 10). Puis il trans- 
porte cette dernière phrase « Pour affoiblir vos adver- 
saires, etc. » dans un autre endroit, qui précède de plu- 
sieurs pages (Ibid. xvi, 9) : « Ainsi pour affoiblir leurs 
adversaires, ils désarment l'Église, etc. » 

Pascal (Msc. p. 451) : «Injustes persécuteurs de ceux que 
Dieu protège visiblement ! S'ils nous reprochent nos excès, 
ils parlent comme les hérétiques. S'ils disent que la grâce 
de J.-C. nous discerne, ils sont hérétiques. S'il se fait des 

14 



210 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

miracles , c'est la marque de l'hérésie. » Et ailleurs ( Msc. 
p. 402) : « S'ils disent que notre salut dépend de Dieu, ce 
sont des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, 
c'est une hypocrisie. S'ilssont prêts à souscrire toutes ses 
constitutions, cela ne suffit pas. S'ils disent qu'il ne faut 
pas tuer pour une pomme, ils combattent la morale des 
catholiques. S'il se fait des miracles parmi eux , ce n'est 
pas une marque de sainteté, et c'est au contraire un soup- 
çon d'hérésie. » De ces deux morceaux différents, Bossut 
en compose un seul, supprimant ce début «Injustes persé- 
cuteurs, etc. », resserrant à son gré ou développant l'argu- 
mentation; et, au lieu de deux fragments pleins de vie, il 
a fait ce paragraphe languissant : « Les jésuites... n'ont 
pas laissé néanmoins d'en tirer cette conclusion, car ils 
concluent de tout que leurs adrersaircs sont hérétiques. S'ils 
leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils parlent comme 
des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous dis- 
cerne, et que notre salut dépend de Dieu, c'est le langage 
des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape : 
c'est ainsi, disent-ils, que les hérétiques se cachent et se 
déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une 
pomme, ils combattent, disent les jésuites, la morale des 
catholiques. Enfin, s'il se fait des miracles parmi eux, ce 
n'est pas une marque de sainteté, c'est au contraire un 
soupçon d'hérésie. » 

Quelquefois Bossut, en supprimant un seul trait, énerve 
toute l'argumentation. Dans le § 9 de l'article xvi, on lit 
cette défense de Port-Royal : « Ce lieu qu'on dit être le 
temple du diable, Dieu en fait son temple; on dit qu'il 
faut en ôter les enfants ; on dit que c'est l'arsenal de l'en- 
fer : Dieu en a fait le sanctuaire de ses grâces... » Il est 
évident que la phrase est défectueuse, et qu'à cette objec- 



PENSEES ALTEREES. 211 

lion « On dit qu'il faut en ôter les enfants » une réponse 
est nécessaire, comme il y a des réponses à l'objection qui 
précède et à celle qui suit. Cette réponse nécessaire est 
dans Pascal (Msc. p. 463) : « On dit qu'il en faut ôter les 
enfants, Dieu les y guérit. » Nouvelle allusion au miracle 
de la sainte épine et à la guérison de Marguerite Périer. 

Si nous n'avions pas montré cent fois que Bossut affai- 
blit le style de Pascal, nous citerions cet exemple. Pascal 
(Msc. p. 471) : « Ce n'est point ici le pays de la vérité; elle 
erre inconnue parmi les hommes... » Bossut (1. 1.) : « Elle 
est inconnue parmi les hommes. » Mais il ne s'agit plus 
d'altérations de mots; il s'agit d'altérations tout autrement 
graves, et qui tombent sur la pensée même. 

Bossut est le premier qui ait donné ce paragraphe sur 
l'utilité, la nécessité même des miracles dans un temps où 
la vérité est persécutée et n'a plus d'asile (1. 1. § 10). «Mais, 
disent- ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause 
qu'on en a déjà; et ainsi ils ne sont plus des preuves de 
la vérité de la doctrine. Oui; mais quand on n'écoute plus 
la tradition, qu'on a surpris le peuple, et qu'ayant ainsi 
exclu la vraie source de la vérité, etc.. » Que fait ici le 
peuple? Pascal dit (Msc. p. 449) : le pape : « Quand on 
n'écoute plus la tradition , quand on ne propose plus que 
le pape, quand on Ta surpris, et qu'ainsi, etc.. » 

Bossut, d'après Desmolets (2 e part, xvn, 76) : « Les 
opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturelle- 
ment, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils 
ont excédé toutes les bornes, etc.. » Ceci est inintelligible : 
si les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, il est 
plus qu'étrange, il répugne qu'elles leur déplaisent. Et 
puis, qui a excédé toutes les bornes? A qui se rapporte cet 
ils? Dans Pascal tout se rapporte directement aux jésuites- 



212 DES PENSEES DE PASCAL. RAPP0RT-1I. 

Ce passage est intitulé Montalte, pour marquer que c'est 
ici comme une suite des Provinciales (Msc. p. 429): « Les 
opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturelle- 
ment, qu'il est étrange que les leurs déplaisent. C'est qu'ils 
ont excédé toute borne... » 

Bossut, dans le même paragraphe, toujours d'après Des- 
molets : « Il est ridicule de dire qu'une récompense éter- 
nelle est offerte à des mœurs licencieuses. » Pascal : « à 
des mœurs escobartines. » Et cet adjectif, de l'invention de 
Pascal, méritait d'être conservé et d'avoir droit de bourgeoi- 
sie dans la langue, tout aussi bien que le verbe escobarder. 

Nous ne trouvons guère dans tout Bossut sur le probabi- 
lisme qu'une ou deux pensées du Supplément; par exemple, 
les §§ xi et xii ; il y en a beaucoup plus dans Pascal. Il en est 
de même des casuistes. Ils sont sans cesse attaqués dans le 
manuscrit, et presque jamais dans Bossut. Mais ce n'est 
pas ici le lieu de restituer les passages omis par Bossut * ; 
nous n'en sommes encore qu'à signaler les altérations qu'il 
a fait subir aux pensées qu'il a publiées. Cependant, quand 
on a conservé le paragraphe 77 de l'article xvii, donné par 
Condorcet, toute suppression ressemble fort à une précau- 
* tion inutile. En effet ce paragraphe est bien énergique ; mais 
il l'est encore plus dans le manuscrit. Il y est aussi beau- 
coup plus étendu. Bossut n'a pas ajouté à Condorcet; 
quelquefois même il l'a abrégé et adouci. Malheureusement 
ce passage est presque illisible dans l'autographe. Nous en 
donnons ce que nous avons pu déchiffrer. 

Msc. p. 99-100 : « S'ils ne renoncent à la probabilité, 
leurs bonnes maximes sont aussi peu saintes que les mé- 
chantes. Car elles sont fondées sur l'autorité humaine; et 

1. Voyez la 3 e partie de ce Rapport. 



PENSÉES ALTÉRÉES. 213 

ainsi, si elles sont plus justes, ils seront plus raisonnables, 
mais non pas plus saints. Elles tiennent de la tige sauvage 
sur quoi elles sont entées. 

« Si ce que je dis ne sert à vous éclairer, il servira au 
peuple. 

« Si ceux-là se taisent, les pierres parleront'. 

« Le silence est la plus grande persécution. Jamais les 
saints ne se sonts tus. Il est vrai qu'il faut vocation : mais ce 
n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on 
est appelé, c'est de la nécessité de parler 2 . 

« Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'elle a 
condamné la vérité... et que les livres qui ont dit le con- 
traire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on 
est censuré plus injustement , et qu'on veut étouffer la 
parole plus violemment; jusqu'à ce que vienne un pape 
qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour 
faire justice 3 . 

« L'inquisition et la Société, les deux fléaux de la 
vérité 4 . 

« Que ne les accusez -vous d'arianisme? Car s'ils ont dit 
que Jésus-Christ est Dieu, peut-être ils l'entendent non par 
nature, mais comme il est dit : DU estis 5 . 

«Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce qu'elles 
condamnent est condamné dans le ciel 6 . 

« Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello 7 . 

1. Ces trois paragraphes ne sont ni dans Gondorcet ni dans Bossut. 
1. Ce paragraphe est dans Condorcet et dans Bossut. 

3. Ce paragraphe manque dans Condorcet et dans Bossut. 

4. Dans Condorcet et dans Bossut. 

5. Ni dans Condorcet ni dans Bossut. 

6. Dans Condorcet et dans Bossut. 

7. Ni dans Condorcet ni dans Bossut. 



214 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

« J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant con- 
damné: mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait 
croire au contraire : il n'est plus permis de bien écrire. 

« Toute l'inquisition est corrompue ou ignorante. 

« Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes '. 

« Je ne crains rien Je n'espère rien. Les évêques ne font pas 
ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique 
de les séparer ; car ils ne craindront plus et se feront plus 
craindre 2 . 

«Je ne crains pas... vos censures particulières, si elles 
ne sont fondées sur la tradition. 

«Car qui êtes -vous tous 3 ? 

Ainsi Port- Royal retranche entièrement, et Bossut ne 
publie qu'imparfaitement les pensées qui font connaître un 
des côtés les plus grands de l'àme de Pascal, cette altière 
obstination qui résista aux persécutions du pouvoir civil et 
aux foudres du saint-siége. Nous allons voir maintenant 
Port-Royal et Bossut affaiblir et voiler, autant qu'il sera 
en eux, non plus un des cotés, mais le fond même de 
Pâme de Pascal, je veux dire ce scepticisme universel 
contre lequel il ne trouva d'asile que dans les bras de la 
grâce. 

En effet, Pascal est sceptique en philosophie. Otez la 
révélation, et Pascal serait un disciple de Montaigne. Géo- 
mètre, physicien, homme du monde 4 , il n'avait d'études 

1. Ces trois paragraphes sont dans Condorcet et dans Bossut. 

2. Ce paragraphe est dans Condorcet. Bossut en a retranché : Les 
évêques ne font pas ainsi. 

3. Ces deux derniers paragraphes sont à peu près illisibles dans le 
manuscrit. 

4. Il l'avait été beaucoup plus qu'on ne le sait ordinairement. Voyez 
le Discours sur les passions de Va moin-. 



PENSÉES ALTEREES. 213 

régulières et approfondies ni en philosophie ni en théologie. 
Il n'y songea sérieusement qu'assez tard; et égaré par sa 
rigueur même, par les habitudes de l'esprit géométrique , 
comme aussi par eetle humeur bouillante qu'il portait 
en toutes choses, il s'élança d'abord à l'extrémité du 
doute et à l'extrémité de la foi. Confondant le raisonne- 
ment et la raison, ne se souvenant plus qu'il a lui-même 
judicieusement distingué des vérités premières, indémon- 
trables , que nous découvre cette intuition spontanée de 
la raison qu'on peut aussi appeler avec lui 'l'instinct, le 
sentiment, le cœur, et des vérités qui se déduisent de 
celles-là par voie de raisonnement ou qui se tirent de 
l'expérience par induction, oubliant qu'ainsi il a lui-même 
répondu d'avance à toutes les attaques du scepticisme ', 
Pascal interroge avec l'expérience et le raisonnement tous 
les principes, et par là il les ébranle tous, sans beau- 
coup d'effort : comme il veut tout prouver, il ne trouve 
à rien des preuves suffisantes, et arrive à l'incertitude de 
toutes choses; qu'il n'y a en soi ni vrai ni faux, ni bien ni 
mal, ni juste ni injuste; que les degrés de latitude font 
toute la jurisprudence; que la propriété n'est qu'une con- 
vention ; qu'il n'y a d'autre nature des choses que la cou- 
tume, et qu'enfin la raison, réduite à ses seules forces, est 
incapable de" s'élever à l'idée de l'existence de Dieu et de 
l'immortalité de l'âme. Encore une fois, ôtez la révélation, 
et Pascal c'est Montaigne, et xMontaigne réduit en système. 
Sa métaphysique, si tant est qu'il en ait une, sa morale et 
sa politique sont celles de la fin du xvi e siècle et du com- 
mencement du xvn e , en Italie, en France et dans toute 
l'Europe, avant que Descartes fût venu tout renouveler et 

1. Vovez la Préface de la seconde édition. 



216 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — îî, 

tout raffermir. On ne sait, on ne peut savoir quels services 
a rendus Descartes, qu'après avoir sondé longtemps le vide 
qu'avait laissé dans les esprits et dans les âmes la chute de 
la scholastique , c'est-à-dire de la philosophie chrétienne, 
et reconnu la vanité des efforts qu'avait faits d'abord l'esprit 
humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou 
moins empruntés à l'antiquité, conceptions artificielles, 
pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vrai génie, qui 
se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles paraissaient, 
et conduisirent promptement la raison émancipée du pre- 
mier enthousiasme et d'espérances chimériques à l'excès 
contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse 1 . Le scep- 
ticisme dominait en France quand Descartes parut et entre- 
prit de triompher du doute en l'acceptant d'abord, pour le 
forcer à rendre la certitude qu'il contient à son insu : car 
douter, c'est penser encore, c'est donc savoir et c'est croire 
qu'on pense, et qu'on est par conséquent 2 . C'est Descartes 
qui a restitué à la pensée la conscience de son droit et de sa 
force, et lui a enseigné qu'elle porte avec elle sa propre 
lumière et celle qui éclaire l'existence entière, notre âme 
spirituelle, Dieu et l'univers. Descartes, en arrachant l'es- 
prit humain au scepticisme, premier fruit de la liberté nais- 
sante, ferma sans retour l'ère de la scholastique et ouvrit 
celle de la philosophie moderne. Les libres penseurs du 
xvi e siècle n'avaient été que des révolutionnaires : Descartes 
a été , de plus , un législateur. La législation qu'il a don- 
née à la philosophie n'est point un système; c'est mieux 

1. Voyez, sur la philosophie de la Renaissance, la dixième leçon de 
FEsquisse d'une histoire générale de la philosophie, et dans les Fra- 
gments de philosophie cartésienne l'article Vanini. 

2. Ibid., leç. xi e ; et aussi la Défense de l'Université et de la' phi- 
losophie, p. 118. 



PENSÉES ALTÉRÉES. 21? 

que cela, c'est une méthode et une direction immortelle. 
Peu à peu cette méthode et cette direction, pénétrant dans 
les esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent 
la confiance de la raison en elle-même sans la jeter de 
nouveau dans une présomption toujours punie, et produi- 
sirent bientôt, secondées par la persécution même, cette 
sobre et forte philosophie du xvn e siècle, libre et réservée, 
fidèle à la raison et respectueuse envers la foi, qui compte 
pour disciples et pour interprètes les génies les plus diffé- 
rents, Arnauld et Malebranche, Fénelon et Bossuet; notre 
vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité 
en philosophie, celle du moins que nul souffle étranger ne 
nous a apportée et que l'Europe entière nous a empruntée, 
dont un côté exagéré a produit Spinoza, un autre Locke, 
un autre encore Berkeley, et qui, développée selon son vrai 
génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibniz. 

Pascal avait un peu goûté de cette grande philosophie; 
il n'en avait pas été pénétré. Il était presque formé avant 
qu'elle fût devenue la philosophie du siècle, et il avait été 
formé à une toute autre école , celle précisément qu'était 
venu renverser Descartes. Montaigne était son véritable 
maître avant celui qui lui parla du haut de la croix. 

Le philosophe, clans Pascal, interrogeant mal la raison, 
n'en obtient que des réponses incertaines; et, incapable de 
s'y arrêter, il se précipite dans tous les abîmes du scepti- 
cisme. Mais, l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au 
scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; 
mais son cœur a besoin de croire. Il a besoin de croire à un 
Dieu, non pas à un Dieu abstrait , principe hypothétique 
des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui 
a fait l'homme à son image, et qui puisse le recueillir après 
cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de 



218 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — 11. 

l'entrée du néant; il cherche un asile contre la mort de 
toute la puissance de son âme, de toute la faiblesse de sa 
raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu, à une autre vie, 
et ne le pouvant pas avec sa mauvaise philosophie, faute d'en 
posséder une meilleure et d'avoir suffisamment étudié et 
compris Descartes, il rejette toute philosophie, renonce à 
la raison et s'adresse à la religion. Mais sa religion n'est pas 
le christianisme des Arnauld et des Malebranche, des Féne- 
lon et des Bossuet, fruit solide et doux de l'alliance de la 
raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cul- 
tivée: c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du 
doute, sous le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu 
croire, et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de faire pour 
finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne 
les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les 
lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous ; sa dernière, 
sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant, et que la 
folie de la croix est encore son meilleur asile. Pascal a donc 
fini par croire ; mais, comme il n'y est parvenu qu'en dépit 
de la raison, il ne s'y soutient qu'en redoublant de soins 
contre la raison, par de pénibles et continuels sacrifices, par 
la mortification de la chair, surtout par celle de l'esprit; 
c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend 
de communiquer à ses semblables. Il ne se proposait point 
de s'adresser à la raison, sinon pour l'humilier et pour 
l'abattre, mais au cœur pour l'épouvanter et le charmer tout 
ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les motifs 
connus qui la déterminent, la vérité en soi exceptée. Une 
telle apologie du christianisme eut été un monument tout 
particulier, qui aurait eu pour vestibule le scepticisme, et 
pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'elle-même. Un 
pareil monument eût peut-être convenu à un siècle malade 



PENSEES ALTÉRÉES. -219 

ter] que le nôtre : il eût pu attirer et recevoir René et Byron 
convertis, des hommes longtemps en proie aux horreurs du 
doute et voulant s'en délivrer à tout prix. Mais les esprits 
sains et réglés du xvu e siècle n'auraient su que faire d'un 
semblable ouvrage. Pour eux, la religion était le couronne- 
ment de la philosophie , la foi, le développement le plus 
légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. 
Le scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt 
qu'une leçon. Aujourd'hui même, les Pensées sont peut- 
être plus dangereuses qu'utiles; elles répandent l'aversion 
de la philosophie bien plus que le goût de la religion ; elles 
ravagent l'àme plus qu'elles ne l' éclairent et ne la paci- 
fient; et la foi qu'elles inspirent, fille de la peur plutôt que 
de l'amour, est inquiète et agitée comme celle de ce sublime 
et infortuné génie. 

Il n'est donc pas surprenant que des hommes tel qu'Ar- 
nauld et Nicole, qui voulaient faire des Pensées un livre 
édifiant, n'aient pas consenti à les publier telles qu'ils les 
trouvaient; mais c'est ici notre devoir d'éditeur fidèle de ré- 
tablir le caractère original de l'ouvrage sur lequel nous tra- 
vaillons, d oter au scepticisme et à la religion de Pascal 
leurs derniers voiles, et cela avec d'autant moins de scru- 
pules que le scepticisme de Pascal est, à nos yeux, une 
erreur qui veut être démasquée et combattue, et la foi par 
laquelle il entreprend de le corriger, un autre excès, un 
remède extrême, presque aussi funeste que le mal qu'il 
prétend guérir, qu'il ne guérit point, qu'il envenime au 
contraire, et rend plus tard incurable à tous les efforts d'une 
philosophie généreuse et du vrai christianisme 1 . 

1. Il y adouze ans nous exprimions déjà la môme opinion sur le 
caractère de la philosophie et de la religion de Pascal, dans la xn e leç. 
de I'Esquisse de l'histoire de la philosophie : « Pascal est incontes- 



àâo DES PENSÉES DÉ PASCAL. RAPPORT - tî. 

Tout le monde a bien vu que plusieurs pensées de Pas* 
cal étaient des pensées de Montaigne, tantôt fidèlement 

tablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées; et le but avoué 
de son livre est l'apologie de la religion chrétienne. Ni son scepti- 
cisme ni sa théologie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. 
Son scepticisme est celui de Montaigne et de Charron, qu'il repro- 
duit souvent dans les mêmes termes : n'y cherchez ni une vue nou- 
velle ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de sa 
théologie. Qui donc place si haut Pascal et fait son originalité? C'est 
que tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres scep- 
tiques dont je viens de vous entretenir qu'un jeu de l'esprit, une 
combinaison inventée de sang - froid pour faire peur à l'esprit 
humain de lui-même et le ramener à la foi, il est profondément sin- 
cère et sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est 
pas entre ses mains un épouvantail de luxe; c'est un fantôme, im- 
prudemment évoqué, qui le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses 
Pensées il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent par- 
tout, l'idée fixe de la mort. Pascal, un jour, a vu de près la mort sans y 
être préparé, et il en a eu peur. 11 a peur de mourir, il ne veut pas 
mourir; et ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra 
lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme. C'est pour l'im- 
mortalité de l'âme et pour elle seule, qu'il cherche Dieu ; et du premier 
coup d'oeil que ce jeune géomètre, jusque-là presque étranger à la phi- 
losophie, jette sur les ouvrages des philosophes, il n'y trouve pas un 
dogmatiste qui satisfasse à ses habitudes géométriques et au besoin qu'il 
a de croire, et il se jette entre les bras de la foi la plus austère ; car 
celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut espérer sans 
crainte. Que cette foi ait aussi ses difficultés, il ne l'ignore pas; c'est 
pour cela peut-être qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui 
lui reste, et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments, bons 
et mauvais; ici de raisons solides, là de vraisemblances, là même de 
chimères. Livrée à elle-même, la raison de Pascal inclinerait au scepti- 
cisme; mais le scepticisme c'est le néant; et cette horrible idée le rejette 
dans le dogmatisme, et le dogmatisme le plus impérieux. Ainsi d'un 
côté une raison sceptique; de l'autre un invincible besoin de croire : de 
là un scepticisme inquiet, et un dogmatisme qui a aussi ses inquié- 
tudes ; de là encore, jusque dans l'expression de la pensée, ce caractère 
mélancolique et pathétique qui, joint aux habitudes sévères de l'esprit 
géométrique, fait du style de Pascal un style unique et d'une beauté su- 
périeure. » = Sur le scepticisme de Pascal, voyez notre dernier mot dans 
la Préface de la seconde édition. 



PENSÉES ALTÉRÉES. 221 

reproduites, tantôt citées de mémoire, abrégées ou déve- 
loppées; mais on a quelquefois prétendu que c'étaient des 
objections que Pascal marquait pour y répondre; c'est 
n'avoir pas compris son dessein et l'esprit de la nouvelle 
apologie. Non, ce n'étaient pas là des objections que Pascal 
voulait réfuter, mais des arguments contre la raison, qu'il 
mettait en réserve au profit de sa cause, et qu'au lieu de 
réfuter il se proposait de développer et de fortifier. Ainsi 
Pascal, comme tous les sceptiques, comme Montaigne, 
Charron, La Mothe le Vayer, et avec eux toute l'école sen- 
sualiste de tous les pays et de tous les temps, comme ses 
contemporains Hobbes et Gassendi, n'admet pas l'autorité 
propre de la raison, ni par conséquent celle de la conscience, 
ni justice naturelle, ni droit naturel, nul autre droit que 
celui de la force et de la coutume. Montaigne, qui est l'in- 
conséquence même, chancelle perpétuellement dans son 
scepticisme, et il dit quelquefois que la coutume a du bon, 
et que c'est pour cela qu'on la suit. Pascal redresse ici 
Montaigne, il lui reproche cette concession, et maintient 
que la force de la coutume se tire d'elle-même, c'est-à-dire 
de la seule faiblesse de l'homme. Nous avons vu qu'Arnauld 
cite cette pensée ou telle autre du même genre, comme un 
exemple des pensées qu'il est nécessaire de modifier, et qui 
sont insoutenables * ; nous avons vu aussi MM. Périer sou- 
mettant à leur mère les difficultés que provoquait ce pas- 
sage, ainsi que la nouvelle rédaction proposée par Ar- 
nauld : « Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coutume 
doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pow vu 
qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires 
au droit naturel et divin 2 , etc.. ». Bossut modifie encore 

1. Voyez plus haut, p. 158, etc. 

2. Page 163, à la note. 



222 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — 11. 

la rédaction de Port-Royal (l re part. ix, 43) : « Montaigne 
a- raison j la coutume doit être suivie dès là qu'elle est 
coutume et qu'on la trouve établie, sans examiner si elle 
est raisonnable ou non; cela s'entend toujours de ce qui 
nesl point contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai 
que, etc.. » Pascal s'était bien gardé de faire aucune 
réserve en faveur du droit naturel et divin qu'il n'admet- 
tait pas; allant au delà de Montaigne, il avait dit (Msc. 
p. 134 : « Montaigne a tort; la coutume ne doit être suivie 
que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit 
raisonnable ou juste. Mais le peuple, etc. » 

Cette phrase n'est dans le manuscrit que le commence- 
ment d'un morceau où la pensée de Pascal est exposée 
sans aucune ambiguïté : « Il seroit donc bon, ajoute-t-il 
après ce qu'on vient de lire, qu'on obéit aux lois et cou- 
tumes parce qu'elles sont lois, qu'on sût qu'il n'y en a 
aucune juste et vraie à introduire, que nous n'y connois- 
sons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par 
ce moyen on ne les quittèrent jamais. Mais le peuple n'est 
pas susceptible de cette doctrine, et ainsi, comme il croit 
que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et 
coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une 
preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans 
vérité; ainsi il obéit; mais il est sujet à se révolter dès 
qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut 
faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté. » 

Port-Royal a supprimé tout ce morceau. Bossut Ta 
donné d'après Condorcet, ainsi mutilé et réduit (B. l' c 
part, ix, 11. — Gond. v. § 2, 19) : « Il seroit bon qu'on 
obéît aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois, et que 
le peuple comprît que c'est là ce qui les rend justes. Par ce 
moyen, on ne les quitteroit jamais : au lieu que, quand on 



PENSEES ALTEREES. 223 

fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la 
rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont 
sujets à se révolter. » 

Dans le grand fragment sur le pyrrhonisme, Pascal, au 
lieu d'épuiser rémunération des arguments des pyrrhoniens, 
s'arrête et dit, selon Port-Royal (ch. xxi) : « Je laisse las dis- 
cours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la 
coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et les autres 
choses semblables qui entraînent la plus grande partie des 
hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements. » 
Voilà comme Port-Royal fait parler Pascal. Mais Pascal lui- 
même parle bien autrement \ Dans Port-Royal, il ne prejid 
pas parti pour les pyrrhoniens; dans le manuscrit (p. 257), 
il se déclare ouvertement pour eux contre « les impressions 
de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et 
autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la 
plus grande partie des hommes communs, qui ne dogma- 
tisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le 
moindre souffle des pyrrhoniens. Qn ri a qu'à voir leurs 
livres si l'on rien est pas assez persuadé; on le deviendra 
bien vile et peut-être trop. » 

Voici des pensées analogues à celles -là, que Port-Royal 
a retranchées et que Bossut n'a pas cru devoir tirer des 
deux copies : 

(Msc. p. 2:29) : « Toute la dignité de l'homme est en la 
pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? Qu'elle est 
sotte ! » 

( Msc. p. 447) : « Mon Dieu ! que ce sont de sots discours : 
Dieu auroit-il fait le monde pour le damner, etc.? Pyr- 



1. Voyez tout ceci éclairci et développé dansla Préface de la seconde 
édition. 



224 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

rhonisme est le remède à ce mal et rabat cette vanité. » 

(Msc. p. 81) : « Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que 
ce qu'il y en a qui ne sont pas pyrrhoniens; si tous l'étoient, 
ils auroient tort. » 

(Msc. p. 83) : « Cette secte se fortifie par ses ennemis 
plus que par ses amis; car la foiblesse de l'homme paroît 
bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu'en 
ceux qui la connoissent. » 

Et encore (Msc. p. 8) : « Tous les principes sont vrais, 
des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs 
conclusions sont fausses, parce que les principes opposés 
sont vrais aussi. » 

Le père Desmolets, moins scrupuleux que Port-Royal, a 
publié cette pensée, que Bossut a reproduite (Desm. p. 329; 
B. 2 e part, xvu, i) : « Le pyrrhonisme sert à la religion. Le 
pyrrhonisme est le vrai *; car, après tout, les hommes avant 
Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient (Msc. p. 83). » 
Bossut a atténué Desmolets; il dit seulement : «Le pyrrho- 
nisme a servi à la religion. Car, après tout, les hommes 
avant Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient. » 

Partout Pascal rejette et combat les preuves métaphysi- 
ques de l'existence de Dieu, et même celles qui se tirent du 
spectacle de la nature. Qu'auraient dit d'une pareille polé- 
mique, je ne dis pas Descartes et Leibniz, mais l'auteur du 
Traité de l'existence de Dieu et celui de la Connoissance de 
Dieu et de soi-même? Nicole, au commencement de son 
Discours de l'existence de Dieu et de l'immortalité de 
l'âme, s'exprime ainsi : «Il y en a ( des preuves) d'abstraites 
et de métaphysiques... et je ne vois pas qu'il soit raison- 
nable de prendre plaisir à les décrier. Mais il y en a aussi 

1. Préface de la seconde édition. 



PENSÉES ALTÉRÉES. 2Î5 

qui sont plus sensibles (les preuves physiques), plus con- 
formes à notre raison, plus proportionnées à la plupart des 
esprits, et qui sont telles qu'il faut que nous nous fassions 
violence pour y résister. » On conçoit donc que Port-Royai 
ait craint de répandre des pensées telles que celle-ci : « Je 
n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles 
ou l'existence de Dieu ou la Trinité ou l'immortalité de 
Famé, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement 
parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver 
dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais 
encore, etc (B. 2 e part, m, 2). » — « C'est une chose 
admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la 
nature pour prouver Dieu; tous tendent à le faire croire et 
jamais il n'ont dit : Il n'y a point de vide; donc il y a un 
Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus ha- 
biles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servi. 
Cela est très considérable (B. 2 e part, m, 3). » C'est 
Desmolets qui le premier a publié ces fragments très équi- 
voques. 

« J'admire, dit Pascal (Msc. p. 206), avec quelle har- 
diesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en 
adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre 
est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je 
ne m'étonnerois pas de leur entreprise s'ils adressoient 
leurs discours aux fidèles; car il est certain que ceux qui 
ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout 
ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils 
adorent. Mais, pour ceux en qui cette lumière est éteinte, 
et dans lesquels on a dessein de la faire revivre , ces per- 
sonnes, destituées de foi et de grâce , qui , recherchant de 
toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui 
les peut mener à cette connoissance, ne trouvent qu'obs- 

15 



226 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

curité et ténèbres, dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la 
moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront 
Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve à ce 
grand et important sujet le cours de la lune et des planètes, 
et prétendre l'avoir achevée sans peine avec un tel discours, 
c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre 
religion sont bien foibles, et je vois par raison et par expé- 
rience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le 
mépris. Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui con- 
noît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle : elle dit, 
au contraire, que Dieu est un Dieu caché, et que, depuis la 
corruption de la nature, il les a laissés dans un aveugle- 
ment dont ils ne peuvent sortir que par Jésus -Christ, hors 
duquel toute communication avec Dieu est ôtée. JSemo no- 
vit patrem nioifilius, et cuifillus voluerit revelare. 

« C'est ce que l'Écriture nous marque quand elle dit en 
tant d'endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent : 
ce n'est point de cette lumière qu'on parle, comme le jour 
en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le 
jour en plein raidi; ou de l'eau dans la mer, en trouveront; 
et ainsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle 
dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs :Vere tu es Deus 
absconditus. » 

Condorcet a seul donné ce morceau (art. v. § i, n° 2) en 
l'altérant perpétuellement, et Bossut n'a pas jugé à propos 
de le reproduire. 

Quelquefois Desmolets, faute de comprendre Pascal ou 
n'osant pas lui imputer des énormités , lui attribue des 
pensées bien vagues. Desmolets (p. 309) : « Athéisme, 
manque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain point 
seulement. » On ne voit pas bien ce que cela signifie. Pas- 
cal a écrit de sa propre main , et en caractères très-lisibles 



PENSEES ALTEREES. 227 

(Mac. p. 01 ) : « Athéisme, marque de force d'esprit, mais 
jusqu'à un certain degré seulement. » C'est-à-dire que c'est 
force d'esprit de rejeter l'existence de Dieu au nom de la 
raison, pourvu qu'ensuite on l'accepte des mains de la ré- 
vélation. Pascal est là tout entier. Desmolets n'a pas osé 
le montrer tel qu'il est, et Bossut, reculant également 
devant le vrai et devant le faux, ne redresse ni ne main- 
tient la citation de Desmolets : il la supprime. 

Quand on pousse le scepticisme jusque-là, on court bien 
risque de le retrouver jusque dans le sein de la foi, et il 
échappe à Pascal , au milieu des accès de sa dévotion con- 
vulsive,des cris de misère et de désespoir que Port-Royal ni 
Desmolets ni Bossue n'ont voulu répéter. « Le silence éter- 
nel de ces espaces infinis m'effraie. » Cette ligne sinistre 
qu'on rencontre séparée de tout le reste, n'est-elle pas 
comme un cri lugubre sorti tout à coup des abîmes de l'âme, 
dans le désert d'un monde sans Dieu! Ailleurs est cette 
autre ligne isolée comme la première (Msc. p. 23) : « Com- 
bien de royaumes nous ignorent! » A la marge d'un mor- 
ceau sur le divertissement, Pascal a écrit (Msc. p. 217): 
« Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure ! » 
On a cent fois cité cette pathétique tirade (P.-R. ch. xxi. 
B. 2 e part, i, 5) : « Quelle chimère est-ce donc que 
l'homme? quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de 
contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile^ver de terre, 
dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de 
l'univers! » Voici un trait qui n'a pas trouvé grâce devant 
le duc de Roannez, et qui pourtant ajoute encore à la gran- 
deur et au sombre coloris de ce fragment : « Quelle chimère 

!-( e donc que l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, 
quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge 
de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, 



228 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — II. 

cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'uni- 
vers! Qui démêlera cet embrouillement, etc » (Msc. p. 258). 

Combien cette expression, amas oV incertitude , semble 
faible et pâle devant celle-ci : cloaque d'incertitude et d'er- 
reur, qui en même temps a l'avantage de former un con- 
traste naturel avec cette autre expression : dépositaire du 
vrai, comme aussi de rappeler et de préparer celles de ver 
de terre et rebut de l'univers! 

Nous avons vu comment toutes les éditions ont affaibli le 
scepticisme de Pascal: elles n'ont pas moins altéré le carac- 
tère de sa foi. ■ 

Elle est bien loin d'être sans nuage. Pascal ne dissimule 
point les difficultés que le christianisme présente à la cri- 
tique, si on s'engage dans l'étude des textes sacrés, et à 
l'équité, si on le compare avec les autres religions. 

Pascal a tourné les figures de l'Ancien Testament contre 
les Juifs, qui les ont prises à la lettre ; mais il avoue qu'il y 
a des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent 
un peu tirées par les cheveux (Msc. p. 459). Port-Royal lui 
fait dire (ch. xii ; B. 2 e part, ix, i) : « Il y en a d'autres qui 
semblent moins naturelles. » 

Port-Royal (ch. xvn; B. 2 e part, xli, 9) : « Je veux qu'il 
y ait dans l'Écriture des obscurités. » Pascal (Msc. p. 456) : 
a Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres 
que celles de Mahomet. » 

Pascal (Msc. p. 27) : « Comme Jésus-Christ est venu in 
sanctificationem et in scandalum... nous ne pouvons con- 
vaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre. 
Mais, par là même, nous les convainquons, puisque nous 
disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite 
(de Dieu) de part ni d'autre. » Port-Royal (ch. xvm; B. 2 e 
part, xiii, 7): « ... Nous ne pouvons convaincre V obstina- 



CENSÉES ALTÉRÉES. 229 

tion des infidèles. Mais cela ne fait rien contre nous, puis- 
que nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute 
la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres, et qui ne 
recherchent pas sincèrement la vérité. » 

Pascal (Msc. p. 265) : « La seule religion, contre la 
nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la 
seule qui ait toujours été. » Port-Royal éclaircit fort inuti- 
lement une partie de cette phrase et énerve l'autre (ch. u; 
B. 2 e part, iv, 9 ) : a La seule religion contraire à la nature 
en Vétat qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs et qui 
paraît d'abord contraire au sens commun, est la seule qui 
ait toujours été. » 

Port-Royal a supprimé cette pensée bizarre (Msc. p. 485) : 
« Les miracles ne servent pas à convertir, mais à con- 
damner. » 

Que dire encore de cette autre pensée (Msc. p. 153) : « Les 
prophéties citées dans l'Évangile, vous croyez qu'elles sont 
rapportées pour vous faire croire? Non, c'est pour vous éloi- 
gner de croire. » 

Quelle religion, bon Dieu, que celle dont les monuments 
sacrés induiraient en tentation d'incrédulité, au lieu d'ins- 
pirer la foi! Grâce à Dieu, ce n'est pas ainsi que saint 
Augustin et Rossuet commentent les saintes Écritures. 

Mais arrivons au passage le plus frappant et le plus déci- 
sif, celui où l'un des premiers auteurs du calcul des proba- 
bilités essaie de prouver que, d'après les règles des jeux de 
hasard, il vaut beaucoup mieux parier que Dieu existe que 
de parier le contraire. Port-Royal, en publiant une partie 
de ces pages singulières, a bien soin de les faire précéder 
d'un avis où il essaie de donner un tour favorable à cette 
étrange manière de prouver Dieu. Selon Port-Royal, Pascal 
ne s'adresserait qu'à certaines personnes, et ne leur parle- 



230 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— II. 

rait ainsi qu'en s'accommodant à leurs propres principes , 
en attendant quelles aient trouvé la lumière nécessaire 
pour se convaincre de la vérité. Non content de cet avis 
préliminaire , Port-Royal retranche ce qu'il y a de plus 
fort à la fois et de plus bizarre dans les calculs de Pascal; 
et le père Desmolets n'a pas osé rétablir ces calculs dans 
toute leur rigueur. Quoi qu'en dise Port-Royal, ce n'est pas 
là pour Pascal un argument provisoire; c'est celui que, dans 
l'impuissance de rien démontrer par la raison et dans l'ab- 
sence de toute certitude, il présente avec confiance, comme 
devant le plus sûrement entraîner la volonté et la forcer de 
prendre un parti dans ce jeu redoutable où il y a tout à 
perdre comme tout à gagner, où en même temps il nest pas 
possible de rester indifférent, et où il faut nécessairement 
parier pour ou contre, choisir pile ou croix. Pascal s'attache 
à cet argument comme à son dernier refuge. L'enjeu ici 
n'est pas la vérité, mais le bonheur présent et à venir, et 
c'est au nom de l'intérêt seul que Pascal raisonne et con- 
clut. Le titre que Port-Royal et Desmolets ont omis dit tout 
(Msc. p. 3) : Infini, Rien. Le morceau est complet dans 
le manuscrit autographe 1 . Toutes les parties en sont bien 
enchaînées et liées entre elles par des renvois clairement et 
soigneusement indiqués. Port-Royal n'a pris que les para- 
graphes qui lui convenaient; par là il a ôté à l'ensemble 
toute sa force. Partout aussi il a atténué les vives expres- 
sions de l'original, et supprimé, le plus qu'il a pu, les ter- 
mes de jeu , de gageure, de gain, de perte, de croix et de 
pile, que Pascal prodigue jusqu'à la satiété, et qui pourtant, 
le problème admis ainsi qu'il est posé, sont absolument in- 
dispensables. 

1. Nous le donnons tout entier à la suite de ce Rapport, avec le mor- 
ceau sur les deux infinis. 



PENSEES ALTÉRÉES. 131 

Port-Royal fortifie son avis préliminaire de ce début qu'il 
impute à Pascal (ch. vu): « Je ne me servirai pas, pour 
vous convaincre de son existence, de la foi par laquelle nous 
la connaissons certainement , ni de toutes les autres preuves 
que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir. 
Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes ; et 
je prétends vous faire voir, par la manière dont vous raison- 
nez tous les jours sur les choses de la moindre consé- 
quence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci, et 
quel parti vous devez prendre dans la décision de cette 
importante question de l'existence de Dieu. Vous dites 
donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un 
Dieu, etc. » 

Tout cela, idée et style, est de Port-Royal et non de Pas- 
cal. Port-Royal cherche à mettre sur le compte de l'inter- 
locuteur l'hypothèse que nous sommes incapables de con- 
naître s'il y a un Dieu. Mais cette hypothèse est de Pascal 
lui-même. C'est Desmolets qui a donné le vrai début, tel 
qu'il est dans le manuscrit (p. A) : « Parlons maintenant 
selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infini- 
ment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni 
bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc in- 
capables de connoître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, 
qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est 
pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui. » 

Voilà le fond de la conviction de Pascal : voilà le prin- 
cipe qui lui est commun avec toute l'école sceptique et sen- 
sualiste. Port-Royal, qui aurait eu horreur de ce principe, 
l'ote à Pascal et l'impute à un interlocuteur fictif. 

Bossut (2 e part, m) donne bien le vrai début publié par 
Desmolets, mais il y joint, dans le même chapitre, le début 
supposé par Port-Royal; et, pour masquer, comme il p«t, 



232 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -li. 

la contradiction, il retranche ce qu'il y a de plus fort dans 
celui de Desmolets qui est le vrai. Pascal, dans Desmolets 
comme dans le manuscrit, dit : « Nous sommes donc inca- 
pables de connoître ni ce qu'il est ( Dieu ) , ni s'il est. » 
Bossut supprime « ni s'il est. » 

Pascal pose nettement le problème : « Examinons donc ce 
point, et disons : Dieu est ou il n'est pas. Mais de quel 
côté pencherons-nous? la raison n'y peut rien détermi- 
ner. » Port-Royal: « La raison, dites-vous, n'y peut rien 
déterminer. » Encore une fois, ce n'est pas l'interlocuteur 
de Pascal, c'est Pascal lui-même qui décide et qui met en 
principe que la raison n'y peut rien déterminer. 

Relevons ici, en passant, une petite variante. Port-Royal : 
« Il se joue un jeu à cette distance infinie où il arrivera 
croix ou pile. » Pascal encore mieux : « Il se joue un jeu à 
l'extrémité de cette distance infinie, etc. » 

Partout Pascal rappelle qu'il ne s'agit pas ici de la vérité, 
de la raison, de la connaissance ; que la connaissance est 
impossible, la raison impuissante, le vrai inaccessible; 
qu'il s'agit du bonheur, et du bonheur seulement. Pascal : 
« Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et 
deux choses à dégager, votre raison et votre volonté, votre 
connoissance et votre béatitude; et votre nature a deux 
choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas 
plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choi- 
sissant l'un ou l'autre. Voilà un point vidé; mais votre béa- 
titude ! Pesons le gain et la perte, etc.. » Port- Royal a 
supprimé tout cela, c'est-à-dire le vrai état de la question, 
et Bossut s'est bien gardé de le rétablir. 

Arrivé à la balance des chances de gain et de perte, 
Port-Royal abrège le calcul que Pascal développe pour lui 
ddhncr une apparence de rigueur, 



PENSÉES ALTÉRÉES- , 193 

Port-Royal, et d'après lui Bossut : « Pesons le gain et la 
perte, en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous 
gagnez , vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez 
rien. Pariez donc qu'il est, sans hésiter. Oui, il faut gager; 
mais je gage peut-être trop. Voyons. Puisqu'il y a pareil 
hasard de gain et de perte, quand vous n'auriez que deux 
vies à gagner pour une , vous pourriez encore gager. Et, 
s'il en avoit dix à gagner, vous seriez imprudent de ne pas 
hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a 
pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité 
de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de 
perte et de gain : et ce que vous jouez est si peu de chose et 
de si peu de durée, qu'il y a de la folie à le ménager en cette 
occasion. Car il ne sert de rien, etc » 

Pascal : « Pesons le gain et la perte, en prenant croix 
que Dieu est. Estimons ces deux cas : Si vous gagnez, vous 
gagnez tout; si vous perciez, vous ne perdez rien. Gagez 
donc qu'il est, sans hésiter. Cela est admirable. Oui, il faut 
gager; mais je gage peut-être trop. Voyons. Puisqu'il y a 
pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à ga- 
gner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais, 
s'il y en avoit trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous 
êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, 
lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre 
vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de 
perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bon- 
heur ; et, cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards 
dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de 
gager un pour avoir deux ; et vous agiriez de mauvais sens, 
étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois 
à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, 
sil y avoit ici une infinité de vie infiniment heureuse à 



234 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT— IL 

gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heu- 
reuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini * 
de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est 
tout parti 2 : partout où est l'infini , et où il n'y a pas une 
infinité de hasards de perte contre celui de gain , il n'y a 
point à balancer, il faut tout donner; et ainsi, quand on 
est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder 
la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi 
prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de 
rien, etc. » 

Au milieu de tous ces caculs, Pascal se demande s'il 
serait impossible de voir quelque chose au delà de ces 
chances incertaines et ténébreuses, et il renvoie brièvement 
à TÉcriture : « N'y a-t-il pas moyen, dit-il, de voir le dessous 
du jeu? Oui TÉcriture et le reste, etc.. » Port-Royal étend 
un peu et défigure cette réponse: «Mais encore n'y auroit-'û 
point de moyen de voir un peu clair ? Oui, par le moyen de 
l'Écriture, et par toutes les autres preuves de la religion, 
qui sont infinies. » 

Ici, par une transposition bizarre, Port- Royal intercale 
plusieurs paragraphes qui se trouvent dans Pascal à d'au- 
tres endroits du manuscrit, et dont le seul qui appartienne 
à ce fragment vient évidemment beaucoup trop tôt, puis- 
qu'il a pour titre : « Fin de ce discours »; puis, reprenant 
le fil de la discussion , Port-Royal fait dire à Pascal : « Vous 
dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez 
croire. Apprenez au moins votre impuissance, etc.. » Mais 
ce passage, dans le manuscrit, a tout autrement de mouve- 
ment et d'énergie : « Oui, avait dit Pascal, l'Écriture et le 



L Les deux copies : nombre infini. 

2. C'est-à-dire conforme à la règle de tout parti, de tout jeu. 



Pi N>HI S ALTÉRÉES. 235 

reste. Oui se réplique-t-il à Uii-rnème; mais j'ai les mains 
liées et la bouche muette. On me force à parier et je ne 
suis pas eu liberté; on ne me relâche pas; et je suis fait 
d'une telle sorle que je ne puis croire. Que voulez -vous 
donc que je fasse? Il est vrai; mais apprenez au moins 
votre impuissance, etc.. » 

Et voulez-vous savoir ce que Pascal conseille à l'incré- 
dule qui voudrait croire et qui ne le peut? Écoutons d'abord 
Port-Royal et Bossut : « Vous voulez aller à la foi, et vous 
n'en savez pas le chemin : vous voulez vous guérir de l'in- 
fidélité, et vous en demandez les remèdes. Apprenez-les de 
ceux qui ont été tels que vous, et qui n'ont prése?itement 
aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre, 
et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez 
la manière par où ils ont commencé. » Pascal ne dit pas 
tout à fait cela. Il ne dit pas que les gens qu'il propose 
comme guides n'ont présentement aucun doute, mais que, 
forcés de parier, ils ont parié résolument. « Vous voulez 
aller à la foi, etc.. Apprenez -les de ceux qui ont été liés 
comme vous, et qui parient tout leur bien. Ce sont gens qui 
savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un 
mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils 
ont commencé. » 

Maintenant quelle est cette manière, quel est ce remède 
qui doit guérir l'impuissance de la raison? Port-Royal: 
« Imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore 
entrer dans leurs dispositions intérieures; quittez ces vains 
amusements qui vous occupent tout entier. » Ce précepte 
est excellent, si ce style est fort médiocre. Mais ni ce pré- 
cepte ni ce style ne sont de Pascal. Il ne conseille pas seu- 
lement de se bien conduire pour mériter peu à peu de 
croire et d'aller à la religion par la morale, comme l'ont 



m DF.rf CENSÉES f)Ë PASCAL, RAPPORT-» il. 

recommandé tous les grands moralistes et les grands théo- 
logiens; voici ce que nous trouvons dans le manuscrit : 
« ... Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en 
faisant tout comme s'ils croyoient, en prenant de l'eau bé- 
nite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même 
cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que 
je crains. — Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre? » 

Quel langage ! Est-ce donc là le dernier mot de la sagesse 
humaine ? La raison n'a-t-elle été donnée à l'homme que 
pour en faire le sacrifice, et le seul moyen de croire à la 
suprême intelligence est-il, comme le veut et le dit Pascal, 
de nous abêtir? Cette terrible sentence, portée par un tel 
génie et par un génie naturellement si superbe, accablerait 
l'humanité s'il n'y avait quelque chose au-dessus du génie 
lui-même, à savoir le sens commun, cette même raison que 
Pascal veut en vain étouffer, qui a été donnée à chaque 
homme et ne manque à aucun d'eux dans aucun pays et 
dans aucun temps, et qui leur persuade à tous, sans l'ap- 
pareil de démonstrations laborieuses, l'existence d'une âme 
spirituelle, la distinction du bien et du mal, la sainteté du 
devoir, la liberté et la responsabilité des actions, une Pro- 
vidence divine qui a tout fait avec poids et mesure, qui 
possède, dans un degré infini, tous les attributs qui relui- 
sent dans ses œuvres et particulièrement dans l'âme hu- 
maine, non-seulement la puissance et la grandeur, mais la 
liberté, l'intelligence, la justice et la bonté. Toutes ces 
grandes croyances dont Pascal a soif comme l'humanité 
tout entière, le sens commun les a révélées plus ou moins 
imparfaitement dès le premier jour à tous les hommes; et, 
pour quelques génies égarés qui ont eu le malheur de les 
méconnaître, les génies les plus excellents ont mis leur 
gloire à les établir et à les répandre. Elles sont le patrimoine 



PENSEES ALTEREES. 287 

de la race humaine, son trésor au milieu de toutes ses 
misères. C'est bien mal la servir que d'entreprendre de les 
lui ravir d'une main, quand on n'est pas bien sûr de les lui 
rendre de l'autre. Comme si, d'ailleurSj lorsqu'on a hébété 
l'homme, il en était plus près de Dieu ! 

Est-il besoin de dire que nous n'accusons point les inten- 
tions de Pascal? Le seul sentiment que nous éprouvons est 
celui d'une commisération profonde pour ce grand esprit, 
trahi par une méthode infidèle et l'habitude de démonstra- 
tions géométriques, ici impossibles et superflues, enfermé 
par là dans le scepticisme, et pour en sortir se condamnant 
lui-même et les autres à une foi bien cher achetée et elle- 
même pleine de doute. Ainsi le doute avant et le doute 
après, tel a été le sort de Pascal ! En vérité, il n'y a rien là 
qui puisse faire beaucoup d'envie. 

Terminons par une citation glorieuse à Pascal. Après 
avoir prononcé les tristes paroles qui paraissent ici pour la 
première fois, Pascal s'efforce de tirer son interlocuteur de 
l'abattement où l'avaient jeté et ces calculs bizarres et ces 
conseils douloureux; il introduit sur la scène cet interlocu- 
teur réjoui et ranimé. « Oh ! ce discours me transporte, me 
ravit, etc. » Puis il lui dit : « Si ce discours vous plaît et 
vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui 
s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet être 
infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se 
soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour 
sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bas- 
sesse ' . » 



1. Ce passage, qui n'est ni de Port-Royal, ni de Bossut, se trouve, 
ainsi que la phrase : o Mais j'ai les mains liées et la bouche muette; 
on me l'orce, etc. » et la bonne leçon : « voirie dessous du jeu ; » dans 



238 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— IL 

Dans la troisième et dernière partie de ce rapport, nous 
recherchons les pensées inédites qu'il est possible de glaner 
encore dans notre manuscrit, après Port-Royal, Févêque de 
Montpellier, Desmolets, Condorcet et Bossut, et après les 
nombreux emprunts que nous lui avons déjà faits nous- 
même pour réparer tant d'altérations et rétablir le texte 
vrai, le style, la pensée, l'âme de Pascal. 



TROISIEME PARTIE. 



Pensées tirées, pour la première fois^ du manuscrit autographe. 



Le manuscrit des Pensées est un grand in-folio de 491 
pages. La plupart des verso et même plusieurs feuillets 
entiers étant en blanc, le nombre des pages écrites se réduit 
à peu près à la moitié. 

Ces pages se composent, la plupart du temps, de petits 
papiers collés les uns au bout des autres. Nous avons déjà 
dit que l'écriture de Pascal, toujours difficile à lire, est quel- 
quefois indéchiffrable par son extrême ténuité et la multi- 



une édition de Pascal de 1819 (chez le libraire Lefèvre), d'après uni' 
édition de 1787,. qui a échappé à toutes nos recherches, et qui n'est 
pas même à la Bibliothèque du roi. D'un autre côté, cette même édi- 
tion de 1819 maintient toutes les altérations introduites par Port-Royal 
et conservées par Bossut. Ce mélange de vrai et de taux est inexpli- 



PENSÉES NOUVELLES. 239 

tude des abréviations les plus capricieuses. Une demi -page 
du manuscrit équivaut ordinairement à deux pages de nos 
deux copies. 

Les neuf dixièmes au moins du manuscrit, surtout les 
morceaux les plus étendus et les plus importants, sont de 
la main de Pascal. 11 y a à peine sept ou huit pages qui 
soient entièrement d'une autre main. Voyez les pages 129, 
20(3 et 140-iii. 

Quelquefois une écriture étrangère se rencontre au mi- 
lieu de passages écrits par Pascal lui-même. Voyez pages 
55, 209, 344-, etc. Quelquefois Pascal a corrigé de sa main 
ce qu'il avait dicté ou ce qui avait été copié sur sa minute. 
Voyez pages 55, 81, 441, etc. L'abbé Périer nous apprend 
en effet, dans les lettres placées en tête du manuscrit, que 
Pascal avait fait copier au net sur sa minute plusieurs de 
ses pensées, et qu'il dictait quelquefois aux personnes qui 
se trouvaient auprès de lui 4 . Voilà ce qui explique com- 
ment, dans le manuscrit, il y a plus d'une main étrangère. 
On y distingue plusieurs écritures différentes, quoique assez 
semblables entre elles, et aussi lisibles que celle de Pascal 
Test peu. Un petit nombre de morceaux sont d'une main 
tout à fait inexpérimentée. Voici, par exemple, l'ortho- 
graphe de quelques lignes, en assez gros caractères , après 

cable. Enfin une note de l'éditeur exprime la prétention d'avoir consulté 
le manuscrit, et montre en même temps combien cette prétention est 
mal fondée. Sur ce passage : « Vous dites donc que nous sommes in- 
capables de connoitre s'il y a un Dieu, » l'éditeur fait cette remarque : 
« Cette phrase, qui est bien certainement dans le manuscrit , manque 
dans quelques éditions modernes. » C'est bien jouer de malheur en 
vérité; car la phrase en question ne manque ni dans l'édition de Port- 
Royal ni dans celle de Bossut, devenue le modèle de toutes les autres, 
et elle n'est certainement pas dans le manuscrit. 
1. Voyez plus haut; p. 112. 



2^0 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

lesquelles Pascal a pris lui-même la plume. Msc. p. 159 : 
« Sommom jus somma injuria. La pluralité est la meilleur 
vois, parce quel est visible, et quel a la forse pour se faire 
obéire. Cependant c'est l'avis des moins abille. » Msc. p. 44 : 
« S'il se veante,je l'abaisse; s'il s'abvssejje le veanle; et le 
contrexxdiï toujouY jusqu'à se qu'il conpraine qu'il est un 
monstre inconpreansible. » Cette écriture est probablement 
celle du domestique de Pascal ; car on ne peut attribuer de 
pareilles fautes à aucune personne de sa famille, pas même 
à sa nièce Marguerite Périer, qui avait environ seize ans à 
cette époque. 

Parmi les fragments étendus, écrits de la main de Pascal, 
il y en a qui sont presque complets, mais dont on ne découvre 
la suite qu'avec assez de peine, à cause de la multitude des 
renvois pratiqués, non pas seulement aux marges, mais à 
tous les coins de chaque page, et quelquefois même d'une 
page à une autre. On revient ainsi deux ou trois fois à la 
même page, et on en sort autant de fois. Un exemple frap- 
pant de cet embrouillement matériel, où pourtant le fil de 
la pensée n'est jamais rompu, est le morceau célèbre où 
Pascal s'efforce de prouver qu'il est plus avantageux de 
parier que Dieu existe que de parier le contraire, dans la 
nécessité où l'on est de parier (Msc. p. 4-7). Nous donnons 
à la suite de ce Rapport un fac-similé lithographie de la 
première page de ce morceau. 

Les fragments très-courts ne paraissent pas fort travaillés, 
ou du moins on n'y trouve pas de corrections et de ratures. 
[I n'en est point ainsi des fragments étendus : ils sont rem- 
plis de corrections. Voyez particulièrement les belles pages 
sur les deux infinis, p. 347-360. 

On trouve assez souvent dans le manuscrit plusieurs 
lignes, et même des pages entières barrées. Ce sont tantôt 



PENSÉES NOUVELLES. 241 

des développements inutiles, dont la suppression est une 
amélioration évidente ; tantôt des premières ébauches de 
pensées auxquelles Pascal a donné ailleurs une forme plus 
parfaite; tantôt enfin des morceaux achevés pour le style, 
mais que Pascal, à la réflexion, par des motifs que nous 
ne découvrons pas toujours, a cru devoir retrancher. 

Ni Port-Royal ni Bossut n'ont publié ces passages, et ils 
n'y étaient point tenus. Nous avons eu l'occasion d'en citer 
quelques-uns : il en est encore qui peuvent nous intéresser, 
dans cette étude approfondie du style des Pensées, ceux, 
par exemple , qui ont reçu une forme nouvelle, et nous 
montrent Pascal s'efforçant de donner à ses idées une 
expression de plus en plus exacte ou frappante , et ceux 
aussi qui, supprimés pour des motifs qui ne nous touchent 
plus aujourd'hui, portaient tout d'abord l'empreinte de sa 
manière saine et vigoureuse. 

Nous avons déjà publié les deux formes du morceau cé- 
lèbre sur le Roseau pensant. Le passage sur Paul Emile et 
surPersée (P.-R. xxm; B. l re part, iv, 4) a commencé par 
être cette note informe (Msc. p. 83): « Persée, roi de 
Macédoine. Paul Emile. On reprochoit à Persée de ce qu'il 
ne se tuoit pas. » 

La pensée des effets de l'amour et du nez de Cléopâtre a 
été refaite trois fois. Première ébauche (Msc. p. 79) : 
« Vanité. Les causes et les effets de l'amour. Cléopâtre. » 
Deuxième façon : « Rien ne montre mieux la vanité des 
hommes que de considérer quelle cause et quels effets 
de l'amour; car tout l'univers en est changé : le nez de 
Cléopâtre. » Cette deuxième façon a été barrée de la main 
de Pascal. Voici la troisième et dernière, que la gravité de 
Port-Royal n'a pas voulu recueillir, et qui a été mise au 
jour par le père Desmolets (p. 406; B. l re part, ix, 40) : 

10 



242 DES PENSÉES DÉ PASCAL. RÀPPORT-III. 

« Qui voudra cohhoître à plein la vanité de l'homme n'a 
qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause 
en est un je ne sais quoi (Corneille), et les effets en sont 
effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu'on ne 
sauroit le reconnoître, remue toute la terre, les princes, les 
armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre, s'il eût été 
plus court, toute la face de la terre auroit changé (les 
éditeurs : Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face 
de la terre auroit changé). >> 

Pascal, après avoir montré que l'homme n'est qu'un 
sujet de contradiction, un chaos, s'écrie (Msc. p. 258) : 
a Qui démêlera cet embrouillement? Certainement cela 
passe le dogmatisme et le pyrrhonisme, et toute la philo- 
sophie humaine. L'homme passe l'homme. Que l'On ac- 
corde donc aux pyrrhoniens que la vérité n'est pas de notre 
portée ni de notre gibier, qu'elle he demeure pas en terre, 
qu'elle est domestique du ciel, qU'elie loge ddrts le sein de 
Dieu, et qu'on ne la peut connoître qu'à mesure qu'il lui 
plaît de la révéler. Apprenons donc de la vérité incrééè et 
incarnée notre véritable nature. » 

Ce morceau, déjà excellent en lui-même, développé par 
Pascal, est devenu sous sa main cet admirable passage (Msc. 
Ibid.) : « Qui démêlera cet embrouillement? ÏA nature con- 
fond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatistes. 
Que deviendrez-vous donc, ô homme, qui cherchez votre 
véritable condition par votre raison naturelle? Vous né 
pouvez fuir une de ces sectes ni subsister dans aucune. 

« Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à 
vous-même : hUmiliez-voUs, raison impuissante; taisez- 
vous, nature imbécile. Apprenez que l'homme passe infini- 
ment l'homme, et entendez de votre maître votre condition 
véritable, que vous ignorez : écoutez Dieu. » 



PENSÉES NOUVELLES. 2',3 

11 est vraiment déplorable que Port-Royal ait gâté ce pas- 
sade en le démembrant, en transportant la première partie 
dans le chapitre xxi, Des contrariétés étonnantes, etc. (B. 
■1 part, i, i)j et l'autre partie dans le chapitre III, Véri- 
table religion prouvée par les contrariétés qui sont dans 
l'homme et par le péché originel (B. 2 e part, v, 3); et que, 
non content de cette dislocation sans motifs, Port-Royal ait 
rayé le dernier trait, la conclusion : Écoutez Dieu. 

Voici maintenant deux formes d'une même pensée, dont 
la première a été jugée par Pascal inférieure à la seconde, 
puisqu'il Ta barrée, et qui nous parait soutenir au moins 
la comparaison avec celle qu'il a préférée (Msc. p. 410): 
« Cet homme si aftligé de la mort de sa femme et de son 
fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, 
d'où vient qu'à ce moment il n'est pas triste , et qu'on le 
voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquié- 
tantes? Il ne faut pas s'en étonner : on vient de lui servir 
un balle, et il faut qu il la rejette à son compagnon; il est 
occupé à la prendre à la chute du toit, pour gagner une 
chasse. Comment voulez -vous qu'il pense à ses affaires 
ayant cette autre affaire à manier? Voilà un soin digne 
d'occuper cette grande âme, et de lui ôter toute autre pen- 
sée de l'esprit ! Cet homme, né pour connoître l'univers, 
pour juger de toutes choses, pour régler tous les états, le 
voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre ! 
Et s'il ne s'abaisse à cela, et qu'il veuille toujours être 
tendu, il n'en sera que plus sot, parce qu'il voudra s'élever 
au-dessus de l'humanité; et il n'est qu'un homme, au 
bout du compte, c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, 
de tout et de rien : il n'est ni ange ni bète, mais homme. » 

La seconde manière, que Pascal a préférée et que Port- 
Royal a dû suivre et publier, est beaucoup plus courte ; le 



244 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT— III. 

lecteur jugera si elle est meilleure (P.-R. ch. xxvi; B. 
l re part, v, i; Msc. p. 133.) : « D'où vient que cet homme, 
qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, ac- 
cablé de procès et de querelles, étoit ce matin si troublé, 
n'y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas : il 
est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les 
chiens pousuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. Il 
n'en faut pas davantage pour l'homme. Quelque plein de 
tristesse qu'il soit, si on peut gagner sur lui de le faire en- 
trer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant 
ce temps -là. » 

Passons maintenant aux morceaux que Pascal n'a pas 
barrés pour les perfectionner, mais pour les supprimer en- 
tièrement. 

Pascal a plusieurs fois fait l'éloge des hommes univer- 
sels , des honnêtes gens, qui ne sont exclusivement ni 
poètes ni mathématiciens, ne veulent point d'enseigne, 
prennent part à toutes les conversations, et jugent de toutes 
choses (P.-R. chap. xxix; B. l re part, ix, 18.). Il avait en- 
core écrit sur ce sujet la pensée suivante : « Puisqu'on ne 
peut être universel, et savoir tout ce qui se peut savoir sur 
tout, il faut savoir [un] peu de tout; car il est bien plus 
beau de savoir quelque chose de tout, que de savoir tout 
d'une chose. Cette universalité est la plus belle. Si on pou- 
voit avoir les deux, encore mieux. Mais s'il faut choisir v il 
faut choisir celle-là. Et le monde le sent et le fait, car le 
monde est un bon juge souvent i . » 

Autre pensée supprimée : « Nature. La nature nous a 
si bien mis au milieu que si nous changeons un des côtés 
de la balance, nous changeons aussi l'autre. Gela me fait 

1. D'après les deux copies. 



PENSÉES NOUVELLES. 24S 

croire qu'il y a des ressorts dans notre tète, qui sont tel- 
lement disposés que qui touche l'un touche aussi le con- 
traire (Msc. p. HO). » 

Dans le fragment sur l'imagination : Le plus grand philo- 
sophe du monde, etc. . ., le Msc. p. 362, donne : « Il faut, puis- 
qu'il lui a plu (à l'imagination), travailler tout le jour pour 
des biens reconnus pour imaginaires; et quand le sommeil 
nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incon- 
tinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées 
et essuyer ( Pascal avait mis d'abord suivre) les impressions 
de cette maîtresse du monde. » 

Pascal avait, terminé tout le chapitre sur l'imagination 
par les lignes suivantes, qui auraient servi de transition à 
un autre chapitre, Msc. p. 370 : « L'homme est donc si heu- 
reusement fabriqué, qu'il n'a aucun principe juste du vrai, 
mais plusieurs excellents du faux. Voyons maintenant 
combien. » 

On ne voit pas pourquoi Pascal, qui a maintenu tant de 
phrases énergiques contre les jésuites, a rayé celle-ci: 
« Gens sans paroles , sans foi , sans honneur, sans vérité , 
doubles de cœur, doubles de langue, et semblables, comme 
il vous fut reproché autrefois, à cet animal amphibie de la 
fable, se tenant dans un état ambigu entre les poissons et 
les oiseaux (Msc. p. 344.). » 

Pascal a barré, il est vrai, les morceaux que nous allons 
transcrire sur l'absence de toute justice naturelle et sur le 
pyrrhonisme; mais ils n'en marquent pas moins sa véritable 
pensée qui paraît dans tant d'autres endroits. 

« J'ai passé de longtemps ma vie en croyant qu'il y 
avoit une justice; et en cela je ne me trompois pas : car il 
y en a selon que Dieu nous l'a voulu révéler. Mais je ne le 
prenois pas ainsi, et c'est en quoi je me trompois, car je 



240 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

croyois que notre justice étoit essentiellement juste et que 
j'avois de quoi la connoître et en juger. Mais je me suis 
trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu'enfin je 
suis entré en défiance de moi et puis des autres. J'ai vu 
tous les pays et hommes changeants; et ainsi après des 
changements de jugement touchant la véritable justice, j'ai 
connu que notre nature n'etoit qu'un continuel changement, 
et je n'ai plus changé depuis ; et si je changeois je confir- 
merois mon opinion. Le pyrrhonien Arcésilas qui redevint 
dogmatique (Msc p. l^Q.). » 

Pascal a barré également cette addition qu'il avait faite 
ail niqrceau précédent : « II se peut faire qu'il y ait de 
vrajes démonstrations, mais cela n'est pas certain. Et ainsi 
cela ne montre autre chose, sinon qifil n'est pas certain 
que tout soit incertain; à la gloire du pyrrhonisme (Msc. 
Ibid.). » 

Citons encore un fragment qui forme dans le manuscrit 
deux morceaux fort éloignés l'un de l'autre, et reliés entre 
eux par des numéros p!e la main même de Pascal. Les der- 
nières phrases sont, dans la même page, séparées par des 
intervalles en blanc qui semblaient destinés à recevoir de 
nouveaux développements (Msc. p. 'M'A\ et p. 70) : 

« Est-ce donc que l'âme est un sujet trop noble pour ses 
faibles lumières'. Abaissons-la donc à la matière : voyons si 
elle sait de quoi est fait le propre corps qu'elle anime, et 
les autres qu'elle contemple et qu'elle remue à son gré. 
Qu'en ont-ils connu ces grands dogmatistes qui n'ignorent 
rien? 

« Gela suffiroit sans doute si la raison étoit raisonnable. 
Elle l'est bien assez pour avouer qu'elle n'a pu trouver en- 
core rien de forme, mais elle ne désespère pas encore d'y 
arriver; au conlraire, elle est aussi ardente que jamais dans 



PENSÉES NOUVELLES. 247 

cette recherche , et s'assure d'avoir en soi les force néces- 
saires pour cette conquête. Il faut donc l'achever, et après 
avoir examiné toutes ces puissances dans leurs effets, re- 
connoissons-les en elles-mêmes; voyons si elle a quelques 
forces et quelques prises capables de saisir la vérité. 

« Mais peut-être que ce sujet passe la portée de la raison ? 
Examinons donc ses inventions sur les choses de sa force. 
S'il y a quelque chose où son intérêt propre ait çjû la faire 
appliquer de son plus sérieux, c'est à la recherche de son 
souverain bien; voyons donc où ces âmes fortes et clair- 
voyantes l'ont placé et si elles en sont d'accord. 

« L'un dit que le souverain bien est en la vertu; l'autre 
le met en la volupté, l'autre à suivre la nature, l'autre en 
la vérité : felix qui poluit rerum cognosecre causas; l'autre 
à l'ignorance tranquille; l'autre à l'indolence; d'autres à 
résister aux apparences; l'autre à n'admirer rien : nil ad- 
mirari prope res est una quœ possit jacere et servare 
heaium.; et les braves pyrrhoniens en leur ataraxie, doute 
et suspension perpétuelle : et d'autres plus sages, qu'on ne 
le peut trouver, non pas même par souhait. Nous voilà 
bien payés. 

« Si faut-il voir si cette belle philosophie n'a rien acquis 
de certain par un travail si long et si tendu : peut-être 
qu'au moins l'âme se connoîtra soi-même. Écoutons les 
régents du monde sur ce sujet : Qu'ont-ils pensé de la 

substance? Ont-ils été plus heureux à la loger? 

Qu'ont-ils trouvé de son origine , de sa durée et de son dé- 
part ? » 

Nous ne faisons un reproche ni à Port-Royal ni à Bossut 
d'avoir négligé les divers morceaux que nous venons de 
citer, puisque Pascal les avait condamnés à l'oubli; tout 
au plus eût-il été possible de les mettre dans un appendice. 



248 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

Si nous les avons fait connaître, c'a été seulement pour 
montrer que Pascal, sévère envers lui-même, comme tous 
les grands écrivains, et cherchant toujours la perfection, 
avait souvent donné à sa pensée plusieurs formes différentes 
avant d'en trouver une qui le satisfît; que déjà même il 
avait fait un choix parmi ses notes, qu'il avait retranché les 
unes et conservé les autres. 

Les éditeurs étaient seulement obligés à publier les Pen- 
sées que Pascal avait épargnées. Mais celles-là, il fallait les 
donner toutes ou presque toutes. Or, le manuscrit auto- 
graphe en renferme encore un assez grand nombre qui n'ont 
jamais vu le jour. Sans doute nos devanciers ne nous ont 
pas laissé à découvrir des morceaux étendus et achevés. 
Nous nous empressons de le dire : ils nous ont dérobé ce 
qu'il y a de mieux. Et pourtant, après Port-Royal, Desmo- 
lets, Condorcet et Bossut, nous avons pu recueillir encore 
une moisson assez belle et assez riche pour être forcé de 
choisir nous-même entre tant de Pensées nouvelles , d'un 
assez haut prix. Nous en publierons assez pour exciter la 
curiosité, sinon pour la satisfaire entièrement; et nous les 
diviserons en deux classes : d'un côté, celles qui sont rela- 
tives à Port-Royal, aux jésuites, aux querelles du temps; 
de l'autre, celles qui ont un caractère général, et dont 
Port-Royal et Bossut auraient pu grossir aisément les cha- 
pitres qu'ils ont intitulés : Pensées diverses, Pensées morales 
et Pensées chrétiennes. C'est par les Pensées de cette der- 
nière classe que nous allons commencer. 

1. Pensées diverses. — Pensées morales. — Pensées chrétiennes. 

Le premier chapitre de Port- Royal contre V indifférence 
des athées : Que ceux qui combattent la religion appren- 
nent au moins quelle elle est, etc. (B. 2 e part. n). a été 



PEXSÉES NOUVELLES. 249 

en vain cherché dans le manuscrit autographe ; mais il est 
dans les deux copies avec une note marginale indiquant 
que ce fragment est tiré d'un cahier particulier. Sans par- 
ler d'une foule de petites altérations, Port-Royal, en pu- 
bliant ce fragment, a interverti l'ordre de plusieurs para- 
graphes; il a intercalé des morceaux étrangers qui se 
trouvent ailleurs dans le manuscrit même, par exemple 
celui-ci : Un homme dans un cachot ne sachant si son 
arrêt est donné et n'ayant plus qu'une heure pour l'ap- 
prendre, etc.; entin il a supprimé à peu près le dernier 
quart de ce beau fragment ; mais il faut avouer que les 
parties supprimées sont moins un développement qu'une 
répétition, une forme différente de ce qui précède. Cepen- 
dant elles ne sont pas rayées dans les deux copies, ce qui 
marque presque certainement qu'elles ne l'étaient pas dans 
l'autographe. Elles sont d'ailleurs d'un style admirable qui 
mérite d'être conservé, et nous allons les transcrire comme 
une sorte de transition des passages barrés et des premières 
ébauches dont nous avons donné plusieurs exemples, aux 
pensées tout à fait nouvelles que nous publierons tout à 
l'heure. 

Voici la fin du chapitre de Port-Royal rectifiée sur nos 
deux copies : « Qu'ils donnent à cette lecture quelques-unes 
de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs. 
Quelque aversion qu'ils y apportent ( manque dans Port- 
Royal ) , peut-être rencontreront-ils quelque chose, et pour 
le moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux 
qui y apportent (Port-Royal apporteront) une sincérité 
parfaite et un véritable désir de rencontrer (Port-Royal 
connaître) la vérité, j'espère qu'ils auront satisfaction, et 
qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si di- 
vine , que fai ramassées et dans lesquelles f ai suivi à peu 



250 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— III. 

près cet ordre. » Port-Royal, qui voulait s'arrêter là, a mis: 
Que Fon y a ramassées. 

Les deux copies poursuivent ainsi : 

c( Avant que d'entrer dans les preuves de la religion 
chrétienne, je trouve nécessaire de représenter l'injustice 
des hommes qui vivent dans l'indifférence de chercher la. 
vérité d'une chose qui leur est si importante et qui les 
touche de si près. 

« De tous leurs égarements, c'est sans (joute celui qui les 
convainc le plus de folie et d'aveuglement, et dans lequel 
il est plus facile de les confondre par les premières vues du 
sens commun et par les sentiments de la nature; car il est 
induhitahle que le temps de cette vie n'est qu'un instant ; 
que l'état de la mort est éternel, de quelque nature qu'il 
puisse être , et qu'ainsi toutes nos actions et nos pensées 
doivent prendre des routes si différentes, selon l'état de 
cette éternité, qu'il est impossible de faire unp démarche 
avec sens et jugement qu'en la réglant par la vue de ce 
point qui doit être notre dernier objet. (La tin de ce para- 
graphe, depuis : toutes nos actions et nos pensées doivent 
prendre des routes différentes..., a été placée par Port- 
Uoyal dans la partie antérieure de ce fragment.) 

« II n'y a rien de plus visible que cela, et qu'ainsi selon 
les principes de la raison, la conduite des hommes est tout 
à fait déraisonnable s'ils ne prennent une autre voie; que 
l'on juge dpnp là-dessus de ceux qui vivent sans songer à 
cette fm de la vie; qui se laissant conduire à leurs inclina- 
tions et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et 
comme s'ils pouvoient anéantir l'éternité en en détournant 
leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet 
instant seulement. Cependant cette éternité subsiste, et la 
mort, qui la doit ouvrir et qui les menace à toute heure, les 



PENSEES NOUVELLES. 251 

doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l'hor- 
rible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheu- 
reux, sans qu'ils sachent laquelle de ces éternités leur est 
à jamais préparée. » Tout ce paragraphe a été tiré de sa 
place, abrite et intercalé au milieu de ce qui précède. Port- 
Royal, p. G: « C'est en vain qu'ils détournent leur pensée 
de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvoient 
anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, 
(die s'avance, et la mort qui la doit ouvrir les mettra infail- 
liblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être 
éternellement ou anéantis ou malheureux. » 

« Voilà un doute d'une terrible conséquence (Port- 
Royal a transporté cette ligne en tête du paragraphe : 
C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce 
doute, etc.. ). Ils sont dans le péril de l'éternité de misè- 
res; et sur cela, comme si la chose n'en valoit pas la peine, 
ils négligent d'examiner si c'est de ces opinions que le 
peuple reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles 
qui, étant obscures d'elles-mêmes, ont un fondement très- 
solide, quoique caché ; ainsi ils ne savent s'il y a vérité ou 
fausseté dans la chose, ni si il y a force ou foiblesse dans 
les preuves; ils les ont devant les yeux, ils refusent d'y 
regarder; et dans cette ignorance ils prennent le parti de 
faire tout ce qu'il faut pour tomber dans ce malheur, au 
cas qu'il soit, d'attendre à en faire l'épreuve à la mort, 
d'être cependant fort satisfaits en cet état, d'en faire pro- 
fession et enfin d'en faire vanité : peut-on penser sérieuse- 
ment à l'importance de cette affaire, sans avoir horreur 
d'une conduite si extravagante? (Ce paragraphe est encore 
abrégé dans Port-Royal. ) 

« Ce repos dans cette ignorance est une chose mons- 
trueuse et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stu- 



•m DES PENSÉES DE PASCAL RAPPORT- III. 

pidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant 
à eux-mêmes pour les confondre par la vue de leur folie. 
Car voici comment raisonnent les hommes quand ils choi- 
sissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont et 

sans chercher d'éclaircissement : Je ne sais, disent-ils 

(Port -Royal a transporté avec raison ce paragraphe avant 
celui qui commence ainsi : Je ne sais qui m'a mis au 
monde, etc..) 

« Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde 
de toutes parts et je ne vois partout qu'obscurité; la nature 
ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. 
Si je n'y voyois rien qui marquât une divinité, je me dé- 
terminerois à la négative; si je voyois partout les marques 
d'un créateur, je reposerois en paix dans la foi. Mais 
voyant trop pour nier et trop peu pour m'assurer, je suis 
en un état à plaindre et où j'ai souhaité cent fois que, si 
un Dieu la soutient (la nature), elle le marquât sans équi- 
voque , et que si les marques qu'elle en donne sont trom- 
peuses, elle les supprimât tout à fait , qu'elle dît tout ou 
rien, afin que je visse quel parti je dois suivre; au lieu 
qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je 
dois faire, je ne connois ni ma conduite ni mon devoir; 
mon cœur tend tout entier à connoître où est le vrai bien 
pour le suivre; rien ne me seroit trop cher pour l'éternité. 
( Port-Royal a tiré de là ce beau paragraphe, et l'a mis non 
plus dans tel ou tel endroit du chapitre i, sur l'indifférence 
des athées, dont il est une partie intégrante et essentielle, 
mais dans le chapitre vm, Image d'un homme qui s est lassé 
de chercher Dieu par le seul raisonnement. 11 y a plus d'une 
variante importante; nous n'en signalerons qu'une seule. 
Port-Royal: Mon cœur tend tout entier à connoître où est 
le vrai bien pour les suivre; rien ne me seroit trop cher pour 



PENSEES NOUVELLES. 253 

cela. Pascal : Pour V éternité.) Je porte envie à ceux que je 
vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent 
si mal d'un don duquel il me semble que je ferois un usage 
si différent. » 

Arrivons à des pensées plus nouvelles. 

On connaît cette pensée de Pascal, que les honnêtes 
gens ne veulent point d'enseignes, ni celle de mathéma- 
ticiens, ni celle de poètes (P.-R. ch. xxrx; B. l re part, 
ix, 48). Nous avons déjà publié là -dessus une pensée 
barrée qui n'était pas dépourvue d'intérêt. En voici une 
autre encore qui montre à quel point ce sujet était cher 
à Pascal ( Msc. p.* 440) : « Honnête homme. Il faut 
qu'on n'en puisse dire ni il est mathématicien, ni prédi- 
cateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. Cette 
qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un 
homme on se souvient de son livre, c'est mauvais signe; 
je voudrois qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la 
rencontre et l'occasion d'en user: ne quid nimis; de peur 
qu'une qualité ne l'emporte et ne fasse baptiser; qu'on ne 
songe pas qu'il parle bien, sinon quand il s'agit de bien 
parler; mais qu'on y songe alors. » 

Les pensées suivantes peuvent être ajoutées heureuse- 
ment à toutes celles que l'on connaît sur les extrêmes 
(B. 4 re part, iv, i, vi, 2.) : « Quand on lit trop ou trop dou- 
cement, on n'entend rien. Trop et trop peu devin. Ne 
lui en donnez pas, il ne peut trouver la vérité ; donnez - 
lui en trop, de même (Msc. p. 23.).» 

« Je n'ai jamais jugé d'une même chose exacte- 
ment de même. Je ne puis juger d'un ouvrage en le fai- 
sant ; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m'en 
éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez 
(Msc. p. 110.). » 



254 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT —III. 

Ndlls allons donner, sans y mêler aucune réilexion, 
une suite de pensées qu'on sera bien aise de lire encore 
après toutes les pensées analogues déjà connues et pu- 
bliées. 

« Non-seulement nous regardons les choses par d'autres 
côtés, mais avec d'autres yeux : nous n'avons garde de les 
trouver pareilles (Msc. p. 420.). 

« Il n'aime pliis cette personne qu'il aimoit il y a dix 
ans. Je crois bien, elle n'est plus la même, ni lui non 
plus; il étoit jeune, et elle aussi; elle est tout autre; il 
l'aimeroit peut-être encore telle qu'elle étoit alors (Msc. 
p. 427.). 

« Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre 
propre force, mais par le contre- poids de deux vices op- 
posés, comme nous demeurons debout entre deux vents 
eontraires. Otez un de ces vices, vous tombez dans l'autre 
( M se. ibid. ). 

« Notre nature est dans le mouvement : le repos entier 
est la mort (Msc. p. -110.). 

« Ils disent que les éelipses présagent malheur, parce 
que les malheurs sont ordinaires; de sorte qU'il arrive si 
souvent du mal qu'ils devinent souvent; au lieu que s'ils 
disoient qu'elles présagent bonheur, ils mentiroient sou- 
vent. Ils ne donnent le bonheur qu'à des rencontres du 
ciel rares; ainsi ils manquent peu souvent à deviner (Msc. 
p. 127.). 

« La diversité est si ample que tous les tons de voix, 
tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers, sont 
différents '. On distingue des fruits les raisins, et entre eux 

1. Sont différents. Ces deux mots manquent claus le manuscrit ^ 
mais sont dans les deux copies. 



PENSÉES NOUVELLES. 255 

le muscat, et puis Coindrieu, et puis des ÀrgUes, et puis... 
Est-ce tout? Eu a-t-elle (la nature) jamais produit deux 
grappes pareilles, et une grappe a-t-elle deux grains pa- 
reils (Msc. p. 110.)? 

« La théologie est une science, mais en même temps 
combien est-ce de sciences? Un homme est un suppôt; 
mais si OU l'anatomise, sera-ce la tête, le cœur, l'estomac, 
les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, 
chaque humeur de sang ? 

« Une ville, une campagne de loin est une ville et une 
campagne; mais, à mesure qu'on s'approche, ce sont des 
maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, 
des fourmis, des jambes de foUrriii à l'infini'. Tout cela 
s'enveloppe sous le nom de campagne (Msc. p. 73.). 

g Tout est un, tout est divers. Que de natures en celle 
de riiomme ! que de vocations ! Et par quel hasard chacun 
prend d'ordinaire ce qu'il a le moins étudié ! Talon bien 
tourné (Msc. p. 394.). 

« En titre: Talon de soulier. — Que cela est bien tourné ! 
que voilà un habile ouvrier ! que ce soldat est hardi! Voilà 
la source de nos inclinations et du choix des conditions. 
Que celui-là boit bien ! Que celui-là boit peU ! Voilà ce c(ûi 
fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc 
(Msc. p. 81 2 .). 

« En titre: La gloire. — L'admiration gâte tout dès l'en- 
fance. Oh ! que cela est bien dit! Oh! qu'il a bien fait, qu'il 
est sage! etc... 

1. Cette pensée et la précédente rappellent les considérations sur Tin- 
finie petitesse de la nature, P.-R., en. xxn; B., i« part. îv, 1. 

2. Ces deux dernières pensées ont une grande analogie avec ce pa- 
ragraphe de Port-Royal, ch. xxiv (B. l re part, vi, 4) : « La chose la 
plus importante à la vie, c'est le choix d'un métier. Le hasard en dis- 
pose, etc. » 



256 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

« Les enfants de Port-Royal, auxquels on ne donne point 
cet aiguillon d'envie et de gloire, tombent dans la noncha- 
lance (Msc. p. 69.). 

« C'est une chose déplorable de voir tous les hommes ne 
délibérer que des moyens, et point de la fin. Chacun songe 
comment il s'acquittera de sa condition; mais pour le choix 
de la condition et de la. patrie, le sort nous la donne. 

« C'est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, d'hé- 
rétiques et d'infidèles suivre le train de leurs pères par 
cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est 
le meilleur, et c'est ce qui détermine chacun à chaque 
condition de serrurier, soldat, etc (Msc. p. 61.). 

« Nous nous connoissons si peu que plusieurs pensent 
aller mourir quand ils se portent bien , et plusieurs sem- 
blent se porter bien quand ils sont proche de mourir, ne 
sentant pas la tièvre prochaine ou l'abcès prêt à se former 
(Msc. p. 431.). 

« Ceux qui n'aiment pas la vérité prennent le prétexte 
de la contestation et de la multitude de ceux qui la nient; 
et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu'ils n'aiment pas 
la vérité ou la charité, et ainsi ils ne sont pas excusés 
(Msc. p. 270.). 

« Si l'antiquité étoit la règle de la créance, les anciens 
étoient donc sans règle * ( Msc. 273.). 

« Il faut se connoître soi-même : quand cela ne serviroit 
pas à trouver le vrai , mais cela au moins sert à régler sa 
vie, et il n'y a rien de plus juste (Msc. p. 75.). 

« La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature; 



1. Cf. Bossut, l re part., ait. 1 er , « De l'autorité en matière de philo- 
sophie » et le paragraphe : « N'est-ce pas là traiter indignement la 
raison de l'homme, etc. » 



PENSÉES NOUVELLES. 2S7 

comme le véritable bien étant perdu, tout devient son 
véritable bien. 

« Il n'y a rien qu'on ne rende naturel : il n'y a naturel 
qu'on ne fasse perdre (Msc. p. 47.). 

« Il n'est pas bon d'être trop libre. Il n'est pas bon d'avoir 
toutes ses nécessités (Msc. Ibid.). 

« On croit toucher des orgues ordinaires en touchant 
l'homme : ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, 
changeantes, variables, dont les tuyaux ne se suivent pas 
par degrés conjoints. Ceux qui ne savent toucher que les 
ordinaires ne feroient pas d'accord sur celles-là (Msc. 
p. 65.). 

« Si un animal faisoit par esprit ce qu'il fait par instinct, 
et s'il parloit par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la 
chasse et pour avertir ses camarades que la proie est 
trouvée ou perdue , il parleroit bien aussi pour des choses 
où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette 
corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre (Msc. 
p. 229.). 

« La nature recommence toujours les mêmes choses, les . 
ans, les jours, les heures; les espaces de même, et les 
nombres sont bout à bout à la suite l'un de l'autre : ainsi se 
fait une espèce d'infini et d'éternel; mais ces êtres terminés 
se multiplient infiniment. Ainsi il n'y a, ce me semble , que 
le nombre qui les multiplie qui soit infini (Msc. p. 423.). 

« La nature s'imite : une graine jetée en bonne terre 
produit; un principe jeté dans un bon esprit produit. 

« Les nombres imitent l'espace, qui sont de nature si 
différente. 

« Tout est fait et conduit par un même maître : la ra- 
cine, les branches, les fruits, les principes, les consé- 
quences (Msc. p. 433). 

17 



258 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— III. 

a Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par 
progrès. Tout ce qui a été foible ne peut jamais être abso- 
lument fort. On a beau dire : il est cru; il est changé; il 
est aussi le même. 

« Il y a des herbes sur la terre; nous les voyons; de la 
lune on ne les verroit pas; et sur ces herbes des pailles, et 
dans ces pailles de petits animaux, mais après cela plus rien. 
présomptueux ! les mixtes sont composés d'éléments, et 
les éléments non! présomptueux! Voici un trait délicat : 
jlne faut pas dire qu'il y a ce qu'on ne voit pas; il faut dire 
comme les autres, mais non pas penser comme eux (Msc. 
p. 225.). 

« Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée 
dans l'éternité précédente et suivante, le petit espace que 
je remplis, et même que je vois abîmé dans l'infinie im- 
mensité des espaces que j'ignore, et que tu ignores, je 
m'effraie et m'étonne de me voir ici plutôt que là; car il n'y 
avoit pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à 
présent plutôt qu'alors! Qui m'y a mis? par l'ordre et la 
conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi 
(Msc. p. 67.)? 

« Pourquoi ma connoissance est-elle bornée , ma taille, 
ma durée à cent ans plutôt qu'à mille? quelle raison a eu 
la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre 
plutôt qu'un autre, dans l'infinité desquels il n'y a pas plus 
de raison de choisir l'un que l'autre , rien ne tentant l'un 
plus que l'autre (Msc. p. 49.)? 

« En titre : Ennui. — Rien n'est si insupportable à 
l'homme que d'être dans un plein repos, sans passion, sans 
affaires, sans divertissement, sans application; il sent alors 
son néant, son abandon , son insuffisance , sa dépendance, 
son impuissance, son vide : incontinent il sort du fond de 



PENSÉES NOUVELLES. 259 

son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le 
dépit, le désespoir ( Msc. p. 47 1 .). 

« Quand un soldat se plaint de la peine qu'il a, ou un 
laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire. 

« Si l'homme étoit heureux , il le seroit d'autant plus 
qu'il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu 2 . 

« Quand on veut poursuivre les vertus jusqu'aux extrê- 
mes, de part et d'autre il se présente des vices qui s'y insi- 
nuent dans leurs routes insensibles du côté du petit infini ; 
et il se présente des vices en foule du côté du grand infini, 
de sorte qu'on se perd dans les vices et on ne voit plus les 
vertus (Msc. p. 225.). 

« On n'est pas misérable sans sentiment- une maison 
ruinée ne l'est pas; il n'y a que l'homme de misérable. » 
Cette pensée n'est peut-être qu'une première ébauche de 
cette autre si connue : « L'homme est si grand que sa 
grandeur paroît même en ce qu'il se connoît misérable. 
Un arbre ne se connoît pas misérable, etc (P.-R. ch. xin; 
\\. l re part, iv, 3.). 

« La nature de l'homme n'est pas d'aller toujours : elle 
a ses allées et ses venues (Msc. p. 83.). » 

Voici maintenant des pensées qu'on pourrait réellement 
appeler avec Bossut des pensées littéraires. Pascal avait 
déjà dit : « Je hais les mots d'enflure 3 » . 11 s'exprime encore 
mieux, Msc. p. 12 : « Je hais également le bouffon et l'en- 
flé. » Mais cette ligne est barrée. 

« J'ai l'esprit plein d'inquiétude; je suis plein d'inquié- 
tude vaut mieux (Msc. p. 130.). » 



1. Cf. P.-R. ch. xxvi : B. l re part, vu, 1. 

2. Cf. P.-R. ch. xxix; B. l re part, ix, 25. 

3. B. l re part, m : De l'art de persuader. 



260 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

« L'inquiétude de son génie. Trop de deux mots hardis 
(Msc. p. 441.). 

« Éteindre le flambeau de la sédition ; trop luxuriant 
(Msc. p. AU.). 

« Éloquence, qui persuade par douceur non par empire, 
en tyran, non en roi (Msc. p. 130.). 

« Le docteur qui parle un quart d'heure après avoir tout 
dit : tant il est plein de désir de dire (Msc. p. 123.). 

« Changer de figures, à cause de notre foiblesse (Msc. 
ibid.). 

« Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la 
disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la 
paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais 
l'un la place mieux. 

« J'aimerois autant qu'on me dit que je me suis servi de 
mots anciens, et comme si les mêmes pensées ne formoient 
pas un autre corps de discours par une disposition diffé- 
rente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres 
pensées par les différentes dispositions (Msc. p. 431 '.). 

Nous n'en finirions pas si nous citions tous les nouveaux 
passages où Pascal se complaît à ramener son opinion favo- 
rite, que la force fait la justice et domine sur la raison. 

« Verijuris; nous n'en avons plus; si nous en avions, 
nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les 
mœurs de son pays (Msc. p. 400.). 

« Le chancelier est grave et revêtu d'ornements, car son 
poste est faux, et non le roi : il a la force, il n'a que faire 
de l'imagination. Les juges, médecins, etc., n'ont que l'i- 
magination (Msc. p. 283 2 .). 

« Quand la force attaque la grimace, quand un simple sol- 

1. Cf. Desm., p. 331 ; B. l re part, x, 32. 

2. Cf. Bossut, 1" part. 8 et 9. 



PENSÉES NOUVELLES. 261 

dat prend le bonnet carré d'un premier président et le fait 
voler par la fenêtre, etc (M se. p. 163.). 

« Ils confessent que la justice n'est pas dans ces cou- 
tumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles, com- 
munes en tout pays. Certainement ils le soutiendroient 
opiniâtrement, si la témérité du hasard, qui a semé les lois 
humaines, en avoit rencontré au moins une qui fût univer- 
selle. Mais la plaisanterie est telle que le caprice des hommes 
s'est si bien diversifié qu'il n'y en a point (Msc. p. 69 et 365.). 

« De là vient le droit de Tépée ; car l'épée donne un vé- 
ritable droit. Autrement on verroit la violence d'un côté et 
la justice de l'autre. 

« De là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa préten- 
due justice contre la force (Msc. p. 159.). 

« En montrant la vérité, on la fait croire ; mais en mon- 
trant l'injustice des ministres, on ne la corrige pas; on as- 
sure la conscience en montrant la fausseté, on n'assure pas 
la bourse en montrant l'injustice (Msc. p. 455.). » 

On rencontre épars à travers tout le manuscrit un bon 
nombre de traits contre la raison et la philosophie, qui 
rendent de plus en plus manifeste la pensée de Pascal. 
Dans le dessein de décrier la raison, il lui fait quelquefois 
une guerre de mots. Il faut avoir eu bien de l'humeur 
contre la raison et bien de la passion pour la force pour 
avoir écrit ce passage : 

« Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne 
foi; nous ne devrions pas, etc. Que j'aime à voir cette su- 
perbe raison humiliée et suppliante ! car ce n'est pas là le 
langage d'un homme à qui on dispute son droit et qui le 
défend les armes eMa force à la main; il ne s'amuse pas à 
dire qu'on n'agit pas de bonne foi ; mais il punit cette mau- 
vaise foi par la force (Msc. p. 23.). » 



262 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

Pascal voudrait-il donc qu'au lieu d'arguments présentés 
avec politesse la raison employât des baïonnettes ? 

Les philosophes, tel est le titre que portent dans le ma- 
nuscrit bien des pensées, la plupart publiées, quelques-unes 
encore inédites. 

« Philosophes. La belle chose de crier à un homme qui 
ne se connoît pas, qu'il aille de lui-même à Dieu! Et la 
belle chose de le dire à un homme qui se connoît (Msc. 
p. 416.)! 

« Piecherche du vrai bien. Le commun des hommes met 
le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au 
moins dans le divertissement. Les philosophes ont mon- 
tré la vanité de tout cela, et l'ont mis où ils ont pu (Msc. 

p. 47.0- 

« Pour les philosophes, 280 souverains biens. 

« Le souverain bien. Dispute du souverain bien. Ut sis 
contentus temetipso et ex te nascevtibus bonis. Il y a con- 
tradiction ; car ils (les philosophes, les stoïciens) conseillent 
enfin de se tuer. quelle vie heureuse dont on se débar- 
rasse comme de la peste ! » 

Quelle réponse n'aurions-nous pas à faire à de pareilles 
accusations, si l'humeur de Pascal se communiquait à nous, 
et si sa profonde injustice pouvait nous induire en tenta- 
tion d'être injuste! Nous nous bornerons à rappeler cette 
pensée de Pascal lui-même que nous avons citée plus haut, 
qu'il ne faut pas s'armer contre la vérité du prétexte des 
contestations qu'elle excite, et de la multitude des opinions 
contraires. Ce n'était pas la peine en vérité d'avoir varié de 
tant de façons ce thème sublime, que la pensée fait la 
grandeur de l'homme, pour renier ensuite et couvrir de 
sarcasmes le culte de la pensée, c'est-à-dire la philosophie, 

1. Cf. P.-R. cli. xxi ; 13. 2« part. 1. 



PENSÉES NOUVELLES. 263 

parce que la pensée qui nous enseigne, quoi qu'en dise 
Pascal, et l'existence de l'âme et celle de Dieu, et celle 
aussi du bien et du mal, de la vertu et du crime, de la li- 
berté et de la responsabilité de nos actes, mêle à ces grands 
enseignements plus d'une erreur, et parce que la philoso- 
phie, comme toute religion, compte des écoles et des sectes 
différentes ! 

Mais au lieu de défendre la philosophie, nous préférons 
citer encore deux passages inédits où par mégarde Pascal 
traite assez bien les philosophes. Dans l'un il reconnaît que 
tout n'était pas si corrompu et si extravagant dans la phi- 
losophie ancienne, puisqu'il s'y est rencontré un homme 
qu'on fait bien de lire pour se préparer à recevoir Fimpres- 
sion de la religion chrétienne. « Platon, pour disposer au 
christianisme (Msc. p. 73.). » Dans l'autre passage, pour 
prouver l'immatérialité de l'âme, il en appelle aux philo- 
sophes qui ont dompté leurs passions. « Immatérialité de 
l'âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions : 
quelle matière l'a pu faire (Msc. p. 393.)? » 

On a souvent dit, et avec raison, que Pascal a beaucoup 
emprunté à Montaigne : c'est que, dans Montaigne il se 
retrouvait lui-même, et qu'en lui-même il retrouvait Mon- 
taigne. C'étaient là ses deux livres habituels, qui s'éclair- 
cissaient l'un par l'autre. Voilà ce qu'il nous déclare lui- 
même dans ces lignes intéressantes : 

« Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je 
trouve tout ce que j'y vois (Msc. 431 .). » 

Nous nous arrêtons ici, et ne citerons pas un plus grand 
nombre de pensées inédites qui peuvent accroître les cha- 
pitres de Port-Royal intitulés : Pensées diverses et Pensées 
morales. Nous passons à celles qu'avec Port-Royal encore 
on pourrait appeler Pensées chrétiennes. 



264 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT-Itl. 

Ouvrons ce nouveau chapitre par la pensée qui domine 
toutes les autres : 

« Tl est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche 
du vrai bien , afin de tendre les bras au libérateur (Msc. 
p. 63'.).» 

Pascal, après avoir dit que Dieu nous a donné une puis- 
sance de bonheur et de malheur, ajoute : « Vous pouvez 
rappliquer à Dieu ou à vous. Si à Dieu, l'Évangile est la 
règle; si à vous, vous tiendrez la place de Dieu (Msc. 
p. 461.). 

« Les vrais chrétiens obéissent aux folies ; néanmoins 
non pas qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu 
qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces fo- 
lies (Msc. p. 81.). 

« Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. 
Il y en a bien qui croient, mais par superstition ; il y en a 
bien qui ne croient pas, mais par libertinage. Peu sont 
entre deux. 

« Je ne comprends pas en cela (dans la superstition) ceux 
qui sont dans la véritable piété de mœurs, et tous ceux qui 
croient par un sentiment du cœur (Msc. p. 244.). 

« Ce n'est pas une chose rare qu'il faille reprendre le 
monde de trop de docilité : c'est un vice naturel, comme 
l'incrédulité, et aussi pernicieux (Msc." p. 163 2 .). 

« Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce 
qu'il ne veut pas songer. Ne pensez pas aux passages du 
Messie, disait le juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent : 
ainsi se conservent les fausses religions et la vraie même à 
l'égard de beaucoup de gens. 



1. Cf. B. ge p ar t. vin, 19. 

%. Cf. P.-R. ch, v: B. 2« part, vi, 3. 



PENSÉES NOUVELLES. 265 

« Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher 
de songer, et qui songent d'autant plus qu'on leur défend. 
Ceux-là se défont des fausses religions, et de la vraie même, 
s'ils ne trouvent des discours solides (Msc. p. M.). » 

Ces réserves contre la superstition et une docilité excessive 
en faveur du besoin et du droit de songer, ainsi que s'exprime 
Pascal, lui étaient évidemment suggérées par la nécessité 
de se défendre contre les jésuites qui parlaient au nom de 
l'autorité de l'Église, comme les attaques d'une incrédulité 
superficielle, irritant son humeur bouillante, l'entraînent 
souvent à avilir la raison devant l'autorité et la foi. La vé- 
rité est au milieu, ou plutôt elle embrasse ce qu'il y a de 
légitime dans l'une et l'autre de ces deux conduites, le 
ferme maintien des droits de la raison, alors même qu'on 
entreprend de la contenir dans de justes bornes, et le res- 
pect de la foi, alors même qu'on veut éclairer une docilité 
excessive et qu'on attaque la superstition. Pascal, qui a si 
souvent parlé contre les extrêmes, n'a jamais su s'en bien 
défendre. Pour atteindre à cette mesure qui est le comble 
de la difficulté comme aussi de la gloire, il eût fallu que 
son ardeur naturelle eût été tempérée par l'âge, par l'ex- 
périence de la vie, et par des connaissances plus étendues 
en philosophie et en histoire. Deux hommes seuls, au 
xvn e siècle, à la fin et non pas au commencement de ce 
siècle, à la suite de tant de querelles métaphysiques et 
théologïques, arrivèrent à cette sagesse éminente, Bossuet 
dans l'Église, Leibniz parmi les philosophes. Mais pour- 
suivons, sans réflexions superflues, le cours de nos ex- 
traits. 

« Qu'il y a loin de la connoissance de Dieu à l'aimer 
(Msc p. 489.) ! 

a L'Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes 



266 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT— III. 

les conditions, et pour intimider toutes les conditions. La 
nature seule avoit fait la même chose par ces deux infinis 
naturels et moraux; car nous aurons toujours du dessus et 
du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus 
élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et 
relever notre abjection (Msc. p. 41.). 

« Grandeur et misère. — A mesure qu'on a plus de lu- 
mière, on découvre plus de grandeur et de bassesse dans 
Thomme. 

« Le commun des hommes. Ceux qui sont plus élevés. 

« Les philosophes : ils étonnent le commun des hommes. 

« Les chrétiens : ils étonnent les philosophes. 

« Qui s'étonnera donc de voir que la religion ne fasse que 
connoitre à fond ce qu'on reconnoît d'autant plus qu'on a 
plus de lumière (Msc. p. 75.)? 

« La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous di- 
sions que c'est un don du raisonnement. Les autres reli- 
gions ne disent pas cela de leur foi ; elles ne donnoient que 
le raisonner pour y arriver,, qui n'y vient point néanmoins 
(Msc. p.U 1 .). 

« Dieu s'est servi de la concupiscence des Juifs pour les 
faire servira Jésus-Christ. 

« La concupiscence nous est devenue naturelle et a fuit 
notre seconde nature ; ainsi il y a deux natures en nous, 
l'une bonne, l'autre mauvaise. Où est Dieu? où vous n'êtes 
pas ; et le royaume de Dieu est dans vous (Msc. p. i 2 .). 

« Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour 
ses serviteurs ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du 
monde et des applaudissements du monde, mais seulement 

1 . Cf. P.-R. ch. vi ; B. 2« part. vi. 

2. Cf. B. 2e part, xvn, 49 : « 11 faut aimer un être qui soit en 

nous et qui ne soit pas nous » 



PENSÉES NOUVELLES. 267 

poHr sos passions, desquelles il se sert en maître, en disant: 
Va et viens. Sub te erit appetitus tuus. Les passions ainsi 
dominées sont vertus ; l'avarice, la jalousie, la colère, Dieu 
même se les attribue; et ce sont aussi bien des vertus que 
la clémence, la patience et la constance, qui sont aussi des 
passions. 11 faut s'en servir comme d'esclaves, et, leur lais- 
sant leur aliment, empêcher quel'àme n'y en prenne; car, 
quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et 
alors elles donnent à l'âme de leur aliment, et l'âme s'en 
nourrit et s'en empoisonne (Mso. p. 249.). 

« Notre religion est sage et folle : sage, parce qu'elle est 
la plus savante et la plus fondée en miracles, prophètes, etc.; 
folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en 
est; cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas_, mais 
non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c'est 
la croix : ne evacuata sit crux. Et ainsi saint Paul, qui est 
venu en sagesse et signes, dit qu'il n'est venu ni en sagesse 
ni en signes parce qu'il venoit pour convertir. Mais ceux 
qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils 
viennent en sagesse et en signes (Msc. p. 4G1 *.). 

« Fascinatio nugacilatis. Afin que la passion ne nuise 
point, faisons comme s'il n'y avoit que huit jours de vie. 

« De tout ce qui est sur la terre, il (le vrai chrétien) ne 
prend part qu'aux déplaisirs, non aux plaisirs ; il aime ses 
proches, mais sa charité ne se renferme pas dans ces bornes, 
et se répand sur ses ennemis et puis sur ceux de Dieu (Msc. 
p. 419.). » 

Sur Mahomet : « Qui rend témoignage de Mahomet 2 ? 
Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit 
rien. 

1. Cf. P.-R. ch. xviii; B. 2 e part. xm. 

2. Cf. P.-R. ch. xvn; B. 2« part, xn, 7 et 10. 



8e« DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — tlî. 

« La qualité de témoins fait qu'il faut qu'ils soient tou- 
jours et partout; et, misérable, il est seul (Msc. p. 27.)! 

« Nous ne connoissons Dieu que par J.-C. Sans ce média- 
teur est ôtée toute communication avec Dieu. Par. J.-C. 
nous connoissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu con- 
noître Dieu et le prouver sans J.-C, n'avoient que des 
preuves impuissantes. Mais pour prouver J.-C. nous avons 
les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables; et 
ces prophéties, étant accomplies et prouvées véritables par 
l'événement, marquent la certitude de ces vérités, et par- 
tant la preuve de la divinité de J.-C. En lui et par lui nous 
connoissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Écriture, sans 
le péché originel, sans médiateur promis et arrivé, on ne 
peut prouver absolument rien, ni enseigner ni bonne doc- 
trine ni bonne morale; mais par J.-C. et en J.-C. on prouve 
Dieu et on enseigne la morale et la doctrine. J.-C. est donc 
le vrai Dieu des hommes. 

« Mais nous connoissons en même temps notre misère, 
car ce Dieu-là n'est autre chose que le réparateur de notre 
misère. Ainsi, nous ne pouvons bien connoître Dieu qu'en 
connoissant nos iniquités. Aussi ceux qui ont connu Dieu 
sans connoître leur misère ne l'ont pas glorifié, mais s'en 
sont glorifiés : quia non cognoveruniper sapientiam Deum, 
placuit Deo per stultitiam prœdicationis salvos facere (Msc. 
p. 151'.). » 

Ces nouvelles pensées diverses, morales et chrétiennes 
ont, comme celles que Port-Royal avait rassemblées sous 
ces titres, l'inconvénient d'avoir assez peu de liaison entre 
elles. Celles qui vont suivre sur les querelles du temps, les 
jansénistes et les jésuites, auront l'avantage d'une plus 

1. Cf. P.-R. eh. xx ; 15. 2 e part, xv. 



PENSÉES NOUVELLES. 269 

grande unité, par leur rapport à un seul et même objet. 
Elles auront aussi pour nous cet autre intérêt de nous faire 
pénétrer plus avant dans Fâme de Pascal, et de nous faire 
mieux connaître les idées et les passions qui agitèrent les 
dernières années de sa vie. 

II. Pensées sur les miracles, les jansénistes et les jésuites. 

Le miracle de la sainte Épine, arrivé en 1657, et qui fut 
suivi de tant d'autres miracles du même genre, fit sur Pas- 
cal une impression profonde. Il y vit une grâce toute parti- 
culière de Dieu sur sa famille et sur lui 1 , et il en ressentit 
une reconnaissance orgueilleuse jusque sous les pointes de 
la ceinture de fer par lesquelles il combattait en vain sa su- 
perbe naturelle 2 . Ce lui fut une récompense qui l'affermit 
et l'anima d'autant plus dans sa fidélité à la cause de la 
morale et de la liberté chrétienne. On sait avec quelle 
véhémence il éclate contre les jésuites à la fin des Provin- 
ciales : l'écho de ces terribles accents retentit dans les 
lignes que nous avons déjà tirées de notre manuscrit, et 
nous le retrouverons prolongé mais affaibli dans celles que 
nous allons en extraire encore. 

A Foccasion du miracle de la sainte Épine, Pascal écrit 

1. Vie de Pascal, par M me Périer : « Mon frère fut sensiblement 
touché de cette grâce, qu'il regardoit comme faite à lui-même. » Quel- 
ques jours auparavant Pascal avait déclaré, si on en croit le Recueil 
d'Utrecht, que des miracles étaient nécessaires, aussi fut-il pénétré de 
voir, dit le Recueil , « que Dieu s'intéressoit, si on peut parler ainsi, à 
la parole qu'il avoit donnée. » 

2. Ibid. « Il prenoit, dans les occasions, une ceinture de fer pleine 
de pointes ; il la mettoit à nu sur sa chair, et, lorsqu'il lui venoit quel- 
ques pensées de vanité, etc.... il se donnoit des coups de coude pour 
redoubler la violence des piqûres. » 



-270 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT— 111. 

une foule de Pensées sur les miracles, qui ont fourni suc- 
cessivement le chapitre de Port-Royal sur ce sujet, les frag- 
ments donnés par l'évêque de Montpellier et ceux qu'a 
publiés Bossut. Nous pouvons y ajouter, d'après notre ma- 
nuscrit, plusieurs traits nouveaux. 

« Que je hais ceux qui font les douteux des miracles! 
Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits : 
on voit en l'un combien il est prudent, et néanmoins il croit 
en l'autre et se moque des incrédules (Msc. p. 453.). 

« Je ne serois pas chrétien sans les mîracles, dit saint 
Augustin (Msc. p. 270.). 

« On n'auroit point péché en ne croyant point J.-C. sans 
les miracles. Vide an mentiar (Msc. p d69.). 

« Si le refroidissement de la charité laisse l'Église presque 
sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront. Ce sont 
les derniers efforts de la grâce (Msc. p. 343.). 

« S'il se faisoit un miracle aux Jésuites! (Ibid.). » 

Cette dernière pensée nous conduit à celles qui se rap- 
portent directement aux querelles du temps. 

« La vérité est si obscurcie en ce temps et le mensonge 
si établi, qu'à moins que d'aimer la vérité on ne sauroit la 
connoître (Msc. p. 201.). 

« Les malingres sont gens qui connoissent la vérité, mais 
qui ne la soutiennent qu'autant que leur intérêt s'y ren- 
contre; mais hors de là ils l'abandonnent. » (Ibid.) 

« C'est une chose horrible qu'on nous propose la disci- 
pline de l'Église d'aujourd'hui tellement pour bonne, qu'on 
fait un crime de la vouloir changer. Autrefois, elle étoit 
bonne infailliblement, et on trouve qu'on a pu la changer 
sans péché, et maintenant telle qu'elle est, on ne la pourra 
souhaiter changée ! 

« Il a bien été changé la coutume de ne faire des prêtres 



PENSEES NOUVELLES. 271 

qu'avec tant de circonspection qu'il n'y en avoit presque 
point qui en fussent dignes; et il ne sera pas permis de se 
plaindre de la coutume qui en fait tant d'indignes (Msc. 
p. Î49.)! 

« Si saint Augustin venoit aujourd'hui et qu'il fût aussi 
peu autorisé que ses défenseurs, il ne feroit rien. Dieu 
conduit bien son .Église de l'avoir envoyée devant avec au- 
torité (Msc. p. 109.). 

« Bel état de l'Église, quand elle n'est plus soutenue 
que de Dieu! (Msc. p. 461.) 

« Est-ce donner courage à vos enfants de les condamner 
quand ils servent l'Église? 

« C'est un artifice du diable de divertir ailleurs les 
armes dont ces gens-là combattroient les hérésies (Msc. 
p. 343.). » 

Voici maintenant sur le pape des Pensées aussi hardies 
qu'orthodoxes, qui rattachent Pascal et Port-Royal d'une 
part à Gerson et aux grands docteurs des conciles de Con- 
stance et de Bâle , et de l'autre à Bossuet et à la déclara- 
tion des droits de l'Église gallicane. 

« Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordi- 
naire de son Église ; c'en seroit un étrange, si l'infaillibilité 
étoit dans un (Msc. p. 437'.). 

« Les rois disposent de leur empire; mais les papes ne 
peuvent disposer du leur (Msc. p. 429.). 

«Le pape hait et craint les souverains qui ne lui sont pas 
soumis par vœu (Msc. p. 457.). 

« Dieu n'a pas voulu absoudre sans l'Église; comme elle 
a part à l'offense, il veut qu'elle ait part au pardon. Il l'as- 
socie à ce pouvoir comme les rois et les parlements. Mais si 

1. Cf. B. suppl. 14-16. 



272 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

elle absout ou si elle lie sans Dieu, ce n'est plus l'Église, 
comme au parlement; car encore que le roi ait donné grâce 
à un homme, si faut- il qu'elle soit entérinée; mais si le 
parlement entérine sans le roi , ou s'il refuse d'entériner 
sur Tordre du roi, ce n'est plus le parlement du roi, mais 
un corps révolté (Msc. p. 442.). 

« Il n'y a presque plus que la France où il soit permis de 
dire que le concile est au-dessus du pape (Msc. p. 151.). 

« Le pape seroit-il déshonoré pour tenir de Dieu et de 
la tradition ses lumières, et n'est-ce pas le déshonorer que 
de le séparer de cette sainte union (Msc, p. 453.)? » 

A tout propos Pascal exhale son indignation contre les 
jésuites, sur les marges et dans les coins de pages remplies 
de tout autres pensées. 

« Vous corrompez la religion, ou en faveur de vos amis 
ou contre vos ennemis : vous en disposez à votre gré 
(Msc. p. 113'.). 

« Il faut que le monde soit bien aveugle, s'il vous croit 
(Msc. p. 433.). 

« Sera bien condamné qui le sera par Escobar (Msc. 
p. 402.) ! » 

« Votre caractère est- il fondé sur Escobar? 

« Peut-être avez -vous des raisons pour ne le pas con- 
damner; il suffît que vous en approuviez ce que je vous en 
adresse (Msc. p. 453.). 

« Vous ne m'accusez jamais de fausseté sur Escobar 
parce qu'il est commun (Msc. p. 423.). 

« Ils ne peuvent avoir la perpétuité, et ils cherchent 
l'universalité ! et pour cela, ils font toute l'Église corrom- 
pue, afin qu'ils soient saints (Msc. p. 442.). 

1. Cf. B. 2« part, xvi, 9 et 10, 



PENSÉES NOUVELLES. 273 

« Le grand nombre loin de marquer leur perfection 
marque le contraire. 

« L'humilité d'un seul fait l'orgueil de plusieurs (Msc. 

p. 439.). 

a Ceux qui aiment l'Église se plaignent de voir corrom- 
pre les mœurs; mais au moins les lois subsistent; mais 
ceux-ci corrompent les lois : le modèle est gâté (Msc. 
p. 427.). 

« Ils font de l'exception la règle. Les anciens ont donné 
l'absolution avant la pénitence. Faites- le en esprit d'ex- 
ception ; mais de l'exception vous faites une règle sans 
exception; en sorte que vous ne voulez plus même que la 
règle soit en exception (Msc. p. 437.). » 

Restituons encore à l'auteur des Provinciales les pensées 
suivantes sur le probabilisme et sur les casuistes. 

« Peut -ce être autre chose que la complaisance du 
monde qui vous fasse trouver les choses probables? Nous 
ferez-vous accroire que ce soit la vérité, et que si la mode 
du duel n'étoit point, vous trouveriez probable qu'on se 
put battre en regardant la chose en elle-même (Msc. 
p. 440.)? 

« Oseriez-vous ainsi vous jouer des édits du roi, en disant 
que ce n'est pas se battre en duel que d'aller dans un 
champ en attendant un homme (Msc. p. 435 *.)? 

« Faut-il tuer pour empêcher qu'il n'y ait des méchants? 
C'est en faire deux au lieu d'un : vince in bono malum, 
saint Augustin (Msc. p. 419.). 

« Généraux. — Il ne leur suffit pas d'introduire dans nos 
temples de telles mœurs, tempiis inducere mores; non-seu- 
lement ils veulent être soufferts dans l'Église, mais, comme 

1. Lettres Provinciales, lettre vu. Extrait de Hurtado de Mendoza, 
rapporté par Diana . 

18 



274 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

s'ils étoient devenus les plus forts, ils en veulent chasser, 
eux qui n'en sont pas. 

« Mohatra* . Ce iï est pas être théologien que de s'en éton- 
ner. Qui eût dit à vos généraux qu'un temps étoit si 
proche qu'ils domineroient en mœurs à FÉglise universelle 
et appelleroient guerre le refus de ces désordres? Tôt et 
tanta mala pacem (Msc. p. 431,). 

« Casuistes. — Une aumône considérable, une pénitence 
raisonnable : encore qu'on ne puisse assigner le juste, on 
voit bien ce qui ne Test pas. Les casuistes sont plaisants de 
croire pouvoir interprêter cela comme ils font. 

« Gens qui s'accoutument à mal parler et à mal penser 
(Msc. p. 437.). 

« Probabilité. — Ils ont quelques principes vrais, mais 
ils en abusent. Or l'abus des vérités doit être autant puni 
que l'introduction du mensonge (Msc. p. 344.). 

« Probable. — Quand il seroit vrai que les auteurs graves 
et les raisons suffiroient, je dis qu'ils ne sont ni graves ni 
raisonnables. Quoi ! un mari peut profiter de sa femme, 
selon Molina ! La raison qu'il en donne est-elle raisonnable, 
et la contraire de Lessius l'est-elle encore (Msc. p. 435.) ? 

« Les casuistes soumettent la décision à la raison corrom- 
pue, et le choix des décisions à la volonté corrompue, afin 
que tout ce qu'il y a de corrompu dans la nature de l'homme 
ait part à sa conduite. 

« La folle idée que vous avez de l'importance de votre 
compagnie vous a fait établir ces horribles voies; il est 
bien visible que c'est ce qui vous a fait suivre celle de la 
calomnie, puisque vous blâmez en moi , comme horribles, 
les mêmes impostures que vous excusez en vous (Msc. 
p. 343). » 

1. Lettre* Provinciales, lettre vin, sur le contrat Mohatra. 



DU PLAN DE PASCAL. 275 

Terminons ici nos extraits. Ils ne renferment rien , nous 
le répétons, qui puisse être comparé aux grands morceaux 
déjà publiés; mais ils contribuent à mettre de plus en plus 
en lumière, sur chaque point fondamental, la pensée de 
Pascal. 



Pour remplir notre tâche, il ne nous reste plus qu'à 
rechercher et à signaler à l'Académie les traces qui peu- 
vent subsister dans notre manuscrit du plan ou plutôt du 
mouvement et des formes que Pascal s'était proposé de 
donner à la nouvelle apologie du christianisme. Il avait 
lui-même exposé à ses amis le plan de son ouvrage dans 
un discours dont la préface de Port-Royal nous a conservé 
les principaux traits : d'abord , une sorte de logique nou- 
velle sur « les preuves qui font le plus d'impression sur 
l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les per- 
suader; » puis l'état actuel de l'homme, sa grandeur et 
sa bassesse; puis encore l'inutile recherche de l'explication 
de cet état prodigieux auprès des philosophies et auprès de 
toutes les religions de la terre; enfin la rencontre du peuple 
juif et de livres sacrés', le péché originel, la promesse du 
Messie, les prophéties , Jésus-Christ, sa personne, sa vie, 
sa doctrine et l'histoire merveilleuse de l'établissement du 
christianisme. Port-Royal fait connaître ce plan avec net- 
teté et brièveté. M. Dubois, qui avait assisté au discours 
adressé par Pascal à ses amis , en publia un récit étendu 
quelques années après l'édition de Port-Royal, sous ce 
titre : Discours sur les pensées de M. Pascal, avec un autre 



276 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT - III. 

Discours sur les preuves des livres de Moïse, et une petite 
dissertation : Qu'il y a des démonstrations d'une autre 
espèce et aussi certaines que celles de la géométrie. Notre 
manuscrit ne nous fournit aucune lumière nouvelle à cet 
égard; on n'y trouve clairement marquées que des di- 
visions inférieures qui se rapportent à ce plan général. Le 
père Desmolets a déjà fait connaître ces divisions : « Pre- 
mière partie : Misère de l'homme sans Dieu. — Seconde 
partie : Félicité de l'homme avec Dieu. » Le manuscrit 
ajoute, page 25 : « Autrement : première partie : Que la 
nature est corrompue parla nature même. — Seconde par- 
tie : Qu'il y a un réparateur par l'Écriture. » 

Desmolets a tiré du manuscrit (p. 20(5) la « Préface de la 
première partie : Parler de ceux qui ont traité delà connois- 
sance de soi-même; des divisions de Charron, qui attris- 
tent et ennuient; de la confusion de Montaigne; qu'il avoit 
bien senti le défaut du droit de méthode; qu'il l'évitoit en 
sautant de sujet en sujet; qu'il cherchoit le bon air. » Sui- 
vent ces lignes si célèbres sur Montaigne, que Port-Royal a 
données en les ôtant de leur place et en les détournant par 
là de leur objet : « Le sot projet qu'il a (Port-Royal : a eu) de 
se peindre; et cela non pas en passant et contre sa maxime, 
comme il arrive à tout le monde de faillir; mais par ses 
propres maximes et par un dessein premier et principal; 
car de dire des sottises par hasard et par foiblesse , c'est 
un mal ordinaire; mais d'en dire par dessein (Port -Royal : 
à dessein, locution qui ne s'accorde plus avec les précé- 
dentes : par ses propres maximes, par un dessein; par 
hasard, par foiblesse), c'est ce qui n'est pas supportable, 
et d'en dire de telles que celles-ci (Port-Royal : celles- 
là.) » 

Le manuscrit contient, même page, la « Préface de la 



DU PLAN DE PASCAL. 277 

seconde partie : Parler de ceux qui ont traité de cette 
matière. » Cette préface n'est autre que le passage donné 
par Condorcct, et que nous avons cité ailleurs. « J'admire 
« avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de par- 
ce 1er de Dieu en adressant leur discours aux impies : leur 
« premier chapitre est de prouver la divinité par les ou- 
« vrages de la nature, etc. » Nous avons restitué le vrai 
texte de ce passage, mais il fallait aussi en rétablir la 
place, parce que cette place nous éclaire sur l'objet et 
sur la portée de ce fragment. 

Pascal ne s'était pas proposé seulement de faire un ou- 
vrage convaincant : il voulait surtout que ce livre fut per- 
suasif : c'était au cœur qu'il avait résolu de s'adresser ; et 
pour toucher le cœur et charmer l'imagination, ce grand 
maître dans l'art de composer et d'écrire, cet homme qui 
savait autant de vraie rhétorique que personne en a jamais 
su, avait dessein de rompre la monotonie et l'austérité du 
genre didactique en y mêlant des formes vives et animées, 
selon la pratique des grands prosateurs de tous les temps. 
Puisque la conviction se forme dans l'âme tout entière, 
pour la produire il faut s'adresser à toutes les parties de 
l'âme. Déjà, dans Platon, la forme seule du dialogue est 
une source de variété et d'agrément; et pourtant elle ne lui 
a pas suffi; et, sans parler de la manière dont il met en 
scène ses personnages, et du cadre charmant, touchant ou 
majestueux qu'il donne toujours à la discussion la plus 
aride, au milieu ou à la suite d'une polémique qui épuise 
toutes les ressources du raisonnement, le grand artiste se 
complaît à introduire quelque récit emprunté à une histoire 
qu'il arrange à son gré, ou quelque mythe à moitié reli- 
gieux, à moitié philosophique, destiné à achever ou à sup- 
pléer la démonstration. V Histoire des variations n'est au 



278 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT -III. 

fond qu'un traité de théologie : voyez pourtant quelles 
grâces sévères Bossuet y a partout semées! L'art de peindre 
les hommes, leurs desseins, leurs passions avouées ou se- 
crètes, y est peut-être porté plus loin encore que la vigueur 
de l'argumentation, et le rival d'Arnauld , le plus grand 
controversiste du xvn e siècle, y est le maître de Labruyère; 
ses portraits des principaux personnages de la réforme ont 
une touche aussi fine et un bien autre relief que les Ca- 
ractères. Montesquieu, Rousseau et Buffon se sont comme 
accordés à jeter de loin en loin dans leurs écrits les plus 
didactiques des épisodes qui participent du drame et de 
l'épopée. A propos des lois pénales en fait de religion, 
au lieu d'écrire sur les vices de l'inquisition d'Espagne et 
de Portugal un chapitre uniquement destiné à l'homme 
d'état et au philosophe, Montesquieu suppose un in- 
connu venant prendre la défense d'une juive de dix- 
huit ans brûlée à Lisbonne dans le dernier auto-da-fé; 
il lui attribue une très humble remontrance ' où le pa- 
thétique et le sarcasme servent d'armes à la raison indi- 
gnée; on croit lire encore une lettre persane ou une pro- 
vinciale. Rousseau pouvait expliquer à Emile , d'après 
Fénelon et Clarke, les preuves physiques et métaphysiques 
de l'existence de Dieu; mais non , ce n'est pas sur les 
bancs et dans la poussière d'une école qu'il conduit son 
élève; c'est sur une haute colline d'où se découvre la chaîne 
des Alpes et le cours harmonieux d'un grand fleuve, au 
lever du soleil et au milieu d'une admirable nature qui 
semble étaler toute sa magnificence pour servir de texte à 
un pareil entretien 2 ; là il introduit un vieux prêtre , un 

1. Esprit des lois, liv. xxv. en. 23. 

2. Voyez dans les fragments littéraires notre étude sur la pren^ 
partie de la Profession de foi </» vicaire savoyard, 



DU PLAN DE PASCAL. m 

humble curé de campagne qui, sans se donner pour un 
grand philosophe, expose à un jeune homme tourmenté 
par le doute les motifs simples et puissants de la raison et 
du cœur pour croire à une divine Providence; et ce peu de 
pages protégeront à jamais dans la mémoire des hommes la 
plus chimérique de toutes les utopies. Buffon lui-même, 
quand il arrive à l'homme, à l'explication de ses facultés 
diverses, à la formation successive de ses sentiments et de 
ses idées, ne peut se contenir dans son beau style didacti- 
que, limpide et majestueux : il prend tout à coup la ma- 
nière et le langage de Platon, de Milton même, et il met 
en scène le premier homme parfaitement formé, mais 
tout neuf pour lui-même et pour ce qui l'environne , nous 
racontant,' au moment où il s'éveille, ses premiers mouve- 
ments, ses premières sensations, ses premiers jugements '. 
Enfin l'auteur du Génie du christianisme a mêlé à sa 
belle apologie de l'art chrétien deux épisodes empruntés 
au nouveau et à l'ancien monde, comme une démonstra- 
tion vivante de sa théorie 2 . L'ouvrage de Pascal aurait eu 
aussi ses épisodes, ses formes variées et dramatiques. 
C'est de la forme épistolaire que Pascal voulait se servir; 
il y avait déjà trouvé sa gloire, et il y excellait singulière- 
ment. Il ne faut pas croire que les Lettres provinciales 
aient été son coup d'essai en ce genre; il faut lire sa lettre 3 
au P. Noël, de 1647, sur le vide, surtout celle à M. Lepail- 
leur, de la même année et sur le même sujet 4 , et celle 
encore à M. de Ribeyre, de 1651 5 . On y rencontre déjà, 

1. Histoire naturelle de l'homme,^ I er , Des sens en généra/. (Édi- 
tion de Verdière, t. XIII, p. 335.) 

2. Atala et René. 

3. Œuvres de Pascal, édition de Bossut, t. IV. 

4. Ibid. 

5. Ibid. 



280 DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

avec une dialectique vive et lumineuse, une malice tempé- 
rée par la grâce, et en germe toutes les qualités parve- 
nues à leur perfection dans les Provinciales. Pascal ne 
voulait pas renoncer à son arme accoutumée dans la 
défense du christianisme , et notre manuscrit contient 
plusieurs projets de lettres, et même de correspondance 
suivie. 

Le P. Desmolets a publié un de ces passages précieux : 
« Une lettre d'exhortation à un ami pour le porter à cher- 
cher. Et il répondra : mais à quoi me servira de chercher? 
rien ne me paroît. Et lui répondre : Ne désespérez pas. Et 
il me répondra qu'il seroit heureux de trouver quelque 
lumière; mais que, selon cette religion même, quand il 
croiroit, cela ne lui serviroit à rien, et qu'ainsi il aime au- 
tant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La ma- 
chine. » 

On ne voit pas d'abord ce que signifie cette expression. 
Les lignes suivantes l'éclaircissent : 

Page 25. « Lettre qui marque l'utilité des preuves par la 
machine.» 

Ibid. «Ordre. Après la lettre qu'on doit chercher Dieu, 
faire la lettre d'ôter les obstacles, qui est le discours de la 
machine, de préparer la machine, de chercher par la 
raison. » 

Ici la machine est opposée à la réflexion, à la raison, et 
désigne certaines habitudes, certaines pratiques qui ont 
leur force persuasive et disposent à croire. Au xvn e siècle, 
par machine se disoit pour machinalement. M me de La- 
fayette à M me de Sévigné : Je ne mange que par machine. 
Pour bien entendre ces passages, il les faut rapprocher de 
celui que nous avons donné plus haut ! : « Que voulez-vous 

1. Préface de la seconde édition, p. 63, et Rapp., p. 235 et 236. 



DU PLAN DE PASCAL. 281 

donc que je fasse? — Prendre de l'eau bénite, faire dire 
des messes, etc. Naturellement cela vous abêtira.» 

Ibid. «La foi est différente de la preuve; Tune est hu- 
maine, l'autre est un don de Dieu. Justus ex fidevivit. 
C'est de cette foi, que Dieu lui-même met dans le cœur, 
dont la preuve est souvent l'instrument, fides ex auditu, 
mais cette foi est dans le cœur et fait dire : Non scio, mais 
credo. » 

Page 29. «Lettre pour porter à chercher» Dieu. » 

« Et puis le faire chercher chez les philosophes , pyr- 
rhoniens et dogmatiques, qui travaillent celui qui les re- 
cherche. » 

Page 25. «Dans la lettre de l'injustice peut venir la plai- 
santerie des aînés qui ont tout : mon ami, vous êtes né de 
ce côté de la montagne; il est donc juste que votre aîné 
ait tout. » 

« Pourquoi me tuez -vous?... » 

Page 487. «Une lettre de la folie et de la science hu- 
maine et de la philosophie. » 

« Cette lettre avant le divertissement. » 

Voilà les traces les plus manifestes d'un dessein bien ar- 
rêté par Pascal d'introduire plus d'une fois la forme épis- 
tolaire dans la grande composition qu'il méditait Nous in- 
clinons aussi à penser qu'il voulait y placer des dialogues: 
voici du moins ce que nous trouvons écrit de sa main, p. 29. 

« Ordre par dialogues. » 

«Que dois -je faire? Je ne vois partout qu'obscurités. 
Croirai -je que je ne suis rien? croirai-je que je suis 
Dieu ? » 

Viennent ensuite, séparées les unes des autres par d'as- 
sez grands intervalles, des lignes quelquefois inachevées. 

« Toutes choses changent et se succèdent» 



m DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — III. 

« Vous vous trompez; il y a... » 

« Eh quoi! ne dites-vous pas vous-même que le ciel et 
les oiseaux prouvent Dieu? Non. Et notre religion ne nous 
le dit-elle pas? Non; car encore que cela est vrai en un 
sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, 
néanmoins cela est faux à regard de la plupart.» Il faut 
aussi se rappeler l'espèce de dialogue qui est au milieu du 
morceau sur la règle des paris appliquée à la question de 
Fexistence de Dieu. — Vous avez deux choses à perdre... 

— Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. — 
Voyons... Vous dites... — Oui, mais j'ai les mains liées... 

— Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira. — 
Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi?... 0! ce dis- 
cours me transporte... — Si ce discours vous plaît... » 

Ces indices nombreux et que nous aurions pu multiplier, 
prouvent incontestablement que l'ouvrage auquel Pascal 
avait consacré les dernières années de sa vie, s'il eût pu 
être achevé, n'eût pas été seulement un admirable écrit 
théologique et philosophique, mais un chef-d'œuvre d'art, 
où l'homme qui avait le plus réfléchi à la manière de per- 
suader aurait déployé toutes les ressources de l'expérience 
et du talent, la dialectique et le pathétique, l'ironie, la 
véhémence et la grâce, parlé tous les langages, essayé 
toutes les formes pour attirer l'âme humaine par tous ses 
côtés vers l'asile assuré que lui ouvre le christianisme. 
D'un pareil monument il ne nous reste que des débris, ou 
plutôt des matériaux souvent informes, mais où brille en- 
core de loin en loin l'éclair du génie. Recueillir et foire 
connaître ces matériaux dans l'état où ils nous sont par- 
venus est une tâche pieuse que nous avons commencée, 
et à laquelle nous convions quelque jeune ami des lettres. 
Exoriare aliquis! Il nous suffira de lui avoir montré et 



DU PLAN DE PASCAL. 283 

frayé la route. Nous nous flattons aussi que l'Académie', 
qui a écouté ce long rapport avec tant de bienveillance, 
ne refuserait pas ses encouragements, et peut-être même 
ses récompenses, à celui qui, répondant à notre appel, en- 
treprendrait enfin une édition critique et authentique des 
Pensées. 



REPRODUCTION DU FAC-SIMILE 

CI-CONTRE. 

Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y 
a nn Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, 
n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. 
Nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu'il est 
ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre 
cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rap- 
port à lui. 

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre 
raison de leur créance, eux qui professent une religion 
dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l'expo- 
sant au monde, que c'est une sottise, stultitiam, et puis 
vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils 
la prouvoient, ils ne tiendraient pas parole : c'est en man- 
quant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui, 
mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle, et que 
cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'ex- 
cuse pas ceux qui la reçoivent ; examinons donc ce point 
et disons : Dieu est ou il n'est pas Mais de quel côté pen- 
cherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer; il y a 
un chaos infini qui nous sépare; il se joue un jeu à l'extré- 
mité de celte distance infinie, où il arrivera croix ou pile. 
Que gagnerez-vous? Par raison vous ne pouvez faire ni l'un 
ni l'autre; parraison vous ne pouvez défendre nul des deux. 

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un 
choix, car vous n'en savez rien. Non, mais je les blâmerai 
d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car encore que 
celui qui prend croix et l'autre (pile) soient en pareille faute, 
ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. 



fAC-SJMILE M LA PAGE 4- DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DES PENSEES. 



P. 284-. 







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Signatare de Pascal. 




Paria LltK. Coyer .7 Pisa.Diuphme. 




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REPRODUCTION DU FAC-SIMILE. 285 

Oui. mais il faut parier, cela n'est pas volontaire, vous 
êtes embarqué; lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puis- 
qu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. 
Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux 
choses à dégager : votre raison et votre volonté, votre 
connoissance et votre béatitude; et votre nature a deux 
choses à fuir, Terreur et la misère. Votre raison n'est pas 
plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choi- 
sissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre 
béatitude? Pesons le gain et la perte : en prenant croix que 
Dieu est, estimons ces deux cas. Si vous gagnez, vous ga- 
gnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc 
qu'il est sans hésiter. 

Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage 
peut-être trop. Voyons, puisqu'il y a pareil hasard de gain 
et de perte. Si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour 
une, vous pourriez encore gager; mais, s'il y en avoit trois 
à gagner, il... (A) 

Je le confesse, je l'avoue, mais encore n'y-a-t-il pas 
moyen de voir le dessous du jeu? Oui, l'Écriture et le 
reste, etc. Oui , mais j'ai les mains liées et la bouche 
muette; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté; 
on ne me relâche pas... (B). 

(a) Apr ès les mots : mais s' il y en avoit trois à gagner, il.... le signe 
CŒED renvoie à la page 1, commençant ainsi : // faudroit jouer 
(puisque vous êtes dans la nécessite' déjouer).... et terminée par ces 
mots : celle-là l'est. Là le signe ^£^^ renvoie à la marge de la page 4 
lithographiée : Je le confesse, je l'avoue 

(b) Après ces mots : on ne me relâche pas, le signe <XHn> renvoie 
à la page 8 : <JXD> P as > et J e suis fût de telle sorte que je ne puis 

croire jusqu'à ces mots : et vous demandez les remèdes. Apprenez de 

ceux puis de là on revient à la page 4 lithographiée : Apprenez de 

ceux qui ont été liés comme vous 



286 REPRODUCTION DU FAC-SIMILE. 

Apprenez (les) de ceux qui ont été liés comme vous et 
qui parient maintenant tout leur bien. Ce sont gens qui 
savent un chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un 
mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils 
ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyoient, 
en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. 
Naturellement même cela vous fera croire et vous abestira. 
Mais c'est ce que je crains. Et pourquoi? Qu'avez-vous à 
perdre? 

Mais, pour vous montrer que cela y mène, c'est que 
cela diminue les passions qui sont vos grands obstacles, etc. 

! ce discours me transporte, me ravit, etc. Si ce dis- 
cours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait 
par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, 
pour prier cet être infini et sans parties auquel il soumet 
tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre 
propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde 
avec cette bassesse (C). 

(c) Au milieu de la page 4 est un paragraphe de quatre lignes : On 
doit des obligations à ceux qui, etc., paragraphe étranger à l'ensemble 
du morceau. 



INFINI. RIEN'. 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 5. 

Notre âme est jetée dans le corps, 
où elle trouve nombre, temps, di- 
mension; elle raisonne là-dessus et 
appelle cela nature, nécessité, et ne 
peut croire autre chose. 

L'unité jointe à l'infini ne l'aug- 
mente de rien, non plus qu'un pied 
à une mesure infinie. Le fini s'a- 
néantit en présence de l'infini, et 
devient un pur néant : ainsi notre 
esprit devant Dieu; ainsi notre jus- 
tice devant la justice divine. 

Il n'y a pas si grande dispro- 
portion entre notre justice et celle 
de Dieu, qu'entre l'unité et l'infini 2 . 

Il faut que la justice de Dieu soit 
énorme comme sa miséricorde : or, 
la justice envers les réprouvés est 
moins énorme et doit moins cr- 



éditions. 



(P.-R., ch. vu. Boss. 2 e p. m, 4.) 
L'unité jointe à l'infini ne l'aug- 
mente de rien, non plus qu'un pied 
à une mesure infinie. Le fini s'a- 
néantit en présence de l'infini, et 
devient un pur néant : ainsi notre 
esprit devant Dieu; ainsi notre 
justice devant la justice divine. 
(P.-R. ch. vu.) 

Il n'y a pas si grande dispro- 
portion entre l'unité et l'infini qu'en- 
tre notre justice et celle de Dieu. 
(P.-R. ch. xxviii. B. 2° p. xvn, G3.) 
// est de l'essence de Dieu que sa 
justice soit infinie aussi bien que 
sa miséricorde. Cependant sa jus- 
tice et sa sévérité envers les ré- 



i. Voyez l'exaincn détaillé de ce morceau, Rapport, p. îJQ-236. 

i. Les deux copies corrigent avec raison 
cette phrase comme Port-Royal. 



288 INFINI. RIEN. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 3. ÉDITIONS. 

quer que la miséricorde envers les prouvés est encore moins étonnante 
élus. que sa miséricorde envers les élus. 

(P.-R. eh. vu. B. 2e p. m, 5.) 

Nous connoissons qu'il y a un Nous connoissons qu'il y a un in- 
infini et ignorons sa nature, comme fini et ignorons sa nature, comme *, 
nous savons qu'il est faux que les par exemple, nous savons qu'il est 
nombres soient finis : donc il est faux que les nombres soient finis : 
vrai qu'il y a un infini en nombre; donc il est vrai qu'il y a un infini 
mais nous ne savons ce qu'il est. en nombre; mais nous ne savons ce 
11 est faux qu'il soit pair; il est qu'il est; il est faux qu'il soit pair; 
faux qu'il soit impair: car, en ajon- il est faux qu'il soit impair: car, en 
tant l'unité, il ne cfiange point de ajoutant l'unité, il ne change point 
nature. Cependant c'est un nombre, dénature, 
et tout nombre est pair ou impair. 
Il est vrai que cela s'entend de 
tous nombres finis. 

Ainsi, on peut bien connoitre Ainsi, on peut bien conuoitre 
qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il y a un Dieu , sans savoir ce 
qu'il est. qu'il est; et vous ne devez pas 

conclure qu'il n'y a point de Dieu 
de ce que nous ne connoissons pas 
parfaitement sa nature. 

Nous connoissons donc l'exis- 
tence et la nature du fini parce que 
nous sommes finis et étendus 
comme lui. 

Nous connoissons l'existence de 
l'infini et ignorons sa nature, parce 
qu'il a étendue comme nous, mais 
non pas des bornes comme nous ; 
mais nous ne connoissons ni l'exis- 
tence ni la nature de Dieu, parce 
qu'il n'a ni étendue ni bornes. 

Mais par la foi nous connoissons 

on existence, par la gloire nous 

connoitrons sa nature. Or j'ai déjà 

montré qu'on peut bien connoitre 



i. Boss. Ainsi par ex. 



INFINI. RIEN. 



-289 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 3. 

l'existence d'une chose sans con- 
noitre sa nature. 

(P. 4.) 

Parlons maintenant selon les lu- 
mières naturelles. S'il y a un Dieu, 
il est infiniment incompréhensible, 
puisque, n'ayant ni parties ni bor- 
nes, il n'a nul rapport à nous : 
nous sommes donc incapables de 
coiinoitre ni ce qu'il est, ni s'il est. 
Gela étant , qui osera entreprendre 
de résoudre cette question? Ce n'est 
pas nous , qui n'avons aucun rap- 
port à lui. 



Qui blâmera donc les chrétiens 
de ne pouvoir rendre raison de leur 
créance, eux qui professent une re- 
ligion dont ils ne peuvent rendre 
raison ? Ils déclarent, en l'exposant 
au monde, que c'est une sottise, 
stultitiam; et puis vous vous plai- 
gnez de ce qu'ils ne la prouvent pas! 
S'ils la prouvoient, ils ne tien- 
draient pas parole : c'est en man- 
quant de preuves qu'ils ne man- 
quent pas de sens. Oui; mais encore 
que cela excuse ceux qui l'offrent 
telle, et que cela les ôte du blâme 
de la produire sans raison, cela 
'excuse pas ceux qui la reçoivent. 



EDITIONS. 



(Desm. p. 310. B. 2* p. m, 1.) 

Parlons maintenant selon les lu- 
mières naturelles. S'il y a un Dieu, 
il est infiniment incompréhensible, 
puisque, n'ayant ni parties ni bor- 
nes, il n'a nul rapport à nous. 
Nous sommes donc incapables de 
connoître ni ce qu'il est, ni s'il est. 
Cela étant ainsi, qui osera entre- 
prendre de résoudre cette question? 
Ce n'est pas nous, qui n'avons au- 
cun rapport à lui. 

(Desm. ii. B. 2 e p. xvn, 2, Pen- 
sées diverses.) 

Qui blâmera donc les chrétiens 
de ne pouvoir rendre raison de 
leur créance, eux qui professent 
une religion dont ils ne peuvent 
rendre raison? Ils déclarent, au 
contraire, en l'exposant aux Cou- 
tils, que c'est une folie, stultitiam,. 
Et puis vous vous plaignez de ce 
qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la 
prouvoient, ils ne tiendroient pas 
parole; c'est en manquant de preu- 
ves qu'ils ne manquent pas de sens. 
Oui ; mais encore que cela excuse 
ceux qui l'offrent telle qu'elle est, 
et que cela les ôte du blâme de la 
produire sans raison, cela n'excuse 
pas ceux qui, sur l'exposition qu'ils 
en font, refusent de la croire 1 . Re- 
connaissez donc la vérité' de la reli- 
gion dans l'obscurité de la religion, 



i. Desmolets a lui-même fouligné cette phrase 
comme pour indiquer qu'il avait corrigé en cet 
endroit la pensée de Pascal. 

19 



290 



INFINI. RIEN. 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 4. 



Examinons donc ce point et di- 
sons : Dieu est, ou il n'est pas. 
Mais de quel côté pencherons-nous? 
La raison n'y peut rien déterminer. 
Il y a un chaos infini qui nous sé- 
pare. Il se joue un jeu à l'extrémité 
de cette distance infinie où il arri- 
vera croix ou pile. Que gagerez- 
vous? par raison, vous ne pouvez 
faire ni l'un ni l'autre ; par raison, 
vous ne pouvez défendre nul des 
deux. 



Ne blâmez donc pas de fausseté 
ceux qui ont pris un choix : car 
vous n'en savez rien. — Non; mais 



EDITIONS. 

dans le peu de lumières que nous en 
avons, dans l'indifférence que nous 
avons de la connoitre. 

( P.-R. vu. Boss. 2e part, m, 
5.) 

Je ne me servirai pas, pour vous 
convaincre de son existence, de la 
foi par laquelle nous le {Dieu) con- 
naissons certainement, ni de toutes 
les autres preuves que nous en 
avons, puisque vous ne les voulez 
pas recevoir. Je ne veux agir avec 
vous que par vos principes mêmes, 
et je prétends vous faire voir par 
la manière dont vous raisonnez 
tous les jours sur les choses de la 
moindre conséquence , de quelle 
sorte vous devez raisonner en celle- 
ci, et quel parti vous devez prendre 
dans la discussion de cette impor- 
tante question de l'existence de 
Dieu. 

Vous dites donc que nous sommes 
in<-apai)les de connoitre s'il y a un 
Dieu. Cependant il est certain que 
Dieu est ou qu'il n'est pas : il n'y a 
point de milieu. Mais de quel côté 
pencherons-nous? La raison, dites- 
vous, n'y peut rien déterminer. Il 
y a un chaos infini qui nous sé- 
pare. Il se joue un jeu à cette dis- 
tance infinie où il arrivera croix ou 
pile. Que gagerez-vous ? Par raison 
vous ne pouvez assurer ni l'un ni 
l'autre; par raison vous ne pouvez 
nier aucun des deux. 

Ne blâmez donc pas de fausseté 
ceux qui ont fait un choix; car 
vous ne savez pas s'ils ont tort, et 



INFINI. RIEN. 291 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 4. ÉDITIONS. 

je les blâmerai d'avoir fait, non ce s'ils ont mal choisi. Non, direz-vous, 

choix, mais un choix; car encore mais je les blâmerai d'avoir fait, 

que celui qui prend croix et l'autre non ce choix, mais un choix: et 

(pile) soient en pareille faute, ils celui qui prend croix et celui qui 

sont tous deux en faute: le juste est prend pile, ont tous deux tort: le 

de ne point parier. juste est de ne point parier. 

Oui, mais il faut parier, cela Oui; mais il faut parier; cela 

n'est pas volontaire; vous êtes em- n'est point volontaire: vous êtes 

barque * ; lequel prendrez - vous embarqué , et ne parier point que 

donc? Voyons. Puisqu'il faut choi- Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. 

sir, voyons ce qui vous intéresse le Lequel prendrez-vous donc? 
moins. Vous avez deux choses à 
perdre : le vrai et le bien, et deux 
choses à dégager 2 : votre raison et 
votre volonté, votre connoissance et 
votre béatitude; et votre nature a 
deux choses à fuir, l'erreur 3 et la 
misère. Votre raison n'est pas plus 
blessée, puisqu'il faut nécessaire- 
ment choisir, en choisissant l'un 
que l'autre. Voilà un point vidé; 
mais votre béatitude? 

Pesons le gain et la perte, en Pesons le gain et la perte en 
prenant croix que Dieu est. Esti- prenant le parti de croire que Dieu 
mous ces deux cas; si vous ga- est. Si vous gagnez, vous gagnez 
gnez, vous gagnez tout; si vous tout; si vous perdez, vous ne per- 
perdez, vous ne perdez rien. Gagez dez rien. Pariez donc qu'il est sans 
donc qu'il est, sans hésiter. Cela hésiter. Oui, il faut gager, mais je 
est admirable. Oui, il faut gager, g:\ge peut-être trop. Voyons: puis- 
mais je gage peut-être trop 4 , qu'il y a pareil hasard de gain et 
Voyons, puisqu'il y a pareil hasard de perte, quand vous n'auriez que 
de gain et de perte, si vous n'aviez deux vies à gagner pour une, vous 



j. Une des copies : au carcan. 

a. Les deux copies : engager. 

3. Les deux copies : l'horreur. 

U. Ici se trouve, dans le manuscrit, cette 
note marginale . « La seule science qui est 
rontre le sens commun et la nature de6 hom- 
mes a toujours été la seule qui ait subsisté 
parmi les hommes. » 



292 INFINI. RIEN. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 7. ÉDITIONS. 

qu'à gagner deux vies pour une, pourriez encore gager. Et s'il y en 
vous pourriez encore gager; mais avoit dix à gagner, vous seriez 
s'il y en avoit trois à gagner (P. 7), imprudent de ne pas hasarder votre 
il faudroit jouer (puisque vous êtes vie pour en gagner dix à un jeu 
dans la nécessité de jouer) ; et vous où il y a pareil hasard de perte et 
seriez imprudent, lorsque vous êtes de gain. Mais il y a ici une infi- 
forcé à jouer, de ne pas hasarder nité de vies infiniment heureuses à 
votre vie pour en gagner trois à un gagner, avec pareil hasard de perte 
jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain; et ce que vous jouez est 
et de gain. Mais il y a une éter- si peu de chose et de si peu de durée , 
nité de vie et de bonheur; et cela qu'il y a de la folie à le ménager en 
étant, quand il y auroit une infinité cette occasion i . 
de hasards dont un seul seroit 
pour vous, vous auriez encore rai- 
son de gager un pour avoir deux; 
et vous agiriez de mauvais sens, 
étant obligé à jouer, de refuser de 
jouer une vie contre trois à un jeu 
où d'une infinité de hasards il y en 
a un pour vous, s'il y avoit une 
infinité de vie infiniment heureuse 
à gagner. Mais il y a ici une infi- 
nité de vie infiniment heureuse à 
gagner; un hasard de gain contre un 
nombre fini i de hasards de perte 2 , 
et ce que vous jouez est fini. Gela 
est tout parti ; partout où est l'in- 
fini et où il n'y a pas infinité de 
hasards de perte contre celui de 
gain , il n'y a point à balancer, il 
faut tout donner. Et ainsi quand 
on est forcé à jouer, il faut renon- 
cer à la raison pour garder la vie 
plutôt que de la hasarder pour le 
gain infini aussi prêt à arriver que 
la perte du néant. 



1. Les deux copies , nombre infini. 

2. Pascal avait mis d'abord : Et autant de ha- 1. Cette dernière phrase n'est que le résumé 
sard de gain que de perte. des longs développements qui sont en regard. 



ÎNFÎNÎ. RÎF.V 29â 

ItAHUSCRlt AUTOGRAPHE, p. 7. ÉDITIONS. 

Car il ne sert de rien de dire qu'il Car il ne sert de rien de dire 
est incertain si on gagnera et qu'il qu'il est incertain si on gagnera et 
est certain qu'on hasarde , et que qu'il est certain qu'on hasarde, et 
l'infinie distance qui est entre la que l'infinie distance, qui est entre 
certitude qu'on s'expose et l'incer- la certitude de ce qu'on expose et 
titude de ce qu'on gagnera égale l'incertitude de ce que l'on gagne- 
le bien fini qu'on expose certaine- ra, égale le bien fini qu'on expose 
ment à l'infini qui est incertain, certainement à l'infini qui est in- 
Cela n'est pas ainsi ; tout joueur certain. Gela n'est pas ainsi : tout 
hasarde avec certitude pour gagner joueur hasarde avec certitude pour 
avec incertitude. Et néanmoins il gagner avec incertitude. Et néan- 
hasarde certainement le fini pour moins il hasarde certainement le 
gagner incertainement le fini, sans fini, pour gagner incertainement le 
pécher contre la raison. 11 n'y a pas fini , sans pécher contre la raison, 
infinité de distance entre cette cer- n n'y a pas infinité de distance en- 
titude de ce qu'on s'expose et Pin- tre cette certitude de ce qu'on expose 
certitude du gain; cela est faux. Il e t l'incertitude du gain; cela est 
y a à la vérité infinité entre la cer- faux. Il y a à la vérité infinité 
titude de gagner et la certitude de entre la certitude de gagner et la 
perdre; mais l'incertitude de gagner certitude de perdre; mais l'incer- 
est proportionnée à la certitude de titude de gagner est proportionnée 
ce qu'on hasarde, selon la propor- à la certitude de ce qu'on hasarde, 
tion des hasards de gain et de per- selon la proportion des hasards de 
te; et de là vient que s'il y a au- gain et de perte : et de là vient que 
tant de hasards d'un côté que de s'il y a autant de hasards d'un côté 
l'autre, le parti est à jouer égal que de l'autre, le parti est à jouer 
contre égal; et alors la certitude de égal contre égal; et alors la certi- 
ce qu'on s'expose est égale à l'in- tude de ce qu'on expose est égale à 
certitude du gain: tant s'en faut l'incertitude du gain : tant s'en faut 
qu'elle en soit infiniment distante! qu'elle en soit infiniment distante! 
Et ainsi notre proposition est dans Et ainsi notre proposition est dans 
une force infinie, quand il y a le une force infinie, quand il n'y a 
fini à hasarder à un jeu où il y a que le fini à hasarder à un jeu où il 
pareils hasards de gain que de y a de pareils hasards de gain que 
perte, et l'infini à gagner. Cela est de perte , et l'infini à gagner. Cela 
démonstratif; et si les hommes est démonstratif ; et si les hommes 
sont capables de quelque vérité, sont capables de quelques vérités, 
celle-là Test. ils le doivent être de celle-là. 
(P. 4, à la marge.) Je le confesse, je l'avoue. Mais 
Je le confesse, je l'avoue, mais encore n'y auroit-il poiut de moyeu 



294 INFINI. RIEN. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 4. ÉDITIONS. 

encore n'y a-t-il pas moyen de voir de voir un peu clair? Oui, par le 

le dessous du jeu? — Oui, l'Écri- moyen de l'Écriture, et par toutes 

ture, et le reste, etc. les autres preuves de la religion, 

qui sont infinies. 

Oui, mais j'ai les mains liées et (Suivent dans P.-R. 3 paragra- 

la bouche muette ; on me force à phes, tirés de différents endroits du 

parier, et je ne suis pas en liberté; Msc, et un 4 e : « Quel mal vous 

on ne me relâche pas , et je suis fait arrivera-t-il en prenant ce parti... .» 

d'une telle sorte que je ne puis qui doit venir plus tard, et que 

croire. Que voulez-vous donc que Pascal a lui-même intitulé : Fin de 

je fasse? ce discours.) 

(P.-R., ibid.) 

Il est vrai; mais apprenez au Vous dites que vous êtes fait de 

moins votre impuissance à croire ' , telle sorte que vous ne sauriez croire, 

puisque la raison vous y porte, et Apprenez au moins votre impuis- 

que néanmoins vous ne le pouvez, sance à croire, puisque la raison 

Travaillez donc non pas à vous vous y porte, et que néanmoins 

convaincre par l'augmentation des vous ne le pouvez. Travaillez donc 

preuvres de Dieu, mais par la di- à vous convaincre, non pas par 

minution de vos passions. Vous l'augmentation des preuves de Dieu, 

voulez aller à la foi, et vous n'en mais par la diminution de vos pas- 

savez pas le chemin; vous voulez sions. Vous voulez aller à la foi, et 

vous guérir de l'infidélité, et vous vous n'en savez pas le chemin; 

en demandez les remèdes. Appre- V011S voulez vous guérir de l'infldé- 

nez (les) de ceux qui ont été liés lité, et vous en demandez les remè- 

comme vous, et qui parient mainte- des: apprenez-hs de ceux qui ont 

nant tout leur bien. Ce sont gens été tels que vous et qui n'ont pré- 

qui savent un chemin que vous sentement aucun doute. Ils savent 

voudriez suivre, etguéiisd'un mal ce chemin que vous voudriez sui- 

dont vous voulez guérir. Suivez la v re, et ils sont guéris d'un mal 

manière par où ils ont commencé: dont vous voulez guérir. Suivez la 

c'est en faisant tout comme s'ils manière par où ils ont commencé; 

croyoient, en prenant de l'eau bé- imitez leurs actions extérieures, si 

nite, en faisant dire des messes, etc. vous ne pouvez encore entrer dans 

Naturellement même cela vous fera leurs dispositions intérieures; quit- 

i. La première manière de Pascal se voi 
encore dans le manuscrit : ■ Mais aprenez au 
moins que voire impuissance à croire ne vient 
ue du défaut de vot pasti'ms. Trav... » 



INFINI. RIEN. 295 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, p. 4. ÉDITIONS. 

croire et vous abêtira. — Mais c'est tez ces vains amusements qui vous 
ce que je crains. — Et pourquoi? occupent tout entier. 
qu'avez- vous à perdre ? 

Mais pour vous montrer que cola (P.-R. donne ici deux paragra- 
y mène, c'est que cela diminue les phes étrangers à ce morceau : 
passions qui sont vos grands obsta- « faurois bientôt quitté ces plai- 
des, etc. sirs. » ) 
(P. 7.) 

Or, quel mal vous arrivera-t-il Quel mal vous arrivera-t-il eu 
en prenant ce parti? Vous serez prenant ce parti ? Vous serez fidèle , 
fidèle, honnête, humble, reconnois- honnête, humble, reconnoissant, 
sant, bienfaisant, ami* sincère, vé- bienfaisant, sincère, véritable. A la 
ritable. A la vérité vous ne serez vérité vous ne serez poiut dans les 
point dans les plaisirs empestés, plaisirs empestés, dans la gloire, 
dans la gloire, dans les délices; dans les délices. Mais n'en aurez- 
mais n'en aurez-vous point d'au- vous point d'autres? Je vous dis 
très? Je vous dis que vous y ga- que vous gagnerez en cette vie; et 
gnerez en cette vie ; et qu'à chaque qu'à chaque pas que vous ferez 
pas que vous ferez dans ce chemin, dans ce chemin, vous verrez tant 
vous verrez tant de certitude de de certitude de gain, et tant de 
gain, et tant de néant de ce que n,iant (lam ce <I ue vous nasa rdez, 
vous hasardez, que vous connoitrez 9 ue vous connoitrez à la fin que 
à la fin que vous avez parié pour vous avez P arié P our une chose 
une chose certaine, infinie, pour certaine et infinie, et que vous 
laquelle vous n'avez rien donné. n ' avez rien donné P our ^ obtenir. 
(P. 4, à la marge.) 

oe discours me transporte, me ravit, etc. 

Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un 
homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être 
infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre auss 
le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force 
s'accorde avec cette bassesse. 

i. Dan» le manuscrit el dans l'une des copies, il y a une virgule après ami. 



DISPROPORTION DE L'HOMME 1 . 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

Pages bien suivies et très travaillées. 

(P. 347.) (Port-Royal, ch. xxn. Connois- 

Voilà où nous mènent les con- sance générale de l'homme.) 

noissances naturelles. Si celles-là La première chose qui s'offre à 

ne sont véritables, il n'y a point l'homme quand il se regarde, c'est 

de vérité dans l'homme; si elles le son corps, c'est-à-dire une certaine 

sont, il y trouve un grand sujet portion de matière qui lui est pro- 

d'humiliation , forcé a s'abaisser pre. Mais pour comprendre ce 

d'une ou d'autre manière; et, puis- qu'elle est, il faut qu'il la com- 

qu'il ne peut subsister sans les pare avec tout ce qui est au-dessus 

croire, je souhaite, avant que d'en- de lui et tout ce qui est au-dessous, 

trer dans de pins grandes recber- afin de reconnaître ses justes bornes. 
ehes de la nature, qu'il la considère 
une fois sérieusement et à loisir, 
qu'il se regarde aussi soi-même et 
juge s'il a quelque proportion avec 
elle par la comparaison qu'il fera 
de res deux objets. (Cet alinéa est 
barré dans le Msc.) 

One l'homme contemple donc la Qu'il ne s'arrête donc pas à ne- 
nature entière dans sa haute et garder simplement les objets qui 
pleine majesté; qu'il éloigne sa l'environnent; qu'il contemple la 
vue des objets bas qui l 'environ- nature entière dans sa haute et 
lient ; qu'il regarde cette éclatante pleine majesté; qu'il considère cette 
lumière mise comme une lampe éclatante lumière, mise comme 
éternelle pour éclairer l'univers; une lampe éternelle pour éclairer 
que la terre lui paroisse comme un l'univers; que la terre lui paroisse 

i. Voyez l'examen détaillé de ce morceau , Rapport, p. 188-19G, 



DISPROPORTION DE L'HOMME, 297 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

point au prix du vaste tour que cet comme un point au prix du vaste 
astre décrit, et qu'il s'étonne de ce tour que cet astre décrit, et qu'il 
que ce vaste tour lui-même n'est s'étonne de ce que ce vaste tour 
qu'un point très-délicat à l'égard lui-même n'est qu'un- point très- 
de celui que les astres qui roulent délicat à l'égard de celui que les 
dans le firmament embrassent, Mais astres qui roulent dans le firma- 
si notre vue s'arrête là, que l'ima- meut embrassent. Mais si notre 
gination passe outre : elle se las- vue s'arrête là, que l'imagination 
sera plutôt de concevoir que la passe outre : elle se lassera plutôt 
nature de fournir. Tout le monde de concevoir que la nature de four- 
visihle n'est qu'un trait impercep- nir. Tout ce que nous voyons du 
tible dans l'ample sein 1 de la na- monde n'est qu'un trait impercep- 
ture. Nulle idée n'en approche; tible dans l'ample sein de la na- 
tions avons beau enfler nos con- Une; nulle idée u'approche de 
ceptions au delà des espaces ima- rétendue de ses espaces; nous avons 
ginables, nous n'enfantons que des beau enfler nos conceptions, nous 
atomes au prix de -la réalité des n'enfantons que des atomes au 
choses : c'est une sphère infinie prix de la réalité des choses : c'est 
dont le centre est partout, la cir- une sphère infinie dont le centre 
conférence nulle part. Enfin c'est est partout, la circonférence nulle 
le plus grand caractère sensible part. Enfin c'est un des plus grands 
de la toute-puissance de Dieu que caractères sensibles de la toute- 
notie imagination se perde dans puissance de Dieu que notre ima- 
cette pensée. gination se perde dans cette pensée. 

(P. 3i8.) 

Que l'homme étant revenu à soi, Que l'homme, étant revenu à soi, 
considère ce qu'il est au prix de ce considère ce qu'il est au prix de ce 
qui est; qu'il se regarde comme qui est; qu'il se regarde comme 
égaré dans ce canton détourne de égaré dans ce canton détourné de 
la nature 2 , et que, de ce petit ca- la nature, et que, de ce que lui po- 
chai où il se trouve logé, j entends roîtra ce petit cachot où il se trouve 
l'univers, il apprenne à estimur la logé, c'est-à-dire ce mande visible, 



1. T.i-imI avait mis d'abord , Dans l'amplitude 
et immensité lie la nature. 

2. Pascal a\ail mis d'abord, u Dans l'im- 
mense étendue des elioses. » Ce petit morceau est 
plein de ratures, et porte la (race d'un grand 
iritail, 



298 DISPROPORTION DE L'HOMME. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

terre, les royaumes, les villes et il apprenne a estimer la terre, les 

soi-même son juste prix. royaumes, les villes et soi-même à 

son juste prix. 

Qu'est-ce qu'un homme dans l'in- Qu'est-ce qu'un homme dans l'in- 

iîni? fini? Qui le peut comprendre? Mais 

Mais .pour lui présenter un autre pour lui présenter un autre prodige 
prodige aussi étonnant, qu'il cher- aussi étonnant, qu'il recherche 
cbe dans ce qu'il connoît les choses dans ce qu'il connoit les choses les 
les plus délicates. Qu'un ciron lui plus délicates. Qu'un ciron, par 
offre dans la petitesse de son corps exemple, lui offre dans la petitesse 
des parties incomparablement plus de son corps des parties incompara- 
petites; des jambes avec des join- blement plus petites, des jambes 
tures, des veines dans ces jambes, avec des jointures, des veines dans 
du sang dans ces veines, des hu- ces jambes, du sang dans ces vei- 
meurs dans ce sang, des gouttes nés, des humeurs dans ce sang, 
dans cps humeurs, des vapeurs des gouttes dans ces humeurs, des 
dans ces gouttes; que, divisant en- vapeurs dans ces gouttes; que, di- 
core ces dernières choses 1 il épuise visant encore ces dernières choses, 
ses forces e n ces conceptions, et que il épuise ses forces et ses concep- 
le dernier objet où il peut arriver tions; et que le dernier objet où il 
soit maintenant celui de notre dis- peut arriver soit maintenant celui 
cours : il pensera peut-être que de notre discours : il pensera peut- 
c'est là l'extrême petitesse de la être que c'est là l'extrême peti- 
nature. Je veux lui faire voir là- tesse de la nature. Je veux lui faire 
dedans un abîme nouveau 2 ; je lui voir là dedans un abîme nouveau; 
veux peindre non-seulement l'uni- je veux lui peindre non-seulement 
vers visible, mais l'immensité qu'on l'univers visible, mais encore tout 
peut concevoir de la nature dans ce qu'il e$i capable de concevoir de 
l'enceinte de ce raccourci d'atome 3 , l'immensité de la nature dansl'en- 
Qu'il y voye une infinité d'univers 4 , ceinte de cet atome imperceptible. 
dont chacun a son firmament, ses Qu'il y voye une infinité de mon- 
planètes, sa terre, en la même pro- des, dont chacun a son firmament, 
portion que le monde visible; dans ses planètes, sa terre, en la même 
cette terre, des animaux; enfin proportion que le monde visible; 

1. Il y avait d'abord , ces goutte». 
a. D'abord . un abime de grandeur. 
5. Les deux copies , raccourci à'abjfm» 
A. D'abord, de mondes. 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



299 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, 
P. 347-361. 

des cirons, dans lesquels il retrou- 
vera ce que les premiers ont donné, 
et trouvant encore dans les autres 
la même chose, sans fin et sans 
repos 1 . 

(Lf-s pages 349 et 350 en blanc. 
P. 351. — ) 

Qu'il se perde dans ces merveilles 
aussi étonnantes dans leur petitesse 
que les autres par leur étendue : 
car, qui n'admirera que notre corps, 
qui tantôt n'étoit pas perceptible 
dans l'univers, imperceptible lui- 
même dans le sein du tout, soit à 
présent un colosse, un monde, ou 
plutôt un tout à l'égard du néant 
où Ton ne peut arriver? 

Qui se considérera de la sorte 
s'effrayera de soi-même, et se con- 
sidérant soutenu, dans la masse 
((iip la nature lui a donnée, entre 
deux abîmes de l'infini et du 
néant, il tremblera dans la vue de 
ces merveilles; et je crois que sa 
curiosité se changeant en admira- 
tion, il sera plus disposé à les con- 
templer en silence qu'à les recher- 
cher avec présomption. 

Car enfin, qu'est-ce que l'homme 
dans la nature? Un néant à l'égard 
de l'infini, un tout à l'égard du 
néant, un milieu entre rien et tout. 
Infiniment éloigné de comprendre 

1. Il y avait d'abord , enfin des ciront, et dans 
ces cirons une infinité d'univers semblables à 
ceux qu'il vient d'atteindre, et toujours des pro- 
fondeurs pareilles tant fin et tant repot. 



EDITIONS. 

dans cette terre des animaux, et 
enfin des cirons, dans lesquels il 
retrouvera ce que les premiers ont 
donné, trouvant encore dans les 
autres la même chose, sans fin et 
sans repos. 

Qu'il se perde dans ces merveil- 
les aussi étonnantes par leur peti- 
tesse que les autres par leur éten- 
due : car, qui n'admire ta que notre 
Corps, qui tantôt n'étoit pas percep- 
tible dans l'univrrs, imperceptible 
lui-même dans le sein du tout, soit 
maintenant un colosse, un monde, 
ou plutôt un tout à l'égard de la 
de fuièrc petitesse où l'un ne peut 
arriver ? 

Qui se considérera de la sorte, 
s'effrayera sans doute de se voir 
comme suspendu, dans la masse 
que la nature lui a donnée, entre 
ces deux abîmes de l'infini et du 
néant, dont il est également éloi- 
gné; il tremblera dans la vue de 
ces merveilles, et je crois que sa 
curiosité se changeant en admira- 
tion, il sera plus disposé a les con- 
templer en sileuce qu'à les recher- 
cher avec présomption. 

Car enfin, qu'est-ce que l'homme 
dans la nature? Un néant à l'é- 
gard de l'infini, un tout à l'égard 
du néant, un milieu entre rien et 
tout; il est infiniment éloigné des 



300 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, 

P. 347-361. 

les extrêmes, la fin des choses et 
leur principe sont pour lui invin- 
ciblement cachés dans un secret 
impénétrable; également incapable 
de voir le néant d'où il est tiré et 
l'infini où il est englouti 1 . 

Que fera-t-il donc, sinon d'aper- 
cevoir quelque apparence du milieu 
des choses, dans un désespoir éter- 
nel 2 de connoitre ni leur principe 
ni leur fin? Toutes choses sont sor- 
ties du néant et portées jusqu'à 
l'infini. Qui suivra ces étonnantes 
démarches? L'auteur de ces mer- 
veilles les comprend : tout autre 
ne le peut l'aire. 



EDITIONS. 



(P. 352.) 
- Manque d'avoir contemplé ces 
infinis, les hommes se sont portés 
témérairement à la recherche de la 
nature, comme s'ils avoient quel- 
que proportion avec elle. 

C'est une chose étrange qu'ils 
ont voulu comprendre les prin- 
cipes des choses, et de là arriver 
jusqu'à connoitre tout, par une 

i. D'abord , « Le néanl d'où tout esl lire ri 
l'infini où tout est poussé. » 
». D'abord , sans espérance. 



deux extrêmes, et son être n'est 
pas moins distant du néant d'où il 
est tiré que de l'infini où il est en- 
glouti. 



Son intelligence tient, dans l'or- 
dre des choses intelligibles , le 
même rang que son corps dans 
l'étendue de la nature (cette phrase 
ne vient dans le Msc. que 3 pages 
plus bas); et tout ce qu'elle peut 
faire est d'apercevoir quelque ap- 
parence du milieu des choses, dans 
un désespoir éternel d'en connoitre 
ni le principe ni la fin. Toutes 
choses sont sorties du néant et 
portées jusqu'à l'infini. Qui peut 
su iivre ces étonnantes démarches? 
L'auteur de ces merveilles les 
comprend : nul autre ne le peut 
faire. 

(Ici, grande lacune dans l'édi- 
tion de Port Royal. C'est Desmo- 
lets qui a publié le passage sui- 
vant : ) 

Manque d'avoir contemplé ces 
infinis, les hommes se sont portés 
témérairement à la recherche de la 
nature, comme s'ils avoient quel- 
que proportion avec elle 1 . 

* C'est une chose étrange qu'ils 
aient voulu comprendre les prin- 
cipes des choses et arriver jusqu'à 
connoitre tout, par une présomption 

i. Cet alinéa n'a pas de reproduit par Bos- 
sut. 
s. Bossut. supplément, n° 8. 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



301 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE , 
P. 347-361. 

présomption aussi infinie que leur 
objet; car il est sans doute qu'on 
ne peut former ce dessein sans une 
présomption ou sans une capacité 
infinie comme la nature. 

Quaud on est instruit, on com- 
prend que la nature ayant gravé 
son image et celle de son auteur 
dans toutes choses, elles tiennent 
presque toutes de sa double infinité. 
C'est ainsi que nous voyons que 
toutes les sciences sont infinies en 
l'étendue de leurs recherches; car, 
qui doute que la géométrie, par 
exemple, a une infinité d'infinités 
de propositions à exposer? Elles 
sont aussi infinies dans la multi- 
tude et la délicatesse de leurs prin- 
cipes; car, qui ne voit que ceux 
qu'on propose pour les derniers ne 
se soutiennent pas d'eux-mêmes, 
et qu'ils sont appuyés sur d'au- 
tres qui, en ayant d'autres pour 
appui, ne souffrent jamais de der- 
niers? 



Mais nous faisons des derniers 
qui paroisseut à la raison comme 
ou fait dans les choses matérielles, 
où nous appelons un point indivi- 
sible celui au delà duquel nos 
sens n'aperçoivent plus rien, quoi- 
que divisible infiniment et par sa 
nature. 



EDITIONS. 

aussi infinie que leur objet «. Or il 
est sans doute qu'on ne peut former 
ce dessein sans une présomption 
ou sans une capacité infinie comme 
la nature. 

2 Quand on est instruit, on com- 
prend que la nature ayant gravé 
son image et celle de son auteur 
dans toutes choses, elles tiennent 
presque toutes de cette double in- 
finité. C'est aiusi que nous croyons 
que toutes les sciences sont infinies 
en l'étendue de leurs recherches. 
(Lacune dans Desmolets, jusqu'à : 
« On voit d'une première vue que. . .» 
La fin du présent alinéa a été don- 
née par Condorcet, îv, 6.) Car qui 
doute que la géométrie, par exem- 
ple, a une infinité d'infinités de pro- 
positions à exposer? Elle sera aussi 
infinie dans la multitude et la déli- 
catesse de leurs principes ; car, qui 
ne voit que ceux qu'on propose 
pour les derniers ne se soutiennent 
pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont ap- 
puyés sur d'autres qui, en ayant 
d'autres pour appui, ne souffrent 
jamais de derniers':' 



i. Bossut el d'après lui la plupart des édi- 
teurs suppriment cette ligne : « par une pré- 
somption aussi infinie que leur objet, » 

î. Bossut. ire part, vi, »4- 



302 DISPROPORTION DE L'HOMME. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

De ces deux infinis de sciences, 
celui de grandeur est bien plus 
sensible; et c'est pourquoi il est 
arrivé à peu de personnes de pré- 
tendre connoitre toutes choses; je 
vais parler de tout, disoit Démo- 
crite l . 

(Les pages 353 et 354 en blanc. 
P. 355. Titre répété : Disproportion 
de l'homme.) 

On voit d'une première vue que (Desmol. I. I.) 

l'arithmétique seule fournit des On voit d'une première vue que 

principes sans nombre, et chaque l'arithmétique fournit des principes 

science de même. (Barré dans le sans nombre; chaque science de 

Msc.) même. 

Mais linfinité en petitesse est 1 L'infinité en petitesse est bien 
bien moins visible; les philosophes moins visible : les philosophes ont 
ont bien plutôt prétendu d'y arri- prétendu d'y arriver, et c'est là où 
ver, et c'est là où tous ont achop- tous ont échoué 2 . C'est ce qui a 
pé 2 ; c'est ce qui a donné lieu à ces donné lieu à ces titres si ordinaires: 
titres si ordinaires des principes Dss principes des choses-, Des tria- 
des choses, des principes de la phi- cipes d» la philosophie, et autres 
losophie , et autres semblables, semblables aussi fastueux en effet, 
aussi fastueux en etfet quoique quoique moins ;3 en apparence, que 
moins en apparence que cet autre cet autre qui crève les yeux : De 



i. Pascal avait d'abord mis ici l'alinéa sui- 
vant qu'il a barré , « Mais outre que c'est peu 
d'en partir simplement sans prouver et runiwU 
Ire, il est néanmoins impossible de le faire, la 
multitude infinie des choses nous étant si cachée 
que tout ce que nous pouvons exprimer par pa- 
roles on par pensées n'en est qu'un trait indivi- 
sible. D'où il paroit cjmbien est sot, vain et igno- 
rant ce titre de quelques livres : De omni sci- 
bili. h — Le petit alinéa qui suit, quoique re- 
produit par les éditions, est également barre 
dans le manuscrit. ,. Boss. , Mais si l'ii.f... 

». D'abord : se sont appliqués avec le succès 2. Boss. , choppe. 

qu'on peut voir. Corrigé : « qu'on sait. » 5. Boss., non. 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



303 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, 

P. 347-361. 



ÉDITIONS. 



qui crève les yeux 1 
scibili. 



de omni omni scibili. 



Ou se croit naturellement bien 
plus capable d'arriver au centre 
des choses que d'embrasser leur 
circonférence. L'étendue visible du 
monde nous surpasse visiblement. 
Mais comme c'est nous qui surpas- 
sons les petites choses, nous nous 
croyons plus capables de les possé- 
der. Et cependant il ne faut pas 
moins de capacité pour aller jus- 
qu'au néant que jusqu'au tout; il 
la faut infinie pour 2 l'un et l'autre, 
et il me semble que qui auroit 
compris les derniers principes des 
choses pourroit aussi arriver jus- 
qu'à connoître l'infini. L'un dépend 
de l'autre et l'un conduit à l'autre. 
Ces extrémités se touchent et se 
réunissent à force de s'être éloi- 
gnées, et se retrouvent en Dieu et 
en Dieu seulement. 

Connaissons donc notre portée; 
nous sommes quelque chose et ne 
sommes pas du tout; ce que nous 
avons d'être nous dérobe la con- 
noissance des premiers principes 
qui naissent 3 du néant, et le peu 
que nous avons d'être nous cache 
la vue de l'infini. 

Notre intelligence tient dans l'or- 
dre des choses intelligibles le même 

1. D'abord , qui blesse la vue. 

2. D'abord , en. 

.3 D'abord , sortent, puis viennent, enfin 
naiisent. 



(P.-R., ch. xxxi, Pensées diver- 
ses. B. l re p. vi, 26.) 

On se croit naturellement bien 
plus capable d'arriver au centre 
des choses que d'embrasser leur 
circonférence. L'étendue visible du 
monde nous surpasse visiblement. 
Mais comme c'est nous qui surpas- 
sons les petites choses, nous nous 
croyons plus capables de les possé- 
der. Et cependant il ne faut pas 
moins de capacité pour aller jus- 
qu'au néant que jusqu'au tout. Il 
la faut infinie dam l'un et dans 
l'autre : et il me semble que qui 
auroit compris les derniers prin- 
cipes des choses, pourroit aussi ar- 
river jusqu'à connoître l'infini. L'un 
dépend de l'autre, et l'un conduit 
à l'autfe. Les extrémités se tou- 
chent et se réunissent à force de 
s'être éloignées, et se retrouvent en 
Dieu et en Dieu seulement. 



(Cette phrase a été réunie dans 
P.-R. à un alinéa ci-dessus.) 



304 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE , 
P. 347-361. 

rang que notre corps dans l'éten- 
due de la nature, borné l en tous 
genres. 

Cet état, qui tient le milieu entre 
deux extrêmes, se trouve en toutes 
nos pnissaûces. 

Nos sens n'aperçoivent rien d'ex- 
trême. Trop de bruit nous assour- 
dit; trop de lumière éblouit 2 ; trop 
de distance et trop de proximité 
empêche la vue; trop de longueur 
et trop de brièveté du discours l'ob- 
scurcit; trop de vérité nous étonne. 
J'en sais qui ne peuvent comprendre 
que, qui de zéro ôte quatre, reste 
zéro. Les premiers principes ont 
trop d'évidence pour nous. Trop de 
plaisir incommode; trop de con- 
sonnances déplaisent dans la mu- 
sique, et trop de bienfaits irritent 3 ; 
nous voulons avoir de quoi sur- 
payer la dette *. Bénéficia eousque 
lœta surit dum videntur exsolvi 
posse; ubi multum anteverierint , 
pro gratia odium redditur. 

Nous ne sentons ni l'extrême 
chaud, ni l'extrême froid; les qua- 
lités excessives nous sont ennemies 
et non pas sensibles; nousneles sen- 
tons plus, nous les souffrons 5 . Trop 
de jeunesse et trop de vieillesse 
empêche 6 l'esprit, trop et trop peu 

i. Sic le msr. et les deux copies, 
a. D'abord , obscurcit. 

3. D'abord , nous rendent ingrats. 

4. Etl'acè , si elle nous passe, elle blesse. 

5. D'abord , twus les souffrons, nous ne les 
sentons pas. 

6. D'abord , gâte. 



EDITIONS. 



(P.-R., suite du chap. xxn), 



Cet état, qui tient le milieu entre 
les extrêmes, se trouve eu toutes 
nos puissances. 

Nos sens n'aperçoivent rien d'ex- 
trême. Trop de bruit nous assour- 
dit; trop de lumière nous éblouit; 
trop de distance et trop de proxi- 
mité empêche la vue; trop de lon- 
gueur et trop de brièveté obscur- 
cissent un discours, trop de plaisir 
incommode, trop de consonnauces 
déplaisent. 



Nous ne sentons ni l'extrême 
chaud ni l'extrême froid. Les qua- 
lités excessives nous sont ennemies 
et non pas sensibles. Nous ne les 
sentons plus, nous les souffrons. 
Trop de jeunesse et trop de vieil- 
lesse empêchent l'esprit; trop ci 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



305 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE , 
P. 347-361. 

d'instruction. Enfin les choses ex- 
trêmes sont pour nous comme si 
elles n'étoient point 1 , et nous ne 
sommes point à leur égard : elles 
nous échappent ou nous à elles. 



Voilà notre état véritable ; c'est 
ce qui nous rend incapables de sa- 
voir certainement et d'ignorer ab- 
solamenl. Nous voguons 2 sur un 
milieu vaste, toujours incertains et 
flottants, poussés d'un bout vers 
l'autre (P. 356). Quelque terme où 
nous pensions nous attacher et nous 
affermir, il branle et nous quitte, 
et si nous le suivons il échappe à 
nos principes, il glisse, et fuit d'une 
fuite éternelle 3 . Rien ne s'arrête 
pour nous. C'est l'état qui nous est 
naturel et toutefois le plus contraire 
à notre inclination. Nous brûlons 
de désir de trouver une assiette 
ferme et une dernière base con- 
stante pour y * édifier une tour qui 
s'élève à l'infini ; mais tout notre 
fondement craque, et la terre s'ou- 
vre jusqu'aux abîmes. 



Ne cherchons donc point d'assu- 
rance et de fermeté; notre raison 
est toujours déçue par l'inconstance 

1. D'abord , u. nous insensibles. 

2. D'abord . nout tommes. 

3. I brast raturée et tra raillée. 

4. D'abord , tur quoi nous puissions édifier. 



EDITIONS. 

trop peu de nourriture troublent 
ses actions ; trop et trop peu d'in- 
struction l'abêtissent. Les choses 
extrêmes sont pour nous comme si 
elles n'étoient pas, et nous ne som- 
mes point à leur égard. Elles nous 
échappent ou nous à elles. 

Voilà notre état véritable. C'est 
ce qui resserre nos connaissances en 
de certaines bornes que nous ne 
pansons pas, incapables de savoir 
tout et d'ignorer tout absolument. 
Nous sommes sur un milieu vaste, 
toujours incertains et flottants entre 
l'ignorance et la connoissance ; et 
si nous pensons aller plus avant, 
notre objet branle et échappe à nos 
prises : il se dérobe et fuit d'une 
fuite éternelle : rien ne le peut ar- 
rêter. C'est notre condition natu- 
relle, et toutefois la plus contraire 
à notre inclination. Nous brûlons 
du désir d'approfondir tout, et d'é- 
difier une tour qui s'élève jusqu'à 
l'infini. Mais tout notre édifice cra- 
que, et la terre s'ouvre jusqu'aux 
abîmes. 

(Les 4 paragraphes suivants ont 
été publiés pour la première fois 
par Condorcet : iv, 6. B. l r « p. vi, 
24.) 

Ne cherchons donc point d'assu- 
rance et de fermeté : notre raison 
est toujours déçue par l'inconstance 



20 



306 DISPROPORTION DE L'HOMME. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 
P. 347-371. 

des apparences; rien ne peut fixer des apparences. Rien ne peut fixer 

le fini entre les deux infinis qui le fini entre les deux infinis qui 

l'enferment et le fuient. l'enferment et le fuient. 

Cela étant Lien compris, je crois Cela étant bien compris je Crois 

qu'on se tiendra en repos, chacun qu'on s'en tiendra au repos, chacun 

dans l'état où la nature l'a placé, dans l'état où la nature l'a placé. 

Ce milieu qui nous est échu en Ce milieu qui nous est échu étant 
partage étant toujours distant des toujours distant des extrêmes , 
extrêmes, qu'importe qu'un rien 1 qu'importe que l'homme ait un peu 
ait un peu plus d'intelligence des plus d'intelligence des choses? S'il 
choses? s'il en a, il les prend un en a, il les prend d ' mi peu plus 
peu de plus haut. N'est-il pas tou- haut. N'est-il pas toujours infini- 
jours infiniment éloigné du bout? ment éloigné des extrêmes* Et la 
et la durée de notre vie n'est-elle durée de nôtre pîus longue vie n'êst- 
pas également et infiniment éloi- elle pas infiniment éloignée de li- 
gnée de l'éternité, pour durer dix ternité? 
ans davantage? 

Dans la vue de ces infinis tous Dans la vue de ces infinis, tous 
les finis sont égaux, et je ne vois les infinis soflt égaux; et je ne Vois 
pas pourquoi asseoir sun imagina- pas pourquoi asseoir son imagina- 
tion plutôt sur l'un que sur l'autre, tion plutôt sur l'un que sur l'autre. 
La seule comparaison que nous La seule comparaison que nous fai- 
f'aisons de nous au fini nous fait sons de nous au fini nous fait peine. 

peine. 

(P.-R., ch. xxxi, Pensées diver- 
ses. B. l re p. VI, 26.) 

Si l'homme s'étudioit le premier, Si l'homme commençait par s'é- 

il verroit combien il est incapable tudier lui-même, il verroit combien 

de passer outre. Comment se pour- il est incapable de passer outre, 

roit il qu'une partie connut le tout? Comment se pourroit-il fa ire qu'une 

Mais il aspirera peut-être à con- partie connût le tout? Mais il aspi- 

noitre au moins les parties avec les- rera peut-être à connoitre au moins 

quelles il a de la proportion. Mais les parties avec lesquelles il a de la 

les parties du monde ont toutes un proportion. Mais les parties du 

tel rapport et un tel enchaînement monde ont toutes un tel rapport et 
l'une avec l'autre que je crois iin- # un tel enchaînement l'une avec 

possible de connoitre l'une sans l'au- l'autre, que je crois impossible de 

I Sic le insc. et les deux copies. 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 307 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 
P. 347-371. 

tre et sans le tout. connoitre l'une sans l'autre et sans 

le tout. 

L'hommr, par exemple, a rapport L'homme, par exemple, a rap- 

à tout ce qu'il connoit ; il a besoin port à tout ce qu'il connoît. Il a 

de lieu pour le contenir, de temps besoin de lieu pour le contenir, de 

pour durer, de mouvement pour temps pour durer, de mouvement 

vivre, d'éléments pour le composer, pour vivre, d'éléments pour le com- 

de chaleur et d'aliments pour le poser, de chaleur et d'aliments pour 

nourrir, d'air pour respirer; il voit le nourrir, d'air pour respirer. Il 

la lumière, il sent les corps ; enfin voit la lumière, il sent les corps, 

tout tombe sous son alliance '. enfin tout tombe sous son alliance. 

Il faut donc , pour connoitre H faut donc , pour connoitre 

l'homme, savoir d'où vient qu'il a l'homme, savoir d'où vient qu'il à 

besoin d'air pour subsister; et pour besoin d'air pour subsister. 

conunitre l'air, savoir par où il a Et pour connoitre l'air il faut sa- 

rapport à la vie de l'homme, etc. voir par où il a rapport à la vie de 

l'homme. 

(Les pages 357 et 358 en blanc. 
Page 359 :). 

1 . i flamme ne subsiste point sans La flamme ne subsiste point sans 

l'air ; donc pour connoitre l'un il l'air. Donc pour connoitre l'un il 

faut connoitre l'autre. faut connoitre l'autre. 

Donc toutes choses étant causées Donc toutes choses étant causées 
et causantes, aidées et aidantes, et causantes, aidées et aidantes, 
médiatement et immédiatement, et médiatement et immédiatement, et 
toutes s'entretenant par un lien na- toutes s'entretenant par un lien na- 
turel et insensible qui lie les plus turel et insensible qui lie les plus 
éloignées et les plus différentes, je éloignées et les plus différentes, je 
tiens impossible de connoitre les tiens impossible de connoitre les 
parties sans connoitre le tout, non parties sans connoitre le tout, non 
plus que de connoitre le tout sans plus que de connoitre le tout sans 
connoitre particulièrement les par- connoitre particulièrement* les par- 
ties 2 , ties. 

L'éternité des choses en elles- 

) ■ D'abord , «a perception ; puis .«a dépen- 
dance ; puis ion ail. 

3. D'abord , « Je liens impossible d'en corn- 1. Boss. , en détail. 
noilt* aucune sans connoitre toutes le» autre», 
c'ett-à-dire imposable purement et abmlument. » 



308 DISPROPORTION DE L'HOMME. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

mêmes ou en Dieu doit encore éton- 
ner notre petite durée. L'immobi- 
lité fixe et constante de la nature, 
[par] comparaison au changement 
continuel qui se passe en nous, doit 
faire le même effet. (Barré dans le 
msc.) 

Et ce qui achève notre impuis- Et ce qui achève notre impuis- 
sance à connoitre les choses, est sauce à connoître les choses, c'est 
qu'elles sont simples en elles-mêmes quelles sont simples en elles-mè- 
et que nous sommes composés 1 de mes, et que nous sommes composés 
deux natures opposées et de divers de deux natures opposées et de di- 
genre, dame et de corps; car il est vers genres, d'âme et de corps. Car 
impossible que la partie qui rai- il est impossible que la partie qui 
sonne en nous soit autre que spiri- raisonne en nous soit autre quespi- 
tuelle ; et quand on prétendroit que rituelle; et quand on prétendroit 
nous serions simplement corporels, que nous fussions simplement cor- 
cela nous excluroit bien davantage porels, cela nous excluroit bien 
de la counoissance des choses, n'y davantage de la connoissance des 
ayant vien de si inconcevable que choses, n'y ayant rien de si incon- 
dc dire que la matière se connoît cevable que de dire que la matière 
soi-même. Il ne nous est pas pos- se puisse connoître soi-même, 
sible de conuoitre comment elle se 
connoitroit. 

Et ainsi si nous sommes simple- 
ment matériels, nous ne pouvons 
rien du tout connoitre, et si nous 

i. D'abord : « Et ce qui achevé notre impuis- 
sance est la simplicité des choses comparées avec 
noire état double et composé. Il y a des absurdi- 
tés invincibles à combattre ce point. Il esl aussi 
absurde qu'impie de nier que l'homme est com- 
posé de deux parties de différente nature, d'unie 
et de corps ; cela nous rend impuissants à con- 
noitre toutes choses. Ou si on nie Celte composa 
tion et qu'on prétende que nous sommes tout cor- 
porels, je laisse à juger combien la matière est 
incapable de connoitre la matière; rien n'est 
plus impossible que cela. Concevons donc que ce 
mélange d'esprit et de boue nous disproportionné. » 



DISPROPORTION DE L'HOMME. 



30» 



MANUSCRIT AUTOGRAPHE, 
P. 347-361. 

sommes composés d'esprit et de ma- 
tière, nous ne pouvons connoitre 
parfaitement les choses simples 1 , 
spirituelles et corporelles. 

(P. 360.) 

De là vient que presque tous les 
philosophes confondent les idées 
des choses et parlent des choses cor- 
porelles spirituellement et des spi- 
rituelles corporellement ; car ils 
disent hardiment que les corps 
tendent en bas, qu'ils aspirent à 
leur centre, qu'ils fuient leur des- 
truction, qu'ils craignent le vide, 
qu'ils ont des inclinations, des sym- 
pathies, des antipathies, qui sont 
toutes choses qui n'appartiennent 
qu'aux esprits ; et en parlant des es- 
prits ils les considèrent comme en 
un lieu et leur attribuent le mouve- 
ment d'une place à une autre, qui 
sont choses qui n'appartiennent 
qu'aux corps. 



Au lieu de recevoir les idées de 
ces choses purement, nous les tei- 
gnons de nos qualités, et emprei- 
gnons (de) notre être composé toutes 
les choses simples que nous con- 
templons. 

Qui ne croiroit à nous voir com- 

i. Pascal avait mis d'abord : « les choies 

simples, car comment connaîtrions-nous ùittincte- 
ment la matière, puisque notre suppôt qui agit en 
cette connaissance est en partie, spirituel ? Et 
riimment connoilrions-nous nettement les substan- 
ces spirituelles, ayant un corps qui nous aggrave 
et nous abaisse vers /a terre ? f 



ÉDITIONS. 



C'est cette composition d 'esprit et 
de corps qui a fait que presque tous 
les philosophes ont confondu les 
idées des choses et attribué aux 
corps ce qui n'appartient qu'aux es- 
prits et aux esprits ce qui n'appar- 
tient qu'aux corps. Car ils disent 
hardiment que les corps tendent en 
bas, qu'ils aspirent à leur centre, 
qu'ils fuient leur destruction, qu'ils 
craignent le vide, qu'ils ont des in- 
clinations, des sympathies, des an- 
tipathies, qui sont toutes choses qui 
n'appartiennent qu'aux esprits. Et 
en parlant des esprits, ils les consi- 
dèrent comme en un lieu et leur 
attribuent le mouvement d'une 
place à une autre, qui sont des 
choses qui n'appartiennent qu'aux 
corps. 

Au lieu de recevoir les idées des 
choses en nous, nous teignons des 
qualités de notre être composé toutes 
les choses simples que nous con- 
templons. 

Qui ne croiroit, à nous voir coin- 



310 DISPROPORTION DE L'HOMME. 

MANUSCRIT AUTOGRAPHE, ÉDITIONS. 

P. 347-361. 

poser toutes choses d'esprit et de poser toutes choses d'esprit et de 
corps, que ce mélange-là nous se- corps, que ce mélange-là nous se- 
roit bien compréhensible? C'est roit bien compréhensible? C'est 
néanmoins la chose que l'on com- néanmoins la chose que l'on com- 
prend le moins. L'homme est à lui- prend le moins. L'homme est à 
même le plus prodigieux objet de lui-même le plus prodigieux objet 
la nature; car il ne peut concevoir de la nature. Car il ne peut conce- 
ce que c'est que corps, et encore voir ce que c'est que corps, et en- 
moins ce que c'est qu'esprit, et core moins ce que c'est qu'esprit, 
moins qu'aucune chose comme un et moins qu'aucune chose comment 
corps peut être uni avec un esprit ; un corps peut être uni avec un es- 
c'est là le comble de ses difficultés, prit; c'est là le comble de ses difti- 
et cependant c'est son propre être. : cultes, etcepeudant c'est son propre 
modus quo corporibus adhœret soi- être : modus quo cprwribus adhe'ce.t 
ritus comprehendi ab hominibus spiritus comprehendi ab hominibus 
non potest; et hoc tamen homo est. non potest; et hoc tarnen honio est. 

Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à con- 
noître la nature. Elle est infinie en deux manières, il est fini et limité; 
elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est 
mortel ; les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque 
instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin, 
il ne connoit ni l'un ni l'autre; elles sont simples et il est composé de 
deux natures différentes (Fin de la p. 360 '.). 



1. Pasral avait d'abord ajouté : Et pour consommer la preuve de notre foibleste, je fnirai par 
cette réflexion sur l'état de notre nature. Il a barré cette phrase, puis il a mis: En/in, pour consom- 
mer la preuve de notre faiblesse, je finirai par ces deux considérations. Encore barré dans le ma- 
nuscrit. 



DOCUMENTS INÉDITS* 



SUR PASCAL ET SUR SA FAMILLE 



I. 



LA FAMILLE PASCAL. 

L'intérêt qui s'attache à Pascal se répand sur tous les 
siens, et nous enhardit à publier ici un mémoire inédit que 
Marguerite Périer a laissé sur les divers membres de cette 
illustre famille. Nous nous servirons de trois manuscrits : 
le premier, de la Bibliothèque royale, Supplément fran- 
çais, 1i85; le second, de la même Bibliothèque, même 
fonds, n° 397; le troisième, qui est une copie du second, 
Bibliothèque Mazarine, n<> 2-199 2 . 

( ul'IE D'UN MÉMOIRE ÉCRIT DE LA MAIN DE M lle MARGUERITE 

PÉRIER SUR SA FAMILLE. 

« M. Pascal, mon grand-père, s'appeloit Etienne Pascal. 
Il étoit fils de Martin Pascal, trésorier de France, et de 
Marguerite Pascal de Mons qui étoit fille de M. Pascal de 

1. Toutes les pièces qui suivent étaient en efl'et inédites avant nos 
travaux sur Pascal. 

-2. Noua avertissons que nous ne donnerons pas les variantes innom- 
brables et insignifiantes de nos trois manuscrits, car nous n entendons 
pas traiter le style de Marguerite Périer comme celui de son oncle. 



312 DOCUMENTS INÉDITS. 

Mons', sénéchal de Clermont, dont la famille avoit été 
annoblie par le Roi Louis XI, en considération des ser- 
vices rendus par Etienne Pascal, maître des requêtes 2 . 

((Etienne Pascal fut envoyé à Paris faire ses études de 
droit et fut recommandé par Martin Pascal, son père, à 
M. Arnauld, avocat, père de M. d'Andilly et de M. Ar- 
nauld. Lorsqu'il eut achevé ses études, il revint à Clermont 
et acheta une charge d'Élu, et ensuite il fut président de 
la cour des aides. 

(( Il épousa, en 1618, Antoinette Bégon. 

« Il en eut, en 1619, un fils qui mourut aussitôt après 
son baptême. En 1620, il eut une fille nommée Gilberte 
Pascal, qui fut mariée, en 16-41, avec Florin Perier, con- 
seiller à la cour royale des aides, qui étoit son cousin issu 
de germain, sa mère étant cousine -germaine d'Etienne 
Pascal, mon grand-père. 

«En 1623, Etienne Pascal eut un fils nommé Biaise Pas- 
cal, mon oncle. 

«En 1625, il eut une fille nommée Jacqueline Pascal, 
qui est morte religieuse de Port-Royal. 

«En 1628, Antoinette Bégon, femme d'Etienne Pascal, 
mourut âgée de vingt-huit ans. 

«En 1630, Etienne Pascal vendit sa charge de second 
président à la cour des aides à son frère Biaise Pascal 3 , et 

i. Voilà pourquoi Pascal se faisoit appeler quelquefois M. de Mous; 
par exemple, quand il se retira dans une auberge de la rue des Poi- 
riers, à l'enseigne du Roi David, pour écrire, sans être distrait, les 
Provinciales. Voyez le Recueil d'Utrecht,p. 278, et Jacqueline Pascal, 
lettre du 26 octobre 1655. 

2. Le ms. de la Bibl. R., n° 397, et celui de la Mazar., n° 2199, ont 
cette note : « J'ai vu les lettres de noblesse qui furent accordées à 
Etienne Pascal, père du maître des requêtes. C'est le chef de la famille. 
11 étoit d'Ambert en Auvergne. » 

3. 11 est question de cet oncle de Pascal, Mémoires de Fléchier, p. 42. 



LA FAMÎLLË PASCAL. 816 

la plus grande partie de ses biens qu'il mit en rentes sur 
l'Hôtel -de -Ville de Paris, où il se retira pour vaquer à 
l'éducation de ses enfants et surtout à celle de Biaise 
Pascal. 

«Au mois de mars 1638', il y eut beaucoup de bruit à 
Paris à l'occasion des retranchements que l'on faisoit des 
rentes sur l'Hôtel-de-Ville. Les rentiers alloient souvent 
chez M. le chancelier Seguier pour lui faire leurs remon- 
trances; il arriva un jour qu'il y eut beaucoup de bruit et 
de clameurs là-dessus ; en sorte que le soir il y eut deux 
de ces messieurs qui furent conduits à la Bastille. Mon 
grand-père, qui s'y étoit trouvé ce jour-là, eut peur qu'il 
ne lui arrivât de même; cela fut cause qu'il vint en Au- 
vergne en attendant que ces troubles fussent passés. Il y 
demeura quelque temps, durant lequel, par une occasion 
extraordinaire, il fut rappelé par M. le cardinal de Riche- 
lieu et par M. le chancelier, qui reconnurent en lui du mé- 
rite et de la capacité. Sur la fin de 1639 2 , il fut envoyé 
intendant en Normandie, où il y avoit des troubles très- 
grands. Les bureaux de recelte avoient été pillés et des re- 
ceveurs tués. Le Parlement, qui n'avoit pas fait son devoir, 
fut interdit et on envoya des officiers du parlement de Paris, 
pour exercer la justice. On y envoya aussi des troupes sous 
le commandement de M. le maréchal de Gassion, qui partit 
avec mon grand-père. Le Roi mit alors deux intendants en 
Normandie : l'un pour les gens de guerre, qui étoit M. de 



1. Le ms. de la Bibl. R., n° 397 et celui de la Mazarine: « en 1636 
ou 1637, » avec cette note: « Le manuscrit de madame Périer la mère 
porte : an mois de mars' 1638. » Voyez dans Jacqueline Pascal, en. i er , 
p. 30, etc., la vie de Jacqueline par M ine Périer. 

±. Les deux mss. : a en 1038, » avec cette note : « Le manuscrit de 
madame Périer la mère porte: sur la fin de 1639. 



314 DOCUMENTS INEDITS. 

Paris, maître des requêtes, et l'autre pour les taillés, qui 
fut mon grand -père. Il trouva les choses dans un si grand 
désordre, qu'il fut obligé de reformer les rôles de toutes 
les paroisses de la généralité. Il demeura en Normandie 
neuf ou dix ans, il n'en sortit qu'en 1648, lorsque le parle- 
ment de Paris, durant la guerre des Princes, demanda la 
révocation de tous les intendants. 

« M. Pascal faisoit son devoir avec toute la droiture et 
toute l'équité possible; il ne vouloit pas souffrir que ses 
domestiques reçussent des présents, jusque-là que le secré- 
taire qu'il avoit pris d'abord et qu'il avoit fait venir de 
Clermont, parce qu'il étoit son parent, ayant reçu une fois 
un louis d'or de quelqu'un, il le renvoya et ne voulut plus 
en entendre parler. 

« Il avoit de la piété; mais elle n'étoit pas assez éclai- 
rée ; il ne connoissoit pas encore tous les devoirs de la vie 
chrétienne. Semblable à ces honnêtes gens, selon le monde, 
il pensoit pouvoir allier des vues de fortune avec la pratique 
de l'Évangile ; mais Dieu, qui avoit sur lui et sa famille des 
desseins de miséricorde, permit qu'il lui arrivât un acci- 
dent qui fut l'occasion de sa conversion. 

« Étant parti de chez lui pour une affaire de charité, il 
tomba et se démit une cuisse : il voulut se mettre entre les 
mains de deux gentilshommes nommés MM. Des Landes et 
de la Bouteillerie, fort habiles pour ces choses-là, qui 
étoient des personnes d'une piété extraordinaire. Ils se ser- 
virent de cette occasion pour appeler à Dieu, première- 
ment M. Pascal le fils, ensuite Mademoiselle Pascal la tille, 
qui étoit alors recherchée en mariage par un conseiller du 
Parlement de Rouen. Tous deux ensuite, quand mon grand- 
père fut guéri, le portèrent aussi à se donner pleinement à 
Dieu, ce qu'il fit avec joie aussi bien que ses deux enfants. 



LA FAMILLE PASCAL. 315 

CTétoit en 1646; et à la fin de cette même année, M. et 
M n,e Périer étant allés à Rouen pour le voir, et les trouvant 
tous à Dieu, s'y donnèrent aussi pleinement, et se mirent 
tous sous la conduite d'un prêtre nommé M. Guillebert. 

« Dès ce temps-là, M. Pascal résolut d'abandonner le 
monde pour ne songer plus qu'à Dieu, et Mademoiselle 
Pascal voulut se faire religieuse; mais elle ne put exécuter 
cette résolution que six ans après, aussitôt que son père 
fut mort, parce qu'il ne vouloit point qu'elle le quittât. 

« M. Pascal le père ayant quitté la Normandie en 1648, 
le Roi, pour récompense de ses services, lui donna des 
lettres de conseiller d'Etat; elles sont datées du 27 dé- 
cembre i 6 15. Il se retira à Paris, où il mena une vie si 
exemplaire, que M. Loisel, curé de Saint-Jean -en-Grève, 
dans la paroisse duquel il étoit, fit son éloge en chaire 
après sa mort, ce qu'il n'avoit jamais fait d'aucun de ses 
paroissiens. Il mourut le 27 septembre 1651, trois ans 
après qu'il eut quitté la Normandie. 

« M. et M" ,e Périer ne songèrent plus qu'à élever leur 
famille dans la piété. La première chose que M me Périer 
fit, fut d'ôter à ses filles les petites parures qu'on leur 
avoit données durant son absence , et les habilla très mo- 
destement ; et pour éviter de leur en conserver le goût, 
clic défendit à leur gouvernante de les laisser fréquenter 
des enfants de leur âge et de leur condition; ensuite, M. et 
M" e Périer, après la mort de mon grand -père qui avoit 
irdé avec lui Etienne Périer, mon frère aîné, le mirent à 
Port-Royal des-Ghamps pour y être élevé. 

« Ils eurent cinq enfants : Etienne Périer, né en 1642; le 
deuxième, Jacqueline Périer, née en 1644; le troisième, 
Marguerite Périer. née en 1648; le quatrième, Louis Pé- 
rier, né en 1651 ; et Biaise Périer, né en 1653. M. et M rae Pé- 



MO DOCUMENTS INÉDITS. 

rier s'attachant donc à l'éducation de leurs enfants, et ayant 
mis Etienne Périer, leur aîné, environ en 4653, à Port- 
Royal-des-Champs, ils mirent en janvier 1653 les deux 
tilles à Port-Royal de Paris ; ils attendoient que les deux 
cadets fussent en âge de pouvoir aussi aller à Port-Royal 
des Champs. Mais Dieu permit qu'avant ce temps-là, il y 
eût défense par le Roi d'y en recevoir davantage, et ordre 
de faire sortir ceux qui y étoient en 4661. Cela obligea 
M. et M me Périer de garder chez eux leurs deux cadets 
qu'ils avoient déjà menés à Paris avant cet ordre; ils y 
demeurèrent jusqu'en 4664-, avec un ecclésiastique de Port- 
Royal l qui éloit un de ceux qui y élevoient les enfants. Il 
ne voulut pas venir en province où M. et M me Périer 
vouloient s'en retourner; mais il leur procura un excellent 
précepteur 2 à qui ils donnèrent 400 fr. de gages. Tl y de- 
meura sept ans, et enseigna à ces deux enfants les huma- 
nités et la philosophie. Après qu'il les eut quittés, ils ne 
pensèrent plus qu'à continuer leurs études. L'année d'a- 
près, mon père mourut ; ma mère les garda ensuite deux 
ou trois ans, après quoi elle les mena à Paris pour prendre 
quelque résolution sur les études qu'ils dévoient entre- 
prendre, ou de droit ou de théologie. Pour cela, ma mère 
leur loua un appartement au faubourg Saint- Jacques, et 
elle obtint une permission du R. P. de Sainte-Marthe, gé- 
néral de l'Oratoire, qu'ils pussent aller aux leçons de théo- 
logie qui se faisoient à Sainte-Magloire. Le P. Morel ensei- 
gnoit le matin la scolastique, et le P. Duguet, qu'on appelle 
aujourd'hui M. l'abbé Duguet, enseignoit l'après-dînée la 
positive. Ils y alloient toujours exactement, et durant trois 
ans ils ne perdoient pas une leçon, et comme c'étoit alors 

1. M. Vallon de Beaupuis, Recueil cTUtrecht, p. 341. 

2. M. de Rebergue, ibid. 



LA FAMILLE PASCAL. 317 

le temps de la paix de l'Église (de Clément IX), M. Ar- 
nauld et M. Nicole étoient vus de tout le monde et demeu- 
roient vis-à-vis Sainte-Magloire. Mes deux frères alloient 
tous les jours après souper passer la soirée avec eux, et leur 
rendoient compte de ce qui leur avoit été enseigné ce jour- 
là. Sur quoi ces deux messieurs leur donnoient de grands 
éclaircissements; en sorte que ces jeunes gens profitèrent 
beaucoup, rien n'étant plus capable de les avancer. Cela 
fut fort heureux pour eux, car ils commencèrent à étudier 
en octobre 1675, et achevèrent leurs trois ans ^en oc- 
tobre 1678, et MM. Arnauld et Nicole furent obligés de 
quitter Paris en 1679, aussitôt après la mort de madame 
de Longueville, qui fut le temps où la persécution de Port- 
Royal recommença. 

« Pour venir maintenant au détail des personnes dont 
j'ai parlé, il est inutile de rien dire de M. Pascal, mon 
oncle, puisque sa vie a été écrite par madame Périer, sa 
sœur et ma mère. 

« Mademoiselle Pascal, nommée Jacqueline *, donna des 
marques d'un esprit extraordinaire dès son enfance, faisant 
des vers dès l'âge de huit ans, qui étoient admirés de tout 
le monde et même à la cour ; car elle en faisoit pour la 
Reine qui prenoit plaisir à la voir et à lui parler. Etant à 
Rouen, on lui proposa un prix pour des pièces de poésies, 
elle le remporta à l'âge de treize ans. A l'âge de vingt ans, 
elle fut touchée de Dieu, et prit résolution de se faire reli- 
gieuse à Port-Royal; mais mon grand -père n'ayant pas 
voulu qu'elle le quittât, elle demeura chez lui vivant en 
religieuse, se conduisant par les avis de la mère Angélique 
et de la mère Agnès, avec qui elle entretenoit un commerce 

I. Voyez Jacqueline Pascal, chap. i er , p. 54. 



318 DOCUMENTS INEDITS. 

exact. Elle entra à Port-Royal en qualité de postulante, le 
A janvier 1652, le lendemain qu'elle eut signé le partage 
de la succession de mon grand- père , avec mon oncle et 
ma mère; et quoique l'usage de Port-Royal fût de demeu- 
rer un an postulante avant de prendre l'habit, on lui donna 
quatre mois après l'habit de novice; quatre ou cinq ans 
après sa profession, on la lit première maîtresse des no- 
vices et sous-prieure à Port- Royal des Champs. 11 y avoit à 
Port-Royal des Champs trois maîtresses des novices comme 
à Paris, parce qu'on envoyoit toutes les postulantes et les 
novices pour passer quatre ou cinq mois à Port-Royal des 
Champs, durant leur année de postulantes et de novices, 
afin que les religieuses les pussent eonnoitre, parce qu'il 
falloit avoir leurs voix pour la réception des Mlles, soit pour 
leur faire prendre l'habit, soit pour la profession. Ma tante 
s'y trouva donc, lorsqu'au mois d'avril 1661, on leur or- 
donna de renvoyer les novices et les postulantes, qui fut le 
temps où l'on commença à persécuter les religieuses pour 
la signature; du formulaire, ce qui la toucha et l'affligea si 
sensiblement qu'elle ait et écrivit même à quelques per- 
sonnes qu'elle sentoit bien qu'elle en mourroit; et cela 
arriva en ell'et le ï octobre 1661, âgée de 36 ans. M. Pascal 
mourut après elle le 19 août 1062. 

« Le premier qui mourut ensuite fut M. Périer mon 
père. Il etoit né en 16(T>; il aimoit fort l'étude, principale- 
ment celle des mathématiques. Il fut conseiller de la cour 
des aides ;i vingt et un ou vingt-deux ans. Ce fut lui qui fut 
député à Paris pour travailler à la translation de la cour 
des aides de iMontferrant à Clermont; il y réussit, et fut 
envoyé depuis pour d'autres affaires de sa compagnie. Il fut 
employé pour une commission en Normandie en 1640, où 
mon grand -père étoit intendant; il s'en acquitta parfaite- 



LA FAMILLE PASCAL. 319 

ment ; et ce fut ce qui porta mon grand-père à lui donner 
sa fille, qu'il épousa en 1(341. Il fut encore employé pour 
une semblable affaire en 1 6 46 dans la province de Bourbon- 
nois, par l'intendant qui le demanda. Depuis ce temps-là, 
il demeura en Auvergne où il pratiqua toutes sortes de 
bonnes oeuvres : il étoit surtout fort zélé pour le soulage- 
ment des pauvres. Trois ans avant sa mort, il eut une 
grande maladie durant laquelle il fit son testament, et il 
pria ma mère qu'elle comptât les pauvres parmi ses enfants, 
et qu'elle leur donnât autant qu'à un d'eux; ma mère y 
consentit, et cela fut exécuté. Le lendemain, il m'appela 
en particulier, et il me commanda d'aller chercher dans sa 
poche, disant que j'y trouverois quelque chose au fond, que 
je le prisse pour le fermer à clef, et que s'il venoit à mou- 
rir je le jetasse dans la fosse, et que si Dieu lui rendoit la 
santé, je le lui rendrois; et il me défendit d'en parler à ma 
mère, ni à personne au monde. J'y allai, et je trouvai une 
ceinture de fer pleine de pointés. Quand il fut guéri, je la 
lui rendis et n'en parlai point; mais comme trois ans après 
il mourut subitement, on la trouva sur lui, et je la garde 
précieusement. 

a Voilà la vie qu'il a mené jusqu'à sa mort, qui arriva 
le S février 1(>7^, ayant soixante-sept ans. Nous apprîmes 
apr« -s M mort qu'il mettoit toujours un ais dans son lit, et 
c'étoit sans doute la raison pour laquelle il ne vouloit pas 
qu'on fit son lit, et le faisoit toujours lui-même. Deux 
jours avant sa mort, il lit une action qui mérite d'être 
écrite. 

« 11 y avoit à Clermont un trésorier de France dont la 
famille dévoit considérablement à M. Périer, qui, voyant 
que cette dette etoit sur le point de prescrire, voulut faire 
quelque procédure pour empêcher la prescription. Mon 



320 DOCUMENTS INEDITS. 

père alla voir ce trésorier pour le prier de ne point trouver 
mauvais qu'il fît quelques significations : cet homme s'em- 
porta d'une manière indigne, et fit dans le monde des 
plaintes aigres et très injurieuses contre lui; on le rapporia 
à mon père qui dit : il faut excuser un homme qui est mal 
dans ses affaires. Environ huit jours après, il vint des 
nouvelles de Paris qui portoient que les trésoriers seroient 
obligés de payer une taxe de 10,000 fr., faute de quoi leurs 
charges seroient perdues. Mon père le dit à ma mère , et 
ajouta : Voilà un homme ruiné, j'ai envie de lui offrir de 
l'argent. Ma mère lui dit : Faites ce que vous voudrez, mais 
vous voyez combien il vous est dû dans cette maison. Il ne 
dit plus rien ; mais dès le lendemain , il fut trouver ce tré- 
sorier et lui demanda s'il avoit scu cette nouvelle et à quoi 
il étoit déterminé. Il faut bien, dit le trésorier, que j'aban- 
donne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouverai 
pas 10,000 fr. Mon père lui dit : Non, Monsieur, vous ne 
l'abandonnerez pas; j'ai 10,000 fr., je vous les prêterai. 
Cet homme fut si surpris, qu'il lui dit en pleurant : Il faut, 
Monsieur, que vous soyez bien chrétien, car j'ai bien mal 
parlé de vous, et je sais que vous ne l'ignorez pas. Mon 
père ne nous dit rien de tout ce qui se passa le lundi 
21 février, et il mourut subitement le mercredi 23, à 
7 heures. Le trésorier ayant apris sa mort, courut au logis, 
criant, pleurant et disant : J'ai perdu mon père, et nous 
conta ce qui s'étoit passé le lundi ; voilà la dernière action 
de mon père. 

« Le premier qui mourut après mon père fut mon frère 
aine, Etienne Périer, qui mourut le 11 mai 1080. Il étoit 
né à Rouen durant que M. Pascal y étoit intendant, qui 
s'appliqua d'une manière toute particulière à l'éducation 
de cet enfant qui étoit son filleul. A l'âge de trois ans, il 



LA FAMILLE PASCAL. 321 

voulut l'accoutumer à compter, et lui apprendre en même 
temps toutes les petites civilités dont un enfant est capable. 
Pour cela, il fit une convention avec lui, promettant de 
lui donner un liard, deux liards, trois liards pour toute 
espèce de civilités, pour dire : Oui, monsieur ; pour remer- 
cier quand on lui donnoit quelque chose ou pour faire la 
révérence; et il convint aussi que, quand il manqueroit, il 
perdroit autant sur ce qu'il avoit gagné. Quand mon frère 
en eut gagné jusqu'à sept ou huit cents, mon grand -père 
envoyoit chercher un louis d'or en liards, et lui disoit : 
Comptez ce qui vous est dû. Cet enfant, en comptant, met- 
toit un liard à part pour chaque cent. Pendant qu'il étoit 
fort occupé dans son calcul, mon grand-père se plaisoit à 
lui parler pour l'interrompre; mais avant que de répondre, 
cet enfant répétoit trois ou quatre fois le nombre où il en 
étoit, et le reprenoit ensuite sans jamais s'y méprendre. 
Quand son compte étoit fait, il mettoit tous les liards dans 
la poche de sa gouvernante , et elle alloit à la porte de 
l'église de Notre-Dame, et n'en revenoit qu'elle n'eût tout 
distribué aux pauvres. Il dit, à l'âge de quatre ou cinq ans, 
une parole qui est assez remarquable pour mériter d'être 
écrite. Ma mère lui apprenoit son catéchisme, et comme elle 
lui disoit que Dieu est un pur esprit qui n'a ni commence- 
ment ni fin, il dit : Je comprends bien que Dieu n'aura pas 
de fin; mais je ne comprends pas comment il n'a pas eu de 
commencement. Ma mère lui répondit que c'est une vérité 
qu'on est obligé de croire, quoiqu'on ne la comprenne pas. 
.Mais les saints, dans le ciel, la comprendront-ils? Ma mère 
lui dit que les saints, dans le ciel, verront Dieu tel qu'il est 
etleconnoîtront parfaitement. Cet enfant lui répondit : Voilà 
une grande récompense. Ma mère fut étonnée au delà de 
tout ce que l'on peut dire de voir un enfant, dans un âge 

21 



322 DOCUMENTS INEDITS. 

si peu avancé, regarder la connoissance de Dieu comme 
une grande récompense. Aussitôt après la mort de mon 
grand-père, on le mit en pension à Port-Royal des Champs ; 
il y fit toutes ses humanités, et n'en sortit que lorsque le 
Hoi fit défense d'y élever des enfants. Alors M. Pascal, 
mon oncle, le prit chez lui, et lui fit faire sa philosophie au 
collège d'Harcourt, où M. Fortin, ami de mon oncle, étoit 
principal. Après la mort de mon oncle, il vint demeurer au 
logis avec mon père et ma mère; il fit sa principale étude des 
mathémathiques. En 1666, mon père ayant pris la résolu- 
tion de lui donner sa charge, l'envoya à Orléans, où il fit 
ses études de droit. En 1669, il revint à Glermont et fut 
reçu à la charge de mon père, étant âgé de vingt-sept ans. 
Il n'a voit aucun dessein de se marier; cependant ses amis 
l'y portaient, non pas dans la famille, car ma mère ne le 
souhaitoit pas, ni nous non plus. Un de nos plus proches 
parents qui avoit une fille unique, riche de 40 ou 50,000 
écus, fit tout ce qu'il put pour le porter à épouser sa tille. 
Il résista toujours à cause de la parenté. Étant allé à Paris, 
il consulta M. de Sainte-Beuve qui ne le lui conseilla pas; 
ainsi il revint et refusa absolument le parti. Enfin, en 1677, 
on lui proposa une demoiselle de condition qui avoit beau- 
coup d'esprit; il l'épousa en 1678; il mourut âgé de trente- 
huit ans, le 11 mars 1680, après quatorze jours de maladie, 
regretté de tous ceux qui le connoissoient. 

« Celui qui mourut ensuite fut mon troisième frère, 
Biaise Périer ; il étoit diacre; sa mort arriva le 15 mars 
1684; il étoit âgé de trente ans et sept mois; il demanda 
à être enterré à Saint-Ëtienne du Mont avec mon oncle. 
Sa vie et sa mort ont été des plus édifiantes. Il avoit un 
grand empressement de finir cette misérable vie; car lui 
ayant dit pendant sa maladie que les médecins en désespé- 



LA FAMILLE PASCAL. 3-25 

roient et qu'il devoit se préparer à la mort, il nie répon- 
dit : Ah! nia sœur, qu'elle bonne nouvelle m'apportez- 
vous ! 

« Ma mère, Gilberte Pascal, mourut trois ans après ce 
troisième de mes frères. Elle étoitnée le 7 janvier 1620, à 
Clermont. Mon grand-père se retira à Paris, comme je l'ai 
marqué, en 1630, pour y élever ses enfants. Ma mère qui 
étoit l'ainée avoit dix ans; elle se maria à vingt et un ans, 
et elle resta à Rouen deux ans avec son père. Quand elle 
fut ici ', elle se mit dans le grand monde, comme toutes les 
personnes de son âge et de sa condition. Elle avoit tout ce 
qu'il falloit pour y être agréablement, étant belle et bien 
faite 2 . Elle avoit beaucoup d'esprit, elle avoit été élevée 
par mon grand-père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, 
avoit pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la 
philosophie et l'histoire. 

« En 1646, ma mère étant allée à Rouen chez mon 
grand-père, elle trouva toute sa famille à Dieu , qui lui fit 
la grâce, et à mon père, d'entrer dans les mêmes senti- 
ments; elle quitta donc le monde et tous les agréments 
quelle y pouvoit avoir à l'âge de vingt-six ans, et a tou- 
jours vécu dans cette séparation jusqu'à sa mort. 

« Mon père 3 et elle s'étant mis sous la conduite de 
M. Guillebert, qui étoit docteur de Sorbonne, très saint et 
très habile, il porta ma mère à quitter toutes ses parures 
et à renoncer à toutes sortes d'ajustements, ce qu'elle fit de 



1. A. Clermont, où Marguerite Périer termina sa vie et écrivit ces 
mémoires. 

2. Voyez sur madame Périer les Mémoires de Fléchicr,]). 44. 

3. Dans deux manuscrits, ce paragraphe est à la fin du mémoire, 
ainsi qu'une Addition sur Jacqueline Pascal que nous avons publiée 
dan- Jacuilli.nl Pascal, ch, i er , p. 55, etc. 



324 DOCUMENTS INEDITS. 

bon cœur; et après avoir demeuré deux ans à Rouen, ha- 
billée très modestement, M. Guillebert voyant qu'elle étoit 
obligée de retourner à Clermont, lui dit qu'il avoit un avis 
très important à lui donner : c'étoit que souvent les dames 
qui quittent les parures par piété, les mettent sur leurs en- 
fans, et qu'elle prît garde de ne le point faire, parce que 
cela est plus dangereux pour leurs enfants que pour elles 
qui en connoissent le mal et ne s'y attachent pas, au lieu 
que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien 
de cet avis, qu'étant revenue à Clermont à la fin de 1648, 
elle nous trouva, ma sœur qui n'avoit que quatre ans et 
quelques mois, et moi qui n'avois que deux ans et huit ou 
dix mois. Ma grand'mère nous avoit parées toutes deux 
avec des robes pleines de galons d'argent, bien des rubans 
et des dentelles, selon la mode de ce temps-là. Ma mère 
nous ôta d'abord tout cela, et nous habilla de camelot gris 
sans dentelles ni rubans. Elle défendit à notre gouvernante 
de fréquenter et de nous laisser fréquenter deux petites 
demoiselles de notre voisinage et de notre âge, avec qui 
nous étions tous les jours, parce que ces deux enfants 
étoient toutes parées. Son exactitude là- dessus fut si 
grande, qu'à la fin de 1651 que mon grand-père mourut, 
comme elle fut obligée d'aller à Paris pour y faire son par- 
tage avec mon oncle et ma tante, elle craignit que, dans 
son absence, ma grand'mère nous remît des parures, et 
elle aima mieux faire la dépense de nous mener à Paris 
avec elle que de nous laisser ici, et elle nous ramena en- 
suite au commencement de 1652. Deux ans après, elle 
nous ramena à Paris, à la fin de l'année 1 653, et elle nous 
mit à Port-Royal, d'où nous sortîmes en 1661, et elle con- 
tinua toujours de nous exhorter à la modestie; en sorte que 
je puis dire que, dès l'âge de deux ans ou trois ans, je n'ai 



LA FAMILLE PASCAL. m 

jamais porté ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni fri- 
sure, ni dentelles. 

« Elle mourut à Paris, le 25 avril 1687, âgée de soixante- 
sept ans et quatre mois, et fut enterrée à Saint-Étienne du 
Mont, avec mon oncle et mon frère. 

« Ma sœur Jacqueline Périer mourut neuf ans après ma 
mère. C'étoit une fille d'un grand esprit. Nous avions été 
élevées à Port-Royal , elle et moi. Elle y prit la résolution 
d'être religieuse; mais elle ne put pas l'exécuter, parce que 
nous fûmes obligées d'en sortir par les ordres du Roi. Elle 
avoit alors plus de dix-sept ans, et plus de deux ans au- 
dessus de moi. Nous avions une tante qui étoit veuve de 
M. Chabre, de Riom, qui n'avoit point d'enfants et qui, en 
mourant, donna tout son bien à sa femme ; elle prit là- 
dessus une résolution de marier ma sœur, sa nièce, âgée 
alors de quinze ans, avec le neveu de M. Chabre '; et de 
lui donner tout son bien et celui que son mari lui avoit 
donné. Elle en écrivit à Paris, à mon oncle et à ma tante 
qui étoit religieuse à Port-Royal. Ils en parlèrent 2 à ma 
sœur, qui demanda du temps pour y penser, et peu après 
se détermina à l'état religieux , ce qu'elle ne put exécuter 
alors, parce qu'à Port-Royal on ne recevait les filles pour 
postulantes qu'à dix-huit ans; mais elle écrivit là-dessus 
une lettre à ma mère, qui étoit très belle et très judicieuse. 
Elle attendoit l'âge pour entrer au noviciat; elle a toujours 
vécu dans un très-grand éloignement du monde, et conti- 
nuellement accablée de maladies. Elle étoit d'une humeur 
fort sérieuse et même assez particulière; elle ne voyoit 
personne; toute son occupation étoit de lire et prier; elle 

1. Voyoz sur cette famille les Mémoires de F/échier, passim. 

2. Voyez la lettre de Pascal sur cette affaire, plus haut, p. 147, et 
plus bas, Lfttrrs de Pascal. 



326 DOCUMENTS INEDITS. 

mourut à Clermont, le 9 avril 1695,, et fut enterrée à Notre- 
Dame du Pont, dans le tombeau de notre famille. 

« Mon frère Louis Périer est mort le dernier de notre 
famille. 11 étoit né le v 21 septembre 1651. Il parut dans sa 
plus tendre enfance, un esprit enjoué et bouffon, tournant 
tout ce qu'on vouloit lui apprendre en plaisanterie; en sorte 
qu'à l'âge de sept ans il savoit à peine son Pater. Ma mère 
le mena à Paris en 1658, à mon oncle, à qui elle dit qu'on 
ne pouvoit lui rien apprendre. Mon oncle se chargea de son 
éducation, et cet enfant devint en peu de temps fort sé- 
rieux; mais les fréquentes maladies de son enfance l'em- 
pêchèrent d'avancer dans ses études jusqu'à l'âge de 
dix à onze ans, car alors, sa santé s'étant rétablie, il étudia 
et profita de la- bonne éducation qu'il reçut d'un excellent 
précepteur dont j'ai parlé ci-dessus 1 . Il fut successivement 
doyen de la collégiale de Saint-Pierre et chanoine de la ca- 
thédrale de Clermont. Ayant toujours mené une vie très- 
canonique, fort appliqué à tous ses devoirs, il a été, dans 
l'un et l'autre chapitre, la bonne odeur de Jésus-Christ. Il 
quitta sa belle maison de Bien-Assis, située hors la ville, 
pour venir habiter deux petites maisons proche les églises 
dont il a été bénéficier, et enfin il la vendit à un de ses 
parents. Il mourut le 13 octobre 1713, et fut enterré à la 
cathédrale. 

« Voilà quelle a été la vie de toutes les personnes de ma 
famille. Je suis restée seule; ils sont tous morts dans un 
amour inébranlable de la vérité. Je dois dire comme Simon 
Macchabée, le dernier de tous ses frères : Tous mes parens 
et tous mes frères sont nés dans le service de Dieu et dans 
l'amour de la vérité; je suis restée seule; à Dieu ne plaise 

1. M. Rebergue. 



LA FAMILLE PASCAL. 327 

que je pense jamais à y manquer : c'est la grâce que je 
lui demande de tout mon cœur. » 

Ici s'arrête le mémoire de Marguerite Périer dans nos 
trois manuscrits. Mais dans le ms 397, qui est de la main 
du pore Guerrier, celui-ci a ajouté ces deux notes : 

« Mademoiselle Périer mourut hier, 14- avril 1733, à dix 
heures du soir, âgée de 87 ans et 9 jours. » 

y J'ai copié tout ceci sur le ms. de mademoiselle Périer; 
mais j'en ai bien passé la moitié au moins tantôt sur un 
article, tantôt sur un autre. Au reste, j'ai transcrit fidèle- 
ment tout ce que j'ai écrit, portant le scrupule jusqu'à ne 
vouloir pas corriger quelques fautes de style qui pourroient 
facilement être réformées. 

« Mademoiselle Périer m'a dit qu'elle avoit 41 ans, lors- 
que sa mère mourut, et sa sœur en avoit plus de 43. Cepen- 
dant, à cet âge, ni l'une ni l'autre n'osoit sortir sans être 
accompagnée de leur mère, pas même pour aller à la 
messe. La sévérité de madame Périer étoit telle que si quel- 
qu'une de ses filles étant avec elle disoitun mot à quelques 
amies qu'elle rencoutroit dans les rues, il falloit aussitôt en 
rendre compte à leur mère qui demandoit avec un ton sec 
ce qu'elle avoit dit. » 

Enfin le ms. de la liibl. royale, n° 1 485, contient cette 
conclusion : 

« Mademoiselle Périer a donné des preuves de son amour 
persévérant pour la vérité jusqu'au dernier soupir de sa 
vie, comme on le peut voir dans les Nouvelles ecclésias- 
tique*, du c 20 mars 1733. 

« Mademoiselle Périer a fait, en différents temps, de 
longs séjours à Paris, où elle étoit l'admiration des gens 
d'esprit et la consolation des gens de bien. Elle y avoit beau- 
coup de connoissances et quantité d'amis et d'amies, ce 



m DOCUMENTS ÎKÉDÎTS. 

qui lui en rendoit le séjour très agréable* Elle le quitta 
tout-à-fait en 1695, après la mort de mademoiselle sa sœur, 
pour se rendre auprès de M. son frère, alors doyen de 
Saint-Pierre, qui se trouvoit seul, pour lui tenir compagnie 
et avoir soin des affaires domestiques. Elle restoit au com- 
mencement à Bien-Assis, qui est la plus belle et la plus 
agréable maison de plaisance qu'il y ait aux environs de 
Clermont; mais elle ne souffrit pas qu'il s'y fît la moindre 
partie de plaisir. Elle avoit un carrosse pour aller et venir 
en ville; mais elle se défit de sa maison et de son équipage ; 
et le grand Hôtel-Dieu de Clermont manquant de gouver- 
nante, elle s'offrit à MM. les administrateurs pour remplir 
cet emploi. Ses offres furent acceptées; elle se sépara d'avec 
M. son frère pour aller rester dans cet hôpital; mais sa 
santé qui s'affoiblissoit beaucoup ne lui permit pas d'y faire 
uni long séjour. Elle retourna avec M. son frère qui avoit 
été nommé chanoine à la cathédrale; ils achetèrent une 
maison proche cette église, où ils vivoient l'un et l'autre 
dans une grande simplicité. Mademoiselle Périer étoit tou- 
jours vêtue en noir d'étoffes les plus communes; ses meu- 
bles étoient très simples ; ils n'avoient entre eux qu'un valet 
qui avoit soin de leur bien de campagne, et deux ou trois 
servantes qui vivoient, comme leur maître et maîtresse, 
dans la piété ; elles ne portoient pas de coëffes noires, mais 
des cornettes blanches. Elle en avoit gardé une près de 
cinquante ans, qu'elle avoit menée avec elle de Paris, et 
qui lui a survécu. 

« Mademoiselle Périer, quelques années avant sa mort, 
devint percluse de ses jambes, ce qui l'obligeoit de garder 
la maison, ne sortant que les fêtes et dimanches, portée 
dans une chaise pour aller à la cathédrale, entendre la 
sainte messe et y faire ses dévotions. Elle restoit le jour 



VÎË DE PASCAL. m 

sur son séant, sur un canapé où elle s'occupoit de la prière 
et de la lecture; elle ne voyoit guère que des gens de bien 
qui étoient toujours charmés de sa conversation; elle a 
conservé son esprit et sa mémoire qu'elle avoit excellente 
jusqu'à la fin de ses jours; elle a fait, par testament, les 
pauvres de l'hôpital général de Clermont, ses héritiers. On 
peut dire d'elle qu'elle est morte in senectute bona, plena 
diprum. » 



II. 



NOUVELLE VIE DE PASCAL. 

Lemanuscritde la Bibliothèque du Roi, supplément fran- 
çais, n° 1485, contient, p. 1 à 7, une pièce intitulée : Mé- 
moire de la vie de M. Pascal, écrit par mademoiselle Périer, 
sa nièce. Nous donnons ce mémoire presque en entier, 
sans même supprimer ce qui s'en trouve déjà dans la vie de 
Pascal par madame Périer et dans le mémoire sur Pascal, 
inséré dans le Recueil d'Utrecht. 

« Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose 
fort extraordinaire. Ma grand'mère étoit, quoique très 
jeune, très pieuse et très charitable; elle avoit un grand 
nombre de pauvres familles à qui elle donnoit la charité. 
Il y en avoit une qui avoit la réputation d'être sorcière ; 
tout le monde le lui disoit : mais ma grand'mère qui n'étoit 
pas de ces femmes crédules et qui avoit beaucoup d'es- 
prit, se mocqua de cet avis, et continuoit toujours à lui 
faire l'aumône. Dans ce temps-là il arriva que le petit Pas- 
cal tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle 



330 DOCUMENTS INEDITS. 

à Paris tomber en chartre ; mais cette langueur étoit ac- 
compagnée de deux circonstances qui ne sont pas ordinaires, 
l'une qu'il ne pouvoit souffrir de voir de l'eau sans tomber 
dans des transports d'emportement très grands; et l'autre 
bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvoit souffrir de voir 
son père et sa mère s'approcher l'un de l'autre : il souffroit 
les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir; 
mais aussitôt qu'ils s'approchoient ensemble, il crioit, se 
débattoit avec une violence excessive; tout cela dura plus 
d'un an durant lequel le mal s'augmentoit ; il tomba dans 
une telle extrémité qu'on le croyoit prêt à mourir. 

« Tout le monde disoit à mon grand-père et à ma grand'- 
mère, que c'étoit assurément un sort que cette sorcière 
avoit jeté sur cet enfant; ils s'en moquoient l'un et l'autre, 
regardant ces discours comme des imaginations qu'on a 
quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisant au- 
cune attention, laissant toujours à cette femme une entrée 
libre dans leur maison, où elle recevoit la charité. Enfin 
mon grand-père, importuné de tout ce qu'on lui disoit là- 
dessus, fit un jour entrer cette femme dans son cabinet, 
croyant que la manière dont il lui parleroit lui donneroit 
lieu de faire cesser tous les bruits; mais il fut très étonné 
lorsque après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles 
elle répondit seulement et assez doucement que cela n'étoit 
point et qu'on ne disoit cela d'elle que par envie à cause 
des charités qu'elle recevoit, il voulut lui faire peur, et fei- 
gnant d'être assuré qu'elle avoit ensorcelé son enfant, il la 
menaça de la faire pendre si elle ne lui avouoit la vérité ; 
alors elle fut effrayée, et se mettant à genoux elle lui pro- 
mit de lui dire tout, s'il lui promettoit de lui sauver la vie. 
Sur cela mon grand-père, fort surpris, lui demanda ce 
qu'elle avoit fait, et ce qui l'avoit obligée à le faire; elle lui 



VIE DE PASCAL. 331 

dit que, l'ayant prié de solliciter un procès pour elle, il 
l'avoit refusée, parce qu'il croyoit qu'il n'était pas bon, et 
que pour s'en venger elle avoit jeté un sort sur son enfant 
qu'elle voyoit qu'il aimoit tendrement, et qu'elle étoit bien 
fâchée de le lui dire, mais que le sort étoit à la mort. Mon 
grand-père affligé lui dit : Quoi ! il faut donc que mon en- 
fant meure! Elle lui dit qu'il y avoit du remède, mais qu'il 
falloit que quelqu'un mourût pour lui, et transporter le 
sort. Mon grand-père lui dit : Eh! j'aime mieux que mon 
tils meure, que si quelqu'un mouroit pour lui. Elle lui dit : 
On peut mettre le sort sur une bête. Mon grand-père lui 
offrit un cheval : elle lui dit que sans faire de si grands frais 
un chat lui suffiroit : il lui en fit donner un, elle l'emporta, 
et en descendant elle trouva deux capucins qui montaient 
pour consoler mon grand-père de l'extrémité de la maladie 
de son fils. Ces pères dirent à cette femme qu'elle vouloit 
encore faire quelque sortilège de ce chat : elle le prit et le 
jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la hauteur de 
six pieds et tomba mort; elle en demanda un autre que 
mon grand-père lui tit donner. La grande tendresse qu'il 
avoit pour cet enfant fut cause qu'il ne ht pas d'attention 
que tout cela ne valoit rien, puisqu'il falloit, pour transpor- 
ter ce sort, faire une nouvelle invocation au diable; jamais 
cette pensée ne lui vint dans l'esprit, elle ne lui vint que 
longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela. 
« Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu'elle 
avoit besoin d'avoir un enfant qui n'eût pas sept ans, et 
qui, avant le lever du soleil, cueillît neuf feuilles de trois 
sortes d'herbes : c'est-à-dire trois de chaque sorte. Mon 
grand-père le dit à son apothicaire, qui dit qu'il y mèneroit 
lui-même sa tille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois 
sortes d'herbes étant cueillies, la femme fit un cataplasme 



m DOCUMENTS ÎNÉDITS. 

qu'elle porta à sept heures du matin à mon grand-père, et 
lui dit qu'il falloit le mettre sur le ventre de l'enfant. Mon 
grand-père le fit mettre, et à midi, revenant du palais, il 
trouva toute la maison en larmes, et on lui dit que l'enfant 
étoit mort; il monta, vit sa femme dans les larmes, et l'en- 
fant dans le berceau, mort, à ce qu'il paroissoit. Il s'en alla, 
et en sortant de la chambre il rencontra sur le degré la 
femme qui avoit apporté le cataplasme, et attribuant la mort 
de cet enfant à ce remède, il lui donna un soufflet si fort 
qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et dit 
qu'elle voyoit bien qu'il étoit en colère, parce qu'il croyoit 
que son enfant étoit mort; mais qu'elle avoit oublié de lui 
dire le matin qu'il devoit paroître mort jusqu'à minuit, et 
qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette heure-là et 
qu'alors il reviendroit. Mon grand-père rentra et dit qu'il 
vouloit absolument qu'on le gardât sans l'ensevelir. Cepen- 
dant l'enfant paroissoit mort; il n'avoit ni pouls, ni voix, 
ni sentiment; il devenoit froid, et avoit toutes les marques 
de la mort; on se moquoit de la crédulité de mon grand- 
père, qui n'avoit pas accoutumé à croire à ces gens-là. 

« On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'- 
mère toujours présents ne voulant s'en fier à personne; ils 
entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans 
que l'enfant revînt. Enfin entre minuit et une heure, plus 
près d'une heure que de minuit, l'enfant commença à bail- 
ler ; cela surprit extraordinairement : on le prit, on le ré- 
chauffa, on lui donna du vin avec du sucre; il l'avala; 
ensuite la nourrice lui présenta le téton, qu'il prit sans don- 
ner néanmoins des marques de connoissance et sans ouvrir 
les yeux; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il com- 
mença à ouvrir les yeux et à connoître quelqu'un. Alors, 
voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit à 



VIE DE PASCAL. 333 

crier comme il avoït accoutumé ; cela lit voir qu'il n'étoit 
pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il 
n'étoit pas mort, et environ six à sept jours après il com- 
mença à souffrir la vue de l'eau. Mon grand-père arrivant 
de la messe, le trouva qui se divertissoit à verser de l'eau 
d'un verre dans un autre dans les bras de sa mère ; il vou- 
lut alors s'approcher; mais l'enfant ne le put souffrir, et 
peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de 
temps cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son 
embonpoint. 

«... Pendant que mon grand-père étoit à Rouen, M. Pas- 
cal, mon oncle, qui vivoit dans cette grande piété qu'il 
avoit lui-même imprimée à la famille, tomba dans un état 
fort extraordinaire, qui étoit causé par la grande applica- 
tion qu'il avoit donnée aux sciences; car les esprits étant 
montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une 
espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il 
fut réduit à ne marcher qu'avec des potences; ses jambes 
et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on étoit 
obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés 
dans de Feau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur 
aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea 
de lui défendre toute sorte d'application ; mais cet esprit 
si vif et si agissant ne pouvoit pas demeurer oisif. Quand 
il ne fut plus occupé ni de sciences ni de choses de piété 
qui portent avec elle leur application, il lui fallut quelque 
plaisir; il fut contraint de revoir le monde, de jouer et de 
se divertir. Dans le commencement cela étoit modéré; 
mais insensiblement le goût en vint, il se mit dans le 
monde, sans vice néanmoins ni dérèglement, mais dans 
l'inutilité, le plaisir et l'amusement. Mon grand-père mou- 
rut; il continua a se mettre dans le monde avec même plus 



334 DOCUMENTS INÉDITS. 

de facilité, étant maître de son bien ; et alors, après s'y être 
un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train com- 
mun du monde, c'est-à dire de prendre une charge et se 
marier; et prenant ses mesures pour l'un et pour l'autre 1 , 
il en conféra avec ma tante, qui étoit alors religieuse, qui 
gémissoit de voir celui qui lui avoit fait connoître le néant 
du monde, s'y plonger lui-même par de tels engagements. 
Elle l'exhortoit souvent à y renoncer; il l'écoutoit, et ne 
laissoit pas de pousser toujours ses desseins. Enfin Dieu 
permit qu'un jour de la Conception de la Sainte-Vierge, il 
allât voir ma tante, et demeurât au parloir avec elle du- 
rant qu'on disoit nones avant le sermon. Lorsqu'il fut 
achevé de sonner, elle le quitta, et lui de son côté entra 
dans l'église pour entendre le sermon, sans savoir que 
c'étoit là où Dieu Tattendoit. Il trouva le prédicateur en 
chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvoit pas lui 
avoir parlé; le sermon fut, au sujet de la Conception de la 
Sainte-Vierge, sur le commencement de la \ie des chré- 
tiens et sur l'importance de les rendre saints, en ne s'en- 
gageant pas, comme font presque tous les gens du monde, 
par l'habitude, par la coutume, et par des raisons de bien- 

l. Il serait curieux de connaître la carrière que Pascal aurait em- 
brassée. On ne voit guère qu'il eût pu, dans l'état de la société au 
xvii' - siècle, en trouver une autre ((ne la magistrature, par exemple, 
la chambre des monnaies ou la cour des aides, où déjà quelques 
membres «!<■ sa famille occupaient une place, et où sa qualité de cal- 
culateur et •!»' savant eût été de mise. Il eût pu aussi acheter une 
charge au parlement, et être conseiller au parlement de Paris comme 
Garcavi et Fermât à celui de Toulouse. Quant au mariage, il est 
absolument impossible et paifaitemcnt inutile de conjecturer quelle 
personne Pascal avait en vue. Il pouvait aspirer aux partis les plus 
honorables. Mais c'est aussi par trop ignorer le siècle de Louis XI V 
que d'imaginer qu'il eût jamais osé élever ses prétentions jusqu'àM 11 * de 
hoannez, la sœur d'un duc et pair, la future duchesse de La Feuillade. 



VIE DE PASCAL. 335 

séance toutes humaines, dans des charges et dans des ma- 
riages; il montra comment il falloit consulter Dieu avant 
que de s'y engager, et bien examiner si on pourroit faire 
son salut, si on n'y trouveroit point d'obstacles. Comme 
c'étoit là précisément son état et sa disposition, et que le 
prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de so- 
lidité, il fut vivement touché, et croyant que tout cela avoit 
été dit pour lui, il le prit de même. Ma tante alluma autant 
qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu 
de jours après à rompre entièrement avec le monde; et 
pour cela il alla passer quelque temps à la campagne pour 
se dépayser, et rompre le cours général du grand nombre 
de visites qu'il faisoit et qu'il recevoit; cela lui réussit, car 
depuis cela il n'a vu aucun de ces amis qu'il ne visitoit que 
par rapport au monde'. 

« Dans sa retraite, il gagna à Dieu M. le duc de Roannez 
avec qui il étoit lié d'une amitié très-étroite, fondée sur ce 
que M. de Roannez ayant un esprit très éclairé et capable 
des plus grandes sciences, avoit beaucoup goûté l'esprit de 
M. Pascal, et s'étoit attaché à lui. M. Pascal ayant donc 
quitté le monde, et ayant résolu de ne plus s'occuper que 
des choses de Dieu, il fit comprendre à M. de Roannez 
l'importance d'en faire de même, et lui parla là-dessus avec 
tant de force qu'il le persuada. Etant donc ainsi touché de 
Dieu par le ministère de M. Pascal, il commença à faire des 
réflexions sur le néant du monde, il prit un peu de temps 
pour penser à ce que Dieu demandoit de lui; enfin il prit 
la résolution de ne plus jamais songer au monde. 

«Pendant que M. Pascal travailloit contre les athées, il 



1. Sur cette dernière et définitive conversion de Pascal, voyez la 
lettre de Jacqueline, du 25 janvier 1G55, Jacqueline Pascal, ch.iv,p. 235. 



3â6 DOCUMENTS INEDITS. 

arriva qu'il lui vint un très grand mal de dents. Un soir, 
M. le duc de Roannez le quitta dans des douleurs très vio- 
lentes ; il se mit au lit, et son mal ne faisant qu'augmenter, 
il s'avisa, pour se soulager, de s'appliquer à quelque chose 
qui fût capable de lui faire oublier son mal; pour cela, il 
pensa à la proposition de la roulette faite autrefois par le 
père Mersenne, que personne n'avoit jamais pu trouver 1 , 
et à laquelle il ne s'étoit jamais amusé. Il y pensa si bien 
qu'il en trouva la solution et toutes les démonstrations; 
cette application détourna son mal de dents, et quand il 
cessa d'y penser, il se senti guéri de son mal. M. de Roan- 
nez étant venu le voir le matin, et le trouvant sans mal, 

1. Rappelons ici que dans les dernières années de sa vie Pascal, 
dont l'esprit travaillait sans cesse, inventa ou du moins concourut à 
à établir des carrosses à 5 sous, nos omnibus d'aujourd'hui, destinés 
à parcourir Paris sur plusieurs grandes lignes. Sauvai [Antiquités de 
Paris t. I, p. 191 ) : « A ce qu'on dit, il en était l'inventeur aussi bien 
que le conducteur. » Madame Périer, Vie. de Pascal : « Dès que l'af- 
faire des carrosses fut établie, il me dit qu'il vouloit demander mille 

francs par avance pour sapait à des fermiers avec qui Ton traitoit 

pour l'employer aux pauvres de Blois. » Des pièces nouvelles, publiées 
par M. de Monmerqué (Les carrosses à 5 sols, ou les omnibus du 
xvn e siècle. Paris, 1828), éclaircissent pleinement toute cette petite 
affaire. On y rencontre le privilège accordé pour cette entreprise au 
marquis de Sourches, à M. de Grénan, au duc de Roannès, l'intime 
ami de Pascal, ainsi qu'une lettre intéressante, où madame Périer 
raconte à M. Arnauld de Pomponne le grand succès du premier éta- 
blissement de ces carrosses. A la suite de la lettre de madame Périer 
est le billet suivant, de la main même do Pascal, que M. de Monmer- 
qué veut bien nous autoriser à publier ici pour la seconde fois. 

« J'ajouterai à ce que dessus, qu avant-hier au petit coucher du Roi 
une batterie dangereuse fut entreprise contre nous par deux personnes 
de la cour les plus élevées en qualité et esprit, et qui alloit à la ruiner 
en la tournant en ridicule, et qui eut donné lieu d'entreprendre tout. 
Mais le Roi y répondit si obligeamment et si sèchement pour la beauté 
de l'affaire et pour nous, qu'on rengaina, et promptement. Je n'ai plus 
de papier. Adieu. Je suis tout à vous. P. » 



VIE DE PASCAL. 337 

lui demanda ce qui l'avoit guéri ; il lui dit que c'étoit la 
roulette, qu'il avoit cherchée et trouvée. M. de Roannez, 
surpris de cet effet et de la chose même, car il en savoit la 
difficulté, lui demanda ce qu'il avoit dessein de faire de 
cela. Mon oncle lui dit que la solution de ce problème lui 
avoit servi de remède, et qu'il n'en attendoit pas autre 
chose. M. de Roannez lui dit qu'il y avoit bien un meilleur 
usage à en faire; que dans le dessein où il étoit de com- 
battre les athées, il falloit leur montrer qu'il en savoit plus 
qu'eux tous, en ce qui regarde la géométrie et ce qui est 
sujet à démonstration, et qu'ainsi s'il se soumettoit à ce 
qui regarde la foi, c'est qu'il savoit jusques où de voit 
porter les démonstrations ; et sur cela il lui conseilla de 
consigner 60 pistoles, et de faire une espèce de défi à tous 
les mathématiciens habiles qu'il connoissoit et de proposer 
le prix pour celui qui trouveroit la solution du problème. 
M. Pascal le crut et consigna les 60 pistoles entre les mains 
de M..., nomma des examinateurs pour juger des ou- 
vrages qui viendroient de toute l'Europe, et fixa le terme 
à 18 mois, au bout desquels personne n'ayant trouvé la 
solution suivant le jugement des examinateurs, M. Pascal 
retira ses 60 pistoles et les employa à faire imprimer son 
ouvrage, dont il ne fit tirer que 120 exemplaires. 

« M. Pascal parloit peu de science; cependant, quand 
l'occasion s'en présentoit, il disoit son sentiment sur les 
choses dont on lui parloit; par exemple sur la philosophie 
de M. Descartes, il disoit assez ce qu'il pensoit. Il étoit de 
son sentiment sur l'automate, et n'en étoit point sur la ma- 
tière subtile dont il se moquoit fort, mais il ne pouvoit 
souffrir la manière d'expliquer la formation de toutes 
choses, et il disoit très souvent : « Je ne puis pardonner à 
« Descartes ; il voudroit bien dans toute la philosophie se 

^2 



338 DOCUMENTS INÉDITS. 

« pouvoir passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de 
« lui accorder 1 une chiquenaude, pour mettre le monde 
« en mouvement : après cela il n'a plus que faire de 
« Dieu. » 

Voici maintenant le seul témoignage authentique et 
contemporain qui nous soit connu sur l'aventure du pont 
de Neuilly ; il n'y en a pas d'autre trace dans tous les pa- 
piers de ce temps qui ont passé sous nos yeux. 

« Page 6 : Monsieur Arnoul, chanoine de Saint -Victor, 
curé de Chamboursy, dit qu'il a appris de M. le prieur de 
Barillon, ami de M. Périer, que M. Pascal, quelques années 
avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête 
à la promenade au pont de Neuilly, avec quelques-uns de 
ses amis dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux 
chevaux de volée prirent le mors aux dents à l'endroit du 
pont où il n'y avoit point de garde-fou, et s'étant précipi- 
tés dans l'eau, les lesses qui les attachoient au train de der- 
rière se rompirent; en sorte que le carrosse demeura sur le 
bord du précipice, ce qui fit prendre à M. Pascal la réso- 
lution de rompre ses promenades et de vivre dans une en- 
tière solitude. » 

Il est vraiment bien singulier que Jacqueline Pascal, dans 
la lettre où elle raconte à sa sœur les motifs et les détails 
de la conversion de leur frère 2 , ne dise pas un seul mot 
d'un accident aussi terrible, où, si elle l'eût connu, et com- 
ment aurait-elle pu l'ignorer, elle n'aurait pas manqué de 
voir et de faire paraître le doigt de Dieu. 

Donnons encore quelques anecdotes sur Pascal, rappor- 

1. D'abord: faire donner; au-dessus accorder. Voyez plus haut, 
p. 134. 

2. Jacqueline Pascal, chap. iv, p. 235, etc., lettre du 25 janvier 
1655. 



VIE DE PASCAL. 339 

tées par Marguerite Périer sur le témoignage de ce même 
M. Arnoul. 

« Ibid., page G. M. Pascal avoit des adresses merveil- 
leuses pour cacher sa vertu, et particulièrement devant les 
gens du commun ; en sorte qu'un homme dit un jour à 
31. Arnoul qu'il sembloit que M. Pascal fût toujours en co- 
lère et qu'il voulait jurer (ce qui est assez plaisant), mais 
qu'il ne seroit pas bon à écrire. M. Arnoul ajoutoit que 
quand on demandoit conseil à M. Pascal, il écoutoit beau- 
coup et parloit peu. » 

«Page 7. M. Pascal étant allé voir M. Arnoul à Saint- 
Victor avec le duc de Roannez, vit entrer fort confusément 
un troupeau de moutons ; il demanda à M. Arnoul s'il en 
devineroit bien le nombre. Celui-ci ayant répondu que non, 
il lui dit tout d'un coup en comptant en un moment sur ses 
doigts qu'il y en avoit quatre cents. M. de Roannez demanda 
à celui qui les conduisoit combien il y en avoit; il lui dit 
quatre cents * . » 

« Quand M. Quesnel, frère du P. Quesnel, eut fait le por- 
trait de M. Pascal 2 , qui étoit mort depuis plusieurs années, 
on montra ce portrait à un grand nombre de personnes qui 
Pavoient connu. Tous le trouvèrent parfaitement ressem- 
blant. On le fit voir à un horloger de Paris qui avoit tra- 
vaillé assez souvent pour lui, et on lui demanda s'il 

1. Ces témoignages de M. Arnoul sur Pascal se retrouvent dans le 
Ms. de la Bibliothèque royale,n° 397, p. 291, et dans celui de la Maza- 
rine , p. 365, et ils y sont donnés comme extraits d'un manuscrit 
anonyme de la Bibliothèque des pères de l'Oratoire, de Clermont. 

2. C'est le portrait, si admirablement gravé par Edelinck, qui est 
dans Perrault et de là a passé partout. Bossut nous apprend que de son 
temps l'original était en la possession de M. Guerrier de Besance, 
maitre des requêtes , celui qui a donné à la Bibliothèque royale le 
msc. des Pensées. Voyez plus haut, p. 114. 



340 DOCUMENTS INÉDITS. 

reconnoissoit ce portrait. C'est, dit l'ouvrier, le portrait 
d'un monsieur qui venoit ici fort souvent faire raccommo- 
der sa montre, mais je ne sais pas son nom. » 

On trouve dans notre manuscrit des additions pour le 
JSécrologe de Port-Royal, qui renferment des détails cu- 
rieux sur Pascal que le Recueil d'Utrecht a fait connaître 
incomplètement. Voici ce fragment intéressant que donne 
aussi le Msc. de la Bibliothèque royale, n° 397, et celui de 
la Mazarine. 
Note à la page 59 nie , ligne 18, de la préface. » 
« Ce fut M. Pascal qui attaqua la morale des jésuites en 
1656, et voici comment il s'y engagea. Il étoit allé à Port- 
Royal- des-Champs pour y passer quelque temps en retraite, 
comme il faisoit de temps en temps % C'étoit alors qu'on 
travailloit en Sorbonne à la condamnation de M. Arnauld, 
qui étoit aussi à Port-Royal. Lorsque ces messieurs le près- 
soient d'écrire pour sa défense et lui disoient : Est-ce que 
vous vous laisserez condamner comme un enfant sans rien 
dire? il donna un écrit qu'il lut en présence de tous ces 
Messieurs qui n'y donnèrent aucun applaudissement. M. Ar- 
nauld, qui n'étoit pas jaloux de louanges, leur dit : Je vois 
bien que vous trouvez cet écrit mauvais, et je crois que 
vous avez raison; puis il dit à M. Pascal : Mais vous qui 
êtes jeune 1 , vous devriez faire quelque chose. M. Pascal 
fit la première lettre, la leur lut; M. Arnauld s'écria : Cela 
est excellent; cela sera goûté; il faut le faire imprimer. On 
le fit; cela eut un succès que l'on a vu : on continua. 
M. Pascal, qui avoit une maison de louage dans Paris, alla 
se mettre dans une auberge à l'enseigne du Roi David, rue 
des Poiriers, pour continuer cet ouvrage. Il étoit connu 

1. Recueil de Marg. Périer: vous qui êtes curieux. 



VIE DE PASCAL. 341 

dans cette auberge sous un autre nom 1 ; c'était tout vis-à- 
vis le collège de Clermont, qu'on nomme à présent Louis- 
le-Grand. M. Périer, son beau-frère, étant allé à Paris dans 
ce temps-là, alla se loger dans cette même auberge, comme 
un homme de province, sans faire connoître qu'il étoit son 
beau-frère. Le P. de Frétât, jésuite, son parent et parent 
aussi de M. Pascal, alla trouver M. Périer, et lui dit qu'ayant 
l'honneur de lui appartenir, il étoit bien aise de l'avertir 
qu'on étoit persuadé dans la Société que c'étoit M. Pascal, 
son beau-frère, qui étoit l'auteur des petites lettres contre 
eux qui couroient Paris, qu'il devoit l'en avertir et lui con- 
seiller de ne pas continuer parce qu'il pourroit lui en arri- 
ver du chagrin. M. Périer le remercia, et lui dit que cela 
étoit inutile, et que M. Pascal lui répondroit qu'il ne pou- 
voit pas les empêcher de l'en soupçonner; parce que, 
quand il leur diroit que ce n'étoit pas lui, ils ne le croi- 
roicnt pas, et qu'ainsi s'ils vouloient l'en soupçonner il n'y 
avoit pas de remède. Il se retira là-dessus, lui disant tou- 
jours qu'il falloit l'en avertir, et qu'il y prît garde. M. Périer 
fut fort soulagé quand il s'en alla; car il y avoit une ving- 
taine d'exemplaires de la septième ou huitième lettre sur 
son lit qu'il y avoit mis pour sécher; mais les rideaux 
étoient tirés, et heureusement un frère que le Père de Fré- 
tât avoit mené avec lui et qui s'étoit assis près du lit ne s'en 
aperçut pas. M. Périer alla aussitôt en divertir M. Pascal 
qui étoit dans la chambre au-dessus de lui et que les jésuites 
ne croyoient pas être si proche d'eux. 

«En 1732, le 27 février, mademoiselle Périer raconta à 
un de ses amis que 2 M. Pascal, son oncle, avoit un laquais, 

1. Sous celui de M. de lions ; voyez plus haut la note 1 de la 

p. A 1-2. 

2. Lfc Ms. do la Bibliothèque royale n° 397, qui, comme nous l'avons 



342 DOCUMENTS INÉDITS. 

nommé Picard, très fidèle, qui savoit que son maître com- 
posoit les Lettres provinciales; c'étoit lui qui pour l'ordi- 
u ii.e en portoit les manuscrits à M. Fortin, principal du 
collège d'Harcourt, qui avoit soin de les faire imprimer. 
On assure qu'elles ont été imprimées dans le collège même. 

« Elle a assuré au même 1 que messieurs les curés de 
Paris avoient accoutumé dans ce temps-là de s'assembler 
tous les mois, et qu'à l'occasion des Lettres provinciales et 
de l'Apologie des casuistes, ils proposèrent de demander la 
condamnation de la morale relâchée, et de nommer quel- 
qu'un de leur corps pour écrire contre. Personne ne pa- 
roissoit fort disposé à se charger de cette commission; mais 
M. Fortin, homme fort zélé, qui connoissoit particulière- 
ment M. Mazure, curé de Saint-Paul, lui persuada d'accep- 
ter cet emploi, lui promettant de faire composer ces écrits 
par des personnes très habiles. En effet, M. Fortin s'adressa 
à MM. Arnauld, Nicole et Pascal, qui sont auteurs des écrits 
qui ont paru sous le nom de messieurs les curés de Paris. 
Depuis ce temps-là, il fut défendu aux curés de Paris de 
s'assembler tous les mois, comme ils avoient accoutumé 
auparavant. » 

Ainsi, d'après le témoignage de Marguerite Périer, c'est 
un principal d'un collège de l'Université qui, malgré les 
défenses les plus rigoureuses de l'autorité, osa faire impri- 
mer les Provinciales , et les imprimer dans son propre 
collège, le collège d'Harcourt. L'Université ne devait pas 
moins à celui qui ne craignait pas d'attaquer ses anciens et 
éternels ennemis. Un Arnauld avait, au commencement du 

déjà dit, est de la main du P. Guerrier, et le M s. de la Mazarine en 
grande partie copié sur le précédent : mademoiselle Périer m'a dit 

aujourdhui 27 février 1732, que 

1. Les mêmes MiMss.: Jfem, elle m'a dit que, etc. 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 343 

xvii e siècle, défendu l'Université contre les prétentions des 
jésuites devant le parlement de Paris : il était juste que l'U- 
niversité rendit en secret au fils le service qu'elle avait reçu 
publiquement du père. 



III. 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 

Madame Périer, dans la vie de son frère, nous apprend 
comment, à l'âge de vingt-quatre ans, Pascal, qui, jus- 
qu'alors, avait été exclusivement occupé de mathématiques 
et de physique, tourna ses pensées du côté de la religion ; 
et le Recueil de plusieurs pièces pour servir à V histoire de 
Port-Royal, Utrecht, 1740, fait connaître (page 250) les dé- 
tails de ce qu'on appelle la première conversion de Pascal. 
C'est dans la ferveur de cette conversion qu'il prit part à 
une affaire dont le Recueil d'Utrccht ne dit pas un mot, 
et que madame Périer raconte de la manière suivante : 
« Dieu lui donna, dès ce temps-là, une occasion de faire 
paroître le zèle qu'il avoit pour la religion. Il étoit alors à 
Rouen, où mon pèr<> étoit employé pour le service du Roi; 
et il y avoit aussi, en ce même temps, un homme qui en- 
seignoit une nouvelle philosophie qui attiroit tous les cu- 
rieux. Mon frère ayant été pressé d'y aller par deux jeunes 
hommes de ses amis, y fut avec eux; mais ils furent bien 
surpris, dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme, 
qu'en leur débitant les principes de la philosophie il en 
tiroit des conséquences sur des points de foi, contraires 
aux décisions de l'Eglise. Il prouvoit par ses raisonnements 
que le corps de Jésus-Christ n'étoit pas formé du sang de 



3U DOCUMENTS INÉDITS. 

la sainte Vierge, mais d'une autre matière créée exprès, et 
plusieurs autres choses semblables, ils voulurent le contre- 
dire, mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte 
qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avoit de 
laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui 
avoit des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir 
premièrement, et puis de le dénoncer s'il résistoit à l'avis 
qu'on lui donnoit. La chose arriva ainsi , car il méprisa cet 
avis, de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur devoir de le 
dénoncer à M. du Bellay, qui faisoit pour lors les fonctions 
épiscopales dans le diocèse de Rouen , par commis- 
sion de M. l'Archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet 
homme, et l'ayant interrogé, il fut trompé par une con- 
fession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa 
main, faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette im- 
pur" ance qui lui étoit donné par trois jeunes hommes. 
Cependant, aussitôt qu'ils virent cette confession de foi, 
ils connurent ce défaut ; ce qui les obligea d'aller trouver à 
Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, ayant examiné 
toutes ces choses, les trouva si importantes qu'il écrivit une 
patente à son conseil et donna un ordre exprès à M. du 
Bellay de faire rétracter cet homme sur tous les points 
dont il étoit accusé, et de ne recevoir rien de lui que par 
la communication de ceux qui l'avoient dénoncé. La chose 
fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'ar- 
chevêque et renonça à tous ses sentiments. Et on peut 
dire que ce fut sincèrement , car il n'a jamais témoi- 
gné de fiel contre ceux qui lui avoient causé cette affaire, 
ce qui fait croire qu'il étoit lui-même trompé par les 
fausses conclusions qu'il tiroit de ses faux principes. Aussi 
étoit-il bien certain qu'on n 'avoit eu en cela aucun dessein 
de lui nuire, ni d'autre vue que de le détromper par lui- 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 84& 

même, et l'empêcher de séduire les jeunes gens, qui n'eus- 
sent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux 
dans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina 
doucement... » 

La Bibliothèque du Roi possède deux manuscrits qui 
peuvent nous servir à ajouter à ce récit de madame Périer 
des détails authentiques, qui tantôt le confirment, tantôt le 
rectifient et toujours le développent. 

Le premier de ces manuscrits est un in-folio, Supplément 
aux manuscrits français, n° 176, qui contient, avec une 
copie du manuscrit autographe des Pensées, plusieurs 
pièces de Pascal ou relatives à Pascal. Le second est le 
manuscrit de l'Oratoire n° 160. 

Ces manuscrits nous apprennent que le philosophe de 
Rouen qui, en 1647, alarma l'orthodoxie de Pascal et de ses 
amis, et qu'ils accusèrent devant M. l'archevêque , n'était 
pas un laïque, mais un religieux de l'ordre des Capucins, 
dont le vrai nom était Jacques Forton, et qu'on appelait le 
frère Saint-Ange. 11 n'enseignait point une nouvelle philo- 
sophie; seulement il avait certaines opinions théologiques 
qu'il communiqua à Pascal et à quelques-uns de ses amis 
dans des entretiens particuliers et sur leur demande 
expresse. On ne voit pas non plus que cette nouvel le philo- 
sophie attirât tous les curieux, comme le dit madame 
Périer. Il y eut en tout deux conférences , et te chose ne 
paraît pas être jamais sortie du cercle de quelques per- 
sonnes. Il n'y avait donc pas beaucoup à craindre qu'il 
séduisît les jeunes gens, et tout ce grand zèle de Pascal et 
de ses jeunes amis paraît excessif. Voici d'abord la relation 
complète de ce qui se passa dans les deux conférences, 
relation sur laquelle porte toute l'accusation et qui est si- 
gnée de tous ceux qui assistèrent à ces conférences; C'est une 



346 DOCUMENTS INÉDITS. 

sorte de procès-verbal officiel, qui pourrait bien avoir été 
dressé par Pascal lui-même, et qui porte entre autres signa- 
tures, celle de l'auteur des Provinciales. La relation est un 
peu longue, mais nous n'avons pas cru pouvoir l'abréger. 



RECIT DE DEUX CONFERENCES OU ENTRETIENS PARTICULIERS 
TENUS LES VENDREDI PREMIER ET MARDI CINQUIEME FE- 
VRIER, 1047. 

« Le vendredi premier jour de février 1647, le sieur de 
Saint- Ange, accompagné d'un gentilhomme de ses amis, 
vint en la maison de M. de Montflavier, conseiller du Roi 
en son conseil d'État et privé, maître des requêtes ordi- 
naire de son hôtel, pour voir le sieur Dumesnil, son fils, 
qui avoit souhaité le connoitre , et qui lors étoit avec le 
sieur Auzoult. Ledit sieur Dumesnil étant averti de la 
venue dudit sieur de Saint-Ange en la compagnie d'un 
gentilhomme, les envoya prier de monter en la salle en 
laquelle il les fut recevoir avec ledit sieur Auzoult. Après 
les premières civilités, dans lesquelles lesdits sieurs Du- 
mesnil et Auzoult témoignèrent au sieur de Saint-Ange 
le désir qu'ils avaient de le connoitre à cause du grand 
estime qu'ils avoient ouï faire de lui, il se passa quelques 
discours indifférents. On discourut après de la certitude 
des sciences et des principes de nosconnoissances qui sont 
les effets lorsqu'ils nous mènent par le raisonnement à la 
connaissance des causes, à cause de leurs nécessaires dé- 
pendances d'icelles. A cela, le sieur de Saint-Ange dit qu'il 
ne falloit pas se persuader qu'il y eût aucune connexion 
nécessaire des causes naturelles à leurs effets, que n'y 
ayant que la Trinité qui fût nécessaire tout le reste par sa 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 347 

nature n'avoit aucun ordre nécessaire, que tout cela dé- 
pendoit des décrets de la volonté de Dieu; donc que pour 
connoitre les effets il falloit connoître les décrets, ce qui 
ne se pouvoit faire qu'après la connoissance de la Trinité, 
et ensuite des convenances selon lesquelles Dieu a formé 
ses décrets ; que par conséquent il falloit connoitre la Tri- 
nité devant que d'avoir les autres sciences, qu'elle étoit son 
antécédent et que de cette connoissance dépendoit sa théo- 
logie et sa physique. 

« On lui demanda par quel moyen il connoissoit la Tri- 
nité, il répondit qu'il la démontroit par la raison. Cela sur- 
prit la compagnie, et comme on lui proposoit quelques dif- 
ficultés à cause que ne connoissant rien de Dieu par la raison 
que ce que nous en pouvons conclure de la connoissance 
des créatures , et n'y ayant aucune chose dans icelles qui 
nous oblige de songer à un si haut mystère, au contraire 
cette merveille répugnant en apparence à beaucoup de 
principes naturels , on ne pouvoit pas s'imaginer quels 
pourroient être les principes de cette démonstration. Il nous 
dit qu'il faudroit qu'il nous eût expliqué ses antécédents, ce 
qu'il ne pouvoit pas faire en si peu de temps; et à ce pro- 
pos il dit que tous ceux qui ne les avoient point entendus 
s'étonnoient de cette proposition et la combattoient; qu'à 
Paris beaucoup de docteurs en théologie avoient disputé 
contre lui, devant que d'avoir sçu ses principes, et entre 
autres M. Rallier et M. Hercent; mais qu'ayant entendu son 
raisonnement, ils avoient confessé n'avoir jamais rien en- 
tendu de si fort, et y avoient donné les mains. Il raconta 
aussi que M. Petit, lequel , en quelque rencontre, ne le 
connoissant pas, se moquoit en sa présence de son entre- 
prise, la jugeant impossible, après avoir entendu son rai- 
sonnement l'avoit fort approuvé, et avoit été contraint 



m DOCUMENTS INÉDITS. 

d'avouer qu'il n'avoit jamais rien ouï de si puissant. Comme 
il renvoyoit à l'intelligence de ses principes et des dogmes 
pour comprendre son raisonnement, on laissa cette diffi- 
culté; et supposant cela comme prouvé, on lui demanda 
comment, connoissant la Trinité, il pouvoit conclure les 
productions au dehors , puisqu'elles étoient extrêmement 
libres et qu'il n'y avoit aucune connexion nécessaire avec 
leur principe. Il répondit que tout ce que Dieu faisoit au 
dehors , il le faisoit selon certaines convenances que sa 
sagesse montroit à sa volonté , selon lesquelles il opéroit , 
faisant toujours ce qui étoit le plus convenable; et que ses 
antécédents supposés par la suite de ses raisonnements, il 
venoit à la connoissance de ces convenances, que par ce 
moyen il connoissoit tout ce que Dieu a dû faire. On lui 
demanda si Dieu étoit déterminé à agir selon ces conve- 
nances, parce qu'il s'ensuivroit que Dieu ne pourroit 
faire que ce qu'il a fait. Il répondit que si on considéroit 
sa puissance toute seule , Dieu pouvoit faire une infinité 
d'autres choses qu'il n'a pas faites; mais que si on la consi- 
déroit jointe à sa sagesse, il ne pouvoit faire que ce qu'il a 
fait, parce qu'il faisoit toujours ce qui étoit le plus conve- 
nable. On lui dit que par ce moyen il connoissoit donc tous 
les mystères par raisonnement, et par conséquent les 
mystères de l'incarnation et de l'eucharistie, etc., puis- 
qu'ils étoient la suite de quelque convenance : il répondit 
qu'il les connoissoit. On proposa quelque doute sur cela, 
et entre autres que si tout cela étoit véritable, on n'auroit 
pas besoin de foi pour connoître lesdits mystères, et que 
par conséquent sans la foi on pourroit être sauvé. Il répon- 
dit en ces termes : « Quand je le dirois? » Sur ce qu'on lui 
dit que cela étoit contraire à l'Écriture : Sinefide iwpossi- 
bile est placer e Deo, il dit que nous avions besoin de la foi 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 349 

pour une chose, savoir : pour connoitre que Dieu est notre 
fin surnaturelle, ne pouvant arriver à cette connoissance si 
nous ne sommes aidés d'une lumière supérieure , à cause 
des difficultés qui nous viennent de l'infinie distance qui 
se rencontre entre Dieu et nous; mais que, pour le reste 
des mystères, un esprit puissant y pouvoit parvenir par son 
raisonnement, et que la foi n'étoit que comme un supplé- 
ment aux esprits desquels le raisonnement n'étoit pas assez 
vigoureux, et qui n'avoient pas assez dé lumière pour con- 
cevoir lesdits mystères. On lui opposa que la foi étoit par- 
dessus la raison naturelle et des choses que nous ne pou- 
vons concevoir sans révélation, d'où vient que saint Paul 
l'appelle : Argumentum non apparentium; que tous les 
Pères disoient la même chose; il dit que cela s'entendoit 
des choses qui tombent dans l'imagination. 

« On disputa avec chaleur sur cela, et comme on étoit 
sur ce propos, arriva le sieur Pascal, fils de M. Pascal, con- 
seiller du Roi en ses conseils d'État et privé, commissaire- 
député par S. M. en la haute Normandie pour l'impôt et 
levée des tailles , et sur le fait de la subsistance et étapes 
des troupes , et autres affaires concernant le service de Sa 
Majesté en la dite province, qui venoit voir le sieur Du- 
mesnil. Après les civilités, on lui dit en bref quelque chose 
de ce que le sieur de Saint-Ange avoit avancé, savoir, qu'il 
pouvoit démontrer la Trinité, et que par certaines conve- 
nances il venoit à la connoissance des autres mystères de 
la religion, de quoi il fut fort étonné. Il entendit du sieur 
de Saint-Ange la confirmation de cela, et après on continua 
le discours. Quelqu'un s'etonnanl comme il posoit seulement 
la nécessité de la foi pour connoitre que Dieu étoit notre 
fin surnaturelle, vu qu'il sembloit que l'on pouvoit conclure 
qu'il n'y avoit que Dieu qui fut capable de contenter tous les 



350 DOCUMENTS INÉDITS. 

désirs de notre âme, et la capacité qu'elle a pour toute 
sorte de bonté, et que saint Augustin avoit vu cela si clair 
qu'en beaucoup d'endroits il l'avoit prouvé par raison, et 
que beaucoup de théologiens pensoient qu'il n'y eut que 
cette connoissance à laquelle la foi ne fût pas nécessaire ; 
pour expliquer son opinion , après avoir déduit quelque 
chose de l'infinie disproportion qui se présenteroit à nos 
esprits, et du grand éloignement entre Dieu et nous qui 
nous feroit perdre courage dans l'incertitude que nous au- 
rions si nous pourrions arriver à Dieu, pour nous faire 
entendre son raisonnement, il lut plusieurs pages d'un petit 
livre imprimé, par lui composé : De C alliance de la foi et 
du raisonnement (il sera très à propos que l'on l'examine 
pour mieux prendre sa pensée sur ce sujet), où il raison- 
noit sur les difficultés qui pourroient se présenter à nos 
esprits, si Dieu par la foi ne nous avoit assurés que nous 
pouvons le posséder. On lui opposa que cette disproportion 
infinie ne l'empêchoit pas de connoitre par son raisonne- 
ment le mystère de l'incarnation, où néanmoins les mêmes 
difficultés se rencontroient à cause de la distance infinie 
qui est entre la nature humaine de Jésus-Christ et la nature 
divine. Il répondit qu'il n'y avoit point une disproportion 
semblable entre la nature humaine de Jésus -Christ et la 
nature divine, à celle qui se rencontre entre la même nature 
divine et celles des autres hommes, parce que la nature 
humaine de Jésus -Christ étoit produite par une action de 
réciproque. On n'entendoit point ce terme, et ne Tayaut 
pas beaucoup expliqué, parce qu'il disoit toujours que tout 
cela dépendoit de l'intelligence de ses antécédents, qui ne 
pouvoient pas être expliqués en si peu de temps, on lui 
demanda si Jesus-Christ n'étoit pas homme comme nous et 
d'une même nature que nous; il répondit qu'il étoit d'une 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 351 

autre espèce que nous; et qu'il faisoit une espèce à part, 
parce qu'il étoit produit par un autre motif, et comme on 
n'entendoit pas toutes ces façons de parler, on lui demanda 
seulement si Jésus-Christ n'étoit pas animal raisonnable. Il 
répondit qu'il n'étoit point animal. Cette proposition cho- 
qua toute rassemblée, car il sembloit que cela ne se pût 
nier qu'en niant que Jésus-Christ eût été sensible, puisque 
la notion commune d'animal est un vivant sensible. Après 
avoir quelque temps parlé sur cela, pour mettre fin aux 
disputes, on lui demanda ce qu'il entendoit par animal ; à 
quoi il répondit : que pour être animal, il falloit avoir un 
corps corruptible, et que Jésus-Christ n'avoit pas de corps 
corruptible. On le pria d'expliquer quelle corruption il 
entendoit, parce que la plus grande corruption étoit la 
mort. 11 dit qu'il entendoit la dernière corruption qui se 
fait par la dissolution des éléments, et que le corps de 
Jésus-Christ n'avoit point été sujet à cette dissolution. Il 
dit pareillement que la Vierge faisoit une espèce à part et 
distincte de celle des autres hommes, à cause qu'elle étoit 
produite par un autre motif que le reste des hommes, et 
que pour tout le reste des hommes ils étoient d'une 
même espèce. On lui demanda ce que c'étoit qui faisoit les 
diverses espèces; il répondit que c'étoit la diversité des 
motifs, et qu'ainsi tous les hommes ne constituoient qu'une 
espèce, à cause qu'ils étoient produits par un même motif. 
Entre beaucoup de difficultés qui se présentoient à un 
chacun à lui proposer sur tous ces discours, on lui dit seu- 
lement que cette raison de ne devoir pas être corrompu ne 
sembloit pas être suffisante pour constituer une espèce à 
part ; et pour preuve de cela on lui dit qu'Adam n'eût pas 
été corrompu s'il n'eût péché, et que néanmoins il étoit 
animal et qu'il ne faisoit pas une autre espèce que nous, ou 



352 DOCUMENTS INÉDITS. 

plutôt n'étoit pas d'une autre espèce devant qu'il eût péché 
de celle de laquelle il étoit après son péché; il répondit 
qu'Adam eût été corrompu. On lui dit qu'il étoit de la foi 
qu'Adam ne fût pas mort, s'il n'eût pas péché, et que cela 
étoit défini contre les Pélagiens ; on lui allégua entre autres 
le concile de Millénis ', où il est défini qu'Adam ne fût pas 
mort necessitate naturœ, mais qu'il a été fait mortel peccati 
merito; il dit qu'il y avoit necessitate naturœ, ce qui étoit 
seulement pour montrer qu'il ne fût pas mort contre son 
inclination et par contrainte , mais qu'il fût mort volontai- 
rement. Cette explication ne contenta personne, et on lui 
dit qu'il étoit facile de montrer que le concile se devoit 
entendre autrement. Quelqu'un lui opposant un passage 
formel de saint Augustin, où il disoit qu'Adam ne fût mort 
en aucune façon, il dit qu'il ne discutoit jamais sur les pas- 
sages des Pères, si on n'avoit le livre, et que jamais il ne 
répondoit à des autorités que quand il en avoit vu le com- 
mencement et la suite; ce qui obligea, comme on ne vou- 
loit pas le presser, de passer à d'autres matières, après 
avoir témoigné premièrement l'étonnement que produi- 
soient tant de choses éloignées du sentiment commun des 
catholiques. Mais pour ôter tout d'un coup à l'assemblée 
l'occasion de s'étonner de tout ce qui lui restoit à dire, il 
dit qu'il alloit avancer une proposition qui étonneroit bien 
davantage, et qui néanmoins étoit une suite de ses antécé- 
dents, à sçavoir qu'il diroit bien par ses principes combien 
il devoit y avoir d'hommes. Chacun à cette promesse té- 
moigna le redoublement de son admiration, et comme on 
souhaitoit d'apprendre comment il pourroit sçavoir une 
chose si cachée et si difficile, il dit qu'il y auroitdes hommes 

J, Sic; c'est le consilium Milevitanum, le second concile de Milan. 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 888 

jusqu'à ce que la masse corporelle fût épuisée. Ces termes 
non entendus firent qu'on le pria d'en donner une plus 
ample explication, ce qu'il fit disant que la masse corporelle 
comprenoit tous les corps tant célestes que terrestres, et que 
toute cette masse devoit servir successivement à composer 
des hommes, parce qu'il falloit qu'il y eût autant d'hom- 
mes comme il y avoit de parties de cette masse qui étoient 
suffisantes pour être unies à des âmes et faire des hommes, 
à cause qu'il falloit que tout retournât à Dieu comme tout 
en étoit venu, Dieu n'ayant produit ses créatures qu'à ce 
dessein; et que par conséquent tous les corps dévoient 
aussi bien retourner à lui que les esprits, avec cette diffé- 
rence que les esprits étant capables de connoissance et 
d'amour pouvoient y retourner seuls, mais les corps étant 
privés de l'un et de l'autre ne pouvoient y retourner, s'ils 
n'y étoient reportés par des esprits; et pour cet effet, la 
sagesse de Dieu avoit trouvé l'invention d'unir des esprits 
aux corps, afin qu'ils reportassent à lui toute la masse 
corporelle; que la fin du monde ne viendroit que quand 
toutes les parties de la masse corporelle auroient servi à 
composer des hommes, et que la dernière seroit prise, car 
alors chaque âme reprendra la partie de la masse qui lui 
est appropriée. A cette occasion, il expliqua quelque chose 
des raisons de la création, et dit que toutes les créatures 
étoient des images et des portraits des actions internes de 
Dieu, à sçavoir les esprits, de l'action contemplative, les 
corps, de la productive, et les esprits et les corps unis en- 
semble, les images de l'identité de la vertu contemplative 
et productive. Il dit donc ensuite de cela qu'un géomètre 
pourroit supputer à peu près le nombre des hommes qui 
dévoient être depuis le commencement du inonde jusqu'à 

la fin. 

23 



354 DOCUMENTS INÉDITS. 

« Quoique ce discours achevât de surprendre un chacun, 
on ne fut pas néanmoins si étonné de cette étrange pro- 
position comme des précédentes, à cause qu'elle ne sem- 
bloitsi directement ni si apparemment choquer les mystères 
de la religion. En tournant en risée autant que la civilité le 
pouvoit permettre cette proposition, on lui fit quelques 
doutes sur cela; et premièrement on lui demanda comment 
la substance du soleil et des étoiles, et celle qui est au 
centre de la terre, pouvoit venir sur la terre, afin qu'elle 
fût prise pour la composition des hommes, et qui étoit-ce 
qui l'apportoit; ce qui néanmoins etoit nécessaire, puisque 
tout cela faisoit partie de la masse corporelle, et que par 
conséquent leur substance de voit être reportée à Dieu. Il 
répondit que la cause de cette difficulté venoit de ce que 
nous concevions les choses naturelles autrement qu'elles ne 
sont, et que nous n'avions pas une bonne idée de la sub- 
stance des choses; que nous pensions que ce que nous 
voyons etoit substance, et que ce n'étoit que des accidents 
et des apparences; qu'il falloit s'imaginer que la substance 
n'étoit pas attachée aux accidents que nous voyons, mais 
quelle étoit en continuel mouvement derrière eux, et que 
par ce moyen la substance du ciel, du soleil, de la lune et 
des étoiles descendoit ici-bas, et que celle de la terre mon- 
toit en haut continuellement, et que par cette unique façon 
de philosophie on pouvoit satisfaire à l'expérience nouvel- 
lement faite pour le vuide par le dit sieur Pascal, laquelle 
il estima beaucoup aussi bien que l'auteur, et dit qu'il avoit 
entendu parler de cette expérience à Paris devant que de 
venir en cette ville, en une compagnie où on avoit fait très 
grand état du dit sieur Pascal. Il dit aussi qu'il croyoit im- 
possible d'y répondre dans toutes les autres philosophies 
communes. On commençoit de ne s'étonner plus d'entendre 



UN ÉPISODE DE L V VIE DE PASCAL. 335 

des choses extraordinaires contre tonte sorte d'apparence 
et sans aucune raison ni expérience. Comme néanmoins on 
se rioit de cela et que l'on disoit que c'étoit deviner, vu 
qu'on n'avoit aucune expérience de ce continuel mouve- 
ment, il dit qu'il ne s'en falloit pas étonner et qu'il arrivoit 
la même chose que si, regardant une tapisserie immobile 
derrière laquelle des hommes se promeneroient, on nioit 
qu'ils remuassent, parce qu'on ne les verroit pas mouvoir; 
que la substance étant cachée à nos sens nous ne pouvions 
pas conclure qu'elle ne se meut point, encore que nous n'en 
eussions aucune expérience. Ensuite il apporta une simi- 
litude qu'il jugeoit bien sensible et bien capable de repré- 
senter sa pensée : il dit donc que toute la substance des 
corps devoit être considérée comme de l'eau, et que pour 
cela elle etoit comparée à un abyme, alléguant à ce propos 
ce passage : velut in abysso multa (on ne lui voulut pas 
montrer l'explication hoi s de propos de ce passage) ; qu'il 
falloit donc s'imaginer une mer ou un grand fleuve, et dans 
icelui plusieurs bouteilles de verre remplies de l'eau de ce 
fleuve, car le fleuve n'en grossiroit pas pour cela, non plus 
que quand on casseroit quelques-unes de ces fioles ou toutes 
ensemble, parce que ce seroit toujours la même eau et il 
n'y en auroit pas davantage pour cela; tout de même, les 
hommes sont comme ces bouteilles de verre, qui tous ont 
une partie de la matière, et quand ils vivent, elle n'est pas 
diminuée, non plus que, quand ils sont cassés par la mort, 
la substance n'est pas augmentée, mais seulement la même 
substance est dispersée par l'univers, ainsi que i'eau de la 
fiole cassée par tout le fleuve. Cette pensée excita une risée 
commune, et on dit quelques mots agréables sur cette com- 
paraison des hommes et des fioles. 

« Lt après tous ces discours on aima mieux le remettre 



356 DOCUMENTS INEDITS. 

sur la théologie que d'entendre ces choses étranges sur la 
philosophie; et comme un chacun eût bien souhaité sçavoir 
quelles lumières il avoit sur la matière de la grâce, on lui 
demanda quelle opinion il estimoit la plus conforme à la 
vérité, ou celle de Jansénius ou celle des jésuites, et s'il 
pensoit que Jansénius eût bien entendu saint Augustin. 11 
répondit que ni les jésuites ni Jansénius n'avoient connu 
entièrement la vérité , mais seulement une partie d'icelle; 
que Jansénius avoit bien approché de l'opinion de saint 
Augustin, et que sans lui la science de l'efficacité de la 
grâce se fût perdue; que saint Augustin avoit assez appro- 
fondi cette matière, que pour son sentiment il embrassoit 
ce qu'il y avoit de véritable dans toutes ces deux opinions, 
et qu'en cela consistoit l'excellence de sa doctrine que tout 
ce qui se rencontroit de véritable épars dans toutes les 
opinions se rencontroit ramassé en son lustre dans sa doc- 
trine, et que tous les sentiments, même les plus extrava- 
gants de tous les anciens philosophes, et les opinions qui 
sembloient les plus ridicules quand on les considéroit déta- 
chées des vrais principes, étoient néanmoins véritables et 
paroissoient très conformes à la raison, unies aux prin- 
cipes de sa doctrine, parce qu'on commît toujours la vérité, 
et qu'on ne se trompe jamais qu'en n'en connoissant 
qu'une partie ou en excluant quelque chose, que toutes 
ces vérités néanmoins n'étoient pas reconnoissables étant 
séparées; et à ce propos il apporta une comparaison pour 
faire mieux concevoir sa pensée (qui paroissoit impossible, 
. puisque la plupart des opinions sont contradictoirement 
opposées, et qu'il est impossible que deux contradictoires 
soient véritables), prise de la fable d'Orphée, qui fut mis 
en pièces par les ménades ou les bacchantes; car tous les 
morceaux d'Orphée, quoi qu'ils fussent véritablement ses 



L*X EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 357 

membres, n'étoientpas néanmoins reconnoissables pour par- 
ties de son corps en étant séparés, ce qui étoit facile à con- 
noître quand ils étoient encore tous unis ensemble et qu'ils 
composoient son corps. Cette comparaison sembla plai- 
sante, et comme il étoit près de dire quelque chose de son 
opinion sur la grâce, on le pria de dire premièrement où il 
avoit pris cette opinion nouvelle, et d'où pouvoit venir que 
personne n'eût encore eu toutes ces véritables lumières sur 
ce sujet, particulièrement saint Augustin qui avoit tant 
travaillé sur ces matières. Tl répondit que cela venoit de ce 
que personne n'avoit connu Tordre des décrets de Dieu, et 
que, manque de cette connoissance, tous les Pères et théo- 
logiens n'avoient connu qu'une partie de la vérité. On lui 
demanda s'il avoit cette science et s'il étoit bien confirmé; 
il répondit qu'il Tavoit , et que des autres difficultés il y en 
avoit sur lesquelles il n'étoit pas encore éclairci, comme 
celle de la liberté , y ayant deux ou trois ans qu'il y tra- 
vailloit; mais que pour la science des décrets il y éloit 
confirmé depuis huit ans, et qu'il n'avoit rien appris en 
cela de nouveau depuis ce temps-là. Et à ce propos il 
ajouta qu'il avoit quatre traités, à un chacun desquels il 
donnoit une épithète : par exemple, celui de la science des 
décrets, il l'appeloit, si la mémoire ne trompe, le Sçavant; 
celui de la Trinité, l'Heureux ; et celui de la métaphysique, 
le Subtil. On ne se souvient pas de l'autre. Et il parla en- 
suite de quelques livres qu'il avoit envie de donner au jour. 
Et là-dessus le susdit gentilhomme lui dit que quand il 
auroit mis ses livres en lumière, il lui sembloit qu'il fau- 
droit mettre au feu tous les autres livres, puisque tout ce 
qu'il y avoit de bon et de véritable se rencontroit dans les 
siens, et que le reste n'étoit qu'un fatras; qu'il faudroit 
faire ce qu'on dit que tit Justinien quand il eut composé le 



358 DOCUMENTS INEDITS. 

Digeste, qui fit brûler tous les écrits des anciens juriscon- 
sultes. Il ne répondit rien à une pensée qui le flattoit tant, 
et se mit à rire. 

« On laissa tous ces discours afin d'entendre ses senti- 
ments nouveaux sur la question de la grâce. 11 commença 
faisant quantité de divisions et de subdivisions tant de la 
grâce d'Adam que de celle de Jésus-Christ. Ce qui fut plus 
remarquable fut une division de la grâce du salut et de la 
grâce du ministère, dont la première est donnée à un cha- 
cun pour son salut propre, et la dernière à quelques-uns 
pour le salut des autres : il dit qu'il n'y a que la grâce du 
ministère qui soit efficace, n'étant pas nécessaire mais plu- 
tôt mal à propos que celle du salut le soit, expliquant par 
ce moyen tous les passages de l'Écriture et de saint Augus- 
tin, où il est dit que Deus operatur velle, etc.; en second 
lieu, que celle du salut est donnée égale à tous les hommes 
et en tous les temps, et celle du ministère n'étant que pour 
la manutention de la hiérarchie est donnée inégale, n'étant 
aucun besoin qu'elle soit égale. On le pria d'expliquer ce 
qu'il entendoit proprement par la grâce du ministère, et 
pourquoi il vouloit qu'elle seule fût efficace; il répondit 
que la grâce du ministère étoit celle que Dieu donnoit pour 
faire le salut des autres, qui se donnoit aux evêques et aux 
personnes publiques, et qu'il étoit nécessaire qu'elle fût 
efficace, parce qu'étant quelquefois à propos, pour le bien 
de TÉglise, que Dieu fasse faire des actions très impor- 
tantes et difficiles où l'on n'est pas assez attiré par son 
propre intérêt, on a besoin de grâces impulsives qui dé- 
terminent à ces actions. On lui dit que dans son opinion il 
n'y auroit pas de mérite à faire ces actions; ce qu'il 
accorda. Quelqu'un lui dit que pour lui il approuvoit fort 
le sentiment de saint Augustin, qui pensoit que toute sorte de 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 359 

nécessité ne détruisoit pas la liberté. Il se tourna vers ledit 
gentilhomme, et lui dit : Voyez- vous l'effet de la préoc- 
cupation? Un antre, pensant qu'il vouloit dire qu'il falloit 
une grâce efficace pour être évêque, en riant lui dit qu'il 
nr pensoit pas qu'il se rencontrât beaucoup de personnes 
qui eussent besoin de grâce efficace pour accepter un 
evèehé, et qu'il ne croyoit pas même qu'on eût besoin de 
grâces suffisantes ; et comme il étoit tard, on se leva sur ce 
propos. Et il expliqua sa pensée des actions et du ministère 
des évêques, et pour éclaircir davantage son sentiment sur 
la grâce du salut, pourquoi il n'en vouloit pas d'efficace, il 
ajouta que ce seroit faire tort à un objet infiniment aimable 
comme Dieu et qui a tant d'attraits, de croire qu'on eût 
besoin d'être poussé pour le rechercher et l'aimer, que la 
connoissance des perfections de Dieu et de ses beautés étoit 
assez forte pour attirer à lui nos volontés sans impulsion, 
et donna quelques comparaisons à ce propos. On rompit 
sur cela l'entretien, et après beaucoup de civilités de part 
et d'autre, on promit au sieur Saint-Ange qu'on luirendroit 
visite chez lui au premier jour, et que l'on seroit bien aise 
d'avoir encore son entretien. 

« Le lundi ensuivant, quatrième février, lesdits sieurs 
Dumesnil, Pascal et Auzoult furent pour rendre visite audit 
sieur de Saint-Ange, en la maison de M. le procureur gé- 
néral où il demeure ; mais dans la rue on le rencontra où 
il alloit à quelques affaires qui lui étoient survenues. Il té- 
moigna le déplaisir qu'il avoit de cet empêchement, et pen- 
sant être à lui sur les quatre heures, il promit au sieur 
Dumesnil qu'il passeroit par son logis. Continuant le che- 
min ils tirent rencontre du sieur le Gornier, docteur de Sor- 
bonne, qu'ils furent saluer, et lui dirent qu'ils s'étoient mis 
en chemin à dessein d'aller voir le sieur de Saint-Ange, qui 



MO DOCUMENTS INÉDITS. 

avoit pris la peine, le vendredi, d'aller voir le sieur Dûmes- 
nil et où ils s'étoient trouvés. Le dit sieur le Cornier témoi- 
gna grande envie de le connoître à cause des choses 
extraordinaires qu'il avoit entendues et des louanges que 
quelques-uns lui donnoient. On lui dit. qu'on venoit de le 
rencontrer dans la rue, et qu'il s'étoit offert de passer par 
le logis de M. de Monflavier sur les quatre heures, que s'il 
vouloit prendre la peine de s'y rendre, il auroit le conten- 
tement de l'entendre; ce qu'il accepta très volontiers. On 
se trouva donc à l'heure donnée chez M. de Monflavier, 
et après avoir longtemps attendu, le sieur de Saint- Ange 
envoya sur le soir un homme à M. Dumesnil lui dire 
qu'il n'avoit pu venir, et que le lendemain il ne manque- 
roit pas de venir à la sortie du dîner. On le pria qu'il 
n'en prit pas la peine , et que l'on seroit chez lui aussitôt 
après midi. 

« Le mardi cinquième février, le dit sieur le Cornier vou- 
lut être de la partie, et les sieurs Dumesnil, Pascal et Au- 
zoult furent chez M. le procureur général, où ils trouvèrent 
ledit sieur de Saint-Ange qui les fit monter en sa chambre, 
et après beaucoup de civilités, dans lesquelles on lui dit que 
le sieur le Cornier étoit docteur de Sorbonne,on commença 
l'entretien par quelques discours indifférents jusqu'à ce que 
le sieur de Saint-Ange dit qu'il venoit de lire saint Augus- 
tin, dans lequel il rencontroit plusieurs choses conformes à 
ses sentiments, et entre autres il dit qu'il avoit trouvé un 
passage pour appuyer son sentiment sur l'égalité de la 
grâce du salut au regard de tous les hommes, et que toute 
l'inégalité qui se rencontroit dans la grâce n'étoitque pour 
celle du ministère dont il avoit parlé dans la première con- 
férence. On souhaita fort de savoir quel passage de saint 
Augustin il pourroit avoir appliqué à son sentiment, vu que 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 361 

saint Augustin n'a fait en aucun endroit cette sorte de dis- 
tinction de grâces, et que partout il admet inégalité de 
grâces du salut; c'est pourquoi on le pria de le montrer. Il 
dit que saint Augustin appeloitla grâce du salut occultissi- 
matn gratiam, et de cela il conclut que cette grâce, dont 
l'inégalité paroît manifeste dans l'Écriture , n'est pas la 
grâce du salut, et que dans tous les passages où saint Paul 
fait mention de cette inégalité, qui lui fait admirer la hau- 
teur et la profondeur des jugements de Dieu, comme en 
cette exclamation: o altitudo, etc., l'Apôtre n'entend parler 
que de la grâce du ministère, et non pas de celle du salut; 
et, pour montrer la vérité de cette proposition, il faisoit un 
argument à peu près en ces termes : Nous ne pouvons re- 
marquer de l'inégalité dans la distribution de la grâce, si 
nous ne connoissons cette grâce ; mais, selon saint Augus- 
tin, la grâce du salut est occulte; donc on ne peut remar- 
quer d'inégalité dans la distribution de la grâce du salut; 
et partant tous les passages qui autorisent l'inégalité de la 
grâce se doivent entendre de la grâce du ministère, et non 
pas de celle du salut. On lui dit que celle du salut paroissoit 
visiblement inégale par les effets, au moins dans quelques 
personnes comme dans les saints et ceux qui font tant de 
bonnes actions ; il répondit que nous ne pouvions pas sça- 
voir par quels motifs ils opéroient ; et qu'au reste, si on con- 
noissoit que Dieu eût donné plus de grâces du salut à un 
homme qu'à un autre, on pourroit ne l'aimer pas de tout 
son cœur, puisqu'il porteroit plus d'affection aux uns qu'aux 
autres : il ajouta quelques autres discours pour prouver l'é- 
galité de la grâce du salut au respect d'un chacun. On 
opposa que saint Paul, faisant l'exclamation : o altitudo, 
qu'il avoit citée et qu'il appliquoit à la grâce du ministère, 
ne parloit en aucune façon de cette grâce, mais de celle du 



362 DOCUMENTS INEDtTS. 

salut; ce que quelqu'un pensoit prouver encore plus for- 
tement par le passage de la même épître, touchant la pré- 
destination de Jacob et la réprobation d'Ésaù : Jacob dileri, 
E ail odio habui, où il n'est point parlé de cette grâce du 
ministère et où néanmoins il y a une inégalité tout entière. 
Chacun se trouva surpris de ce qu'il fit remarquer aussitôt 
que cette grâce du ministère y étoit en termes formels, y 
ayant au même endroit : et major serviet rninori. On le 
pressa, et on voulut, par ce lieu tout entier, lui prouver 
que saint Paul, faisant cette exclamation, parlot de la ré- 
probation du peuple juif et de l'élection des Gentils, et que, 
par conséquent, cela regardoit la grâce du salut ; il dit qu'il 
faudroit avoir le livre, et considérer ce qui est devant et 
après; et que jamais il ne disputoit sur des passages qu'a- 
vec les livres, et en examinant les endroits tout entiers; 
ainsi comme on ne jugea pas à propos de demander un 
Nouveau Testament, on laissa ce passage et on parla de 
celui de saint Augustin, sur lequel on s'étonna fort d'une 
explication si éloignée de la pensée de ce Père, et on lui dit 
que certainement son esprit voioit des choses dans les Pères 
que jamais les autres n'eussent rencontrées. Il prit cetéton- 
nement pour une admiration, et continua d'apporter un 
autre passage de saint Jean hamascène qu'il avoit trouvé 
pour confirmer ce qu'il avoit dit dans le premier entretien 
et qu'il répéta encore dans celui-ci, que J. C. constituoit 
une espèce à part et distincte de celle de tous les autres 
hommes. On le pria de le dire : il dit qu'en un endroit 
saint Jean Damascène disoit que : Vgrium non cssutnpsit 
naturam hitmanarn m specie; il expliquoit cette autorité 
comme si le sens en eût été que : Verbum non assumpsit 
ex nostra specie. Cette seconde explication, si éloignée du 
sens de saint Jean Damascène, acheva de surprendre, et 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 363 

quoique l'on jugeât plus à propos d'endurer cette exposi- 
tion que d'y contredire, on ne put néanmoins s'empêcher 
de lui dire que cela étoit entièrement éloigné du sens de ce 
Père, et qu'on ne pou voit comprendre comment il lui don- 
noit cette explication ; il répondit qu'on l'expliqueroit 
comme on voudroit, mais pour lui qu'il l'enteudoit de la 
sorte. On laissa ces passages pour lui proposer quelques 
difficultés que son premier entretien avoit laissées dans les 
esprits; mais auparavant un de la compagnie le pria de le 
satisfaire sur une difficulté qu'il estimoit très grande et 
dont il n'avoit encore trouvé aucune solution qui lui eût 
agréé, s'assurent que dans ses nouvelles lumières il auroit 
trouvé quelques éclaircissements; il lui demanda donc si il 
rendrait bien raison par ses principes pourquoi le péché 
d'Adam se communique à toute sa postérité, et non pas les 
péchés actuels de nos parents, particulièrement dans l'opi- 
nion de ceux qui n'admettent point de tact; il dit qu'il n'a- 
voit aucun besoin de tact dans sa doctrine, que même il le 
tenoit impossible, et que néanmoins il expliquoit cela très 
facilement; on le supplia d'en donner sa solution, ce qu'il 
fit après avoir apporté quelques différences entre le péché 
d'Adam et les autres péchés actuels. 11 dit qu'il avoit, de- 
puis qu'il étoit en cette ville, fait un petit traité du péché 
originel à la prière d'un de ses amis, où tout ce qui appar- 
tient au péché originel étoit très clairement déduit. Il se leva 
pour le chercher, et l'ayant trouvé, il le lut entier; c'étoit 
un manuscrit de dix à douze pages in-4°, et le traité étant 
représenté, on y verra ses sentiments plus nuement que Ton 
ne pourrait les rapporter; et comme touty est de grande im- 
portance, il sera plus expédient et plus facile de le lui faire 
représenter que d'en apprendre ce que lamémoireen pour- 
rait fournir. On y voit,entre autres choses, que chaque partie 



364 DOCUMENTS tMÉDîTS. 

de la masse corporelle étant affectée à chaque âme, quand 
la première âme créée pure, sçavoir, celle d'Adam, fut 
émise et jointe à la masse qui lui étoit destinée, et qui éloit 
encore pure comme tout le reste de l'univers, lequel étoit 
encore en l'état qu'il étoit sorti des mains de Dieu, l'âme 
d'Adam pécha, et par le péché s'infecta elle-même, et en- 
suite gâta son corps parce qu'elle en étoit la forme, par la 
continuité qu'il avoit avec toute la masse corporelle vitia 
toute cette masse, laquelle infectée gâte après les âmes qui 
lui sont unies. 11 est plein de beaucoup d'autres choses que 
la mémoire ne peut fournir. On ne voulut pas ouvertement 
dire le sentiment qu'on faisoit de ce traité ; et, à cette occa- 
sion, il en montra un autre qu'il avoit commencé depuis 
longtemps sur la liberté, qu'il n'avoit pu encore achever, où 
dans deux ou trois chapitres il traitoitdes diverses significa- 
tions des mots liberté et libre et des manières par lesquelles 
on peut être mu, à sçavoir par impulsion et par attraction, 
afin après cela de descendre en particulier à la manière d'a- 
gir de la volonté. Il montra ensuite le commencement d'un 
dialogue qu'il fait entre la sagesse, la volonté et la puissance 
divine, où il doit déduire toute sa théologie et toute sa phy- 
sique. Après ces lectures, on continua les discours, et on 
lui proposa les difficultés dont on avoit envie d'être éclairci 
sur ce qu'il avoit dit de J.-C. dans le premier entretien, 
et principalement sur la proposition qu'il avoit avancée 
que J.-C. n'étoit point animal, qu'il fondoit sur ce qu'il 
disoit qu'il n'avoit point de corps corruptible, c'est-à-dire, 
sujet à la dissolution des éléments; ce qu'il confirma en 
mêmes termes que le jour précédent. On lui opposa donc 
que, quand on consulteroit la raison seule, on trouveroit 
que le corps de J.-C. devoit être corruptible, puisqu'il 
étoit composé et fait de toutes choses corruptibles, sçavoir: 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 365 

du sang de la Vierge, de son lait et des aliments ordinaires. 
A quoi il répondit qu'on étoit bien loin de la vérité; et pour 
y répondre par article, il dit que ni le lait que J.-C. avoit 
sucé, ni les aliments dont il étoit nourri ne se tournoient 
pas en substance, et que tout ce que nous mangions nous- 
mêmes ne se tournoit pas en la nôtre ; mais qu'il s'en va 
bien loin de nous aussitôt que nous l'avons mangé, et qu'il 
se peut faire que par la circulation de la matière cela s'en 
aille à la lune ou ailleurs. Cette réponse, jointe à tout ce 
qu'on avoit entendu, continua de surprendre; et, après 
avoir proposé quelque chose contre cela, comme on vit 
qu'il nioit les choses les plus sensibles, et qu'on s'éloignoit 
du dessein que Ton avoit d'être éclairé touchant J.-C, et 
que Ton descendoit dans la physique, on voulut quitter ce 
discours. Quelqu'un, toutefois, lui demanda d'où pou voit 
venir que nous croissions, si ce que nous mangions ne se 
tournoit point en notre substance, et pourquoi un homme 
étoit plus grand qu'un enfant; il répondit que nous ne 
croissions qu'en apparence, et qu'un homme, quoi qu'il 
parut plus grand, n'avoit pas plus de substance qu'un 
enfant; qu'un chacun avoit sa portion de la masse qui lui 
étoit appropriée, et qui ne pou voit servir à un autre. On ne 
put se tenir de rire de tous ces étranges discours , et comme 
il venoit toujours quelque chose à proposer, et qu'on s'echauf- 
foit, pour prévenir tout ce qu'on eût pu lui dire il voulut sa- 
tisfaire aux difficultés par une autre qu'il proposa, à seavoir 
comme il se pourroit faire, autrement que suivant sa doc- 
trine, qu'un enfant ressuscitât aussi grand que son père, 
et comment les anthropophages pourroient ressusciter tous 
en leur entier; et, comme on vit qu'on ne pouvoit répondre 
à cette objection par raison , mais seulement par la foi, on 
quitta ce discours; et lui, reprenant la parole, dit que la 



366 DOCUMENTS INEDITS. 

substance du corps de J.-C. n'étoit point faite ni des ali- 
ments qu'il avoit mangés, ni du lait qu'il avoit sucé, ni 
même du sang de la Vierge , mais d'une matière nouvelle- 
ment créée qui étoit seulement entée sur la substance de la 
Vierge. On apporta aussitôt quelques passages de ceux où 
il est dit que J.-C. étoil ex semine Abrahœ, qu'il étoit fils 
de David seeundum carnem factus ex muliere, ex eu, de, 
quu, etc.; auxquels il répondit , disant que ex se devoit 
entendre par in, en sorte que cela ne signifioil autre chose 
sinon que J.-C. avoit été formé in semine, in sanguine, in 
ea, etc. On disputa longtemps avec chaleur contre cette 
explication; puis on lui dit que la Vierge ne seroit donc 
point véritablement la mère de J.-C, puisqu'elle n'y au- 
roit rien contribué; il dit que cela n'étoit pas nécessaire, 
qu'il suftisoit qu'elle eût donné le lieu où étoit faite la for- 
mation de son corps ; il ajouta ensuite que la Vierge pa- 
reillement n'étoit point faite de la substance de saint Joa- 
chim et de sainte Anne; mais d'une matière nouvellement 
créée. On lui demanda si les autres parents ne donnaient 
pas de leur substance à leurs enfants; il dit qu'il ne falloit 
pas se persuader qu'ils en donnassent; et, qu'en effet, ils 
ne donnoient rien de leur substance, et que néanmoins ils 
étoient véritablement pères et mères de leurs enfants. Tout 
cela acheva de surprendre la compagnie, à quoi Ton ne se 
put empêcher de tourner en risée, autant que la civilité le 
peimettoit, tous ces étranges discours. Comme cela etoit 
de très grande conséquence, quoiqu'on ne voulût pas le 
fâcher, on ne put s'empêcher de lui dire qu'il ne trouvèrent 
pas mauvais qu'on lui dit que les anciens hérétiques, 
comme Valentin, Eutichès, etc., n'avoient pas dit rien de 
beaucoup différent de cette opinion touchant J.-C, qui 
n'auroit ainsi passé dans la Vierge que comme par un ca- 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 367 

nal ; ce que Tertulien et les autres Pères avoieut combattu 
et condamné il y avoit si longtemps. Il dit qu'il y avoit de 
la différence entre son opinion et celles des hérétiques, qu'il 
n'apporta pas néanmoins. Il apporta ensuite le fondement 
qui lui faisoit faire cette proposition , à sçavoir que selon 
les conciles le Verbe n'a point pris de suppôt, et entre 
autres, dit que le concile de Chalcédoine avoit défini que 
Verbum non assumpsit hominem, dont il concluoit que le 
Verbe n'avoït pas pris de matière déjà existante, mais qu'il 
en avoit créé une nouvelle; il dit qu'il se trouvoit obligé à 
cela à cause qu'il ne pouvoit autrement accorder le concile 
de Chalcédoine, parce que, selon saint Thomas, il est de la 
bonté de Dieu de ne détruire rien dans la nature qu'il 
s'unit hypostatiquement; étant donc nécessaire, si Dieu 
s'unit une matière déjà existante, et qui par conséquent a 
une subsistance partielle, s'il ne prend pas la subsistance 
qui la détruise 1 , il ne se peut pas faire que Dieu prenne 
une matière déjà existante. Il rapporta à ce piopos, l'opi- 
nion qu'il attribua à saint Thomas, touchant l'assomption 
d'une nature angélique, à seavoir que si Dieu vouloit 
prendre une nature angélique, il devroit en créer une nou- 
velle, de peur de détruire la personne dans celle qui existe 
déjà ; et, appliquant cela à la matière première, il dit qu'il 
ne trouvoit aucune solution à cette difficulté; et comme on 
dit qu'il étoit très facile, dans le sentiment ordinaire de 
l'Église, de satisfaire à la difficulté qu'il prenoit du concile 
de Chalcédoine, on voulut lui apporter quelques manières 
d'y repondre; mais on ne demeura pas d'accord de la no- 
tion de suppôt et de subsistance, et après il ne voulut pas 
se contenter des réponses que l'on apportoit. 

1. Sic. Toute cette phrase est à peu près inintelligible. 



368 DOCUMENTS INEDITS. 

« On parla ensuite de ce qu'il avoit dit dans la première 
conférence du nombre des hommes, et on voulut lui mon- 
trer la fausseté de cette pensée, parce qu'on s'obligea de 
lui prouver que quand même on ne prendroit que la sub- 
stance de terre pour la composition des hommes, qui n'est 
pas considérable au regard de toute la masse corporelle, le 
monde devroit durer encore plus de quatre ou cinq mille 
millions d'années, ce qui étoit absurde, et contredisoit à un 
autre de ses sentiments qu'il avoit dit de bouche ou qu'il 
avoit lu dans son traité du péché originel : c'est que J.-C. 
est venu au milieu des siècles aussi bien qu'au milieu de la 
terre; mais comme il falloit quelques préparations pour 
faire cette supputation, on s'obligea de le faire à la pre- 
mière revue. Il voulut, néanmoins, sçavoir par quel moyen 
on pourroit supputer cela; on lui dit que l'on prendroit un 
nombre d'hommes bien certainement plus grand que celui 
qui est à présent sur la terre, et quoique ce monde n'eût 
pas toujours été si peuplé comme il est de présent, que l'on 
le supposeroit ainsi afin que la preuve fût plus claire; qu'on 
supposeroit aussi que le renouvellement des hommes se fit 
de quinze ans en quinze ans , ce qui n'arrivoit pas néan- 
moins; d'un autre côté, qu'on supputeroit combien la terre 
a de pieds cubiques, ce qui n'est pas si difficile, au moins 
prenant un nombre plus petit que le véritable, puisqu'on 
en sçait à peu près la circonférence; et qu'enfin, donnant 
trente pieds de terre à chaque homme pour la composition 
de son corps, ce qui manifestement est de trop de plus de 
la moitié, on sçauroit combien elle pourroit composer 
d'hommes, et que Ton étoit bien assuré que cela feroit un 
nombre si grand que le inonde devroit durer plus de quatre 
mille millions d'années; et qu'aussi, comme on sçavoit à 
peu près combien il y avoit que le monde avoit commencé , 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 369 

il falloit que Funou l'antre de ces deux sentiments fût faux, 
puisqu'il ne pouvoit pas se faire que ce monde durât quatre 
billions d'années, et que J.-C. fût venu au milieu des temps; 
car il s'ensuivroit que depuis la création du monde jusqu'à 
la naissance de J.-C, il y auroit deux mille millions d'an- 
nées. Il répondit que le nombre des années de la création 
n'étoit pas clair, et que la Bible étoit obscure en ce point; 
on lui dit que ce dont on étoit en doute n'étoit pas consi- 
dérable sur un si grand nombre d'années, et que quand au 
lieu de sept ou huit mille ans, qui est la plus grande durée 
qu'on lui donne, il en poseroit dix ou douze mille, qu'il 
seroit encore bien loin de compte; il se sentit pressé; et, 
pour échapper, il répondit qu'il ne sçavoit pas quand le 
monde avoit commencé, et combien il avoit duré, et que 
les Chinois avoient des mémoires de trente -six mille ans. 
Sur cela, l'heure étant déjà avancée, on se leva pour se 
séparer. 

« Devant que de rompre l'entretien, l'un de la compagnie 
lui demanda si la Vierge, qui étoit produite par le même 
décret, ou ensuite du même décret par lequel J.-C. a été 
produit, n'avoit rien contribué à notre rédemption; il ré- 
pondit qu'elle y avoit contribué par l'oblation de sa mort et 
de son obéissance; on lui dit qu'elle pourroit donc être 
appelée rédemptrice; il dit que cela se pouvoit dire en 
quelque façon, qu'il n'expliqua point à cause que le temps 
pressoit de se séparer , non plus qu'il ne satisfit point au 
passage de saint Paul que l'on lui opposa : JJnus est me- 
diutor, etc. 

« Après les civilités accoutumées, on descendit de sa 
chambre, et comme on étoit près de sortir de la porte de la 
maison, jugeant peut-être qu'on n'étoit pas bien content de 
tout ce qu'il avoit avancé, il dit qu'il n'avançoit pas toutes 



370 DOCUMENTS INEDITS. 

ces choses comme des dogmes, mais seulement comme 
des propositions et des pensées qui étoient la suite de ses 
raisonnements. Après cela, on se sépara. 

« Nous, soussignés, déclarons le contenu audit récit des 
dites deux conférences, être véritable ; en foi de quoi nous 
avons signé. Fait à Rouen, le mardi dernier avril 1647. 

HALLE. PASCAL. AUZOULT. 

« J'atteste le contenu au récit de la seconde conférence 
être véritable. Ce treizième mai 1647. 

«R. LE CORNIER.» 

Il faut remarquer que, dans le manuscrit, n° 176, ces 
quatre signatures sont d'une écriture différente, et même 
d'une encre différente, ce qui indique des autographes ' . 

Suivant le récit de madame Péiïer, son frère et ses amis, 
épouvantés des propositions extraordinaires tenues dans 
ces deux conférences par le père Saint -Ange, « résolurent 
de l'avertir premièrement, et puis de le dénoncer s'il résis- 
toit à l'avis qu'on lui donnoit; la chose arriva ainsi, car il 
méprisa cet avis, de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur 
devoir de le dénoncer à M. du Bellay, qui faisoit pour lors 
les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen, par 
commission de M. l'archevêque. » Dans les papiers qui sont 
sous nos yeux, on ne rencontre aucune trace d'un avertis- 
sement préalable donné par Pascal et ses amis au père 
Saint-Ange ; on voit seulement que ce religieux demeurait 
a Rouen, dans la maison même de M. le procureur général, 
qui le protégeait particulièrement; que, dans la ville, on 

1. Le fac-similé ci-dessus reproduit cette signature autographe de 
Pascal, la seule qui fût connue jusqu'ici. 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 371 

prit parti pour l'accusé contre les accusateurs, et que 
M. révêque de Belley ', et non du Bellay, qui remplissait 
les fonctions épiscopales, tâcha plutôt d'assoupir que d'en- 
venimer cette affaire. Mais ce n'était pas là le compte de 
nos jeunes gens. Mécontents de M. révêque de Belley, ils 
allèrent trouver l'archevêque lui-même à sa maison de 
campagne de Gaillon, et lui peignirent la chose avec des 
couleurs si vives que celui-ci, pour ne pas paraître avoir 
moins de zèle que des laïques en matière de foi, écrivit à 
l'évêque qui le remplaçait d'informer sérieusement et de 
donner toute satisfaction à Pascal et à ses amis. 

Extrait de cette lettre du vendredi 15 mars 164-7 : « Ce 
n'est pas une affaire à étourdir : Ton en est venu trop avant ; 
elle pour roi L bien envelopper M. le procureur général qui 
protège l'homme déféré... En ce temps le conseil de con- 
science et la Bastille vont bien loin; c'est pourquoi, tant 
pour eux que pour nous, et plus pour Dieu et son Église... 
tenons la balance haute et égale. Le sieur de Saint-Ange 
est parti avec M. Bachelet qui l'assiste de la part de M. le 
procureur général... Messieurs Pascal le jeune, de Mont- 
flavier et Auzoult qui l'ont suivi maintiennent... que l'on 
vous a imposé et à M. le procureur général... Je les ai fait 
résoudre de le voir pour l'informer, en présence du dit sieur 
de Saint-Ange, de tout le fait... et aviser au moyen de 
satisfaire l'Église scandalisée de ce bruit; sinon de faire la 
déclaration devant vous, en mon conseil. » 

Ce fut cette dernière voie, la plus rigoureuse et la plus 

\ . Pierre Camus, longtemps évèque de Belley, auteur d'innombrables 
ouvrages, et alors vicaire général du diocèse de Rouen, sous l'archevê- 
que Harlay de Chanvalon. Son caractère doux et conciliant se montre 
dans toute cette affaire. 



372 DOCUMENTS INEDITS. 

éclatante, qui fut suivie. Vient en effet une nouvelle décla- 
ration de ces jeunes gens. 

« Nous soussignés R. Halle de Montflavier, Adrien Au- 

zoult et Biaise Pascal, ce jourd'hui 1647, étant mandés 

au conseil de Monseigneur l'illustrissime et religiosissime 
Archevêque de Rouen, Primat de Normandie, auquel pré- 
sidoit Monseigneur l'Évêque de Belley, par ordre exprès à 
nous donné de mon dit seigneur l'Archevêque de déclarer 
s'il est vrai qu'en notre présence les propositions ci -dessus 
ayent été proférées par le dit sieur de Saint-Ange, et de 
signer la dite déclaration, ensemble de donner les journaux 
des dites deux conférences où les dites propositions ont été 
avancées, déclarons avoir ouï proférer toutes les dites pro- 
positions par le dit sieur de Saint-Ange en deux conférences 
tenues le samedi 2 février dernier et le mardi ensuivant. Ce 
que nous déclarons, non pour nous rendre parties ou dé- 
nonçant, n'étant telle chose de l'office ni de l'intérêt d'aucun 
de nous, mais en qualité seulement de témoins, pour rendre 
à la gloire de Dieu et à la vérité le témoignage qui lui est 
dû par tous les hommes, que nous sommes prêts de rendre 
par devant tous juges qu'il appartiendra. En foi de quoi 
nous avons signé ces présentes. » 
Vient après la déclaration du père Saint-Ange : 
« Des propositions tenues en deux conférences particu- 
lières, M. de Saint-Ange dit n'avoir pas assez de mémoire 
pour se ressouvenir, après deux mois, de ce qui s'est dit ; 
qu'il se peut faire qu'il ait dit quelque chose qui en pourroit 
approcher; mais ce n'étoit aucunement son sens, comme il 
l'a déclaré par sa réponse, et que tout ce qu'il en a dit n'a 
été qu'en forme d'objections et dispute, comme Ton a ac- 
coutumé de faire en des conférences particulières. » 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 373 

On alla plus loin, et on exigea du père Saint-Ange la 
déclaration suivante, où le désaveu est placé en regard 
même de l'accusation. 

RÉPONSES AUX PROPOSITIONS QUE QUELQUES-UNS ONT FAIT DIRE 
A SAINT-ANGE, SOUS CE TITRE : PROPOSITIONS AVANCEES EN 
DEUX CONFÉRENCES PARTICULIERES. 

« Quoique ces propositions ne soient pas recevables , 
n'ayant prêché , dogmatisé ni enseigné dans la ville de 
Rouen; encore que ces mots : avancées en conférences par- 
ticulières fassent plus de la moitié de ma justification, les 
entretiens particuliers, et surtout des personnes qui ne se 
sont jamais vues, passant plutôt pour des tentatives réci- 
proques de la capacité d'un chacun que pour une profes- 
sion de foi, et qu'on ne soit pas obligé de rendre raison en 
public de ce qui se fait en particulier; il est toutefois glo- 
rieux et avantageux à un prêtre et à un docteur de faire 
connoître sa doctrine orthodoxe, et surtout quand on y 
veut donner quelqu'atteinte comme il se voit maintenant ; 
c'est pourquoi j'ai cru être obligé d'y répondre; et à 
l'exemple de J.-C, qui, interrogé sur ses disciples et sur sa 
doctrine, renvoyé ses interrogateurs à ses disciples et à ce 
qu'il a enseigné publiquement : Ego palam locutus su?n, je 
me suis persuadé de ne pouvoir faire une meilleure réponse 
aux propositions où. l'on me fait parler, que parce que j'en 
ai publié le contraire dans mon livre, qui porte pour titre : 
Méditations théotogi(/2ies, achevées d'imprimer avec appro- 
bation de docteurs et privilège du Roi, l'an 1645, qui dé- 
voient être plus fidèles témoins de mes pensées et de ma 
doctrine que les oreilles et l'esprit de ceux qui les ont bail- 
lées par écrit. 



374 DOCUMENTS INEDITS. 



REPONSES CONTRADICTOIRES AUX QUATRE PREMIERES PROPO- 
SITIONS DANS LES PROPRES MOTS DE MON LIVRE, PAGES 1 
ET 3 DE LA PRÉFACE. 



propositions. Réponses contradictoires, etc. 

l re Qu'un esprit vigoureux et Mais je fus encore plus heureux, 
puissant peut sans la foi parvenir quand après m'avoir inspiré le dé- 
par son raisonnement à la connois- sir de raisonner sur les mystères 
sance de tous les mystères de la divins, il (Dieu) me fit entendre 
religion, excepté seulement pour par un autre prophète que ma re- 
comprendre que Dieu est notre fin cherche seroit vaine, si je ne lui 
surnaturelle. donnois la croyance pour fonde- 

2 e Que la foi n'est aux foibles ment : Nisi credideritis, non intel- 
qu'un supplément au défaut de ligetis; ce qui me fait résoudre de 
leur raisonnement. prendre la foi pour mon fonde- 

3 e Qu'il démontre par raison na- ment et mon guide, et de regarder 
turelle la Trinité, et que de cette beaucoup plus à la règle infaillible 
connoissance dépendent sa théolo- de l'Église romaine qu'à la forme 
gie et sa physique. des arguments, quand je voudrois 

4e Que par la suite de ses rai- légitimer les conséquences de mes 
sonnements il connoit tout ce que méditations; et que faisant avec 
Dieu a dû faire. cette préparation que là où mon 

jugement manquerait, je mettrois 
en sa place l'autorité de la foi et 
que je croirois quand je ne pourrois encore comprendre i . Et un peu 
api es la gloire de la vérité a fait le dessein de les communiquer, et non 
pas comme quelques-uns ont déjà été mal informés, que je prétendois 
prouver les mystères de la religion par la raison naturelle ; je tiens avec 
les plus sensés que notre raisonnement tout seul est trop foible pour 
faire une preuve si importante : je l'expose néanmoins tout seul, etc. 
Et à la troisième page de la première partie ajoute formellement contre 
la troisième proposition : La seconde chose que j'appris étoit la produc- 
tion d'un second subsistant dont nous n'avons pu avoir aucune connois- 
sance que par la foi, puisque tous les raisonnements concernant Jésus- 
Christ n'avoient pu arriver qu'au deçà. 

5 e Que les Pères n'ont connu La 5 e est contrariée par toute la 
qu'une partie de la vérité, manque suite de mes livres, dont la plus 
d'avoir su l'ordre des décrets, qu'il grande partie des pensées et des 

1. Toute cette phrase, avec la suivante, u'est guère sur ses pieds. 



UN EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 



375 



en a la connoissance, et qu'il y est 
confirmé depuis huit années. 

6e Que la Vierge constitue une 
espèce à part et distincte de celle 
de tous les autres hommes. 

8 e Que Jésus -Christ n'est pas 
animal. 



9 e Que la nature humaine de 
Jésus-Christ constitue une espèce à 
part et distincte des autres hommes. 



7* Que ia Vierge n'a point été 
faite du sang de saint Joachim, ni 
de sainte Anne, mais d'une nature 
nouvellement créée. 



10 e Que la substance du corps 
de Jésus-Christ n'est point faite de 
la substance du sang de la Vierge; 
mais d'une nature nouvellement 
créée. 



11 e Que tous les passages de l'É- 
criture où est dit que Jésus -Christ 
est fait ex ea, ex semine , ex mu- 
liere, ex qua, se doivent expliquer 
par : In ea, in $emi?ie, in muliere. 



raisonnements sont des extraits des 
Pères et des Docteurs de l'Église. 

6 e On prend, pour la huitième 
et la neuvième proposition, les mots 
animal et espèce dans un autre 
sens que moi; et si on m'eût donné 
le loisir de m'expliquer sur les ob- 
jections que je proposois, on m'eût 
ouï dire, afin d'ôter l'équivoque, 
que Jésus et la Vierge et tous les 
hommes conviennent univoquement 
sous ces mots d'animal et d'homme, 
selon que je le tiens dans la 46 page 
de la seconde partie, lorsque je dis 
que Jésus et la Vierge sont origi- 
naires d'Adam, et que Jésus a sa- 
tisfait pour nous et notre propre. 

La 7 e de leurs propositions est 
contrariée par la page 48, en la 
deuxième partie, ligne dernière et 
les suivantes en ces mots : Par con- 
séquent, quoiqu'elle ( la Vierge ) fût 
engendrée par la voie naturelle 
das hommes, et qu'aussi elle en 
tirât son origine et sa chair, elle 
n'avoit pas, en prenant cette chair, 
pris l'imperfection qui lui e'toit at- 
tachée. 

La 10 e et 11 e proposition est for- 
mellement contrariée par la page 
46 de la seconde partie, ligne 12 et 
les suivantes, en ces mots : 

En second lieu, puisque de voir 
sortir un enfant du ventre de la 
mère, étoit une suffisante preuve, 
quoiqu'on ne connût pas le père, 
pour faire croire qu'il étoit origi- 
nairement d'Adam, il falloit, dans 
cette rencontre, ayant déjà un père 
dans l'éternité, qu'il eût du moins 
une mère qui lui fournit du plus pur 
de son sang pour son incarnation et 



37G DOCUMENTS INEDITS. 

la formation de son corps, qui pro- 
duit de la sorte assureroit ceux 
qu'il racheteroit qu'en mourant 
pour eux il auroit payé de leur 
propre. 

Et j'ajoute pour la réponse à la 
11 e que je n'ai jamais dit : In se- 
mine, in muliere mais Lien Ex ea, 
et in ea, lesquels faut avouer tous 
deux, à moins de contredire T Écri- 
ture qui les prononce tous deux en 
cette occasion. 
12» Que Jésus-Christ et la Vierge J'avoue cette proposition comme 
ont ensemble offert leur obéissance étant couchée dans la 54 e page de la 
et leur mort pour la rédemption seconde partie de mon livre; mais je 
des hommes. l'avoue au sens que saint Anselme 

appelle la Vierge réparatrice (et 
comme) Arnoldus Carnotensis, célèbre auteur du temps de saint Ber- 
nard, qui a dit en latin quasi les mêmes paioles que je dis en françois, 
selon qu'il est rapporté par Salazare. 11 ditces mots, pailant au sacrifice 
de Jésus- Christ et de Marie : Nirnirimi in tabcmaculo illo duo vide- 
res altaria, aliud in pectore Mariœ, aliud in corpore Christi. Christus 
carnem, Maria immolabat animam; optabat vero ipsa ad sanguinem 
anima? et carnis suœ addere sanguinem, et elevati ssursum manibuà 
celebrare cum filio sacrificium vespertinum Domino Jésus, {et) corpo- 
rali morte redemptionis nostrœ consummare mysterium* 

Si ceux qui ont donné les propositions par écrit eussent pris garde à 
deux endroits de mon livre, où en l'un, nage 35 de la seconde partie, 
je dis que la justice vindicative demandoit d'être entièrement satisfaite 
par Jésus-Christ; et en l'autre, page 37 de la quatrième partie, je dis 
qu'un au Ire que Dieu homme ne pouvoit satisfaire à la rigueur de la 
justice divine, offensée par une coulpe universelle de tous les hommes, 
ils ne m'eussent pas obligé d'expliquer cette douzième proposition. 

Pourtant ce m'est un bonheur de pouvoir répondre par la même doc- 
trine que j'ai toujours enseignée, professée et soumise à l'Église et à la 
correction des docteurs qui, capables de pénétrer et concevoir les mys- 
tères de la religion et de la foi, auroient la -bonté de m'instruiie, et je 
proteste de rechef par ces présentes que je soumets toutes mes pensées 
et mes discours à la censure de l'Église apostolique et romaine, en foi 
de quoi je les ai signées de ma main. 

Signé: J. FORTON, 
Prêtre indigne, dit de Saint-Ange, avec paraphe. 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 377 

Cette déclaration catégorique parut tout à fait suffisante 
à M. l'évèque de Belley qui crut l'affaire ainsi terminée, 
comme il le mande à M. l'archevêque dans une lettre datée 
du 20 ou 21 mars : « Après beaucoup de conseils et de 
tracas, voilà enfin que, selon vos ordres, nous avons fait 
faire la déclaration en votre conseil au sieur de Saint-Ange, 
dont nous vous envoyons la copie pour en avoir votre 
jugement. J'en ai fait rayer tous les mots qui pouvoient 
choquer , et n'y ai souffert que des termes simples et mo- 
destes pour ôter toute occasion à ceux qui la cherchent de 
continuer une altercation si fâcheuse, de laquelle ne peut, 
à mon avis, sortir aucune édification, l'apôtre nous appre- 
nant que ceux qui s'entre-mordent et s'entre -déchirent les 
uns les autres se consument et se perdent, outre les grandes 
offenses de Dieu qui se multiplient en ces contestations... » 

Cependant tout cela ne contenta point Pascal et ses amis. 
Us insistèrent auprès de M. l'archevêque pour une plus 
ample information. L'archevêque de Rouen était François 
de Harlay de Chanvelon, oncle et prédécesseur de cet Har- 
lay, qui d'abord à Rouen , puis à Paris, fut le plus ardent 
persécuteur du jansénisme et du cartésianisme. L'oncle 
était un esprit borné et zélé. Il écrivit de Gaillon, le 22 mars, 
à M. de Belley : 

« Gaillon, ce 22 mars 1647. 

a Ce n'est qu'un commencement; mes ordres ne sont pas 
pour faire aller les affaires de la foi si vite ; cette déclaration 
n'est pas complète ni exacte; très facivnt capitulum, mais 
non pas consilium, encore le dernier n'est appelé que pour 
me l'envoyer. Après cette préparation doit suivre canoni- 
quement l'ordre que le sieur Morange vous présentera, que 
j'ai mis entre les mains des opposants, pour être entendus 



378 DOCUMENTS INEDITS. 

à leur tour. Vous y verrez bien d'autres choses. Cependant 
l'impiété grossit; elle éclate à Vernon sur les mêmes sujets 
de Jésus-Christ et la Vierge, et se répand sur nous au voi- 
sinage. Vous en entendrez bientôt parler; c'est pourquoi, 
autant pour les uns que pour les autres, tenons encore la 
plaie ouverte, et n'enfermons pas comme les mauvais chi- 
rurgiens l'apostume dans l'ouverture sous ombre d'avoir 
bientôt fait. La théologie parlementaire n'est pas l'aposto- 
lique, et. jamais l'apôtre ne ferma la bouche à ceux qui 
crient au loup. Tl y a bien de la différence entre les affaires 
de particuliers à particuliers et les affaires publiques , et 
entre altercation et délation ou déclaration, qui doit être 
réciproque en matière d'accusation. La première édifica- 
tion est de la foi, en vain bâtirions-nous si nous ne tenons 
ferme au fondement. Les prêtres, aujourd'hui, pallient 
tout, et parce que les laïcs approfondissent, contre tout 
ordre, ils sont les maîtres... » 

A cette lettre est annexée la copie de l'ordre donné au 
sieur Morange d'entendre de nouveau les accusants et leur 
réplique à la déclaration du père Saint-Ange. 

Cependant on a pu remarquer que le procès-verbal des 
deux conférences, avec les signatures de MM. Montflavier, 
Auzoult et Pascal, porte aussi celle d'un docteur en théo- 
logie, nommé le Cornier, et que ce dernier nom ne paraît 
plus dans les actes qui suivent. Ce docteur en théologie 
devait être le juge le plus éclairé en ces matières, les trois 
autres personnes étant des laïques et des jeunes gens ; mais 
M. le Cornier n'avait assisté qu'à la dernière des deux con- 
férences, et après avoir signé, comme nous l'avons vu , le 
procès-verbal dressé par un autre, il avait quitté Rouen et 
s'était rendu à Paris. On n'avait pas manqué de dire à 
Kouen qu'il était parti pour ne pas prendre part à une 



IN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 379 

affaire qu'il désapprouvait, et on était parti de là pour 
accuser d'autant plus les trois jeunes gens d'un zèle outré, 
de dureté de cœur et de pis encore. M. Auzoult écrivit 
donc à M. le Gornier, et, en lui racontant la tournure que 
prenait l'affaire du père Saint-Ange, lui manda l'effet que 
produisait son départ. Nous avons la réponse de M. le Cor- 
nier. Il se défend d'avoir quitté Rouen pour éviter de par- 
ticiper à la disgrâce du pauvre religieux; il repousse tout 
bruit injurieux à Pascal et à ses deux amis; il est bien 
forcé de rendre ce témoignage à la vérité qu'il a réellement 
entendu ce qu'il a déclaré avoir entendu dire au père Saint- 
Ange dans le procès-verbal signé de lui. On voit qu'il craint 
de passer pour faible auprès de Pascal et de ses amis; 
néanmoins il les conjure de ne pas pousser l'affaire trop 
loin, et de se contenter de la déclaration et du désaveu du 
père Saint-Ange; il les exhorte à la douceur, et on sent 
qu'au fond il désapprouve la vivacité de leur poursuite. 

« Je ne doute point que l'on ait pu dire à Rouen que je 
me suis éloigné de peur d'être obligé de contribuer à la dis- 
grâce de M. de Saint-Ange. Il est vrai que si j'avois cru 
que mon absence eût pu empêcher et l'effet et la cause, je 
l'eusse fait très volontiers, et eusse été ravi que le tout eût 
pu se disposer et se terminer par des voies plus douces. 
Mais vous savez bien, et beaucoup d'autres personnes avec 
vous, que bien longtemps auparavant que j'eusse même ouï 
parler de M. de Saint-Ange, j'avois fait dessein de venir à 
Paris, et qu'au contraire que cette conjoncture m'eût fait 
avancer mon voyage, j'eus quelque pensée de le différer 
encore pour quelques jours, afin d'avoir le moyen et la 
temps de recevoir M. de Saint-Ange, qui m'avoit promis de 
me résoudre les difficultés que je lui avois proposées sur ce 
qu'il nous avoit avancé huit ou dix jours auparavant ; mais 



380 DOCUMENTS INEDITS. 

quelques considérations me firent passer outre et m'empê- 
chèrent de différer davantage mon départ ; vous pouvant 
assurer que je ne suis point du tout parti de Rouen pour 
me dégager d'une affaire en laquelle je ne fus jamais en- 
gagé, puisque la suite de tout ce qui s'est passé n'a eu com- 
mencement que sept ou huit jours après que je suis arrivé 
à Paris ; si ce n'est peut-être que l'on me veuille faire pas- 
ser pour prophète. Au reste, il n'est pas besoin de fort puis- 
santes raisons pour me persua 1er qu'il n'est rien de tous 
ces divers intérêts que l'on a dit par la ville vous avoir obli- 
gés, M. Pascal et vous, à pousser cette affaire, ayant des 
preuves très assurées du contraire par la parfaite connois- 
sance que j'ai de votre générosité et de la pureté de vos 
intentions. Aussi crois-je que c'est ce qui vous met le moins 
en peine, ayant toujours cette satisfaction en vous-même 
que toutes ces choses ont aussi peu de vérité que de fon- 
dement. Mais pour venir à ce que vous avez souhaité de 
moi sur les propositions que j'ai entendues de M. de Saint- 
Ange, vous savez, Monsieur, et pouvez témoigner pour 
moi, que je ne fus pas avec vous en la première visite que 
vous lui rendîtes, mais seulement à la seconde: c'est ce qui 
fait qu'il y a six de ces propositions que vous m'avez en- 
voyées au nombre de douze, que je ne peux pas assurer 
avoir entendues de lui ; mais pour les six dernières, je ne 
peux pas dénier à la vérité ce témoignage qu'elle exige de 
moi en cette rencontre, puisqu'il est vrai que le jour que 
j'eus l'honneur d'accompagner MM. de Montflavier,Dumes- 
nil, Pascal et vous, chez M. de Saint-Ange, il vous les dit 
.toutes six en termes formels : l ef la Vierge n'a point été 
faite du sang de saint Joachim et de sainte Anne, mais d'une 
matière nouvellement créée; 2 e que Jésus-Christ n'est 
point animal; 3 e que la nature humaine de Jésus-Christ 



IX EPISODE DE LA VIE DE PASCAL. S81 

constitue une espèce à part et distincte de celle des autres 
hommes; 4 e que la substance du corps de Jésus-Christ n'est 
point faite de la substance du sang de la sainte Vierge, mais 
d'une matière nouvellement créée; 5 e que les passages de 
l'Écriture où il est dit que Jésus-Christ est fait : Ex ea, ex 
semine, ex midiere, se doivent expliquer par : In ea, in se- 
mine, in muliere;& que Jésus-Christ et la Vierge ont ensem- 
ble offert leur obéissance et leur mort pour la rédemption 
des hommes. Et je ne vois pas qu'il puisse bien se sau- 
ver, en disant qu'il n'a dit ces choses qu'en forme de pur 
doute; ce que je souhaiterois néanmoins pouvoir être véri- 
table, vu que, comme je lui opposai que toute la tradition 
de l'Église étoit contraire, il me répliqua qu'il étoit obligé à 
ce raisonnement par l'autorité du concile de Chalcédoine, 
dont il avoit de la peine à soutenir autrement la définition; 
je crois qu'il vous en souvient bien. Il est bien vrai que 
m'ayant fait l'honneur de me venir voir quelques jours 
après, et m'ayant fait plainte que nous l'avions décrié 
comme un hérétique, et moi, après m'être justifié de cette 
accusation, lui ayant néanmoins avoué franchement que 
quelques-unes des propositions qu'il nous avoit faites, me 
tenoient un peu au cœur, et quoique je le crusse dans un 
esprit très orthodoxe, que néanmoins le premier visage de 
ses proposilions, dans la simple signification des mots, me 
sembloit hérétique ou au moins bien approchant; il me re- 
partit qu'il leur donnoit un autre sens que les hérétiques 
qui en avoient pu avaneer de semblables, et qu'il les expli- 
quoit tout d'une autre sorte, et que quand je le souhaiterois 
il me donneroit une heure de son loisir pour l'éclaircisse- 
ment des difficultés que j'y aurois rencontrées ; ce que 
j'avois accepté très volontiers, comme je souhaiterois de 
tout mon cœur que le scandale ne fut que de ma part. Mais 



382 DOCUMENTS INÉDITS. 

sur le même temps je me trouvai obligé de partir pour 
Paris, ce qui empêcha l'effet de mon attente. Il est vrai en- 
core que, comme je le pressois sur la conformité de ces 
propositions, au moins dans les paroles, avec celles de 
quelques hérétiques, il me dit qu'il ne les faisoit pas passer 
pour des dogmes et pour choses que tout le monde dût 
croire, mais qu'il les proposoit comme des pensées qui lui 
étoient venues dans les principes de la suite de sa théologie. 
Enfin, Monsieur, vous pouvez assurer tous ceux qui vous 
en parleront que je ne me suis point enfui, et que je ne suis 
point pour abandonner et trahir la vérité dans les occasions. 
Néanmoins, je vous conjure de disposer les choses, s'il est 
possible, plutôt à la douceur qu'à la rigueur, et de relâcher 
plutôt quelque chose de ce que vous avez droit d'exiger 
pour votre intérêt, que de ne pas contribuer à terminer 
cette affaire le plus doucement qu'il se pourra. Je le sou- 
haite de toutes mes affections, outre que je vois le tout 
déjà en très bon chemin, vu que j'apprends que M. de 
Saint-Ange a donné un désaveu de toutes ses propositions; 
c'est la plus importante partie de tout ce que l'on peut 
souhaiter de lui. » 

Assurément Pascal et ses deux amis n'avaient aucun 
autre intérêt dans cette affaire que celui de la religion 
même qu'ils croyaient compromise ; mais il est incontes- 
table qu'ils y mirent une ardeur et une opiniâtreté qui n'é- 
taient guère selon la charité. Qu'y avait-il à désirer après la 
déclaration si nette et si formelle du père Saint-Ange et le 
désaveu qu'il faisait des propositions à lui imputées, dés- 
aveu qu'il tirait même d'un de ses ouvrages? on exigea 
pourtant une déclaration nouvelle plus expresse. La voici 
dans toute sa teneur : 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. :<s;i 

« DÉCLARATION SUR LES PROPOSITIONS CI-DESSOUS , PRÉSENTÉE A 
MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME ARCHEVÊQUE DE ROUEN, PRIMAT 
DE NORMANDIE, PAR JACQUES FORTON SAINT-ANGE, PRETRE. 

Ce 3 avril 1647. 

SUR LA PREMIÈRE I 

Qu'un esprit vigoureux et puissant peut sans la foi par- 
venir, par son raisonnement, à la connoissance de tous les 
mystères de la religion, excepté seulement pour compren- 
dre que Dieu est notre fin surnaturelle. 

// répond : 

Qu'il croit que la foi est absolument nécessaire pour 
parvenir à la connoissance de chacun des mystères de la 
religion chrétienne, et qu'un esprit si vigoureux et si puis- 
sant qu'il puisse être, même de l'ange, sans la foi n'y peut 
parvenir. 

SUR LA DEUXIÈME : 

Que la foi n'est aux foibles qu'un supplément au défaut 
de leur raisonnement. 

Il répond : 

Que la foi n'est pas aux foibles un supplément, mais un 
moyen et un fondement absolument nécessaire aux foibles 
et aux forts pour counoître les mystères de la religion 
qu'ils ne peuvent atteindre par l'effort de leur raisonne- 
ment. 

SUR LA TROISIÈME : 

Qu'il démontre par raison naturelle la Trinité, et que 



38', DOCUMENTS INÉDITS. 

de cette connoissance dépendent sa théologie et sa phy- 
sique. 

// répond : 

Qu'il ne se peut, et que le raisonnement quil y emploie 
n'est que pour faire voir que ce mystère (comme toutes les 
choses révélées qui surpassent toute la raison) n'est pas 
contre la raison. Et quant à cette clause, que de cette con- 
noissance dépendent sa théologie et sa physique, il dit que 
de l'explication de ce mystère, que l'on ne peut non plus 
donner à entendre que de le comprendre, quoique incom- 
préhensible sans une connoissance surnaturelle, on en peut 
faire un antécédent et un principe à la connoissance de la 
physique, selon le concile de Latran, qui veut que l'on 
fonde la philosophie sur la théologie et sur la foi. 

SUR LA QUATRIÈME : 

Que par la suite de ses raisonnements, il connoît tout ce 
que Dieu a dû faire. 

// répond : 

Qu'on ne peut connoître par le raisonnement tout ce que 
Dieu a dû faire ; mais que, considérant tout ce que Dieu a 
fait, on n'y trouve rien de contraire au raisonnement, Dieu 
faisant toutes choses selon Tordre de la sagesse avec poids, 
nombre et mesure. 

SUR LA CINQUIÈME : 

Que les Pères n'ont connu qu'une partie de la vérité, 
manque d'avoir sçu l'ordre des décrets ; qu'il en a la con- 
noissance et qu'il y est confirmé depuis huit années. 

• Il répond : 
A la première clause, que les Pères ont connu toutes les 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 385 

vérités révélées dont ils nous ont consigné le dépôt de main 
en main par la tradition et leurs écrits, mais que, selon ma 
pensée, ils ont connu d'autant mieux la vérité qu'ils ont 
mieux connu l'ordre des décrets, et que, s'il se trouve quel- 
que chose difficile à expliquer, cela arrive de ce que ceux 
qui les lisent ne distinguent pas assez Tordre de l'intention 
d'avec Tordre de l'exécution. Et quant à la seconde clause, 
que Dieu le garde de telle présomption injurieuse à la révé- 
rence due aux saints Pères. 

SUR LA SIXIÈME l 

Que la Vierge constitue une espèce à part et distincte de 
celle de tous les autres hommes. 

// répond : 

Qu'elle est de même espèce, et que la nature ne la dis- 
tingue pas de tous les autres hommes. 

SUR LA SEPTIÈME I 

Que la Vierge n'a pas été faite du sang de saint Joachim 
et de sainte Anne, mais d'une matière nouvellement 
créée. 

// répond : 

Qu'il rejette cette nouveauté, et que, pour assurer du 
contraire, il déclare que la Vierge a été conçue par la voie 
ordinaire, et que la matière qui a servi à sa conception n'a 
pas été nouvellement créée, mais faite de la propre sub- 
stance de saint Joachim et de sainte Anne. 

SUR LA HUITIÈME I 

Que Jésus-Christ n'est pas animal.. 

// répond : 
Que Jésus-Christ est animal raisonnable comme tous les 
autres hommes. 

25 



386 DOCUMENTS INÉDITS. 

SUR LA NEUVIÈME : 

Que la nature humaine de Jésus-Christ constitue une es- 
pèce à part et distincte de celle des autres hommes. 

// répond : 

Qu'il croit que la nature humaine de Jésus-Christ ne 
constitue pas d'espèce à part et distincte des autres 
hommes. 

SUR LA DIXIÈME I 

Que la substance du corps de Jésus-Christ n'est pas faite 
de la substance du sang de la Vierge, mais d'une matière 
nouvellement créée. 

Il répond : 

Qu'il croit que la substance du corps de Jésus-Christ a 
été faite de la substance du plus pur sang de la Vierge, et 
non d'une matière nouvellement créée. 

SUR LA ONZIÈME *. 

Que tous les passages de l'Écriture où il est dit que Jésus- 
Christ est fait ex ea, ex semine, ex muliere, de qua, se 
doivent expliquer par in eu, in semiîie, in muliere. 

Il répond : 

Que tous ces passages ne se doivent pas expliquer par in, 
mais qu'on dit ex ea et in eu, parce qu'ils sont de l'Écri- 
ture sans exclusion ni de l'un ni de l'autre, bien que Y ex 
soit de la foi aussi bien que Vin, voire plus théologique, dé- 
cisif et apostolique pour exprimer la vérité de l'incarnation 
et la maternité de la Vierge. 

SUR LA DOUZIÈME I 

Que Jésus - Christ et la Vierge ont ensemble offert leur 
obéissance et leur mort pour la rédemption des hommes. 



UN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 387 

// déclare : 

Qu'il n'y a qu'un seul médiateur de rédemption qui est 
Jésus-Christ, et quand il dit après quelques Pères que la 
Vierge eût souhaité d'offrir son obéissance et sa mort à 
Dieu pour la rédemption , ce n'est qu'improprement et par 
la voie de simple zèle et intercession. 

A laquelle déclaration il souscrit, la soumettant et tous 
ses sentiments à l'Église, et protestant vouloir vivre et mou- 
rir dans la foi catholique, apostolique et romaine. 

Signé: Jacques Forton SAINT-ANGE, 

Avec paraphe. » 

M. l'évêque de Belley s'entremit entre le père Saint-Ange 
et ses accusateurs pour que ceux-ci se contentassent de cette 
déclaration; mais, en vérité qu'auraient- ils pu demander 
de plus? Pour cela, il fallut l'intervention de M. Pascal le 
père, dont l'autorisation est plusieurs fois invoquée dans 
les diverses pièces qui sont sous nos yeux. 

« Monseigneur, écrit l'évêque de Belley à l'archevêque, 
ma plume est de colombe, qui porte le rameau d'olive en 
son bec. Par un bonheur très-particulier, ou, nour mieux 
dire, par une providence spéciale de Dieu, ces messieurs 
qui vous présenteront celle-ci s'etant rencontrés chez moi 
sans autre dessein que de me voir, et les ayant abouchés, 
il s'est trouvé que la charité de la vérité qui avoit animé 
leur zèle s'est accordée avec la vérité de la charité qui étoit 
dans leur cœur; et ainsi il m'a été facile de rejoindre ce 
qui paroissoit plutôt qu'il n 1 étoit véritablement divisé. Le 
Dieu de paix , qui fait de plusieurs un, soit béni de cette 
réunion et bonne intelligence bien séante à ceux qui sont 
fidèles à la dilection et qui acquiescent à la concorde. C'est 
à vous, Monseigneur, d'achever par votre bénédiction ce 



388 DOCUMENTS INÉDITS. 

que j'ai commencé par ma sollicitation; pour cela, j'ai 
obtenu de M. Pascal le père qu'il fut le médiateur auprès 
de vous de cet accommodement, sachant l'estime que vous 
faites de sa personne, à quoi M. de Saint-Ange s'est rangé 
avec beaucoup de contentement. Je n'en dirai pas davan- 
tage, puisque scienlibus legem toquor, et que sapientiam 
loquimur inter perfectos. 
Je suis inviolablement, Monseigneur, votre, etc. » 

Signé : J. P., Évêque de Belleij. 

L'archevêque dont Pascal et ses amis échauffaient sans 
cesse le zèle , ne félicite point l'évêque de Belley (lettre du 
2 avril). Il élève encore plus d'une plainte, il met en avant 
Pascal ; on voit qu'il en a peur (lettre du 7 avril). «M. Pascal 
pourra bien vous faire trouver quelque chose à réformer à 
ce calendrier : je m'en remets à ce que vous lui pourrez 
faire dire. » M. l'archevêque voulait donc absolument que 
Pascal et les siens fussent satisfaits. Enfin il publie un man- 
dement qui résume et termine cette triste affaire. 

En finissant ce long récit, nous demandons grâce pour 
tant de citations d'un intérêt souvent médiocre, mais qu 
du moins ont l'avantage de mettre parfaitement en lumière 
cet épisode obscur de la vie de Pascal. 



MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 389 

MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 

Le Recueil d'Utrecht, p. 301, fait connaître en gros l'his- 
toire touchante de M lle de Roannez; mais rien n'équivaut 
au récit original écrit de la main même de Marguerite 
Périer, qui avait vu à Port- Royal mademoiselle de Roan- 
nez, et avait suivi toute sa destinée. Ce récit est une des 
pièces du Recueil manuscrit de mademoiselle Périer, Bi- 
bliothèque royale, Supplément français, n° 4485; et on 
le trouve aussi dans un manuscrit de la Bibliothèque Maza- 
rine, n° 2196, intitulé : Mémoires et pièces recueillies par 
M. Domat, auteur du Traité des lois civiles, qui m'ont 
été communiqués par M. Domat, président en la cour des 
aides de Clermont, son arrière-petit-fils, 1776. Ce ne sont là 
que des copies, il est vrai, mais toutes deux faites avec soin 
sur l'autographe même de mademoiselle Périer, qui doit 
être caché aujourd'hui dans quelque bibliothèque de Cler- 
mont. Cette histoire, parfaitement authentique, est un ro- 
man du plus douloureux intérêt. Pascal y joue un rôle 
principal; on y apprend certains détails de sa vie qui ne se 
trouvent nulle autre part : 4° qu'il avait fait avec M. le duc 
de Roannez, frère de mademoiselle de Roannez, un ou 
deux voyages en Poitou; que c'est lui qui avait mis M. de 
Roannez entre les mains de M. Singlin; qu'il occupait un 
logement à l'hôtel Hoannez , quoiqu'il eût une maison à 
Paris; 2° que toute la famille de M. et de mademoiselle de 
Roannez, et en particulier M. le comte d'Harcourt , était 
très irritée contre Pascal ; 3° que cette irritation gagna toute 
la maison, à ce point qu'un matin la concierge monta dans 
la chambre de Pascal avec un poignard pour le tuer. Mais 
laissons parler Marguerite Périer. 



390 MADEMOISELLE DE ROANNE Z. 

Monsieur et Mademoiselle de Rouan es. 

« M. de Rouanès étoit fils de M. le marquis de Boissy : 
madame sa mère étoit fille de M. Hennequin, président 
au parlement, et il étoit petit-fils de M. le duc de Rouîmes; 
madame sa grand'mère étoit sœur de M. le comte d'Har- 
court. Il perdit monsieur son père à l'âge de huit ou neuf 
ans , et fut mis entre les mains de monsieur son grand- 
père, qui ne connoissoit guère sa religion, et qui étoit un 
homme très emporté, et peu capable de donner une édu- 
cation chrétienne à un enfant. Il lui donna un gouverneur 
qui n'en étoit guère plus capable que lui; il alla même 
jusque là que d'ordonner à son gouverneur de lui donner 
l'air de cour et de lui apprendre à jurer, croyant qu'il 
falioit qu'un jeune seigneur prît ces manières-là. Il perdit 
monsieur son grand-père à treize ans; et alors il fut son 
maître. Madame sa mère, qui étoit une bonne femme, 
toute simple, ne pouvoit et ne sçavoit pas même en pren- 
dre soin. Cependant il ne laissa pas de commencer assez 
jeune à avoir des sentiments de religion. Il avoit un très 
bon esprit, mais point d'étude. II lit connoissance (je ne 
sais pas bien à quel âge) avec M. Pascal, qui étoit son 
voisin ; il goûta fort son esprit, et le mena même une fois 
ou deux en Poitou avec lui, ne pouvant se passer de le 
voir. Lorsque M. de Rouanès eut environ vingt-deux ou 
vingt-trois ans, M. Pascal s'étant donné pleinement à Dieu, 
et ayant pris la résolution d'abandonner le monde entière- 
ment, persuada à M. de Rouanès d'entrer dans les mêmes 
sentiments. Il y entra très fortement, et environ à vingt- 
quatre ou vingt-cinq ans, il résolut, avec M. Pascal et 
M. Singlin, entre les mains duquel AI. Pascal P avoit mis, 
de prendre quelque temps pour examiner devant Dieu ce 



MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 391 

qu'il devoit faire; il prit ce temps-là. If. Pascal demeuroit 
alors chez lui ; il lui avoit donné une chambre où il alloit 
de temps en temps, quoiqu'il eût une maison dans Paris. 
Enfin, M. de Rouanès, après bien des réflexions, prit sa 
résolution; il se détermina absolument à abandonner le 
monde ; il le déclara à M. Singlin et à M. Pascal, et leur dit 
qu'il prendroit l'occasion, dès qu'il pourroit la trouver, 
d'avoir l'agrément du Roi de vendre son gouvernement et 
se retirer à l'institution. Sa résolution étant prise entière- 
ment et déclarée à ces messieurs, il lui arriva une chose 
fort extraordinaire. Il y avoit quatre ou cinq ans que, ne 
pensant point à quitter le monde, et songeant au contraire 
à s'y établir, il y avoit une demoiselle de qualité, et la plus 
riche héritière du royaume, qui étoit mademoiselle de Me- 
nus, qui n'étoit pas encore en âge de se marier. M. de 
Rouanès jetoit toujours les yeux sur elle, comme un parti 
qui lui convenoit, et il ne doutoit pas même qu'il ne pût 
l'avoir, parce qu'il étoit alors le seul duc et pair à marier; 
car il y avoit en ce temps-là peu de ducs. Il arriva donc 
qu'environ un mois après que M. de Rouanès avoit pris 
sa résolution, on alla proposer à M. le comte d'Harcourt 
mademoiselle de Menus pour monsieur son petit-neveu. 
M. le comte d'Harcourt, très content, alla trouver M. de 
Rouanès, et lui dit : Mon neveu, je viens vous apporter une 
nouvelle qui vous fera plaisir; on vient de me proposer 
pour vous mademoiselle de Menus. M. de Rouanès fut très 
surpris, et lui dit : Monsieur, je vous prie de me donner 
quelque temps pour y penser. M. le comte d'Harcourt se 
mit en colère, et lui dit : « Vous êtes donc fou, mon neveu ? 
Si vous aviez recherché mademoiselle de Menus bien long- 
temps, et qu'on vous l'accordât, vous devriez être très con- 
tent; on vous la vient jeter à la tête, et vous dites que vous 



392 MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 

y penserez! C'est une fille de qualité, la plus riehe héri- 
tière du royaume; il faut que vous soyez fou. » M. de 
Rouanès persista à demander du temps, et au bout de 
douze ou quinze jours il alla faire sa déclaration à M. le 
comte d'Harcourt, qu'il avoit résolu de ne se point marier. 
M. le comte d'Harcourt entra dans une fureur très grande, 
surtout contre M. Pascal. Cela se répandit à l'hôtel de 
Rouanès, où M. Pascal étoit encore; en sorte que la con- 
cierge de la maison alla un matin sur les huit heures, avec 
un poignard, pour le tuer; heureusement elle ne le trouva 
point; il étoit sorti ce jour-là, contre son ordinaire, de 
grand matin ; il fut averti de cette aventure, et n'y retourna 
plus. Mademoiselle de Menus épousa ensuite M. de Vi- 
vonne. 

« M. de Rouanès persista donc dans sa résolution, et 
quelques années après il vendit son gouvernement, et paya 
quelques dettes, mais non pas toutes; car monsieur son 
grand-père lui en avoit laissé de très grandes. Depuis cela, 
M. de Rouanès ne laissa pas de demeurer dans le monde, à 
cause que sa mère vivoit encore; mais il eut ensuite bien 
du chagrin par le changement de mademoiselle sa sœur, 
qui n'eut pas tant de fermeté que lui. 

« Pour rapporter donc aussi l'histoire de mademoiselle 
de Rouanès, elle étoit dans le monde, où elle vivoit avec 
madame sa mère. Elle avoit deux sœurs religieuses béné- 
dictines; l'aînée fut abbesse de Riel; et la cadette est morte 
simple religieuse aux Filles- Dieu, où elle s'étoit retirée, 
ayant quitté son couvent, je n'en sais pas la raison. Made- 
moiselle de Rouanès étoit donc restée seule; et comme elle 
pensoit à se marier, plusieurs personnes jetoient les yeux 
sur elle; mais comme elle ne pou voit pas être un grand 
parti, monsieur son frère , dont on ne savoit pas a résolu- 



MADEMOISELLE DE ROANNE/. 393 

tion, étant encore dans le monde, ceux qui pensoient à elle 
n'étoient pas de très grands seigneurs. Il y eut un homme 
de qualité qui s'en approchoit, lorsqu'il arriva que made- 
moiselle de Rouanès, qui avoit mal aux yeux, alla faire une 
neuvaine à la Sainte-Épine, à Port-Royal. Je n'assurerai 
pas si c'est en 1656 ou 57 ; mais le dernier jour de sa neu- 
vaine, elle fut touchée de Dieu si vivement que durant 
toute la messe elle fondit en larmes. Madame sa mère, qui 
y alloit tous les jours avec elle, fut surprise de la voir en 
cet état. Mademoiselle de Rouanès la pria de ne pas sortir 
sitôt de l'Église. Enfin, en étant sortie, et en retournant 
chez elle, elle témoigna à madame sa mère qu'elle vouloit 
se donner à Dieu. Elle resta quelques jours chez elle, et 
ensuite elle s'échappa un matin, et alla à Port-Royal deman- 
der à y être reçue. M. Singlin et la mère abbesse jugè- 
rent à propos de lui faire ouvrir la porte; elle y entra, et se 
mit au noviciat avec une ferveur extraordinaire sous le 
nom de sœur Charlotte de la Passion, et y prit le petit 
habit. J'y étois alors, et j'en fus témoin. Madame sa mère 
l'ayant appris, alla à Port-Royal faire des plaintes; et enfin, 
ne pouvant obtenir qu'elle sortît, au bout de trois mois elle 
s'adressa à la Reine-mère, qui lui donna une lettre de cachet 
qui lui ordonnoit de sortir. Alors, avant que de sortir, elle 
prononça des vœux de chasteté, je ne sais si ce fut à l'église 
ou en présence des religeuses, et se coupa les cheveux; 
depuis cela , elle resta chez elle dans une retraite et une 
séparation entière du monde; cela dura jusqu'à la fin de 
1663. Durant tout ce temps-là, elle renouveloit ses vœux 
toutes les fois qu'elle communioit: elle les écrivoit et les 
siimoit, dans un petit livre qu'elle avoit exprès pour cela; 
elle y ajouta même le vœu d'être religieuse. Il arriva donc 
que madame sa sœur, la religieuse, [qui étoit aux Filles- 



394 MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 

Dieu, voyant que monsieur son frère persistoit dans sa 
résolution de ne se point marier, fâchée de voir finir sa 
famille, forma le dessein au moins de faire marier sa sœur ; 
elle s'avisa, pour cela, de lui procurer une occasion de voir 
cet homme de qualité qui la voyoit lorsqu'elle fiit touché* 1 
de Dieu à Port-Royal. Elle le fit donc monter à son parloir, 
comme par hasard, lorsque mademoiselle de Rouanès y 
étoit. Cet homme lui marqua les mêmes empressements 
qu'il avoit eus il y avoit cinq ou sept ans. Mademoiselle de 
Rouanès fut touchée de voir qu'un si long intervalle n'avoit 
point refroidi cet homme; ce qui fut cause qu'elle lui per- 
mit de la venir voir, mais de sa part sans aucun dessein de 
le voir que comme ami. j\l. de Rouanès ayant découvert 
cela, en fut fâché; il alla en faire ses plaintes à madame 
Périer. M. Pascal étoit mort il y avoit quinze ou seize mois. 
Madame Périer vit mademoiselle de Rouanès, qui lui dit 
que monsieur son frère s'alarmoit mal à propos, qu'elle 
n'avoit nul dessein de se marier, que même elle ne le pou- 
voit pas, et elle lui montra ses vœux, et la pria de lui pro- 
curer chez elle un entretien avec M* Singlin, qui avoit été 
son directeur, et qui alors étoit caché ; elle le vit donc, et, 
suivant ses avis, elle ne voulut plus voir cet homme qui la 
visitoit auparavant, et rentra dans son ancienne ferveur. 

« M. Singlin mourut au mois d'avril 1044; elle en fut 
très affligée; cependant elle continuoit dans sa ferveur, et 
voyoit souvent madame Périer; mais madame Périer fut 
obligée de quitter Paris au mois de décembre 16G4; M. de 
Rouanès en fut fort affligé, et lui dit qu'il craignoit, beau- * 
coup que cela ne fit encore changer sa sœur. En effet, cela 
ne manqua pas. N'ayant plus de soutien, ayant perdu 
M. Pascal, M. Singlin et madame Périer, elle recommença 
en 1665, de revoir le monde. Madame sa sœur, d'ailleurs, 



MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 395 

la sollicita do nouveau d'écouter des propositions de ma- 
riage. M. de Rouanès, voyant qu'il ne pouvoit plus espérer 
qu'elle demeurât ferme dans sa résolution, lui déclara que, 
pour lui , il étoit résolu de ne point changer, et qu'ainsi 
tout son bien devoit lui revenir: il falloit donc qu'elle 
n'écoutât que des propositions conformes à sa condition et 
à son bien : alors elle écouta toutes celles qu'on lui fit. Il 
y en eut plusieurs qui n'eurent pas de lieu ; enfin on pro- 
posa Al. le marquis de Cœuvres, fils de M. le maréchal 
d'Estrées. AI. de Rouanès le manda à M. Périer, en Au- 
vergne, et le pria de lui donner cette marque d'amitié de 
venir à Paris pour régler toutes ses affaires, n'ayant de 
confiance qu'en lui. M. Périer y alla. Cela se rompit avec 
Al. de Cœuvres; et, comme l'on voyoit qu'elle étoit absolu- 
ment résolue de se marier, et que même apparemment elle 
avoit une dispense de ses vœux, AI. de la Vieuxville s'avisa 
tout d'un coup de dire : « Il lui faut un duc et pair; il n'y 
en a pas à marier; il faut penser à M. de la Feuillade; le 
Roi l'aime, et il fera revivre le duché sur sa tête. » Cette 
proposition fut du goût de mademoiselle de Rouanès; on 
en parla au Roi, qui y donna son agrément, et promit de le 
faire duc. Mais comme Al. de la Feuillade étoit le cadet de 
M. l'archevêque d'Embrun, il n'avoit point de bien; le Roi 
en écrivit à l'archevêque, qui étoit alors en Espagne. La 
réponse fut une démission entière de tout son bien ; le ma- 
riage se fit. Il fut mis dans le contrat que Al. de la Feuillade 
prendroit le nom de duc de Rouanès. Al. de Rouanès 
donna tout son bien à sa sœur, et la chargea de payer ses 
dettes, et se réserva seulement quelques terres de 45 
20,000 de rente. Je ne sais s'il s'en réserva la propriété ou 
seulement la jouissance. 

« Le mariage ne fut pas plutôt fait que madame de la 



3*6 MADEMOISELLE DE ROANNEZ. 

Feuillade reconnut sa faute, en demanda pardon à Dieu, 
et en fit pénitence, car elle eut beaucoup à souffrir, et re- 
connoissoit toujours que c'était Dieu qui le permettoit pour 
la punir. Elle eut un premier enfant qui ne reçut point le 
baptême; le second fut un fils tout contrefait par les jambes; 
le troisième fut une fille qui demeura naine depuis deux 
ans jusqu'à huit ou douze ans, sans croître du tout; en- 
suite elle crut un peu; mais elle mourut à dix-neuf ans 
subitement; le quatrième est M. le duc de la Feuillade 
d'aujourd'hui. Après avoir eu ces enfants, elle eut des 
maladies extraordinaires; il lui fallut subir des opérations 
cruelles qu'elle souffrit toujours en esprit de pénitence, et 
elle disoit « Je suis bien heureuse de ce que Dieu m'envoie 
des occasions de souffrir; cela me fait espérer qu'il veut 
recevoir ma pénitence. » Les chirurgiens étaient surpris de 
voir qu'elle marquât un air de jubilation quand ils venoient 
pour la panser de maux très douloureux. Elle est morte 
dans ces sentiments après une terrible opération. 

« M. de la Feuillade prit d'abord le nom de duc de Roua- 
nès; mais un ou deux ans après il fut envoyé pour com- 
mander en Candie, et demanda permission au Roi de pren- 
dre le nom de duc de la Feuillade, parce qu'il avoit fait 
peur aux Turcs sous ce nom-là en Hongrie; le Roi le lui 
permit, et depuis il l'a gardé. . 

« M. de Kouanès, de son côté, a eu beaucoup de peine 
de ce mariage , parce que M. de la Feuillade, qui s'était 
chargé de payer les dettes, ne les payant pas, les créanciers 
revenoient sur les terres qu'il s'était réservées; en sorte 
qu'il a passé le reste de ses jours fatigué d'affaires et de 
dettes; mais il fut toujours rempli de religion et de piété, 
même d'une piété tendre, que l'on remarquoit flans toutes 
ses paroles et ses actions. » 



LETTRES DE PASCAL 



LETTRE DE PASCAL A SA SŒUR MADAME PERIER. 

(Communiquée par M. Renouard, le savant libraire. L'adresse est : 
A Mademoiselle Périer, la Conseillère. On ne donnait le nom de Ma- 
dame aux femmes mariées que lorsqu'elles étoient d'une condition 
élevée.) 

« Ma chère sœur, 

Je ne doute pas que vous n'ayez été bien en peine du 
long temps qu'il y a que vous n'avez reçu de nouvelles de 
ces quartiers ici. Mais je crois que vous vous serez bien 
doutés que le voyage des Élus en a été la cause , comme en 
effet. Sans cela, je n'aurois pas manqué de vous écrire plus 
souvent. J'ai à te dire que MM. les commissaires étant à 
Gisors, mon père me fit aller faire un tour à Paris, où je 
trouvai une lettre que tu m'écrivois où tu me mandes que 
tu t'étonnes de ce que je te reproche que tu n'écris pas as- 
sez souvent, et où tu me dis que tu écris à Rouen toutes 
les semaines une fois. Il est bien assuré, si cela est, que les 
lettres se perdent, car je n'en reçois pas toutes les trois se- 
maines une. Étant retourné à Rouen, j'y ai trouvé une 
lettre de M. Périer, qui mande que tu es malade. Il ne 



398 LETTRES DE PASCAL. 

mande point si ton mal est dangereux ni si tu te portes 
mieux • et il s'est passé un ordinaire depuis sans avoir reçu 
de lettre, tellement que nous en sommes en une peine dont 
je te prie de nous tirer au plutôt; mais je crois que la prière 
que je te fais sera inutile, car avant que tu aies reçu cette 
lettre ici, j'espère que nous aurons reçu lettres ou de toi 
ou de M. Périer. Le département s'achève, Dieu merci. Si 
je savois quelque chose de nouveau, je te le ferois savoir. 
Je suis, ma chère sœur, 

Post-scriptum de la main d'Etienne Pascal, le père : «Ma 
bonne fille m'excusera si je ne lui écris comme je le désire- 
rois, n'y ayant aucun loisir; car je n'ai jamais été dans 
Tembarras à la dixième partie de ce que j'y suis à présent. 
Je ne saurois l'être davantage à moins d'en avoir trop; il y 
a quatre mois que je (ne) me suis couché six fois devant 
deux heures après minuit. 

Je vous avois commencé dernièrement une lettre de rail- 
lerie sur le sujet de la votre dernière touchant le mariage 
de monsieur Desjeux, mais je n'ai jamais eu le loisir de 
l'achever. Pour nouvelles, la fille de monsieur de Paris, 
maître des comptes, mariée à M. de Neufville, aussi maître 
des comptes, est décédée, comme aussi la fille de Belair, 
mariée au petit Lambert. Votre petit a couché céans cette 
nuit. Il se porte Dieu grâces très bien. Je suis toujours 
Votre bon et excellent ami, 

Pascal. » 

Votre très humble et 1res affectionné serviteur et frère, 

Pascal. » 



LETRRES DE PASCAL. 399 



LETTRE DE PASCAL A SA SOEUR JACQUELLNE. 

Recueil de Marguerite Périer, p. 367, avec cette note; 
Elle parait écrite à sa sœur Jacqueline .) 

Ce 16 janvier 1648. 

« Ma chère sœur, 

Nous avons reçu tes lettres. J'avois dessein de te faire 
réponse sur la première que tu m'écrivis il y a plus de 
quatre mois; mais mon indisposition et quelques autres 
affaires m'empêchèrent de l'achever. Depuis ce temps-là je 
n'ai pas été en état de t'écrire, soit à cause de mon mal, 
soit manque de loisir, ou pour quelque autre raison. J'ai 
peu d'heures de loisir et de santé tout ensemble; j'essayerai 
néanmoins d'achever celle-là sans me forcer; je ne sçais si 
elle sera longue ou courte. Mon principal dessein est de t'y 
faire entendre le fait des visites que tu sçais, où j'espérerois 
d'avoir de quoi te satisfaire et répondre à tes dernières 
lettres. Je ne puis commencer par autre chose que par le 
témoignage du plaisir qu'elles m'ont donné; j'en ai reçu 
des satisfactions si sensibles que je ne te les pourrois pas 
dire de bouche. Je te prie de croire qu'encore que je ne 
t'aie point écrit, il n'y a point d'heure que tu ne m'aies été 
présente, où je n'aye fait des souhaits pour la continuation 
des grands desseins que Dieu t'a inspirés 1 . J'ai ressenti de 
nouveaux accès de joye à toutes les lettres qui en portoient 
quelque témoignage, et j'ai été ravi d'en voir la continuation 

1 . Allusion au dessein de Jacqueline de se faire religieuse. 



400 LETTRES DE PASCAL. 

sans que ta eusses aucune nouvelle de notre part. Cela m'a 
fait juger qu'il y avoit un appui plus qu'humain, puisqu'il 
n'avoit pas besoin des moyens humains pour se maintenir, 
Je souhaiterois néanmoins d'y contribuer quelque chose; 
mais je n'ai aucune des parties qui sont nécessaires pour 
cet effet. Ma foiblesse est si grande que, si je l'entreprenois, 
je ferois plutôt une action de témérité que de charité, et 
j'aurois droit de craindre pour nous deux le malheur qui 
menace un aveugle conduit par un aveugle. J'en ai ressenti 
mon incapacité sans comparaison davantage, depuis les 
visites dont il est question; et bien loin d'en avoir rapporté 
assez de lumières pour d'autres, je n'en ai rapporté que de 
la confusion et du trouble pour moi, que Dieu seul peut 
calmer, et où je travaillerai avec soin mais sans empresse- 
ment et inquiétude, sachant bien que l'un et l'autre m'en 
éloigneroient. Je te dis que Dieu seul le peut calmer, et 
que j'y travaillerai, parce que je ne trouve que des occa- 
sions de le faire naître et de l'augmenter dans ceux dont 
j'en avois attendu la dissipation; de sorte que, me voyant 
réduit à moi seul, il ne me reste qu'à prier Dieu qu'il en 
bénisse le succès. J'aurois pour cela besoin de la commu- 
nication de personnes savantes et de personnes désintéres- 
sées; les premiers sont ceux qui ne le feront pas : je ne 
cherche plus que les autres; et pour cela je souhaite infi- 
niment de te voir, car les lettres sont longues, incommodes 
et presque inutiles en ces occasions : cependant je t'en écri- 
rai peu de chose. 

La première fois que je vis M. Rebours', je me fis con- 
noître à lui et j'en fus reçu avec autant de civilités que 
j'eusse pu souhaiter. Elles appartenoicnt toutes à Monsieur 

1 . Un des confesseurs de Port-Royal. Voyez le Nécrologe de Port- 
Royal, page 333. 



LETTRES DE PASCAL. 401 

mon père, puisque je les reçus à sa considération. Ensuite 
des premiers compliments, je lui demandai permission de 
le revoir de temps en temps ; il me l'accorda : ainsi je fus 
en liberté de le voir, de sorte que je ne compte pas cette 
première vue pour visite, puisqu'elle n'en fut que la per- 
mission. J'y fus à quelque temps de là, et entre autres dis- 
cours, je lui dis, avec ma franchise et ma naïveté ordi- 
naires, que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs 
adversaires, que c'étoit assez pour lui faire entendre que 
nous étions de leurs sentiments. Il m'en témoigna quelque 
joye. Je lui dis ensuite que jepensois que l'on pouvoit, sui- 
vant les principes mêmes du sens commun, démontrer 
beaucoup de choses que les adversaires disent lui être con- 
traires, et que le raisonnement bien conduit portoit à les 
croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonne- 
ment. Ce furent mes propres termes où je ne crois pas qu'il 
y ait de quoi blesser la plus sévère modestie. Mais comme 
tu sçais que toutes les actions peuvent avoir deux sources, 
et que ce discours pouvoit procéder d'un principe de vanité 
et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon, qui fut 
augmenté par la connoissance qu'il avoit de mon étude de 
la géométrie, suffit pour lui faire trouver ce discours 
étrange, et il me le témoigna par une répartie si pleine d'hu- 
milité et de modestie qu'elle eût sans doute confondu l'or- 
gueil qu'il vouloit réfuter. J'essayai néanmoins de lui faire 
connoitre mon motif; mais ma justification accrut son 
doute, et il prit mes excuses pour une obstination. J'avoue 
que son discours étoit si beau que si j'eusse cru être en l'é- 
tat qu'il se le figuroit, il m'en eût retiré; mais comme je ne 
pensois pas être dans cette maladie, je m'opposois au re- 
mède qu'il me présentoit; mais il Le fortifioit d'autant plus 
que je semblois le fuir, parce qu'il prenoit mon refus pour 

20 



402 LETTRES DE PASCAL. 

endurcissement; et plus il s'efforçoit de continuer, plus 
mes remerciments lui témoignoient que je ne le tenois pas 
nécessaire; de sorte que toute cette entrevue se passa dans 
cette équivoque et dans un embarras qui a continué dans 
toutes les autres et qui ne s'est pu débrouiller. Je ne te 
rapporterai pas les autres mot à mot parce qu'il ne seroit 
pas nécessaire ni à propos ; je te dirai seulement en sub- 
stance le principal de ce qui s'y est dit, ou, pour mieux 
dire, le principe de leur retenue. 

Mais je te prie avant toutes choses de ne tirer aucune 
conséquence de tout ce que je te mande, parce qu'il pour- 
roit m 1 échapper de ne pas dire les choses avec assez de jus- 
tesse ; et cela te pourroit faire naître quelque soupçon peut- 
être aussi désavantageux qu'injuste. Car enfin après y 
avoir bien songé ; je n'y trouve qu'une' obscurité où il seroit 
difficile et dangereux de décider, et pour moi j'en suspends 
entièrement mon jugement autant à cause de ma foiblesse 
que pour mon manque de connoissance. 

LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE 
A MADAME PÉRIER. 

(Recueil de Marguerite Périer, p. 359. Il y est dit que cette lettre a 
été copiée sur l'original de la main de M lle Jacqueline Pascal. Elle 
est écrite par celle-ci en son nom et au nom de son frère. Il est aisé, 
en effet, d'y reconnaître plus d'une idée de Pascal sous la plume 
de Jacqueline 2 .) 

1er avril 1648. 

Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les 
autres 3 ; mais nous savons bien que nous voudrions bien 

1. Le manuscrit à tort : aucune. 

2. Voyez Jacqueline Pascal, ch. m, p. 100, etc. 

3. Ceci prouverait que nous ne possédons pas toute la correspon- 
dance du frère et des deux sœurs. 



LETTRES DE PASCAL. 403 

écrire sans fin. Nous avons ici la lettre de M. de Saint-Cy- 
ran, de la Vocation, imprimée depuis peu sans approbation 
ni privilége ; ce qui a choqué beaucoup de monde. Nous la 
lirons; nous te Fenvoyerons après; nous serons bien aise 
d'en savoir ton sentiment et celui de M. mon père : elle est 
fort relevée. 

Nous avons plusieurs fois commencé à t'écrire, mais j'en 
ai été retenu par l'exemple et par les discours ou, si tu 
veux, par les rebufades que tu sçais '; mais après nous être 
éclaircis tant que nous avons pu, je crois qu'il faut y ap- 
porter quelque circonspection; et s'il y a des occasions où 
Fon ne doit pas parler de ces choses, nous en sommes dis- 
pensés. Car comme nous ne doutons point Fun de l'autre, 
et que nous sommes comme assurés mutuellement que 
nous n'avons dans tous ces discours que la gloire de Dieu 
pour objet, et presque point de communication hors de 
nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de 
scrupule tant qu'il nous donnera ces sentiments. Si nous 
ajoutons à ces considérations celle de l'alliance que la na- 
ture a faite entre nous, et à cette dernière celle que la grâce 
y a faite, je crois que bien loin d'y trouver une défense, 
nous y trouverons une obligation; car je trouve que notre 
bonheur a été si grand d'être unis de la dernière sorte, que 
nous nous devons unir pour le reconnoître et pour nous en 
réjouir. Car il faut avouer que c'est proprement depuis ce 
temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle le com- 
mencement de la vie) que nous devons nous considérer 
comme véritablement parents, et qu'il a plu à Dieu de nous 
joindre aussi bien dans son nouveau monde par l'esprit, 
comme il avoit fait dans le terrestre par la chair, 

1. Sur ces rebufades, veyea Jacquelmu Pascal, cli. i. p. 43. 



404 LETTRES DE PASCAL. 

Nous te prions qu'il n'y ait point de jour où tu ne le re- 
passes enta mémoire, et de reconnoître souvent la conduite 
dont Dieu s'est servi en cette rencontre, où il ne nous a pas 
seulement fait frères les uns des autres, mais encore en- 
fants d'un même père, car tu sais que mon père nous a 
tous prévenus et comme conçus dans le dessein '. C'est en 
quoi nous devons admirer que Dieu nous ait donné et la 
figure et la réalité de cette alliance. Car, comme nous 
avons souvent dit entre nous, les choses corporelles ne sont 
qu'une image des spirituelles, et Dieu a représenté les 
choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si géné- 
rale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer un espace 
notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons 
discouru assez particulièrement du rapport de ces deux 
sortes de choses ; c'est pourquoi nous n'en parlerons pas 
ici. Car cela est trop long pour l'écrire, et trop beau pour 
ne t'être pas resté dans la mémoire, et, qui plus est, néces- 
saire absolument, suivant mon avis; car comme nos péchés 
nous tiennent enveloppés parmi les choses corporelles et 
terrestres, et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos 
péchés, mais encore l'occasion d'en faire de nouveaux et la 
cause des premiers, il faut que nous nous servions du lieu 
môme où nous sommes tombés pour nous relever de notre 
chute. C'est pourquoi nous devons bien ménager l'avan- 
tage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser tou- 
jours devant les yeux une image des biens que nous avons 
perdus, et de nous environner dans la captivité même, où 
sa justice nous a réduits, de tant d'objets qui nous servent 
d'une leçon continuellement présente; de sorte que nous 
devons nous considérer comme des criminels dans une pri- 

1. Cette phrase est inachevée ou il faut lire ce dessein. 



LETTRES DE PASCAL. 40â 

son toute remplie d'images de leur libérateur et des in- 
structions nécessaires pour sortir de la servitude; mais il faut 
avouer qu'on ne peut appercevoir ces saints caractères 
sans une lumière surnaturelle. Car comme toutes choses 
parlent de Dieu à ceux qui le connoissent, et qu'elles le 
découvrent à ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le cachent 
à tous ceux qui ne le connoissent pas. Aussi Ton voit que 
dans les ténèbres du monde, on les suit par un aveuglement 
brutal, que l'on s'y attache, et qu'on en fait la dernière fin 
de ses désirs; ce qu'on ne peut faire sans sacrilège; car il 
n'y a que Dieu qui doive être la dernière fin comme lui 
seul est le principe. Quelque ressemblance que la nature 
créée ait avec son créateur, et encore que les moindres 
choses et les plus petites et les plus viles parties du monde 
représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui 
ne se trouve qu'en Dieu, on ne peut pas légitimement leur 
porter le souverain respect, parce qu'il n'y a rien de si abo- 
minable aux yeux de Dieu et des hommes que l'idolâtrie, 
à cause qu'on y rend à la créature l'honneur qui n'est dû 
qu'au créateur. L'Écriture est pleine des vengeances que 
Dieu a exercées sur ceux qui en ont été coupables, et le 
premier commandement du Décalogue, qui enferme tous 
les autres, défend sur toutes choses d'adorer les images; 
car comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections 
que de nos respects, il est visible qu'il n'y a point de crime 
qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d'ai- 
mer souverainement les créatures, quoiqu'elles le repré- 
sentent. 

C'est pourquoi ceux à qui Dieu fait connoître ces grandes 
vérités, doivent user de ces images pour jouir de celui 
qu'elles représentent, et ne demeurer pas éternellement 
dans cet aveuglement charnel et judaïque qui fait prendra 



40U LETTRES DE PASCAL. 

la figure pour la réalité; et ceux que Dieu par la régénéra- 
tion a relevés gratuitement du péché, qui est le véritable 
néant parce qu'il est contraire à Dieu qui est le véritable 
être, pour leur donner une place dans son Église qui est 
son véritable temple, après les avoir retirés gratuitement 
du néant au jour de leur création pour leur donner une 
place dans l'univers, ont une double obligation de le servir 
et de l'honorer, puisqu'en tant que créatures ils doivent se 
tenir dans Tordre des créatures et ne pas profaner le lieu 
qu'ils remplissent, et qu'en tant que chrétiens ils doivent 
sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps 
de Jésus-Christ, mais qu'au lieu que les créatures qui com- 
posent le monde s'acquittent de leurs obligations en se 
tenant dans une perfection bornée, parce que la perfection 
du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent 
point mettre de limites à leur pureté et à leur perfection, 
parce qu'ils font partie d'un corps tout divin et infiniment 
parfait, comme on voit que Jésus-Christ ne limite point les 
commandements de la perfection et qu'il nous en propose 
un modèle où elle se trouve infinie, quand il dit : « Soyez 
donc parfaits comme votre père céleste est parfait. » Aussi 
c'est une erreur bien préjudiciable parmi les chrétiens, et 
parmi ceux-là même qui font profession de piété, de se per- 
suader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel 
on soit en assurance, et qu'il ne soit pas nécessaire de pas- 
ser, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on s'y ar- 
rête, et dont on puisse éviter de tomber qu'en montant plus 
haut. 



LETTRES DF, PASCAL. 

LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE 
A MADAME PÉRIER. 



(Elle est intitulée dans le Recueil de Marguerite Périer, p. 355: Lettre 
de M. et de 3/ ,le Pascal à Jf rae Périer, leur sœur. A la fin sont 
écrits ces mots : Copié sur l'original, écrit de la main de l/ lle Jac- 
(juelinc Pascal 1 .) 

A Paris, ce 5 novembre 1648. 

Ma chère sœur, 

Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie dont 
on avoit perdu la mémoire, tant elle est absolument passée. 
Les éclaircissements un peu trop grands que nous avons 
procurés ont fait paroître le sujet général et ancien de nos 
plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont 
adouci l'aigreur que Monsieur mon père en avoit conçue. 
Nous avons dit ce que tu avois déjà dit, sans savoir que 
tu l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce 
que tu avois excusé par écrit, sans savoir que tu l'eusses 
excusé, et nous n'avons sçu ce que tu avois fait qu'après 
que nous l'avons eu fait nous-mêmes : car comme nous 
n'avions rien caché à mon père, il nous a aussi tout décou- 
vert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien 
tous ces embarras troublent la paix de la maison intérieure 
et extérieure, et combien dans ces rencontres on a besoin 
des avertissements que tu nous as donnés trop tard : nous 
avons à fen donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. 

Le premier est sur ce que tu nous mandes que nous t'a- 
vons appris ce que tu nous écris. Je ne me souviens pas 
de t'en avoir parlé, et si peu que cela m'a été très nouveau. 
Et de plus, quand cela seroit vrai, je craindrois que tu ne 

1. Jacqueline Pascal, ch. in, p. 114. 



408 LETTRES Î3E PASCAL. 

l'eusses retenu humainement situ n'avois oublié la personne 
dont tu Favois appris, pour ne te ressouvenir que de Dieu, 
qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en 
souviens comme d'une bonne chose, tu ne sçaurois penser 
le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le' 
peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans 
cette sorte de reconnoissance, on ne s'arrête pas aux 
hommes à qui on s'adresse, comme s'ils étoient auteurs du 
bien qu'on a reçu par leur entremise; néanmoins cela ne 
laisse point' de former une petite opposition à la vue de 
Dieu, et principalement dans les personnes qui ne sont pas 
entièrement épurées des impressions charnelles qui font 
considérer comme sources de bien les objets qui le com- 
muniquent. Ce n'est pas que nous ne devions reconnoître et 
nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques 
instructions, quand ces personnes ont droit de les faire, 
comme les Pères, les évêques et les directeurs, parce qu'ils 
sont les maîtres dont les autres sont les disciples. Mais 
quant à nous, il n'en est pas de même; car comme l'ange 
refusa les adorations d'un saint, serviteur comme lui, nous 
te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une 
reconnoissance humaine, que tu te gardes de nous faire de 
pareils compliments, parce que nous sommes disciples 
comme toi. 

Le second est sur ce que tu dis qu'il n'est pas nécessaire 
de nous répéter ces choses, parce que nous les savons déjà 
bien; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas ici 
assez de différence entre les choses dont tu parles et celles 
dont le siècle parle, parce qu'il est sans doute qu'il suffit 
d'avoir appris une fois celles-ci, et de les avoir bien rete- 
nues, pour n'avoir plus besoin d'en être instruit; au lieu 
qu'il ne suffit pas d'avoir une fois compris celles de l'autre 



LETTRÉS DE PASCAL. 409 

sorte, et de les avoir connues de la bonne manière, c'est- 
à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en con- 
server la connoissance de la même sorte, quoiqu'on en 
conserve bien le souvenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse 
bien souvenir, et qu'on ne retienne aussi facilement une 
épitre de saint Paul qu'un livre de Virgile ; mais les con- 
noissances que nous acquérons de cette façon, aussi bien 
que leur continuation, ne sont qu'un effet de cette mé- 
moire; au lieu que pour y entendre le langage secret et 
étranger à.ceux qui le sont du ciel 1 , il faut que la même 
grâce qui peut seule en donner la première intelligence, la 
continue et la rende toujours présente en la retraçant sans 
cesse dans le cœur des fidèles, pour les faire toujours vivre. 
Gomme dans les bienheureux, Dieu renouvelle continuelle- 
ment leur béatitude, qui est un effet et une suite de sa 
grâce; et comme aussi l'Église tient que le père produit 
continuellement le fils, et maintient l'éternité de son es- 
sence par une effusion de sa substance, qui est sans inter- 
ruption aussi bien que sans fin; ainsi, la continuation de la 
justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de 
l'infusion de la grâce, et non pas une seule grâce qui sub- 
siste toujours; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la 
dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde 
de Dieu, puisque, s'il en interrompt tant soit peu le cours, 
la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité, 
il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nou- 
veaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle 
d'esprit, puisque on ne peut conserver la grâce ancienne 
que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et qu'autrement 
on perdra celle qu'on prétend retenir, comme ceux qui, 

1. Sic. pour: qui sont étrangers au ciel, 



410 LETTRES DE PASCAL. 

voulant renfermer la lumière, n'enferment que des ténè- 
bres. Ainsi nous devons veiller à purifier sans cesse Tinté- 
rieur qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant 
aussi les anciennes, puisque sans le renouvellement assidu 
on n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne sera 
point mis en vieux vaisseaux. 

C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre 
devant les yeux des choses que nous avons dans la mé- 
moire et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est 
sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instru- 
ment à la grâce que non pas l'idée qui nous en reste en la 
mémoire, puisque la grâce est particulièrement accordée 
par la prière, et que cette charité que tu as eue pour nous 
est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais in- 
terrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire 
ni d'ouïr les choses saintes , si communes et si connues 
qu'elles soient; car notre mémoire, aussi bien que les in- 
structions qu'elle retient, n'est qu'un corps inanimé et 
judaïque sans l'esprit qui doit les vivifier ; et il arrive très- 
souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs plutôt 
que des intérieurs pour les faire comprendre, et pour laisser 
d'autant moins de matière a la vanité des hommes lorsqu'ils 
reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un 

m 

livre et qu'un sermon, si communs qu'ils soient, apportent 
bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec plus de dis- 
positions que non pas l'excellence des discours plus élevés 
qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction ; 
et l'on voit quelquefois que ceux qui les écoutent comme 
il faut, quoique ignorants et presque stupides, sont tou- 
chés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les 
menacent de l'enfer, quoique ce soit tout ce qu'ils y com- 
prennent et qu'ils les sçussent aussi bien auparavant. 



LETTRES DE PASCAL. kll 

l& troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces 
choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce sen- 
timent; nous avons à te louer et à te remercier également 
sur ce sujet; nous te louons de ta persévérance et te re- 
mercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous 
avions déjà tiré cet aveu de M. Périer, et les choses que 
nous lui en avions fait dire nous en avoient assurées. Nous 
ne pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits qu'en 
te représentant la joye que tu recevrois si tu entendois dire 
de nous la même chose. 

Nous n'avons rien de particulier à te dire sinon touchant 
le dessein de votre maison. Nous savons que M. Périer 
prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleine- 
ment à deux choses à la fois, et que ce dessein entier est si 
long que pour l'achever il faudroit qu'il fût longtemps sans 
penser à autre chose. Nous savons bien aussi que son pro- 
jet n'est que pour une partie du bâtiment : mais outre 
qu'elle n'est que trop longue elle seule , elle l'engage à 
l'achèvement du reste, aussitôt qu'il n'y aura plus d'obsta- 
cle, de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en em- 
pêcher, principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il 
fa-udroit pour se détromper des charmes secrets qui s'y 
trouvent. Ainsi, nous l'avons conseillé de bâtir bien moins 
qu'il ne prétendoit, et rien que le simple nécessaire, quoique 
sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoi s'y enga- 
ger, et qu'il ne s'ôte pas aussi le moyen de le faire. Nous te 
prions d'y penser sérieusement, de l'en résoudre et de l'en 
conseiller, de peur qu'il n'arrive qu'il ait bien plus de pru- 
dence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâti- 
ment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui 
de cette tour mystique dont tu sais que saint Augustin parle 
dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans 



412 LETTRES DE PASCAL, 

ses entretiens. Adieu. B. P. J. P. (Blaise P. Jacqueline P.) 

De la main de M. Pascal : 

« Si tu sais quelque bonne âme, fais-la prier Dieu pour 
moi aussi. » 

LETTRE DE PASCAL 

EN SON NOM ET AU NOM DE SA SOEUR JACQUELINE 

A M. ET Mme PERLER, A CLERMONT, SUR LA MORT DE LEUR PÈRE 

ETIENNE PASCAL'. 

( Manuscrit de l'Oratoire avec cette remarque : « Copié sur l'original , 
daté <ln 17 octobre 1651, de la main de M. Pascal. » Recueil de 
Marguerite Périer, p. 308, même date, et aussi avec cette remarque : 
transcrit sur l'original. ) 

Puisque vous êtes maintenant informés l'un et l'autre de 
notre malheur commun, et que la lettre que nous avons 
commencée vous a donné quelque consolation par le récit 
des circonstances heureuses qui ont accompagné le sujet 
de notre affliction , je ne puis vous refuser celles qui me 
restent dans l'esprit, et que je prie Dieu de me donner, et 
de me renouveler de plusieurs que nous avons autrefois re- 
çues de sa grâce, et qui nous ont été nouvellement données 
par nos amis en cette occasion. 

Je ne sçais par où finissoit la dernière lettre 2 . Ma sœur 
Ta envoyée sans prendre garde qu'elle n'étoit pas finie. Il 
me semble cependant qu'elle contenoit en substance quel- 
ques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et la 
maladie que je voudrois vous répéter ici, tant je les ai gra- 

1. Voyez Rapport, p. 140, etc. 

2. Nous n'avons point cette lettre. 



LETTRES DE PASCAL. 413 

vées dans le cœur et tant elles portent de consolation , si 
vous ne les pouviez voir vous-même dans la précédente 
lettre, et si ma sœur ne devoit pas vous en faire un récit 
plus exact à sa première commodité. 

Je ne vous parlerai donc ici que de la conséquence que 
j'en tire, qui est que sa fin est si chrétienne, si heureuse et 
si sainte et si souhaitable , qu'ôtées les personnes intéres- 
sées par les sentiments de la nature, il n'y a point de chré- 
tien qui ne s'en doive réjouir. 

Sur ce grand fondement je commencerai ce que j'ai à 
vous dire par un discours consolalif ' à ceux qui ont assez 
de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la dou- 
leur 2 . 

C'est que nous devons chercher la consolation à nos 
maux, non pas dans nous-mêmes, non pas dans les hom- 
mes, non pas dans tout ce qui est créé, mais dans Dieu. 
Et la raison en est que toutes les créatures ne sont pas la 
première cause des accidents que nous appelons maux, 
mais que la providence de Dieu en étant l'unique et véri- 
table cause, l'arbitre et la souveraine 3 , il est indubitable 
qu'il faut recourir directement à la source et remonter 
jusqu'à l'origine pour trouver un solide allégement. Que si 
nous suivons ce précepte et que nous envisagions cet évé- 



1. Oratoire: bien consolant. 

2. Ces quatre premiers paragraphes ont été omis par Port- Royal, 
( en. xxx, pensées sur la mort), et la première phrase du cinquième est 
ainsi modifiée et arrangée pour former le commencement de tout le 
chapitre : Quand nous sommes dans l'affliction à cause de la mort de 
quelque personne pour qui nous avons de l'affection, ou pour quelque 
antre malheur qui nous arrive , nous ne devons pas chercher de la 
consolation dans nous-mêmes ni dans les hommes ni dans tout ce qui 
est créé, mois, etc. 

3. Le Recueil de M lle Périer: le souverain; 



414 LETTRES DE PASCAL. 

nement 1 non pas comme un effet du hasard, non pas 2 
comme une nécessité fatale de la nature, non pas 3 comme 
le jouet des éléments et des parties qui composent l'homme 
(car Dieu n'a pas abandonné ses élus au caprice et au 
hasard 4 ), mais comme une suite indispensable, inévitable, 
juste, sainte, utile au bien de l'Église et 'à l'exaltation du 
nom et de la grandeur de Dieu 5 , d'un arrêt de sa provi- 
dence conçu de toute éternité 6 pour être exécuté dans la 
plénitude de son temps, en telle année, un tel jour, en 
telle heure, en tel lieu, en telle manière 7 ; et enfin tout 
ce qui est arrivé a été de tout temps preseu 8 et préordonné 
en Dieu; si, dis-je, par un transport de grâce nous consi- 
dérons cet accident non pas dans lui-même et hors de- 
Dieu, mais hors de lui-même et dans l'intime de la volonté 
de Dieu , dans la justice de son arrêt, dans l'ordre de sa 
providence qui en est la véritable cause, sans quoi il ne fût 
pas arrivé, par qui seul' il est arrivé, et de la manière dont 
il est arrivé, nous adorerons dans un humble silence la 
hauteur impénétrable de ses secrets; nous révérerons H la 

1. Port-Royal: et que nous considérions cette mort qui nous afflige. 

2. P.-R. : ni. 

3. P.-R. : ni. 

4. P.-R.: au caprice du hasard. 

5. P.-R. omet ces mots : utile au bien de l'Église et à l'exaltation 
du nom et de la grandeur de Dieu. 

6. P.-R. omet: conçu de toute éternité, et garde pour cire exécuté 
dans la plénitude de sou temps, membre de phrase qui ainsi isolé n'a 
plus de force. 

7. P.-R. omet fort mal à propos: en telle année, en tel jour, en telle 
heure, en tel lieu, en telle manière. 

8. Le Recueil de M. Périer -.présent. 

9. P.-R. : et dans la volonté même de Dieu. 

10. P-R. : seule, rapportant ce mot à la providence, tandis qu'il faut 
le rapporter à l'ordre de sa providence. 

11. P.-R. : nous vénérerons*., expression moins juste pai ce qu'elle ne 



LETTRES DE PASCAL. 415 

sainteté de ses arrêts; nous bénirons la conduite de la Pro- 
vidence, et unissant notre volonté à celle de Dieu même , 
nous voudrons avec lui, en lui et pouf lui, la chose qu'il a 
voulu en nous et pour nous de toute éternité. 

Considérons-la l donc de la sorte et pratiquons cet ensei- 
gnement que j'ai appris d'un grand homme dans le temps 
de notre plus grande affliction, qu'il n'y a de consolation 
qu'en la vérité seule. Il est sans doute que Sénèque et 
Socrate n'ont rien de persuasif 2 en cette occasion. Ils ont 
été sous Terreur qui a aveuglé tous les hommes dans le 
premier : ils ont tous pris la mort comme naturelle à 
l'homme, et tous les discours qu'ils ont fondés sur ce faux 
principe sont si futiles 3 qu'ils ne servent qu'à montrer par 
leur inutilité combien l'homme en général est foible, puis- 
que les plus hautes productions des plus grands d'entre 
les hommes sont si basses et si puériles. 

Il n'en est pas de même de J.-C; il n'en est pas de 
même des livres canoniques. La vérité y est découverte, et 
la consolation y est jointe aussi infailliblement qu'elle est 
infailliblement séparée de l'erreur. Considérons donc la mort 
dans la vérité que le Saint-Esprit nous a apprise. Nous avons 
cet admirable avantage de connoître que véritablement et 
effectivement la mort est une peine du péché imposée à 
l'homme pour expier son crime, nécessaire à l'homme pour 
le purger du péché, qu'elle est la seule qui peut délivrer 
l'âme de la concupiscence des membres sans laquelle les 



renferme pas au même degré l'idée de crainte jointe à celle de 
respect. 

1. P.-R. omet considérons-la, jusqu'à il n'y a de consolation. 

2. P.-R. : n'ont rien >]n> nous puisse pcrsundcr et consoler dansée* 
occasion». 

3. P.-R. : si vàinè et peu solides. 



416 LETTRES DE PASCAL. 

saints ne vivent point en ce monde. Nous sçavons que la 
vie des chrétiens est un sacrifice continuel, qui ne peut être 
achevé que par la mort. Nous sçavons que J.-C. étant au 
monde s'est considéré et s'est offert à Dieu comme un holo- 
causte et une véritable victime, que sa naissance, sa vie, sa 
mort, sa résurrection, son ascension, et sa présence dans 
l'eucharistie, et sa séance éternelle à la dextre ' n'est qu'un 
seul et unique sacrifice 2 . Nous sçavons que ce qui est arrivé 
à J.-C. doit arriver en tous ses membres. 

Considérons donc la vie comme un sacrifice, et que les 
accidents de la vie ne fassent d'impression dans l'esprit des 
chrétiens qu'à proportion qu'ils interrompent ou qu'ils 
accomplissent ce sacrifice. N'appelons mal que ce qui rend 
la victime de Dieu la victime du diable; mais appelons 
bien ce qui rend la victime du diable en Adam victime 
de Dieu, et sur cette règle examinons la nature de la 
mort. 

Pour cette considération , il faut recourir à la personne 
de J.-C; car tout ce qui est dans les hommes est abomi- 
nable 3 ; et comme Dieu ne considère les hommes que par 
le médiateur J.-C, les hommes aussi ne devroient regarder 
ni les autres ni eux-mêmes que médiatement par J.-C. 
Car 4 si nous ne passons par ce milieu, nous ne trouvons 
en nous que de véritables malheurs ou des plaisirs abomi- 
nables; mais si nous considérons toutes choses en J.-C, 
nous trouverons toute consolation, toute satisfaction, toute 
édification. 



1. P.-R. : à la droite de son pève. 

2. P.-R. : ne sont qu'un seul. 

3. P.-R. omet : tout ce qui es l dans les hommes est abominable. Car 
comme Dieu... 

4. P.-R. omet car, et t'ait de ce qui suit un paragraphe à part. 



LETTRES DE PASCAL. 417 

Considérons donc la mort en J.-C. et non pas sans J.-C. 
Sans J.-C. elle est horrible, elle est détestable, et l'horreur 
de la nature; en J.-C. elle est tout autre : elle est aimable, 
sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en J.-C. jusqu'à 
la mort; et c'est pourquoi il a souffert et est mort pour 
sanctifier la mort et les souffrances, et que i , comme Dieu 
et comme homme, il a été tout ce qu'il y a de grand et 
tout ce qu'il y a d'abject, afin de sanctifier en soi toutes 
choses, ôté 2 le péché, et pour être le modèle de toutes les 
conditions. 

Pour considérer ce que c'est que la mort et la mort de 
J.-C, il faut voir quel rang elle tient dans son sacrifice 
continuel et sans interruption, et pour cela remarquer que 
dans les sacrifices la principale partie est la mort de l'hostie. 
L'oblation et la sanctification qui précèdent sont des dispo- 
sitions; mais l'accomplissement est la mort, dans laquelle, 
par l'anéantissement de la vie, la créature rend à Dieu tout 
l'hommage dont elle est capable,, en s'anéantissant devant 
les yeux de sa majesté eten adorant sa souveraine existence, 
qui seule existe réellement 3 . Il est vrai qu'il y a une autre 
partie, après la mort de l'hostie , sans laquelle sa mort est 
inutile; c'est l'acceptation que Dieu fait du sacrifice; c'est 
ce qui est dit dans l'Écriture : Et odoratus est Dominus 
suavitatem 3 , et Dieu a odoré et reçu V odeur du sacrifice; 
c'est véritablement celle-là qui couronne l'oblation; mais 

i. P.-R. omette. 

2. P. R. : excepté le péché. 

3. P.-R : essentiellement. 

4. Pascal, qui citait probablement de mémoire, comme on fait en 
écrivant une lettre, ne cite pas toujours avec une parfaite rigueur, 
et jamais il ne marque l'endroit de l'Écriture qu'il cite. P.-R. réta- 
blit le texte vrai et en indique la place : odorem suavitatis, Gen. 
\UH 21. 

27 



418 LETTRES DE PASCAL. 

elle est plutôt une action de Dieu vers la créature que de 
la créature vers Dieu, et n'empêche pas que la dernière 
action de la créature ne soit la mort. 

Toutes ces choses ont été accomplies en J.-C.En entrant 
au monde il s'est offert : Obtulit semeiipsum per Spiritum 
Sanctum. Ingrediens mundum dixit : hostiam noluistfj 
tune dixi : ecce venio, in capite, etc. // s'est offert par le 
Saint-Esprit. En entrant au monde il a dit : Seigneur, les 
sacrifices ne te sont point agréables, mais tu m'as donné un 
corps. Lors f ai dit, voici que je viens pour faire, 6 Dieu! 
ta volonté; et ta loi est dans le milieu de mon cœur* . Voilà 
son oblation : la sanctification a été immédiate de son obla- 
tion 2 . Ce sacrifice a duré toute sa vie, et été accompli par 
sa mort. // a fallu qu'il ait passé par les souffrances pour 
entrer en sa gloire, H, quoiqu'il fûf fils de Dieu, il a fallu 
qu'il ait appris l'obéissance. Mais au jour de sa chair 
ayant crié avec grands cris à celui qui le pouvait sauver de 
la mort, il a été exaué pour su réréj'enee 3 . Et Dieu l'a res- 
suscité, et envoyé sa gloire, 'figurée autrefois par le feu du 
ciel qui tomboit sur les victimes, pour brûler et consumer 
son corps et le faire vivre spirituel * de la vie de la gloire 
C'est ce que J.-C. a obtenu, et qui a été accompli par sa 
résurrection. 



1. P.-R. achève les citations et change la traduction naïve et vigou- 
reuse de Pascal : vous, au lieu de /'/ : Me voici; je riais pour faire, mon 
Dieu, votre volonté. . . etc. 

2. P.-R. : a suivi immédiatement son ablation. 

3. P.-R. marque les endroits de l'Écriture et change la traduction: 

aifant offert orée un grand en et aree larmes ses prières et ses sifpjdao- 
tions là celui >/"i le pouvait tirer de la //uni, il a été exoiteé selon son 
humble respect povr son père. Reniai <|iions M' 1 '' ^€8*la traduction de 
Sacy que ces messieurs ont substituée ordinain nient à celle de Pascal. 

4. P.-R. omei, spirituel. 



LETTRES DE PASCAL. 419 

Ainsi ce sacrifice étant parfait par la mort de J.-C., et 
consommé même en son corps par sa résurrection où 
l'image de la chair du péché a été absorbée par sa gloire, 
J.-C. avoit tout achevé de sa part : il restoit ' que le sacri- 
fice fût accepté de Dieu, que, comme la fumée s'elevoit 
et portoit rôdeur au trône de Dieu, aussi J.-G. fût en cet 
état d'immolation parfaite, offert, porté et reçu au trône 
de Dieu même ; et c'est ce qui a été accompli en l'ascen- 
sion, en laquelle il est monté par sa propre force et par la 
force de son Saint-Esprit qui l'environnoit de toutes parts : 
il a été enlevé, comme la fumée des victimes, figure de 
J.-C. 2 , étoit portée en haut par l'air qui la soutenoit, ligure 
du Saint-Esprit 3 ; et les actes des apôtres nous marquent 
expressément qu'il fut reçu au ciel, pour nous assurer que 
ce saint sacrifice accompli en terre a été acceptable à Dieu, 
reçu dans le sein de Dieu où il brûle de la gloire dans 
les siècles des siècles 4 . 

Voilà l'état des choses en notre souverain Seigneur : 
considérons-les en nous maintenant. Dès le moment 5 que 
nous entrons dans l'église , qui est le inonde des fidèles et 
particulièrement des élus, où J.-C. entra dès le moment de 
son incarnation par un privilège spécial 6 au fils unique de 

1. P.-R. : et il ne restoit plus sinon que. 

2. P.-R. : qui est la figure de J.-C. 

3. P.-R. : qui est la figure du S.-E. Ces deux qtii, inutiles en eux- 
mêmes, ajoutés à celui de la phrase intermédiaire : porte <'n haut par 
l'nir qui la soutenoit , composent une phrase entière très peu harmo- 
nieuse. 

4. P.-R. : que ce saint sacrifice accompli en terre a été accompli et 

reçu du us h' Seirl de Dieu. 

5. Pour éviter cette fêpétioti : dés té moment que nous entrons dun s 
l'Église et dès le moment cfe son incarnation, P.-R. met lorsque nous 
entrons... 

(>. P. R. : particulier au fils. 



420 LETTRES DE PASCAL. 

Dieu, nous sommes offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se con- 
tinue par la vie et s'accomplit à la mort, dans laquelle 
l'âme quittant véritablement tous les vices et l'amour de 
la terre, dont la contagion l'infecte toujours durant cette 
vie, elle achève son immolation et est receue dans le sein 
de Dieu. 

Ne nous affligeons donc pas ' comme lespayens qui n'ont 
point d'espérance. Nous n'avons pas perdu mon père 2 au 
moment de sa mort : nous l'avons perdu pour ainsi dire 
dès qu'il entra dans l'église par le baptême. Dès lors il 
étoit à Dieu ; sa vie étoit vouée à Dieu ; ses actions ne re- 
gardoient le monde que pour Dieu ; dans sa mort il s'est 
totalement détaché de ses péchés, et c'est en ce moment 
qu'il a été reçu de Dieu et que son sacrifice a reçu son 
accomplissement et son couronnement. Il a donc fait ce 
qu'il avoit voué, il a achevé l'œuvre que Dieu lui avoit 
donnée à faire, il a accompli la seule chose pour laquelle il 
étoit créé. La volonté de Dieu est accomplie en lui et sa 
volonté est absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare 
donc pas ce que Dieu a uni, et étouffons ou modérons par 
l'intelligence de la vérité les sentiments de la nature cor- 
rompue et déçue qui n'a que des fausses images ? et qui 
trouble par ses illusions la sainteté des sentiments que la 
vérité et l'Évangile 3 nous doit donner. 

Ne considérons donc plus la mort comme des payens, 
mais comme des chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance , 
comme saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spé- 

1. P.-R. : ne nous affligeons donc pas de la mort des fidèles... Dans 
tout ce qui suit, P.-R. applique aux fidèles en général tout ce qui dans 
Pascal se rapporte particulièrement à son père. 

1. P.-R. : nous ne les avons pas perdus. 

3. P.-R. : la vérité de l'Évangile. 



LETTRES DE PASCAL. 421 

cial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme 
une charogne infecte, car la nature trompeuse le figure * 
de la sorte, mais comme le temple inviolable et éternel du 
Saint-Esprit, comme la foi Fapprend. Car nous sçavons 
que les corps des saints sont habités par le Saint-Esprit 
jusqu'à la résurrection, qui se fera par la vertu de cet es- 
prit qui réside en eux pour cet effet 2 . C'est pour cette 
raison que nous honorons les reliques des morts ; et c'est 
sur ce vrai principe que Ton donnoit autrefois l'Eucha- 
ristie dans la bouche des morts, parce que, comme on 
sçavoit qu'ils étoient le temple du Saint-Esprit, on croyoit 
qu'ils méritoient d'être aussi unis à ce saint sacrement. 
Mais l'Église a changé cette coutume, non pas pour ce que 3 
ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison que 
l'Eucharistie étant le pain de vie et des vivants, il ne doit 
pas être donné aux morts. 

Ne considérons plus un homme 4 comme ayant cessé de 
vivre, quoi que la nature suggère 5 , mais comme commen- 
çant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus 
son âme comme périe et réduite au néant, mais comme 
vivifiée et unie au souverain vivant, et corrigeons ainsi, par 
l'attention à ces vérités, ces sentiments d'erreur qui sont si 
empreints en nous-mêmes , et ces mouvements d'horreur 
qui sont si naturels à l'homme. 

Pour dompter plus fortement cette horreur, il faut en 

1. Bossut : nous le représente. 

2. Recueil de M lle Périer et P.-R : pour cet effet. C'est le sentiment 
des pères. C'est pour cette r... Addition inutile. 

3. P.-R. : non pas qu'elle craie que ces corps .. 

4. P.-R. : ne considérons plus les fidèles qui sont mort en la grâce de 
Dieu comme ayant cessé de vivre. 

5. Pour : quelque chose que la nature suggère. Faute d'entendre £tte 
locution, P.-R. a mis : quoique la tint are le suggère. 



422 LETTRES DE PASCAL. 

bien comprendre l'origine; et pour vous le toucher en peu 
de mots, je suis obligé de vous dire en général quelle est la 
source de tous les vices et de tous les péchés. C'est ce que 
j'ai appris de deux très grands et très savants personnages. 
La vérité qui ouvre ce mystère est que Dieu ' a créé l'homme 
avec deux amours, l'un pour Dieu, l'autre pour soi-même, 
mais avec cette loi que l'amour pour Dieu seroit infini, 
c'est-à-dire sans aucune autre fin que Dieu même, et que 
l'amour pour soi-même seroit fini et rapportant 2 à Dieu. 

L'homme en eet état non-seulement s'aimoit sans péché, 
mais ne pouvoit pas ne point s'aimer sans péché. 

Depuis, le péché étant arrivé, l'homme a perdu le pre- 
mier de ces amours •. et l'amour pour soi-même étant resté 
seul dans cette grande Ame capable d'un amour infini, cet 
amour-propre s'est étendu et débordé dans le vuide que l'a- 
mour de Dieu a quitté 3 ; et ainsi il s'est aimé seul et toutes 
choses pour soi, c'est-à-dire infiniment. 

Voilà l'origine de l'amour-propre. 11 étoit naturel à Adam 
et juste à son innocence : mais il est devenu criminel et 
immodéré en suite de son péché. 

Voiià la source de cet amour et la cause de sa défectuo- 
sité et de son excès. 11 en est de même du désir de domi- 
ner, de la paresse et des autres 4 : l'application en est aisée. 
Venons à notre seul sujet 5 . L'horreur de la mort étoit na- 



1. P.-R. omet tout le commencement de ce paragraphe, depuis Pour 
dompter, jusqu'à Dieu a créé l'homme. 

2. Bossut avertit qu'il faut ici sous -entendre se. Entendez : ayant 
rapport à Dieu. Il y a bien des exemples de cette locution. 

3. BoSSUt : a laissé. 

4. Bossut ; et des autres vices. 

5. P.-R.: l'application en est aisée à faire au sujet de l'horreur que 
nous avons de I" mort. Crffe horreur étoit. 



LETTRES DE PASCAL. 423 

turelle ' à Adam innocent, parce que sa vie étant très 
agréable à Dieu, elle devoit être agréable à l'homme; et la 
mort étoit horrible lorsqu'elle fînissoit une vie conforme à 
la volonté de Dieu. Depuis, l'homme ayant péché, sa vie 
est devenue corrompue, son corps et son âme ennemis l'un 
de l'autre, et tous deux de Dieu. Cet horrible changement - 
ayant infecté une si sainte vie, l'amour de la vie est néan- 
moins demeuré, et l'horreur de la mort étant restée pa- 
reille 3 , ce qui étoit juste en Adam est injuste et criminel 4 
en nous. 

Voilà l'origine de l'horreur de la mort et la cause de sa 
défectuosité : éclairons donc Terreur de la nature par la 
lumière de la foi. 

L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est en l'état 
d'innocence; la mort à la vérité est horrible, mais c'est 
quand elle finit une vie toute pure 5 . Il étoit juste de la haïr 
quand elle séparoit une âme sainte d'un corps saint; mais 
il est juste de l'aimer quand elle sépare une âme sainte 
d'un corps impur. Il étoit juste de la fuir quand elle rom- 
poit la paix entre l'âme et le corps, mais non pas quand 
elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin, quand 

1. P.-R. : «étoit natuielle et juste dans Adam innocent. » Il n'est 
pas eucore ici question de ce qu'il y a de juste ou d'injuste, mais de 
ce qu'il y a de naturel, d'agréable ou d'horrible, dans la mort. 

2. P.-R. omet horrible. 

3. Les manuscrits et P.-R. donnent pareille. Bossut a mis : In même, 
que les éditions subséquentes ont reproduit. 

4. P.-R. omet criminel. 

5. P.-R. a très-mal à propos changé celte phrase : «L'horreur de la 
mort est natuielle, mais c'est dans L'état d'innocence, parce qu'elle 
n'eût pu entrer dans le paradis qu'en finissant une vie tonte pure.n Kst- 
ce la mort qui n'eût pu entrer dans le paradis? cela n*a pas de s.ns. On 
ne comprend pas ee qu'a voulu dire ici L'édition de igto, et que toutes 
les éditions subséquentes aient reproduit cette phrase. 



424 LETTRES DE PASCAL 

elle affligeoit un corps innocent, quand elle ôtoit au corps 
la liberté d'honorer Dieu, quand elle séparoit de l'âme un 
corps soumis et coopérateur à ses volontés, quand elle 
finissoit 1 tous les biens dont l'homme est capable, il étoit 
juste de l'abhorrer; mais quand elle finit une vie impure, 
quand elle ôte au corps la liberté de pécher, quand elle 
délivre l'âme d'un rebelle très puissant et contredisant tous 
les motifs de son salut, il est très injuste d'en conserver les 
mêmes sentiments. 

Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a 
donné pour la vie, puisque nous l'avons reçu de Dieu, mais 
que ce soit pour la même vie pour laquelle Dieu nous l'a 
donné et non pas pour un objet contraire. 

Et en consentant à l'amour qu'Adam avoit pour sa vie 
innocente et que J.-C. même a eue pour la sienne, por- 
tons-nous à haïr une vie contraire à celle que J.-C. a aimée 
et à n'appréhender que la mort que J.-C. a appréhendée, 
qui arrive à un corps agréable à Dieu, mais non pas à 
craindre une mort contraire 2 qui, punissant un corps cou- 
pable et purgeant un corps vicieux, nous doit donner des 
sentiments tout contraires, si nous avons un peu de foi, 
d'espérance et de charité. 

C'est un grand principe 3 du christianisme que tout ce 
qui est arrivé à J.-C. doit se passer et dans l'âme et dans 
le corps de chaque chrétien ; que comme J.-C. a souffert 
durant sa vie mortelle, est mort à cette vie mortelle 4 , est 



1. P.-R. : quand elle n'eût pu arriver qu'en séparant... quand elle 
eût séparé... eût fini... 
"2. P.-R. omet contraire, qui est indispensable. 

3. P.-R : c'est un des grands principes du christianisme. 

4. P. -H. omet ces mots; estmortà cette vie mortelle. Bossât les a 
rétablis. 



LETTRES DK PASCAL. 45* 

ressuscité d'une nouvelle vie, est monté au ciel et sied à la 
droite du père; ainsi le corps et Pâme doivent souffrir, 
mourir, ressusciter, monter au ciel et seoir à la dextre '; 
Toutes ces choses s'accomplissent en Pâme durant cette 
vie, mais non pas dans le corps. 

L'âme souffre et meurt au péché dans la pénitence et 
dans le baptême ; l'âme ressuscite à une nouvelle vie dans 
le même baptême 2 ; Pâme quitte la terre et monte au ciel 
à Pheure de la mort et sied à la droite au temps où Dieu 
l'ordonne 3 . 

Aucune de ces choses n'arrive dans le corps durant cette 
vie, mais les mêmes choses s'y passent ensuite. Car à la 
mort le corps meurt à sa vie mortelle ; au jugement il res- 
suscitera * à une nouvelle vie; après le jugement il montera 
au ciel et seoira à la droite 5 . 

Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à l'âme, mais 
en différents temps; et les changements du corps n'ar- 
rivent que quand ceux de l'âme sont accomplis, c'est-à-dire 
à l'heure 6 de la mort; de sorte que la mort est le couron- 
nement de la béatitude de l'âme et le commencement delà 
béatitude du corps. 

Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur 
le salut des saints; et saint Augustin nous apprend sur ce 

1. P.-R. Toutes les éditions omettent et seoir à la dextre. 

2. P.-R. : dans ces sacrements. Et enfin l'âme. 

3. P.-R. et toutes les éditions d'apiès celle de 1670 : « monte au ciel 
en menant une vie céleste, et qui fait dire à saint Paul : Conversatio 
uostra in cœlis est. Phil. III, 20. » Pascal n'a pas cité saint Paul, et 
on ne peut pas dire que rame monte au ciel en menant une vie 
céleste; il aurait fallu dire qu'elle monte au ciel et y mène une vie 
céleste. 

4. P.-R. : ressuscite. 

5. P.-R, : il montera au ciel et y demeurera éternellement. 
G. P.-R. : après la mort. 



421» LETTRES DF PASCAL. 

sujet que Dieu eu a disposé de la sorte, de peur que si le 
corps de l'homme fût mort et ressuscité pour jamais daus 
le baptême, on ne fût entré dans l'obéissance de l'Évangile 
que par amour de la vie, au lieu que la grandeur de la foi 
éclate bien davantage lorsque l'on tend à l'immortalité par 
les ombres de la mort. 

Voilà certainement quelle est notre créance et la foi que 
nous professons, et je crois qu'en voilà plus qu'il n'en faut 
pour aider vos consolations par mes petits efforts. Je n'en- 
treprendrois pas de vous porter ce secours de mon propre; 
mais comme ce ne sont que des répétitions de ce que j'ai 
appris, je le fais avec assurance , en priant Dieu de bénir 
ces semences et de leur donner l'accroissement; car, sans 
lui, nous ne pouvons rien faire, et ses plus saintes paroles 
ne prennent point en nous, comme il l'a dit lui-même l . 

Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressen- 
timent : le coup est trop sensible ; il seroit même insuppor- 
table sans un secours surnaturel 2 . Il n'est donc pas juste 
que nous soyons sans douleur 3 , comme les anges, qui n'ont 
aucun sentiment de la nature; mais il n'est pas juste aussi 
que nous soyons sans consolation, comme des payens, qui 
n'ont aucun sentiment de lu grâce; mais il est juste que 
nous soyons affligés et consolés, comme chrétiens, et que 
la consolation de la grâce l'emporte par-dessus les senti- 
ments de la nature; que nous disions. comme les apôtres : 



1. Tout ce paragraphe est omis dans P.-R. et dans toutes les édi- 
tions. 

2. Cette plirasp est omise dans les éditions. 

3. P.-R. : il n'est pas juste que nous soyons sans ressentinmU et 
sans douleur dans les afflictions et les accidents fàclien.r qui nous arri- 
vent tomme,... Cette phrase languissante avec ses répétition! symétri- 
ques n'est assurément pas de Pascal. 



LFTTRES DE PASCAL. 427 

Nous sommes persécutés et nous bénissons 1 ; afin que la 
grâce soit non -seulement en nous, mais victorieuse en 
nous; qu'ainsi, en sanctifiant le nom de notre père, sa vo- 
lonté soit faite la nôtre, que sa grâce règne et domine sur 
la nature, et que nos afflictions soient comme la matière 
d'un sacrifice que sa grâce consomme et anéantisse pour la 
gloire de Dieu, et que ces sacrifices particuliers honorent 
et préviennent le sacrifice universel où la nature entière - 
doit être consommée par la puissance de Je sus-Christ. 

Ainsi, nous tirerons avantage de nos propres imperfec- 
tions, puisqu'elles serviront de matière à cet holocauste; 
car c'est le but des vrais chrétiens de profiter de leurs 
propres imperfections, parce que tout coopère en bien pour 
les élus. 

Et si nous y prenons garde de près, nous trouverons de 
grands avantages pour notre édification, en considérant la 
chose dans la vérité, comme nous l'avons dit tantôt 2 . Car, 
puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'i- 
mage de celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce prin- 
cipe qu'en cette rencontre nous avons tous les sujets pos- 
sibles de bien espérer de son salut 3 , il est certain que, si 
nous ne pouvons arrêter le cours du déplaisir 4 , nous en 
devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps est si 
terrible qu'elle nous cause de tels mouvements, celle de 
l'âme nous en devroit bien causer de plus inconsolables. 
Dieu nous a envoyé la première; Dieu a détourné la se- 



1. P.-R. omet ces mots : que nous disions, comme les apôtres, nous 
sommes persécutés et nous bénissons. 

2. P.-R omet nécessairement: comme nous l'avons dit tantôt. 

3. P.-R. : sur ce principe que nous avons sujet ri' espérer du salut de 
> dont nous pleurons la mort... 

4. P.-R. : Le cours de notre tristesse et de notre déplaisir. 



',-28 LETTRES DE PASCAL. 

conde ' . Considérons donc la grandeur do nos biens dans la 
grandeur de nos maux, et que l'excès de notre douleur soit 
la mesure de celui de notre joye. 

Il n'y a rien qui la puisse modérer, sinon la crainte qu'il 2 
ne languisse pour quelque temps dans les peines qui sont 
destinées à purger le reste des péchés de cette vie ; et c'est 
pour fléchir la colère de Dieu sur lui 3 que nous devons 
soigneusement nous employer. 

La prière et les sacrifices sont un souverain remède à ses 
peines; mais j'ai appris d'un saint homme, dans notre 
affliction *, qu une des plus solides et plus utiles charités 
envers les morts, est de faire les choses qu'ils nous ordon- 
neroient s'ils étoient encore au monde, et de pratiquer les 
saints avis qu'ils nous ont donnés, et de nous mettre pour 
eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent. 

Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en 
quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont 
encore vivants et agissants en nous ; et comme les héré- 
siarques sont punis en l'autre vie des péchés auxquels ils 
ont engagé leurs sectateurs, dans lesquels leur venin vit 
encore, ainsi les morts sont récompensés, outre leurs pro- 
pres mérites, pour ceux auxquels ils ont donné suite par 
leurs conseils et par leur exemple. 

Faisons-le donc revivre devant Dieu en nous de tout notre 
pouvoir, et consolons-nous en l'union de nos cœurs dans 
lesquels il me semble qu'il vit encore, et que notre réunion 

\ . P.-R. : Dieu a envoyé la première à ceux que nous regrettons; nous 
espérons qu'il a détourné la seconde. Bossut et toutes les éditions sub- 
séquentes : mais nous espérons. 

2. P.-R. : que leurs âmes ne languissent. 

3. P.-R. : sur eux. 

4. Ce saint homme est probablement M. Singlin. Le commencement 
de cette phrase est supprimé dans P.-R.j 



LETTRES DE PASCAL. 429 

nous rende en quelque sorte sa présence, comme J.-C. se 
rend présend en l'assemblée de ses fidèles *. 

Je prie Dieu de former et maintenir en nous ces sen- 
timents, et de continuer ceux qu'il me semble qu'il me 
donne d'avoir pour vous et pour ma sœur plus de tendresse 
que jamais; car il me semble que l'amour que nous avions 
pour mon père ne doit pas être perdu pour nous, et que 
nous en devons faire une refusion sur nous-mêmes, et que 
nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous 
portoit, pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est 
possible 2 . 

Je prie Dieu de nous fortifier dans ces résolutions; et sur 
cette espérance, je vous conjure d'agréer que je vous donne 
un avis que vous prendriez bien sans moi, mais je ne lais- 
serai pas de le faire : c'est qu'après avoir trouvé des sujets 
de consolation pour sa personne, nous n'en venions pas à 
manquer pour la nôtre par les prévoyances des besoins et 
des utilités que nous aurions de sa présence 3 . 

C'est moi qui y suis le plus intéressé : si je l'eusse perdu 
il y a six ans, je me serois perdu; et quoique je croye en 
avoir à présent une nécessité moins absolue , je sçais qu'il 
m'auroit été encore nécessaire dix ans et utile toute ma 
vie 4 . 

Mais nous devons espérer que Dieu l'ayant ordonné en 
tel temps, en tel lieu, en telle manière, sans doute c'est le 
plus expédient pour sa gloire et pour notre salut. Quelque 
étrange que cela paroisse, je crois qu'on en doit estimer de 
la sorte en tous les événements, et que, quelque sinistres 

1. Paragraphe entièrement supprimé. 

2. Tout ce beau paragraphe est également supprimé. 

3. Paragraphe également supprimé. 

4. Paragraphe également supprimé. 



430 LETTRES DE PASCAL. 

qu'ils nous paroissent, nous devons espérer que Dieu en 
tirera la source de notre joye si nous lui en remettons la 
conduite *« 

Nous connoissons des personnes de condition qui ont 
appréhendé des morts domestiques que Dieu a peut -être 
détournées à leur prière, qui 2 ont été cause ou occasion de 
tant de misère qu'il seroit à souhaiter qu'ils n'eussent pas 
été exaucés :{ . 

4 L'homme est assurément trop infirme pour pouvoir 
juger sainement de la suite des choses futures. Espérons 
donc en Dieu, et ne nous fatiguons par pour des prévoyan- 
ces indiscrètes et téméraires. Remettons-nous à Dieu pour 
la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas do- 
minant en nous. 

Saint Augustin nous apprend qu'il y a dans chaque 
homme un serpent, une Eve et un Adam : le serpent sont 
les sens et notre nature, l'Eve est la partie concupiscible, 
et l'Adam est la raison. La nature nous tente continuelle- 
ment; l'appétit concupiscible désire souvent; mais le péché 
n'est pas achevé si la raison ne consent. 

Laissons donc agir ce serpent et cette Eve, si nous ne 
pouvons l'empêcher; mais prions Dieu que la grâce fortifie 
tellement notre Adam qu'il demeure victorieux, et que 
J.-G. en soit vainqueur, et qu'il règne éternellement en 
nous. Amen 5 . 



1. Paragraphe également supprimé. 

2. Ellipse très-forte, mais très-claire, pour dire : morts détournées 
qui ont été cause. . 

3. Paragraphe également supprimé. 

4. P. R. reprend ici. 

5. A propos de la mort d'Etienne Pascal, donnons ici son épitaphe 
que nous fournit le manuscrit de la Ribliothèque du Roi, fonds 



LETTRES DE PASCAL. 431 



A MADEMOISELLE DÉ ROANNEZ. 

(Oratoire, n° 160 (3 e et 4 e cahiers), avec ce titre : Extraits de quelques 
lettres de M. Pascal ou plutôt de M. dp Saint-Cyrau. — Recueil de 
Marguerite Périer, p. 26, avec ce titre : Extraits de quelques lettres 
de M. Pascal à Mademoiselle de Roannez. Ces lettres ne sont pas da- 
tées dans nos manuscrits, mais elles sont incontestablement de 1656 
à 1657.) 

l ,e LETTRE i. 

Pour répondre à tous vos articles, et bien écrire malgré 
mon peu de temps. 
Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de La- 

de l'Oratoire n° 160, et où la main de Biaise Pascal est manifeste. 

« Ci-git, etc., illustre par son grand savoir qui a été reconnu des sa- 
vants de toute l'Europe; plus illustre encore par sa grande probité 
qu'il a exeicée dans les charges et les emplois dont il a été honoré; 
mais beaucoup plus illustre par sa piété exemplaire. Il a goûté de la 
bonne et de la mauvaise fortune, afin qu'il fût reconnu en tout pour ce 
qu'il étcit. On Ta vu modéré dans la prospérité et patient dans l'adver- 
sité. Il a eu recours à Dieu dans le malheur, et lui a rendu grâces dans 
le bonheur Son cœur a été tout entier à son Dieu, à son Roi, à sa fa- 
mille et à ses amis. Il a eu du respect pour les grands et de l'amour 
pour les petits; et il a plu à Dieu de couionnei toutes les grâces de la 
nature, qu'il lui avoit départies, d'une grâce divine qui a fait que son 
grand amour pour Dieu a été le fondement, le soutien et le comble de 
toutes ses autres vertus. 

Toi qui vois dans cet abrégé la seule chose qui nous reste d'une si 
belle vie, admire la fragilité de toutes les choses présentes; pleure la" 
perte que nous avons faite; rends gloire à Dieu d'avoir laissé quelque 
temps à la terre la jouissance de ce trésor ; et prie sa bonté de combler 
de sa gloire éternelle celui qu'il avoit comblé ici bas de plus de grâces 
et de vertus que l'étendue d'une épitaphe ne permet d'en écrire. 

Ses enfants accablés de douleur ont fait poser cette épitaphe en ce 
lieu, qu'ils ont composée de l'abondance du cœur pour rendre hommage 
à la vérité et ne paroitre pas ingrats envers Dieu. » 

1 . Voyez sur ces lettres Rapport, p. 145-152. 



432 LETTRES DE PASCAL. 

val i et les Méditations sur la grâce. J'en tire de grandes 
conséquences pour ce que je souhaite 2 . 

Je mande le détail de cette condamnation 3 qui vous 
avoit effrayée; cela n'est rien du tout, Dieu merci; et c'est 
un miracle de ce qu'on ne fait pas pis, puisque les enne- 
mis de la vérité ont le pouvoir et la volonté de l'opprimer. 
Peut-être êtes-vous de celles qui méritent que Dieu ne 
l'abandonne pas et ne la retire pas de la terre qui s'en est 
rendue si indigne ; et il est assuré que vous servez l'Église 
par vos prières, si l'Église vous a servi par les siennes. Car 
c'est l'Église qui mérite avec J.-C., qui en est inséparable, 
la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la vérité; 
et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent 
la mère qui les a délivrées 4 . Je loue de tout mon cœur le 
petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour l'union 
avec le pape 5 . Le corps n'est non plus vivant sans le chef, 
que le chef sans le corps; quiconque se sépare de l'un ou 
de l'autre n'est plus du corps et n'appartient plus à J.-C. 
Je ne sçais s'il y a des personnes dans l'Église plus atta- 
chées à cette unité du corps que le sont ceux que vous 
appeliez nôtres 6 . Nous sçavons que toutes les vertus, le 
martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inu- 
tiles hors de l'Église et de la communion du chef de l'Église 



1. Pseudonyme sous lequel le duc de Luynes a publié divers ouvra- 
ges de dévotion. 

2. Il souhaitait qu'elle entrât en religion, au lieu de se marier. 

3. La condamnation de M. Arnauld. 

4. Port-Royal et les éditions subséquentes donnent cette pensée, de- 
puis, c'est l'Eglise <fiii mérite avec J.-C. , jusqu'à la mère qui les a 
délivrées. Au lieu de : dans la vérité, Port -Royal : dans la véritable 
religion. 

5. P.-R. : omet cette phrase. 

6. Recueil de M. Périer: notés, P.-R. omet cette phrase. 



LETTRES DE PASCAL. 433 

qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa commu- 
nion ; au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce; sans 
quoi je serois perdu pour jamais. Je vous fais une espèce 
de profession de foi, et je ne sçais pourquoi, mais je ne 
l'effacerai pas ni ne recommencerai pas *. 

M. Du Gas 2 m'a parlé ce matin de votre lettre avec autant 
d'étonnement et de joye qu'on en peut avoir. Il ne sçait où 
vous avez pris ce qu'il m'a rapporté de vos paroles; il m'en 
a dit des choses surprenantes et qui ne me surprennent 
plus tant. Je commence à m'accoutumer à vous et à la 
grâce que Dieu vous fait, et néantmoins je vous avoue 
qu'elle m'est toujours nouvelle en effet. Car c'est un flux 
continuel de grâces que l'Écriture compare à un fleuve, et 
à la lumière que le soleil envoyé incessamment hors de 
soi et qui est toujours nouvelle, en sorte que s'il cessoit un 
instant d'en envoyer, toutes celles qu'on auroit reçues dis- 
paroîtroient , et on resteroit dans l'obscurité. Il m'a dit 
qu'il avoit commencé à vous répondre et qu'il ie transcriroit 
pour le rendre plus lisible, et qu'en même temps il l'éten- 
droit : mais il vient de me l'envoyer avec un petit billet où 
il me mande qu'il n'a pu ni le transcrire ni l'étendre. Cela 
me fait croire que cela sera mal écrit. Je suis témoin de 
son peu de loisir et du désir qu'il avoit d'en avoir pour 



vous 3 . 



Je prends part à la joye que vous donnera l'affaire des 
religieuses ; car je vois bien que vous vous intéressez 
pour TÉglise : vous lui êtes bien obligée. Il y a seize cents 
ans qu'elle gémit pour vous; il est temps de gémir pour 



1. P.-R. omet toute cette fin : je ne me séparerai jamais, etc. 

2. Rec. de M. P. : Du Pas. 

3. P.-R. a omis tout ce paragraphe. 

28 



434 LETTRES DE PASCAL. 

elle et pour nous tous ensemble, et de lui donner tout ce 
qui nous reste de vie, puisque J.- G. n'a pris la sienne que 
pour la perdre pour elle et pour nous \ 

II e LETTRE. 

Il me semble que vous prenez assez de part au miracle 
pour vous mander que la vérification en est achevée par 
l'Église 2 , comme vous le verrez par cette sentence de M. le 
grand vicaire. Il y a 3 si peu de personnes à qui Dieu se 
fasse paroître 4 par ces coups extraordinaires, qu'on doit 
bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret 
de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le 
servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connoissons 
avec plus de certitude. Si Dieu se découvroit continuelle- 
ment aux hommes, il n'y auroit point de mérite à le croire, 
et s'il ne se découvroit jamais, il y auroit peu de foi : mais 
il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux 
qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret dans 
lequel Dieu s'est retiré impénétrable à la vue des hommes, 
est une grande leçon pour nous porter à la solitude, loin 
de la vue des hommes 5 . Il est demeuré caché sous le voile 
de la nature qui nous le couvre, jusqu'à l'incarnation; et 

1. Paragraphe omis. — Ainsi en tout P.-R. a tiré de cette première 
lettre les deux § 6 et 7 du chapitre xxvui {Pensées chrétiennes), et 
Bossut a fondu ces deux paragraphes dans le § 13 de l'article xvn. 

2. Ceci donne à peu près la date de cette lettie et la met à la fin 
d'octobre ou au commencement de novembre 1656. 

3. Le Recueil d'Utrecht a imprimé cette lettre en commençant à ces 
mots : Il y a si peu de personnes, jusqu'à la fin. P.-R. a fait de cette 
lettre le § 18 du chapitre xvn. 

4. Le Recueil, qui atténue aussi le style de Pascal : se fasse e&n- 
naître. 

5. Le Recueil omet ces mots : loin de la vue des hommes. 



LETTRES DE PASCAL. 435 

quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore plus caché en 
se couvrant de l'humanité. Il étoit bien plus reconnoissable 
quand il étoit invisible que non pas quand il s'est rendu 
visible. Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse 
qu'il tit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusques 
à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le 
plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont ' les 
espèces de L'Eucharistie, C'est ce sacrement que saint Jean 
appelle dans l'Apocalypse une manne eachéê; et je crois 
qu'lsaïe le voyoit en cet état, lorsqu'il dit en esprit de pro- 
phétie : véritablement tu 2 es un Dieu caché. C'est là le 
dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui 
couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidelles qui, 
comme dit saint Paul, ont reconnulm Dieu invisible par la 
nature visible. Les chrétiens hérétiques 3 l'ont connu à tra- 
vers son humanité et adorent 4 J.-C. Dieu et homme; mais 
de le reconnoître sous des espèces de pain , c'est le propre 
des seuls catholiques : il n'y a que nous que Dieu éclaire 
jusque-là 5 . 

On peut ajouter à ces considérations le secret de l'esprit 
de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens 
parfaits, le littéral et le mystique; et les Juifs s'arrêtant à 
l'un ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre et ne 
songent pas à le chercher; de même que les impies, voyant 
les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser 



1. P.- IL : savoir, sous les esp. 
-2. Bossut : vous êtes. 

3. P -IL : Beaucoup de chrétiens h. 

4. Rec. de M. P. : en adorant. 

5. P.-R. : Mais pour nous, nous devons nous estimer heureux de ce 
que SHeu nous éclaire jusqu'à le reconnoUre sous les espèces du pair, 
et il h i in. 



436 LETTRES DE PASCAL. 

qu'il y en ait un autre auteur; et, comme les Juifs, voyant 
un homme parfait en Jésus-Christ, n'ont pas pensé à y cher- 
cher une autre nature : Nous n'avons pas pensé que ce fût 
lui, dit encore lsaïe; et de même enfin que les hérétiques, 
voyant les apparences parfaites de pain , ne pensent pas à 
y chercher une autre substance. 

Toutes choses couvrent quelque mystère : toutes choses 
sont des voilps qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent les 
reconnoitre en tout. Les afflictions temporelles couvrent les 
biens spirituels où elles conduisent. Les joies temporelles 
couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de 
nous le faire connoitre et servir en tout, et rendons-lui des 
grâces infinies de ce que s'étant * caché en toutes choses 
pour les autres, il s'est découvert en toutes choses et en 
tant de manières pour nous. 



III e LETTRE*. 

Je ne sçais comment vous aurez reçu la perte de vos 
lettres. Je voudrois bien que vous l'eussiez prise comme il 
faut. Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon 
ou mauvais a par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni 
injuste ni aveugle, et non pas par la nôtre propre, qui est 

1. Bossut : étant caché, au lieu de s'étant caché, qui est évidemment 
la bonne leçon, puisqu'elle amène s'est découvert. 

2. P.-R. a tiré de cette lettre deux pensées : l'une qui est le § 10, 
l'autre le § 11 du chapitre xxvm. Bossut a réuni la première à une 
autre pensée sur les saints, et de ces deux il a fait le § 14 de l'ar- 
ticle xvn. Le second est le § 15. Bossut a dû avoir sous les yeux cette 
lettre, puisqu'il en a extrait une pensée qu'il a insérée dans son sup- 
plément, page 542. 

3. P.-R. : // faut juger de ce qui est bon ou mauvais, jusqu'à : pleine 
de malice et d'erreur. 



LETTRES DE PASCAL. 487 

toujours pleine de malice et * d'erreur. Si vous avez eu ces 
sentiments, j'en serai bien content, afin que vous vous en 
soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j'ai 
à vous dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront : 
on m'a déjà apporté celle du 5; et quoique ce ne soit pas 
la plus importante, car celle de M. Du Gas l'est davantage, 
néantmoins cela me fait espérer de r'avoir l'autre. 

Je ne sçais pourquoi vous vous plaignez de ce que je 
n'a\ ois rien écrit pour vous; je ne vous sépare point vous 
deux 2 , et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. Vous 
voyez bien que mes autres lettres et encore celle-ci vous 
regardent assez. En vérité, je ne puis m'empêcher de vous 
dire que je voudrois être infaillible dans mes jugements; 
vous ne seriez pas mal si cela étoit, car je suis bien content 
de vous; mais mon jugement n'est rien; je dis cela sur la 
manière dont je vois que vous parlez de ce bon cordelier 
persécuté et de ce que fait le *. Je ne suis pas surpris de 
voir M. N. s'y intéresser, je suis accoutumé à son zèle, 
mais le vôtre m'est tout-à-fait nouveau. C'est ce langage 
nouveau que produit ordinairement le cœur nouveau. Jé- 
sus-Christ 3 a donné dans l'Évangile cette marque pour 
connoître 4 ceux qui ont la foi qui est qu'ils parleront un 
langage nouveau. Eteneflétle renouvellement des pensées 
et des désirs cause celui des discours. Ce que vous dites 
des jours où vous vous êtes trouvée seule et la consolation 
que vous donne la lecture, sont des choses que M. N. sera 



1. Roc. de M. P. : ou d'en*. 

2. Proljal'lement son frère, le duc de R., et elle. 

3. P.-R. : Jésus-Christ a donné dans r Evangile cette marque, jus- 
qu'à la fin de L'alinéa : l'esprit nouveau de la charité, en retranchant 
Ce que vous dites des jours..., etc. 

4. P.-R. : reconnoitre, 



438 LETTRES DE PASCAL. 

bien aise de sçavoir, quand je les lui ferai voir, et ma 
sœur aussi. Ce sont assurément des choses nouvelles, mais 
qu'il faut sans cesse renouveler; car cette nouveauté i qui 
ne peut déplaire à Dieu, comme le vieil homme ne lui peut 
plaire, est différente des nouveautés de la terre, en ce que 
les choses du monde, quelque nouvelles qu'elles soient, 
vieillissent en durant, au lieu que cet esprit nouveau se re- 
nouvelle d'autant plus qu'il dure davantage. Notre vieil 
homme périt, dit saint Paul, et se renouvelle de jour en 
jour, et il ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité 
où l'on chantera sans cesse ce cantique nouveau dont parle 
David dans les psaumes de Laudes -, c'est-à-dire ce chant 
qui part de l'esprit nouveau de la charité. 

Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux 
personnes, que je vois bien que leur zèle ne se refroidit 
point; cela m'étonne, car il est bien plus rare de voir con- 
tinuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours 
dans l'esprit, et principalement celle du miracle 3 , parce 
qu'il y a quelque chose de plus extraordinaire, quoique 
l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple. 11 est 
certain que les grâces qui; Dieu fait en celte vie ' sont la 
mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi quand 
je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les 
commencements qui en paroissent dans les personnes de 
piété, j'entre en 5 une vénération qui me transit de respect 
envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je 



1. P.-R. : ces nouveautés. 

2. P.-R. : dans ses Psaumes. 

3. Sa nièce Marguerite. 

4. Bossut, p. 548 : Fragment d'une lettre de Pascal. Les grâces que 
Dieu fait en cette rie, jusqu'à la fin de la Lettre . 

5. Le Rec. de M. P. et Bossut : dans. 



LETTRES DE PASCAL. 439 

vous avoue qu'il me semble ' que je les vois déjà dans un 
de ees trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le 
monde avec J.-C, selon la promesse qu'il en a faite. Mais 
quand je viens à penser que ces mêmes 2 personnes peuvent 
tomber et être au contraire au nombre malheureux des ju- 
gés, et qu'il y en aura autant qui tomberont de leur gloire 
et qui laisseront prendre à d'autres par leur négligence la 
couronne que Dieu leur avoit offerte, je ne puis souffrir 
cette pensée ; et l'effroi que j'aurais de les voir en cet état 
éternel de misère, après les avoir imaginées avec tant de 
raison dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de cette 
idée et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner 
les foibles créatures qu'il s'est acquises, et lui dire, pour 
les deux personnes que vous sçavez 3 ,ce que l'Église dit au- 
jourd'hui avec saint Paul : Seigneur, achevez vous-même 
l'ouvrage que vous-même avez commencé. Saint Paul se 
consideroit souvent en ces deux états, et c'est ce qui lui 
fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps de peur que moi- 
même, qui convertis tant de peuples, je ne devienne ré- 
prouvé 4 . » Je finis donc par ces paroles de Job : fai tou- 
jours craint le Seigneur comme les flots d'une mer furieuse 
et enflée pour m y engloutir. Et ailleurs : Bienheureux est 
V homme qui est toujours en crainte! 



1. Le Rec. de M. P. et Bossut : il me paraît que... 
2.* Le Rec. de M. P. et Bossut omettent mêmes. 

3. Bossut : et lui dire avec saint Paul : Seigneur. 

4. Bossut a fait la citation entière et substitué la traduction ordi- 
naire : « Je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'après 
avoir prêché aux autres je ne sois repoussé moi-même.» Il omet le 
reste de la lettre. 



4*0 LETTRES DE PASCAL. 



IV e LETTRE V 



Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans dou- 
leur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement 
celui qui entraîne, comme dit saint Augustin; mais quand 
on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on 
souffre bien ; le lien s'étend et endure toute la violence, et 
ce lien est notre propre corps qui ne se rompt qu'à la mort. 
Notre Seigneur a dit que depuis la venue de Jean-Baptiste, 
cest-à-dire depuis son avènement 2 clans chaque fidèle, le 
royaume de Dieu souffre violence et que les violents le ravis- 
sent. Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa 3 
concupiscence qui porte à la terre. Quand Dieu attire en 
haut, ces deux efforts contraires font cette violence que 
Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, 
dit saint Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. 
Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie, 
car il n'y a point ici de paix. J.-C. est venu apporter le 
couteau et non pas la paix. Mais néantmoins il faut avouer 
que, comme l'Écriture dit que la sagesse des hommes n'est 
que folie devant Dieu, aussi on peut dire que cette guerre 
qui paroît dure aux hommes, est une paix devant Dieu ; car 
c'est cette paix que J.-C. a aussi apportée. Elle ne sera 
néantmoins parfaite que quand le corps sera détruit; et 
c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néantmoins 



J. P.-R. a fait de cette lettre le § 32 de l'article xxvm : On ne se 
détache. . . 

2. Le R. de M. P. : depuis son avènement dans le monde et par 
conséquent dans chaque lid. 

3. Le R. de M. P. : le p. de /a c. 



LETTRES DE PASCAL. 4il 

de bon cœur la vie pour l'amour de celui qui a souffert 
pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus 
de bien que nous n'en pouvons ni demander ni imaginer, 
comme dit saint Paul en l'Épître de la messe d'aujour- 
d'hui'. 

V e LETTRE 2 . 

Je ne crains plus rien pour vous, Dieu merci, et j'ai une 
espérance admirable. C'est une parole bien consolante que 
celle de J.-C. : H sera donné à ceux qui ont déjà. Par cette 
promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d'espérer 
davantage, et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement 
doivent espérer extraordinairement. J'essaye autant que je 
puis de ne m'affliger de rien 3 et de prendre tout ce qui ar- 
rive pour le meilleur; et je crois que c'est un devoir et 
qu'on pèche en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour 
laquelle les péchés sont péchés est seulement parce qu'ils 
sont contraires à la volonté de Dieu; et ainsi l'essence du 
péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que 
nous connoissons en Dieu, i! est visible, ce me semble, que 
quand il nous découvre sa volonté par les événements, ce 
seroit un péché de ne s'y pas accommoder \ J'ai appris 
que tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable, 



1 . P.- R. omet : en l'Épitre de la messe d aujourd'hui. 

2. P.-R. en a tiré deux pensées, § 33 : // faut tâcher de ne s affliger 
de rien, etc., et le § 3i : Lorsque lu vérité est abandonnée et perse- 
cii fée. 

3. Ici commence l'extrait de P.-R. : // faut târher de ne s'affliger 
de ri ci. 

4. Ici finit le § 33 de P.-R. 



442 LETTRES DE PASCAL. 

puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de 
tout mon cœur de la continuation parfaite de ses grâces, 
car je vois bien qu'elles ne diminuent point. 

L'affaire du ' + ne va guère bien. C'est une chose qui fait 
trembler ceux qui ont de vrais mouvements de Dieu, 
de voir la persécution qui se prépare, non-seulement contre 
les personnes (ce seroit peu) niais contre la vérité 2 . Sans 
mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c'est un 
temps où le service qu'on lui rend lui est bien agréable. Il 
veut que nous jugions de la grâce par la nature; et ainsi il 
permet déconsidérer que, comme un prince chassé de son 
pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux 
qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de 
même il semble que Dieu considère avec me bonté parti- 
culière ceux qui défendent aujourd'hui :i la pureté de la re- 
ligion et «le la morale, qui est si fort combattue. Mais il y a 
cette différence entre les Rois de la terre et le Roi des Rois 
que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais 
qu'ils les trouvent tels; au lieu que Dieu ne trouve jamais 
les hommes qu'infidèles 4 et qu'il les rend fidèles quand ils 
le sont : de sorte qu'au lieu que les Rois ont une obligation 
insigne 5 à ceux qui demeurent dans leur obéissance , il 
arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service 



1. Le R. de M. P. : L'affaire de. 

2. Ici commence, l'autre pensée tirée de cette lettre. P.-R. : Lors- 
que la vérité est abandonnée et persécutée, il semble que <■'■ soit un 

temps OÙ le service qu'on rend à L)ieU, en la défendant, lui est bien 
(Kjeéiddc. 

3. P.-R. : Ceux qui défendent la pureté de la religion quanfL <dle 
est combattue. 

4. P.-R. : infidèles sans le <jrâee. 

5. P.-R. : témoignent d ordinaire avoir de V obligation, 

6. P.-R. : Dans le devoir et dans leur ob. 



LETTRES DE PASCAL. 443 

do Dieu, lui sont' eux-mêmes redevables infiniment. Conti- 
nuons donc à le louer de cette grâce s'il nous l'a faite, de 
laquelle nous le louerons dans l'éternité, et prions-le qu'il 
nous la fasse encore et qu'il ait pitié de nous et de l'Église 
entière hors laquelle il n'y a que malédiction. 

Je prends part au 4- persécuté 2 dont vous me parlez. Je 
vois bien que Dieu s'est réservé des serviteurs cachés, comme 
il le dit à Élie. Je le prie que nous en soyons bien et comme 
il faut, en esprit, en vérité et sincèrement. 

* 

VI e LETTRE. 

Quoi qu'il puisse arriver de l'affaire de +, il y en a 3 
assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour en tirer un 
admirable avantage contre les maudites maximes. Il faut 
que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes 
grâces à Dieu, et que leurs parents ou amis prient Dieu 
pour eux, afin qu'ils ne tombent pas d'un si grand bon- 
heur et d'un si grand honneur que Dieu leur a fait. Tous 
les honneurs du monde n'en sont que l'image; celui-là 
seul est solide et réel, et néantmoin.s il est inutile sans la 
bonne disposition du cœur. Car ce ne sont * ni les austé- 
rités du corps ni les agitations de l'esprit, mais les bons 
mouvements du cœur qui méritent, et qui soutiennent les 
peines du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux 
choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit 
que ceux qui entreront dans la bonne voie trouveront des 

1. P.-R. • Ijn en sont. Ici finit le § 34. 

2. R. de M. P. : a.ux quatre persécute'?. 

3. R. de M P. : il y en a assez rfgr'à. 

4. Ici commence l'extrait de P.-R. § 35 : Ce ne sont ni... etc. 



4U LETTRES DE PASCAL. 

troubles et des inquiétudes en grand nombre; cela doit 
consoler ceux qui en sentent ? puisqu'étant avertis que le 
chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempli, ils doivent 
se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le 
vérilable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plai- 
sir, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car 
de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au 
monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de dou- 
ceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union 
avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et 
les faisant repentir de leur premier choix les rend des pé- 
ri i (eu s du diable selon la parole de Tertullien; de même 
on né quitterait jamais les plaisirs du monde pour em- 
brasser la croix de J.-C, si on ne trouvoit plus de douceur 
dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement et 
dans le rebut des hommes que dans les délices du péché. 
Et ainsi, comme dit Tertullien : // ne faut pas croire que la 
vie des chrétiens soit une vie de tristesse ,- on ne quitte les 
plaisirs que pour d'autres plus grands. Priez toujours, dit, 
saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous tou- 
jours. C'est la joie d'avoir trouvé Dieu, qui est le principe 
de la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement 
de vie. Celui qui a trouvé le 2 trésor dans un champ en a 
une telle joye, que cette joye. selon J.-C, lui fait vendre 
tout ce qu'il a pour l'acheter. Les gens du monde n'ont 
point cette joye que le inonde ne peut ni donner ni ôter, 
dit J.-C. même. Les bienheureux ont cette joye sans aucune 
tristesse *; les gens du monde ont leur tristesse sans cette 



1. P.-R. : un tr. 

2. P.-R. change l'ordre et le progrès des phrases de Pascal : « Pour 
l'acheter. Les gens du monde ont leur tristesse, mais Us n'ont point 






LETTRES DE PASCAL. US 

joye; et les chrétiens ont cette joye mêlée de la tristesse 
d'avoir suivi d'autres plaisirs et de la crainte de la perdre 
par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans 
relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous con- 
server cette joye qui modère notre crainte, et à conserver 
cette crainte qui modère notre joye ', et selon qu'on se sent 
trop emporter vers l'une se pencher vers l'autre pour de- 
meurer debout. Souvenez-vous des biens dans les jours 
d'affliction, et souvenez-vous de l'affliction dans les jours 
de réjouissance , dit l'Écriture, jusqu'à ce que la promesse 
que J.-C. nous a faite de rendre sa joye pleine en nous, 
soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tris- 
tesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une 
amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se 
trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfac- 
tions qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le 'cou- 
ronnement. C'est une lumière si éclatante qu'elle rejaillit 
sur tout ce qui lui appartient; et s'il y a quelque tristesse 
mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient et 
non pas de la vertu ; car ce n'est pas l'effet de la piété qui 
commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est 
encore. Otons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne 
nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous- 
mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par 2 notre 
correction. 



cette joie que le monde ne peut donner ni ôter, dit ./.- C. Les bienheureux 
Dut cettej oie sans aucune tristesse; et les chrétiens... 

L P.-R. gâte cette belle phrase en la mutilant: «Et ainsi nous 
(leçons travailler sans relâche à nous conserver cette crainte qui con- 
serve et modère notre joie. 

2. H. de M. l\ : pour. 



446 LETTRES DE PASCAL. 



VII e LE/TTRE. 



Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du 
bon succès de l'affaire dont vous craignez de la vanité. Il 
y a à craindre partout; car si elle ne réussissoit pas, j'en 
craindrois cette mauvaise tristesse , dont saint Paul dit 
quelle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui 
donne la vie. 

Il est certain que cette affaire là étoit * épineuse, et que 
si la personne en sort, il y a sujet d'en prendre quelque 
vanité, si ce n'est à cause qu'on a prié Dieu pour cela, 
et qu'ainsi il 2 doit croire que le bien qui en viendra sera 
son ouvrage. Mais si elle réussissoit mal, il ne devroit pas 
en tomber dans l'abattement, par cette même raison qu'on 
a prié Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'il s'est ap- 
proprié cette affaire. Aussi il le faut regarder comme l'au- 
teur de tous les biens et de tous les maux, excepté le 
péché. Je lui répéterais là-dessus ce que j'ai autrefois rap- 
porté de l'Écriture : Quand vous êtes dans les biens, souve- 
nez-vous des maux que vous méritez, et quand vous êtes 
dans les maux, souvenez-/ ous des biens que vous espérez. 
Cependant je vous dirai sur le sujet de l'autre personne 
que vous sçavez, qui mande qu'elle a bien des choses dans 
l'esprit qui l'embarrassent, que je suis bien fâché de la voir 
en cet état; j'ai bien de la douleur de ses peines et je vou- 
drois bien l'en pouvoir soulager. Je la prie de ne point pré- 



1 . R. de M. P. : un peu ép. 

2. Les deux Msc. il. Le R. de M. P. donne au-dessus cette correc- 
tion : cette personne. La vraie leçon est il. Plus bas : il ne dev. 



LETTRES DE PASCAL. 417 

venir l'avenir et de se souvenir que, comme dit Notre-Sei- 
gneur, à chaque jour suffit sa malice. 

Le passé' ne nous doit point embarrasser puisque nous 
n'avons qu'à avoir regret de nos fautes : mais l'avenir nous 
doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à 
notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le 
présent est le seul temps qui est véritablement à nous et 
dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées 
doivent être principalement comptées 2 . Cependant le monde 
est si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à 
l'instant où on vit, mais à celui où l'on vivra; de sorte 
qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir et jamais de 
vivre maintenant. Notre Seigneur n'a pas voulu que notre 
prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes; 
c'est les bornes qu'il faut 3 garder et pour notre salut et 
pour notre propre repos '. Car en vérité les préceptes chré- 
tiens sont les plus pleins de consolation : je dis plus que 
les maximes du monde. 

Je prévois aussi bien des peines, et pour cette personne 
et pour d'autres et pour moi ; mais je prie Dieu , lorsque 
je sens que je m'engage dans ces prévoyances, de me ren- 
fermer dans mes limites. Je me ramasse dans moi-même, 
et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi 
je suis obligé présentement, pour me dissiper en des pen- 
sées inutiles de l'avenir, auxquelles bien loin d'être obligé 
de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne point m'y 
arrêter. Ce n'est que faute desçavoir bien connoître et étu- 
dier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. 

1. Ici commence l'extrait de P.-R. § 36. 

2. P.-R. : rapportées. 

3. Oratoire : qu'il fait garder : P.-R. nous fait garder. 

4. Fin du § 36. 



448 • LETTRES DE PASCAL. 

Ce que je dis là, je le dis pour moi et non pas pour cette 
personne qui a assurément bien plus de vertu et de médi- 
tation que moi; mais je lui représente mon défaut pour 
l'empêcher d'y tomber. On se corrige ' quelquefois mieux 
par la vue du mal que par l'exemple du bien, et il est bon 
de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordi- 
naire, au lieu que le bien est si rare. 



VIII e LETTRE 2 . 

Je plains la personne que vous sçavez, dans l'inquiétude 
où je sçais qu'elle est et où je ne m'étonne pas de la voir. 
C'est un petit jour du jugement qui ne peut arriver sans 
une émotion universelle de la personne, comme le juge- 
ment général en causera une générale dans le monde, ex- 
cepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme 
elle prétend faire. Cette peine temporelle garantiroit de 
l'éternelle par les mérites infinis de J.-C. qui la souffre et 
qui se la rend propre. C'est ce qui doit la consoler. Notre 
joug est aussi le sien, sans cela il seroit insupportable. 
Portez, dit-il, mon joug, sur vous. Ce n'est pas notre joug, 
c'est le sien; et aussi il le porte. Sachez, dit-il, que mon 
joug est doux et léger. Il n'est léger qu'à lui et à sa force 
divine. Je lui voudrois dire qu'elle se souvienne que ces 
inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être 
en elle, mais du mal qui y est eneore et qu'il faut diminuer 
continuellement, et qu'il faut qu'elle fasse comme un en- 
fant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère 



1. P.-R §37. 

2. P.-R. n'a rien tiré de cette lettre. 



LETTRES DE PASCAL. 449 

qui ne veut pas l'abandonner; car il ne doit pas accuser 
de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amou- 
reusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l'office de 
l'Avent est bien propre pour donner courage aux faibles, 
et on y dit souvent ce mot de l'Écriture : Prenez courage, 
lâches et pussillanimes, voici votre rédempteur qui vient. 
Et on dit aujourd'hui à vêpres : « Prenez de nouvelles 
a forces et bannissez désormais toute crainte : voici notre 
« Dieu qui arrive, et vient pour nous secourir et nous 
« sauver. » 

IX e LETTRE. 

Votre lettre m'a donné une extrême joye. Je vous avoue 
que je commençois à craindre ou au moins à m'étonner. 
Je ne sçais ce que c'est que ce commencement de douleur 
dont vous parlez ; mais je sçais qu'il faut qu'il en vienne. 
Je lisois tantôt le xm e chapitre de saint Marc en pensant 
à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j'y ai trouvé. 
J.-C. y fait l un grand discours à ses apôtres sur son der- 
nier avènement; et comme tout ce qui arrive à l'Église 
arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain 
que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque per- 
sonne, qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en 
elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour 
faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, 
comme dit l'Écriture. Et aussi je songeois que cette pré- 
diction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine 
de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous et dont 
il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il 

1. P.-R. § 38 : Dans le treizième chapitre de saint Marc, J.-C. fait 
un <} rond discours... 

29 



450 LETTRES DE PASCAL. 

ne doit être laissé aucune passion du vieil homme. Et ces 
effroyables guerres civiles et domestiques représentent si 
bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à 
Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint ». 

Mais cette parole est étonnante : Quand vous verrez l'a- 
bomination clans le lieu où elle ne doit pas être, alors que 
chacun s'enfuit sans rentrer dans sa maison pour repren- 
dre quoi que ce soit. Il me semble que cela prédit parfaite- 
ment le temps où nous sommes, où la corruption de la 
morale est aux maisons de sainteté et dans les livres des 
théologiens et des religieux où elle ne devroit pas être. Il 
faut sortir après un tel désordre , et malheur à celles qui 
sont enceintes ou nourrices en ce temps là, c'est-à-dire à 
ceux qui ont des attachements au monde qui les y retien- 
nent. La parole d'une sainte est à propos sur ce sujet, qu'il 
ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du 
monde, mais seulement si on a vocation pour y demeurer, 
comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir 
d'une maison pestiférée ou embrasée. 

Ce chapitre de l'Évangile, que je voudrois lire avec vous 
tout entier, finit par une exhortation à veiller et à prier pour 
éviter tous ces malheurs; en effet, il est bien juste que la 
prière soit continuelle quand le péril est continuel. 

J'envoie à ce dessein des prières qu'on m'a demandées; 
c'est à trois heures après-midi. Il s'est fait un miracle, de- 
puis votre départ, à une religieuse de Pontoise, qui, sans 
sortir de son couvent, a été guérie d'un mal de tête extraor- 
dinaire par une dévotion à la sainte Épine. Je vous en man- 

1. Ici finit le § 38. Après le moi peint, P.-R. a mis etc., comme pour 
marquer un retranchement; en effet tout le milieu de cette lettre est 
retranché, et l'extrait ne recommence qu'à l'endroit où il est question 
des reliques. 



LETTRES DE PASCAL. «M 

derai un jour davantage ; mais je vous dirai sur cela un 
beau mot de saint Augustin et bien consolatif pour de cer- 
taines personnes : c'est qu'il dit que ceux-là voyent vérita- 
blement les miracles auxquels les miracles profitent; car 
on ne les voit pas si on n'en profite pas. 

Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire 

du présent que vous m'avez fait. Je ne sçavois ce que ce 

pouvoit être; car je l'ai déployé avant que de lire votre 

lettre, et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu 

d'abord le respect que je lui devois. C'est une vérité i que 

le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de 

ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu'à ce qu'il 

y paroisse visiblement en 2 la résurrection; et c'est ce qui 

rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car 

Dieu n'abandonne jamais les siens, et non pas même dans 

le sépulchre, où leurs corps, quoique morts aux yeux des 

hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le 

péché n'y est plus, au lieu qu'il y réside toujours durant 

cette vie, au moins quant à sa racine; car les fruits du 

péché n'y sont pas toujours; et cette malheureuse racine, 

qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas 

permis de les honorer alors , puisqu'ils sont plutôt dignes 

d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour 

mortifier entièrement cette malheureuse racine, et c'est ce 

qui la rend souhaitable 3 . Mais il n'est pas nécessaire * de 

vous dire ce que vous sçavez si bien : il vaudroit mieux le 

dire à ces autres personnes dont vous parlez ; mais elles 

ne l'écouteroient pas. 

1. P.- R. : § 39 : Le Saint-Esprit repose... 

2. P.-R. : (In us. 

3. Fin de la citation. 

4. R. de M. P. : Mais il ne sert <-/<? tien de r. . 



452 LETTRES DE PASCAL. 



EXTRAIT D'UNE LETTRE DE PASCAL A MADAME PERIER. 

(Recueil de Marguerite Périer, p. 40. — Manuscrit de Troyes, 

n° 2203. ) 

En gros leur avis » fut que vous ne pouvez en aucune 
manière sans blesser la charité et votre conscience mor- 
tellement, et vous rendre coupable d'un des plus grands 
crimes, en engageant un enfant de son âge 2 et de son inno- 
cence et même de sa piété à la plus périlleuse et la plus 
basse des conditions du christianisme; qu'à la vérité, sui- 
vant le monde, l'affaire n'auroit nulle difficulté et qu'elle 
étoit à conclure sans hésiter, mais que selon Dieu elle en 
avoit 3 , et qu'elle étoit à rejeter sans hésiter, parce que la 
condition d'un mariage avantageux est aussi souhaitable 
selon le monde, qu'elle est vile et préjudiciable selon Dieu; 
que ne sachant à quoi elle devoit être appelée, ni si son 
tempérament ne sera 4 pas si tranquillisé qu'elle puisse sup- 
porter avec piété sa virginité, c'étoit bien peu en connoître 
le prix que de l'engager à perdre ce bien si souhaitable 
aux pères et aux mères pour leurs enfants parce qu'ils ne 

i. Note du Recueil de Marguerite Pévier : « de MM. Singlin, de 
Sacy et de Rebours. Le manuscrit de Troyes : l'avis de ces Messieurs 
fut. 

2. Note du R. de M. P. « Jacqueline Périer, âgée de quinze ans. » 
Comme elle était née en IGU (plus haut, p. 315), on voit que ce 
billet, non daté dans nos manuscrits, est de 1659. 

3. Ms. de Tr. : elle en avoit, et qu'elle étoit... C'est la vraie leçon 
que le R. de M. P. reproduit et change tout ensemble : « elle en avoit 
plus de difficulté. » Plus de difficulté est une glose que le copiste a 
introduite dans le texte. 

4. Ms. de Tr. : serait. 



LETTRES DE PASCAL. 453 

peuvent plus le désirer pour eux; que c'est en eux qu'ils 
doivent essayer de rendre à Dieu ce qu'ils ont perdu d'or- 
dinaire pour d'autres causes que pour Dieu ; de plus que 
les maris, quoique riches et sages devant le monde, sont 
en vérité de francs payens suivant Dieu ; de sorte que les 
dernières paroles de ces messieurs sont que d'engager un 
enfant à un homme du commun l c'est une espèce d'homi- 
cide et comme un déicide en leurs personnes 2 . 

(Le Rec. de M. P. a cette note : copié sur l'original dont 
il ne reste que la quatrième et la cinquième page.) 

EXTRAIT D'UNE. LETTRE DE PASCAL. 

( Bossut a le premier publié un fragment d'une lettre de Pascal com- 
mençant par ces mots : « Nous usons mal, au moins en ce qui m'en 
paroit, de l'avantage... » sans dire où il a pris ce fragment. Nous 
le trouvons dans le Recueil de M. Périer, avec un début qui semble 
indiquer que cette lettre est adressée à M. Périer, qui avait aussi des 
querelles avec les jésuites de Clermont. ) 

« Vous me faites 'plaisir de me mander tout le détail de 
vos fronderies, et principalement puisque vous y êtes inté- 
ressé; car je m'imagine que vous n'imitez pas nos frondeurs 
de ce pays-ci % qui usent si mal, au moins en ce qui m'en 
paroît, de l'avantage que Dieu 4 leur offre de souffrir quelque 
chose pour l'établissement de ses vérités. Car, quand ce 

1. Ms. de Tr. : dune piété commune. 

2. Note du Ms. de Tr. : «Les filles de M me Périer ne se sont jamais 
mariées. » 

3. Les jansénistes qui, selon Pascal, fléchissaient dans l'affaire du 
formulaire, laquelle étant de 1CG0 et 1661, donne à peu près la date 
de cette lettre. 

4. Ici commence le fragment publié par Bossut : Nous usons mal au 
moins en ce qui m'en pnroit, de t'avantage, etc. 



454 LETTRES DE PASCAL. 

seroit pour l'établissement de leurs 1 vérités, ils 2 n'agiroient 
pas autrement; et il semble qu'ils ignorent 3 que la même 
Providence qui a inspiré les lumières aux uns, les refuse 
aux autres; et il semble qu'en travaillant à les persuader, 
ils servent 4 un autre Dieu que celui qui permet que des ob- 
stacles s'opposent à leurs progrès. Ils croyent 5 rendre ser- 
vice à Dieu en murmurant contre les empêchements , 
comme s'il étoit une autre puissance qui excitât leur 6 piété, 
et une autre qui donnât vigueur à ceux qui s'y opposent. 

C'est ce que fait l'esprit propre. Quand nous voulons, par 
notre propre mouvement, que quelque chose réussisse, 
nous nous irritons contre les obstacles, parce que nous sen- 
tons dans ces empêchements ce que le motif qui nous fait 
agir n'y a pas mis, et nous y trouvons des choses que l'es- 
prit propre qui nous fait agir n'y a pas formées. 

Mais quand Dieu fait agir véritablement, nous ne sentons 
jamais rien au dehors qui ne vienne du même principe qui 
nous fait agir; il n'y a pas d'opposition au motif qui nous 
presse; le même moteur qui nous porte à agir, en porte 
d'autres à nous résister* au moins il le permet; de sorte que 
comme nous n'y trouvons pas de différence et que ce n'est 
pas notre esprit qui combat les événements étrangers, niais 
un même esprit qui produit le bien et qui permet le mal, 
cette uniformité ne trouble point la paix d'une 1 âme, et est 
une des meilleures marques qu'on agit par l'esprit de Dieu, 
puisqu'il est bien plus certain que Dieu permet le mal, 

1. Bo«s. : nos. 

2. B. : nous réagirions. 

3. No faut-il pas : on sert. — B. : Hbus paroissons iynorer* 

4. B. : nous servions. 

5. B. : nous croyons, 

6. B. : notre. 

7. B. : de rame. 



LETTRES DE PASCAL. 455 

quelque grand qu'il soit; que non pas que Dieu fait le bien 
en nous (et non pas quelque' motif secret), quelque grand 
qu'il nous paroisse ; de sorte que 2 pour bien reconnoître si 
c'est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s'examiner 
par nos comportements au dehors que par nos motifs au 
dedans, puisque si nous n'examinons que le dedans, quoi- 
que nous n'y trouvions que du "bien, nous ne pouvons pas 
nous assurer que ce bien vienne véritablement de Dieu. 
Mais quand nous nous examinons au dehors, c'est-à-dire 
quand nous considérons si nous souffrons les empêchements 
extérieurs avec patience, cela signifie qu'il y a une unifor- 
mité d'esprit entre le moteur qui inspire nos passions et 
celui qui permet les résistances à nos passions ; et comme 
il est sans doute que c'est Dieu qui permet les unes, on a 
droit d'espérer humblement que c'est Dieu qui produit les 
autres. 

Mais quoi ! on agit comme si on avoit mission pour faire 
triompher la vérité, au lieu que nous n'avons mission que 
pour combattre pour elle. Le désir de vaincre est si naturel 
que quand il se couvre du désir de faire triompher la vé- 
rité, on prend souvent l'un pour l'autre, et on croit recher- 
cher la gloire de Dieu en cherchant en effet la sienne. Il me 
semble que la manière dont nous supportons les empêche- 
ments en est la plus sûre marque; car enfin, si nous ne 
voulons que l'ordre de Dieu, il est sans doute que nous 
souhaiterons autant le triomphe de sa justice que celui de 
sa miséricorde, et que, quand il n'y aura point de notre 
négligence, nous serons dans une égalité d'esprit, soit 
que la vérité soit connue, soit qu'elle soit combattue, puis- 



1 . B. : quelque autre motif. 

2. B. : ainsi pour b. 



m LETTRES DE PASCAL. 

qu'en l'un la miséricorde de Dieu triomphe, et en l'autre sa 
justice. 

Pater juste, mundus te non cognovit. 
Père juste, le monde ne t'a pas connu. 

Sur quoi saint Augustin dit que c'est un effet de sa 
justice qu'il ne soit point connu du monde. Prions et tra- 
vaillons, et réjouissons -nous de tout, comme dit saint 
Paul. 

Si vous m'aviez repris dans mes premières fautes, je n'au- 
rois pas fait celle-ci, et je me serois modéré. Mais je n'ef- 
facerai pas non plus celle-ci que l'autre; vous l'effacerez 
bien vous-même, si vous voulez; je n'ai pu m'empêcher ', 
tant je suis en colère contre ceux qui veulent absolument 
que l'on croye la vérité lorsqu'ils la démontrent, ce que 
J.-C. n'a pas fait en son humanité créée. C'est une moque- 
rie 2 , etc., etc. 

BILLET DE PASCAL A SA SŒUR MADAME PÉRIER. 

(Ce billet nous vient des papiers de la famille de M. Hecquet-d'Orval, 
d'Abbeville, descendant de M. Hecquet, célèbre médecin janséniste 
du xvu° siècle. Il n'est ni signé ni daté. Mais comme il y est ques- 
tion des assemblées qui se tinrent pour la signature du formulaire, 
on peut le placer, comme le précédent, vers l'année 1660 ou 1661. ) 

An dos de la lettre : A mademoiselle ', mademoiselle Périer, 
à Clermont (en Auvergne.) 

« Ma chère seur ( sic ), 

« Je ne crois pas que ce soit tout de bon que tu sois fâ- 
chée; car si tu ne Tes que de ce que nous t'avons oubliée, 

1. B. : m'en empêcher. 

2. B. : c'est une moquerie, et c'est, ce me semble, traiter, etc. Au 
bas de cette lettre, dans le recueil de Marguerite Périer sont ces mets : 
copie' sur /'original : la dernière feuille est perdue, 

3. De même plus haut, p. 397, etc. 



LETTRES DE PASCAL. ,:>, 

tu ne dois point l'être du tout. Je ne te dis point de nou- 
velles, parce que les générales le sont trop et les particu- 
lières le doivent toujours être. J'en aurois beaucoup à te 
dire qui se passent dans un entier secret % mais je tiens 
inutile de te les mander; tout ce que je te prie est de mê- 
ler les actions de grâce aux prières que tu fais pour moi , 
et que je te prie de multiplier en ce temps. J'ai moi-même 
avec l'aide de Dieu porté ta lettre , afin que Ton la fit tenir 
à madame de Maubuisson. Ils m'ont donné un petit livre 
où j'ai trouvé cette sentence écrite à la main 2 . Je ne sçais 
si elle est dans le petit livre des sentences, mais elle est 
belle. On me presse tellement que je ne puis plus rien 
dire. Ne manque pas à tes jeudis. Adieu, ma chère. » 

BILLET DE PASCAL A MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ. 



(Portefeuille du docteur Valant, médecin de madame de Sablé, t. n, 
n° 288. Ce billet n'a ni date ni signature. Il est pourtant bien de 
Pascal; car, n° 299, est une lettre de remerciement du médecin 
Menjot à madame de Sablé, à l'occasion du billet de Pascal qu'elle lui 
avait communiqué par le docteur Valant 3 . ) 

« Encore que je sois bien embarrassé, je ne puis différer 
davantage à vous rendre mille grâces de m'avoir procuré 
la connoissance de M. Menjot; car c'est à vous sans doute, 
Madame, que je la dois; et comme je l'estimois déjà beau- 

1. « M. Pascal entend ici ce qui se traitoit à Paris dans les assem- 
blées qui s'y tenoient sur la signature du formulaire. Voir le Supplé- 
ment au nécrologe de Port-Royal, p. 460. » — (Note ancienne écrite en 
marge de la lettre par un membre de la famille do M. Hecquet- 
d'Orval. 

2. Elle manque ici. 

3. Lettre de Menjot à M'" e de Sablé, sans date... « M. Valant me lit 
voir cette lettre de M. Paschal. laquelle est la plus obligeante du monde. 



458 LETTRES DE PASCAL. 

coup par les choses que ma sœur m'en avoit dites, je ue 
puis vous dire avec combien de joio j'ai reçu la grâce qu'il 
m'a voulu faire. Il ne faut lire que son épitre pour voir 
combien il a d'esprit et de jugement; et quoique je ne sois 
pas capable d'entendre le fonds des matières qu'il traite 
dans son livre % je vous dirai néanmoins , Madame, que j'y 
ai beaucoup appris par la manière dont il accorde en peu 
de mots l'immatérialité de l'àme avec lo pouvoir qu'a la 
matière d'altérer ses fonctions et de causer le délire. J'ai 
bien de l'impatience d'avoir l'honneur de vous en entre- 
tenir. » 

FRAGMENTS D'UNE XIV e PROVINCIALE. 

AU PÈKE ANNAT, JÉSUITE. 

(Le Recueil de M. Périer contient le fragment de la 19 e provinciale an 
Père Annat, trouvé par Bossut parmi les papiers de Pascal, et publié 
pour la première t'ois dans L'édition de 1779. De plus, ce Recueil fait 
connaître diverses phrases inédites qui étaient aux marges de ce frag- 
ment; et une de nos copies, n° 176, qui renferme plusieurs pirces 
relatives à Pascal, ligure ces phrases telles qu'elles étaient aux marges 
de l'original. Les voici dans Tordre où les place le Recueil de M. Pé- 
rier, p. 37.) 

« C'est donc là, mon père, ce que vous appelez le sens 
de Jansénius; c'est donc cela que vous faites entendre au 
pape et aux évoques ! 

Mais, Madame, je ne sais que penser d'un témoignage si avantageux; 
car si je considère d'une part la sincérité et le savoir suldime de ce 
grand homme, de l'autre aussi je sais que la charité est la première 
des vertus chrétiennes, de sorte que, etc. » 

1. Serait-ce YHistoria <'t et/ratio febriwn malignarum, de 1662? 
Cela donnerait la date de ce billet qui serait de l'année même de la 
mort de Pascal. 



FRAGMENTS D'UNE XIX" PROVINCIALE. 459 

« Si les Jésuites étoient corrompus, et qu'il fût vrai que 
nous fussions seuls, à plus forte raison devrions-nous de- 
meurer. 

« Quod bellum firmavit, pax ficta non aufferat. 

« Neque benedictione , neque maledictione movetur, si- 
cut angélus Domini. 

« On attaque la plus grande des vérités chrétiennes, qui 
est l'amour de la vérité. 

« Si la signature signifie cela , qu'on souffre que nous 
l'expliquions, afin qu'il n'y ait point d'équivoque; car il 
faut demeurer d'accord que plusieurs croyent que signer 
marque consentement l . 

« On n'est pas coupable de ne pas croire, et on seroit 
coupable de jurer sans croire. 

« Mais vous pouvez vous être trompé? — Je jure que je 
crois que je puis m'être trompé; mais je ne jure pas que je 
crois que je me suis trompé. 

« Si le rapporteur ne signoit pas, l'arrêt seroit invalide ; 
si la bulle n'étoit pas signéee, elle seroit valable 2 : ce n'est 
donc pas... 

« Cela avec Escobar les met au haut bout; mais ils ne le 
prennent pas ainsi, et 3 témoignant le déplaisir de se voir 
entre Dieu et le pape... 

« Je suis fâché de vous dire tout; je * ne vous fais qu'un 
récit. » 



1. Le Rec de M. Périer : « Demeurer d'accord que plusieurs croyent 
que signer demande un consentement. » 

2. Le Rec. de M. P. : véritable. 

3. Le Rec. île M. P. : en t. 

4. Le Rec. de M. P. : mai8]e n. 



LETTRE A LA REINE DE SUÈDE. 

Pour montrer une fois de plus à quel point le texte de 
Pascal, dans ses ouvrages posthumes, est défectueux, non 
choisirons deux morceaux de quelque étendue, le frag- 
ment sur la Conversion du pêcheur, la Lettre à la Heine 
de Suède ; et en les reproduisant d'après Bossut, nous y 
joindrons des variantes, tirées de nos manuscrits, qui fon 
paraître et qui souvent réparent les vices du texte con- 
venu. 



I. 



LETTRE DE PASCAL A LA REINE CHRISTINE , EN LUI ENVOYANT 
LA MACHINE ARITHMETIQUE, 1650. 

« Madame, 

Si j'avois autant de santé que de zèle, j'irois moi-même 
présenter à Votre Majesté un ouvrage de plusieurs années 
que j'ose lui offrir de si loin; et je ne souffrirois pas que 
d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le 
porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. 
Cet ouvrage, Madame, estime machine pour faire les règles 
d'arithmétique sans plume et sans jetons. Votre Majesté n'i- 
gnore pas la peine et le temps que coûtent les productions 
nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter 
eux-mêmes à leur dernière perfection ; c'est pourquoi il 
seroit inutile dédire combien il y a que je travaille à celle- 



LETTRE A LA REINE DE SUEDE. 461 

ci, et je ne peux mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y 
suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle 
devoit paroître un jour devant une personne si auguste. 
Mais, Madame, si cet honneur n'a pas été le véritable motif 
de mon travail, il en sera du moins la récompense; et je 
m'estimerai trop heureux si à la suite 1 de tant de veilles il 
peut donner à Votre Majesté une satisfaction de quelques 
moments. Je n'importunerai pas non plus Votre Majesté du 
particulier de ce qui compose cette machine; si elle en a 
quelque curiosité, elle pourra se contenter dans un dis- 
cours 2 que j'ai adressé à M. de Bourdelot 3 ; j'y ai touché 
en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage, l'objet de 

1. Leçon vicieuse. Les découvertes ne viennent pas après beaucoup 
de travail, mais en conséquence de beaucoup de travail. Il ne s'agit pas 
ici d'un mpport de temps, mais d'un rapport de la cause à l'effet. 
Pascal n'a donc pu dire : « la suite de tant de veilles. Le Manuscrit 
de l'Oiatoire, le Recueil de Marguerite Périer, le ms. de la Mazarine, 
n° 2199, et le n° 397, suppl. français, Bibl. royale, donnent la vraie 
leçon : en suite de. D'ailleurs, Pascal mot toujours en suite, même pour 
à la suite. Voyez plus haut, p. 401 : En suite des premiers compliments. 
Et plus bas, p. 473 : En suite de ces prières. 

2. C'est Y Avis nécessaire imprimé par Bossut. 

3. Médecin de la reine Christine. Il avait été d'abord celui du grand 
Coudé, auprès duquel il avait en 1644 introduit Pascal pour que celui- 
ci fit voir au prince la machine arithmétique, ainsi que nous l'apprend 
nn billet inédit de Bourdelot à Pascal, ms. 397, suppl. fr., p. 22, et 
ms. de la Mazarine, p. 33. « Monsieur, je parlai hier à Son Altesse 
qui m'a témoigné impatience de vous voir avec votre roue Pascale. Si 
vous prenez la peine de venir à d.x bruies du matin, je crois que c'est 
celle qui lui est la plus commode... Bourdelot. A l'hôtel de Condé, ce 
26 febvrier 1644.» Le Recueil de Mai guérite, p. 13, le manuscrit de la 
Bibl. R. Suppl. franc. 397, et celui de la Mazarine, p. 372, contiennent 
la réponse que lit Bourdelot, de Suède, le 14 mais 1652, à la belle lettre 
de Pascal à la reine Christine, ou plutôt à une autre lettre que Pascal 
lui avait adressée à lui-même pour le prier de remettre la Dédicace à la 
Reine. Dans cette réponse, que nous publions plus bas, sous des éloges 
très-mérités de Pascal se cache peut-être plus d'un trait dirigé contre 



46-2 LETTRE A LA REINE DE SUÈDE. 

son invention, l'occasion de sa recherche, Futilité de ses 
ressorts, les difficultés de son exécution, les degrés de son 
progrès, le succès de son accom plissement, et les règles de 
son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte 
à l'offrir à Votre Majesté, ce que je considère comme le 
couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je 
sais, Madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché 
de la gloire en le présentant à Votre Majesté, puisqu'il ne 
sauroit passer que pour extraordinaire, quand on verra qu'il 
s'adresse à elle; et qu'au lieu qu'il ne devroit lui être of- 
fert que par la considération de son excellence, on jugera 
qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est 
offert*. Ce n'est pas néanmoins cette espérance qui m'a 
inspiré un tel* dessein. Il est trop grand, Madame, pour 
avoir d'autre objet que Votre Majesté même. Ce qui m'y a 
véritablement porté est l'union que je trouve en* sa per- 
sonne sacrée de deux choses qui me comblent également 
d'admiration et de respect, qui sont l'autorité souveraine 
et la science solide; car j'ai une vénération toute particu- 
lière pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de 
puissance ou de connoissanees*. Les derniers peuvent, si je 
ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des 
souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les gé- 
nies qu'entre les conditions; et le pouvoir des rois sur leurs 

Descartes qui venait de mourir, et qui, après comme avant sa mort, a 
toujours eu l'honneur de réunir contre lui les esprits médiocres de tous 
les temps. 

1. Tous nos manuscrits mettent avec raison: la, elle, elle, offerte, 
excellente, car c'est le mot machine qui domine tout, et non pas celui 
d'ouvrage, jeté incidemment. Il ne faut pas faire écrire Pascal en 1650, 
comme on écrivait en 1779. 

2. Les quatre manuscrits : ce dessein. 

3. Il faut: de connoissance. 



LETTRE A LA REINE DE SUÈDE. 403 

sujets n'est, ce me semble, qu'une image du pouvoir des 
i-prits sur les esprits qui leur sont inférieurs,, sur lesquels 
ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce 
que ' le droit de commander est dans le gouvernement po- 
litique. Ce second empire me paroit même d'un ordre d'au- 
tant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé 
que les corps; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être 
départi et conservé que par le mérite, au lieu que l'autre 
peut l'être par la naissance ou par la fortune. Il faut donc 
avouer que chacun de ces empires est grand en soi ; mais, 
Madame, que Votre Majesté me permette de le dire, elle 
n'y est point blessée, l'un sans l'autre me paroît défec- 
tueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque 
quelque chose à sa gloire, s'il n'a la prééminence de l'es- 
prit ; et quelque éclairé que soit un sujet, sa condition est 
toujours rabaissée par sa 9 - dépendance. Les hommes, qui 
désirent naturellement ce qu'il y a de plus parfait, avoient 
jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain 
par excellence. Tous les rois et tous les savants en etoient 
autant d'ébauches qui ne remplissoient qu'à demi leur at- 
tente : ce chef-d'œuvre étoit réservé à notre siècle 3 . Et afin 
que cette grande merveille parût accompagnée de tous les 
sujets possibles d'etonnement, le degré où les hommes 

i. Ce qui est ce que. Est-il possible d'imputer un pareil style à Pascal? 
Les quatre manuscrits : le droit de persuader, qui est parmi eux ce 
que le d. C'est évidemment la vraie leçon. 

2 Les quatie manuscrits : la d. A tous égards cette leçon est prête- 
ra Ide. 

3. Bossut a supprimé, de son autorité privée, une ligne qui est dans 
tous nos manuscrits. Les quatre manuscrits : «qu'à demi leur attente; 
et à peine nos- ancêtres ont pu voir en toute la durée du monde un roi 
médiocrement savant; ce chei'-d'œuvre étoit réservé pow votre siècle. » 
Remarquez aussi que Pascal ne loue pas son siècle, mais celui de 
Christine. 



464 LETTRE A LA REINE DE SUEDE. 

n'avoient pu atteindre est rempli par une jeune Reine, dans 
laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de l'expérience 
avec la tendresse de l'âge, le loisir de l'étude avec l'occu- 
pation d'une royale naissance, et l'éminence de la science 
avec la foiblesse du sexe. C'est Votre Majesté, Madame, qui 
fournit à l'univers cet unique exemple qui lui manquoit. 
C'est elle en qui la puissance est dispensée par les lumières 
de la science et la science relevée par l'éclat de l'autorité. 
C'est cette union si merveilleuse, qui fait que comme Votre 
Majesté ne voit rien qui soit au-dessous de sa puissance, 
elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit, et 
qu'elle sera l'admiration de tous les siècles 1 . Régnez donc, 
incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle ; que 
votre génie vous assnjétisse tout ce qui n'est pas soumis à 
vos armes; régnez par le droit de la naissance, par 2 une 
longue suite d'années, sur tant de triomphantes provinces ; 
mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute 
l'étendue de la terre. Pour moi, n'étant pas né sous le pre- 
mier de vos empires, je veux que tout le monde sache que 
je fais gloire de vivre sous le second; et c'est pour le témoi- 
gner que j'ose lever mes yeux jusqu'à ma Reine, en lui don- 
nant cette première preuve de ma dépendance. 

Voilà, Madame, ce qui me porte à faire à Votre Majesté 
ce présent quoique indigne d'elle. Ma foiblesse n'a pas ar- 

1. Oratoire: « de tous les siècles qui Vont précédée.» Cette addition 
est évidemment absurde. Recueil de Marguerite Périer : « De tous les 
siècles qui l'ont précédée et qui la suivront 3 comme elle a étéV ouvrage de- 
tous les siècles qui Vont précédée. » La vraie leçon doit être : « qu'elle 
sera l'admiration de tous les siècles qui la suivront comme elle a été 
l'ouvrage de tons les siècles qui l'ont précédée. » Cette leçon est précisé- 
ment celle du ms. de la Mazarine, p. 418, et du ms. de la Bibl. r. 397, 
p. 343. 

2. Les quatre manuscrits avec raison : durant. 



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LETTRE A LA REINE DE StJÈDE. 465 

rété 1 mon ambition. Je me suis figuré qu'encore que le 
seul nom de Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce 
qui lui est disproportionné, elle ne rejette pas néanmoins 
tout ce qui lui est inférieur; autrement sa grandeur seroit 
sans hommages et sa gloire sans éloges. Elle se contente 
de recevoir un grand effort d'esprit sans exiger qu'il soit 
l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette 
condescendance qu'elle daigne entrer en communication 
avec le reste deshonimes; et toutes ces considérations jointes 
me font lui protester avec toute la soumission dont l'un des 
plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est ca- 
pable, que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de 
pouvoir être adopté 2 , Madame, de Votre Majesté, pour son 
très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur. 

Blaise Pascal. 

réponse de m. bourdelot a m. pascal. 

«Monsieur, 

«Vous écrivez merveilleusement bien pour un philo- 
sophe et pour un homme qui voit que le courrier va partir. 
Il faut avoir un esprit comme le vôtre et que rien n'étonne. 
Sa Majesté a lu votre lettre; vous vouliez bien que je la lui 
montrasse, puisqu'elle parloit tant d'elle. La Reine se trouve 
bien louée de ce que vous m'avez écrit qui la regarde, et 
moi je me trouve trop loué. Je ne suis pas d'une si haute 
exaltation que vous dites; l'amitié que vous avez pour moi 

1. Les quatre manuscrits : étonné. On reconnaît ici le futur auteur 
de cette phrase : L'éternité des choses doit étonner notre petite durée, 
plus haut, p. 308. 

2. Adopté est bien ambitieux. Les quatre manuscrits : avoué. 

30 



466 LETTRE A LA REINE DE SUEDE. 

doit avoir aliéné vos sentiments. Les miens seront pour 
vous éternellement les mêmes. Je les ai fait savoir à la 
Reine, et toute la terre en sera instruite. Vous êtes l'esprit 
le plus net et le plus pénétrant que j'aie jamais vu. Avec 
l'assiduité que vous avez au travail, vous passerez égale- 
ment les anciens et les modernes, et laisserez à ceux qui 
vous suivront une merveilleuse facilité d'apprendre. Vous 
êtes l'ennemi déclaré de la vaine gloire, du galimatias et 
des énigmes, et quand vous parlez vous inspirez des con- 
noissances avec tant de douceur que l'esprit a plaisir de les 
suivre, et déteste en un moment les opinions qu'il avoit 
contraires aux vôtres. Je hais les sentiments violents qui 
s'impriment dans l'imagination à force de chicaneries et de 
sophismes. Ce sont des séductions dont l'âme fait une ab- 
juration avec grande joie, dès qu'elle s'aperçoit qu'elle a 
été trompée. Vous êtes un de ces génies que la Reine 
cherche; elle aime la clarté dans les raisonnements, des 
preuves solides mieux appuyées que sur des vraisem- 
blances. Elle sera bien aise de voir votre machine et votre 
discours : n'y mêlez aucun faux dogme. A l'estime qu'elle 
a pour vous, elle seroit pour le croire; mais j'ai peur d'une 
chose qui ne peut arriver : vous êtes l'infaillible avec la 
même certitude que je suis, et avec laquelle je vous proteste 
d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant servi- 
teur à jamais. 

Bourdelot. » 

(J'ai copié cette lettre sur l'original qui esj; dans la biblio- 
thèque des RR. PP. de l'oratoire de Clermont.) 



CONVERSION DU PECHEUR. 467 

II. 
FRAGMENT D'UN ÉCRIT SUR LA CONVERSION DU PECHEUR. 

Les auteurs de tous nos manuscrits déclarent qu'ils ont 
copié ce fragment sur les papiers de M lle Périer, en lais- 
sant les lacunes qu'ils ont trouvées et que nos manuscrits 
représentent; il est donc vraisemblable ou plutôt il est cer- 
tain que c'est Bossut qui a rempli, comme il lui a plu, ces 
lacunes ; car il n'a pas eu d'autres manuscrits que les nô- 
tres, et il a du travailler, sans qu'il le dise, sur le manus- 
crit n° 397. 

« La première chose que Dieu inspire à l'âme qu'il daigne 
toucher véritablement, est une connoissance et une vue 
tout extraordinaire par laquelle l'âme considère les choses 
et elle-même d'une façon toute nouvelle. 

Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui ap- 
porte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvoit dans 
les choses qui fai soient ses délices. 

Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les objets " 
qui la charmoient. Un scrupule continuel la combat dans 
cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus 
trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle 
s'abandonnoit avec une pleine effusion de cœur 2 . 

Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les 

1. Il y a dans tous nos manuscrits : « les choses qui la charmoient. » 
Mais l'éditeur géomètre du xvm e siècle, l'écrivain formé à l'école de 
d'Alembert et de Condillac, voyant que le mot choses est dans les para- 
graphes précédents et à la fin de celui-ci, le supprime en cet endroit et 
le remplace par celui d'objets, tombant ainsi lui-même dans une sorte 
d'incorrection ; car on peut bien dire goûter des choses, mais on ne 
dit guères goûter des objets. Mieux vaut une répétition qu'un terme in- 
exact. 

2. Tous nos manuscrits : une pleine effusion de son erpur. 



468 CONVERSION DU PÉCHEUR. 

exercices de piété que dans les vanités du monde. D'une 
part, la vanité { des objets visibles la touche plus que 
l'espérance des invisibles; et de l'autre, la solidité des 
invisibles la touche plus que la vanité des visibles. 
Et ainsi, la présence des uns et l'absence des autres excite 
son aversion"-; de sorte qu'il naît dans elle un désordre 
et une confusion quelle 3 a peine à démêler, mais qui 
est la suite d'anciennes impressions longtemps senties, 
et des nouvelles qu'elle éprouve. Elle considère les choses 
périssables comme périssantes et même déjà péries 4 ; et à 
la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime, 
elle s'effraie dans cette considération, en voyant que chaque 
instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui 
est le plus cher s'écoule à tout moment, et qu'enfin un 



1. C'est une absurdité que Bossut prête à l'âme convertie. Lisez avec 
tous nos manuscrits : La présence des objets visibles la touche plus 
que \ espérance des invisibles. 

2. Cette pli rase est inintelligible. Comment la présence des biens 
visibles et l'absence des invisibles peuvent-elles produire l'aversion? La 
présence des uns, quoique vains, doit attirer l'àme; la solidité des 
autres, quoique absents, doit l'attirer en sens contraire ; de sorte que 
son affection disputée ne sait où se prendre. C'est ce que dit Pascal dans 
nos manuscrits : « Et ainsi la présence des uns et la solidité des 
autres disputent son affection.» Et il ajoute : « et la vanité des uns et 
l'absence des autres excitent son aversion. » Bossut en confondant ces 
deux phrases a gâté et détruit le texte vrai. 

3. Dans nos manuscrits, la phrase reste suspendue après «un dé- 
sordre et une confusion que...» Il paraît que c'est Bossut qui, pour 
combler cette lacune, a imaginé et attribué à Pascal cette fin : qu'elle 
a peine à démêler, mais qui est la suite d'anciennes [impressions long- 
temps senties, et des nouvelles qu'elle éprouve. 

4. Vrai style de Pascal. Il dit ailleurs, lettre sur la mort de son 
père, plus haut, p. 421 : «Ne considérons plus son aine comme périe. » 
Cette seule phrase suffirait pour nous faire affirmer que ce fragment est 
de Pascal, quoique l'abbé Guerrier dise, avec les autres copistes, qu'il 
ne « tait dé qui est cet écrit. » 



CONVEHSLON DU PÉCHEUR. * 4G9 

jour certain viendra, auquel elle se trouvera dénuée de 
toutes les choses auxquelles elle avoit mis son espérance. 
De sorte qu'elle comprend parfaitement que son cœur ne 
s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme 
doit se ■ trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, 
puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable 
et subsistant par lui-même qui pût la soutenir durant et 
après cette vie. 

De là vient qu'elle commence à considérer comme un 
néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la 
terre, son corps, ses parents, ses amis, ses ennemis, les 
biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, l'honneur, 
l'ignominie, l'estime, le mépris, l'autorité, l'indigence, la 
santé, la maladie et la vie même. Enfin, tout ce qui doit 
moins durer que son âme, est incapable de satisfaire le 
désir de cette âme qui recherche sérieusement à s'établir 
dans une félicité aussi durable qu'elle-même. 

Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle 
étoit plongée* ; et quand elle considère d'une part le long 
temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions, et le grand 
nombre de personnes qui vivent de la sorte ; et de l'autre 
combien il est constant que l'âme étant immortelle 3 ne 
peut trouver sa félicité parmi des choses périssables et qui 
lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une 
sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte un 
trouble bien salutaire. 

Car elle considère que, quelque grand que soit le nombre 

1. Les mss. : se doit trouver seule. Transposition familière au 
xvu e siècle. 

2. Les mss. : où elle a vécu. Mais ces mots se trouvant plus bas, pour 
éviter une répétition, Bossut a mis ce qui se lit aujourd'hui. 

3. Les mss. : étant immortelle comme elle est. 



470 CONVERSION DU PECHEUR. 

de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde, et 
quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exem- 
ples de ceux qui posent leur félicité au monde, il est con- 
stant néanmoins que même quand les choses du monde 
auroient quelque plaisir solide , ce qui est reconnu pour 
faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si 
continuelles, la perte de ces choses est inévitable au mo- 
ment où la mort doit enfin nous en priver * . 

De sorte 2 que l'âme s'étant amassé des trésors de biens 
temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit 
science, soit réputation, c'est une nécessité indispensable 
qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité, 
et qu'ainsi s'ils ont eu de quoi la satisfaire, ils n'auront pas 
de quoi la satisfaire toujours, et que si c'est se procurer un 
bonheur véritable, ce n'est pas se procurer un bonheur du- 
rable 3 , puisqu'il doit être borné avec le cours de cette vie. 

Ainsi 4 , par une sainte humilité que Dieu relève au- 
dessus de la superbe, elle commence à s'élever au-dessus 
du commun des hommes. Elle condamne leur conduite; 
elle déteste leurs maximes; elle pleure leur aveuglement; 
elle se porte à la recherche du véritable bien ; elle com- 
prend qu'il faut qu'il ait ces deux qualités, Tune qu'il 
dure autant qu'elle *, et l'autre qu'il n'y ait rien de plus 
aimable. 

1. Cette phrase n'est pas merveilleuse. Les mss. : II est inévitable 
que ta perte de ces choses ou que la mort eu fin nous en juive. 

2. Il n'y a point dans les manuscrits, et il ne faut point ici d'alinéa. 
C'est une seule et même idée dont les divers développements se suivent 
indivisiblement. 

3. Mss. : Un bonheur bien durable. 

4. Manuscrits : De sorte que p. Formes raisonneuses de la langue 
du xvn e siècle, qui abondent particulièrement dans les écrivains de 
la première moitié du siècle, tels que Corneille et Pascal. 

5. Bossut a omis et les mss. donnent ce complément nécessaire: l'une 



CONVERSION DU PÉCHEUR. 471 

Elle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde, 
elle trouvoit en lui cette seconde qualité, dans son aveu- 
glement; car elle ne reconnoissoit rien de plus aimable. 
Mais comme elle n'y voit pas la première, elle connoit que 
ce n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ail- 
leurs, et connoissant par une lumière toute pure qu'il n'est 
point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni de- 
vant elle, elle commence à le chercher au-dessus d'elle. 

Cette élévation est si éminente et si transcendante , 
qu'elle ne s'arrête pas au ciel, il n'a pas de quoi la satis- 
faire, ni au-dessus du ciel, ni aux anges, ni aux êtres les 
plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures, et ne peut 
arrêter son cœur qu'elle ne soit ' rendue jusqu'au trône 
de Dieu, dans lequel elle commence à trouver son repos, 
et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable et 
qui 2 ne peut lui être ôté par son propre consentement 3 . 

Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu 
récompense l'habitude dans la piété, elle comprend néan- 
moins que les créatures ne peuvent pas être plus aimables 
que le Créateur : et sa raison , aidée des lumières de la 
grâce, lui fait connoître qu'il n'y a rien de plus aimable que 
Dieu, et qu'il ne peut être ôté qu'à ceux qui le rejettent, 
puisque c'est le posséder que de le désirer, et que le refuser 
c'est le perdre. 

Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut 

qu'il dure autant quelle et qu'il ne puisse lui être été qui- de son 
consentement. 

1. Toutes nos copies : qu'elle ne se soit rendue. 

2. Faute de logique et de grammaire. Lisez certainement avec tous 
nos manuscrits : et qu'il a. 

3. Cela prouve la nécessité de l'addition contenue dans la note 5 de 
la p. 470. Ce résumé suppose précédemment quelque chose d'analogue. 



472 CONVERSION DU PECHEUft. 

pas lui être ravi tant qu'elle le désirera, et qui n'a rien au- 
dessus de soi. 

Et dans ces réflexions nouvelles elle entre dans la vue 
des grandeurs de son Créateur, et dans des humiliations et 
adorations profondes. Ellle s'anéantit en sa présence '; et 
ne pouvant former d'elle-même une idée assez basse ni en 
concevoir une assez relevée de ce bien souverain, elle fait 
de nouveaux eiforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers 
abymes du néant, en considérant Dieu dans des immensités 
qu'elle multiplie 2 . Enfin dans cette conception qui épuise 
ses forces, elle l'adore en silence, elle se considère comme 
sa vile et inutile créature, et par ses respects réitérés 
l'adore et le bénit, et voudroit à jamais le bénir et l'adorer. 
3 Ensuite elle reconnoit la grâce qu'il lui a faite de mani- 
fester sa majesté à un si chétif vermisseau; * elle entre en 
confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin Maître; 
et dans un esprit de componction et de pénitence, elle a 
recours à sa pitié pour arrêter sa colère, dont l'effet lui pa- 
roît épouvantable dans la vue de ses immensités 5 . 

Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa 
miséricorde que comme il lui a plu de se découvrir à elle, 

1. Mais Pascal a dit plus haut que Dieu est le bien invisible dont 
l'espérance est combattue par la présence des biens visibles. Lisez donc 
avec nos manuscrits : elle s'anéantit en conséquence. 

2. Ce n'est pas dire assez : elle ne les multiplie pas seulement, elle 
les multiplie sans cesse. Telle est en effet la leçon de nos mss. Com- 
parez ce passage avec celui du double infini, plus haut, p. 288, etc. 

3. Point d'alinéa dans les mss. 

4. Bossut a omis cette phrase belle et nécessaire : Et après une ferme 
résolution oVen être éternellement reconnoissante , elle entre. 

5. Dans nos mss. la phrase finit avec raison au mot épouvantable. 
Puis, une autre phrase recommence : Dans la vue de ces immensités, 
avec deux ou trois lignes de points qui marquent une assez grande la- 
cune dont il n'y a pas trace dans Bossut. 



CONVERSION DU PÈCtfËUË. kH 

il lui plaise de ' la conduire à lui et lui faire naître les 
moyens d'y arriver. Car c'est à Dieu qu'elle aspire 2 ; elle 
n'aspire encore d'y arriver que par des moyens qui viennent 
de Dieu même, parce qu'elle veut qu'il soit lui-même son 
chemin, son objet et sa dernière fin. Ensuite de ces prières, 
elle conçoii qu'elle doit agir conformément à ses nouvelles 
lumières 3 . 

Elle commence à connoître Dieu et désire d'y arriver; 
mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si son 
désir est sincère, véritable, elle fait la même chose qu'une 
personne qui désirant arriver à 4 quelque lieu, ayant perdu 
le chemin et connoissant son égarement, auroit recours à 
ceux qui sauraient parfaitement ce chemin 5 . Elle consulte 
de même ceux qui peuvent Vinslruire de la voie qui mène 
à ce Dieu qu'elle a si longtemps abandonné . Mais en de- 
mandant à la connoître, elle se résout de conformer à la 
vérité connue* le reste de sa vie; et comme sa foiblesse 



1. Les mss. : il lui plaise la conduire, et non de la conduire. 

2. Cette petite phrase, ainsi isolée, ressemble à une déclamation, et 
Pascal ne déclame jamais; il raisonne, et voici son raisonnement: 
« Car, comme c'est à Dieu qu'elle aspire,, elle n'aspire encore d'y arriver 
que par des moyens qui viennent de Dieu. » Comme est dans tous nos 
manuscrits. 

3. Cette phrase est de Bossut; celle de Pascal est inachevée et toute 
différente. Mss. : « En suite de ces prières, elle commence d'agir, de 
chercher entre eux...» Plusieurs lignes de points. 

4. Au xvu e siècle, on disait plutôt arriver en un lieu. Aussi les mss. : 
en quelque lieu. 

5. Toute cette phrase : Elle consulte de même jusqu'à : El te se résout, 
est de l'invention de Bossut qui traite ici Pascal comme il l'a fait 
tant de fois dans les Pensées , et lui prête ses idées et son style. 
Ce style est en vérité par trop médiocre, et il est un peu humiliant 
de l'avoir admiré jusqu'ici sur la toi du nom de Pascal. 

6. Les mss. : à 9es v<>loni< ; s (de Dieu) le reste de sa vie; mais, 
comme sa f. Ce mais était indispensable. 



474 CONVERSION DU PÉCHEUR. 

naturelle avec l'habitude qu'elle a au péché où elle a vécu, 
l'ont réduite dans l'impuissance d'arriver à la félicité, 
qu'elle désire, elle implore de sa miséricorde les moyens 
d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y adhérer éternelle- 
ment '. Toute occupée de cette beauté si ancienne et si 
nouvelle pour elle, elle sent que tous ses mouvements doi- 
vent se porter vers cet objet; elle 2 comprend quelle ne doit 
plus penser ici-bas qu'à adorer Dieu comme créature, lui 
rendre grâces comme redevable, lui satisfaire comme cou- 
pable, le prier comme indigente * jusqu'à ce qu'elle liait 
plus qu'à le voir, V aimer, le louer dans V éternité. » 

Ces deux exemples montrent surabondamment dans quel 
état est encore le texte des écrits posthumes de Pascal que 
Bossut a publiés. Nous pourrions exercer la même critique 
sur d'autres morceaux, par exemple sur la belle lettre à 
M. Lepailleur, et sur celle à M. le président Ribeyre. Mais 
nous avons voulu seulement recommander ici l'étude de 
nos manuscrits à ceux qui s'intéressent aux choses de 
Port-Royal, et particulièrement aux amateurs de notre 
grande langue du xvn e siècle, dont Pascal est un des mo- 
dèles les plus accomplis. 

1. Après éternellement viennent plusieurs lignes de points. Bossut a 
mis à leur place cette phrase : « Toute occupée de cette beauté, si an- 
cienne et si nouvelle pour clic (Platon, que Bossut imite aussi bien qu'il 
supplée Pascal, a bien parlé d'une beauté toujours ancienne et toujours 
nouvelle; mais qu'est-ce qu'une beauté si ancienne et si nouvelle?), 
elle sent que tous ses mouvements (luirent se porter vers cet objet. 

fc 2. Au lieu de ces mots : Elle comprend qu'elle ne doit penser ici-bas 
qu'à adorer Dieu, les mss. disent tout simplement : Ainsi elle reconnoît 
qu'elle doit adorer Dieu. 

3. Toute cette fin : jusqu'à ce qu'elle n'ait plus qu'à le voir, etc., est 
de la main de Bossut. Il n'y a pas même dans les mss. la marque d'une 
lacune. 



DISCOURS SUR L'AMOUK. 475 



FRAGMENT INÉDIT DE PASCAL SUR L'AMOUR. 



De toutes les découvertes grandes ou petites que nous 
avons pu faire sur Pascal, voici, sans contredit, la plus in- 
attendue. Il ne s'agit plus de lettres mystiques adressées à 
ses deux sœurs ou à mademoiselle de Roannez, ni de 
quelques lignes destinées à une nouvelle provinciale, ni de 
variantes précieuses de morceaux déjà célèbres, ni de nou- 
veaux débris du grand livre des Pensées, enfin de quelque 
ouvrage de la dernière époque de la vie de Pascal, de cette 
époque aujourd'hui bien connue où il répudie la raison 
comme imbécile, et avec elle toute morale et toute religion 
naturelle, rejette la distinction du juste et de l'injuste, 
ainsi que les preuves les plus vieilles et les plus autorisées 
de l'existence de Dieu, appelle le mariage une sorte de déi- 
cide, et pour nous faire croire nous veut abêtir. Nous venons 
aujourd'hui éclaircir une toute autre époque de cette vie si 
tôt dévorée : nous venons tirer de l'oubli un écrit d'un 
caractère bien différent, et dont le sujet semble plutôt em- 
prunté à l'hôtel de Rambouillet qu'à Port-Royal. 

Quel est donc ce sujet? — L'amour. 

Oui, l'amour! et non pas l'amour divin, mais l'amour 
humain, avec le cortège de ses grandeurs et de ses misères. 
Tel est bien le sujet sur lequel Pascal a composé un dis- 
cours à la manière de ceux du Banquet, mais d'un plato- 
nisme fort tempéré, et où respire la liberté décente d'un 
philosophe et d'un homme du monde. 

Il y a plus : ce singulier ouvrage contient jusqu'à des 



476 DÎSCOUttS StîH L'AMOUR. 

préceptes sur Fart d'aimer, très différents, il est vrai, de 
ceux d'Ovide, mais qui dans leur délicatesse même n'ex- 
priment pas une médiocre expérience. 

Vous dirai-je toute ma pensée? En plus d'un endroit je 
crois sentir comme les battements d'un cœur encore trou- 
blé; et dans l'émotion chaste et tendre avec laquelle l'au- 
teur peint le charme de ce qu'il appelle une haute amitié 
je crois surprendre l'écho secret et la révélation involon- 
taire d'une affection que Pascal aurait éprouvée pour une 
personne du grand monde. On ne parle point ainsi d'un 
sentiment aussi particulier, quand on ne l'a pas eu dans le 
cœur. Conçoit-on d'ailleurs un homme comme Pascal s'a- 
musant à disserter sur l'amour pour faire parade de bel 
esprit? Pascal n'a jamais écrit que sous l'empire d'un sen- 
timent irrésistible, qu'il soulageait en l'exprimant. C'est 
l'homme, en lui, qui suscite et soutient l'écrivain. Ou je 
me trompe fort, ou ce discours trahit dans la vie intime de 
Pascal un mystère qui peut-être ne sera jamais entièrement 
expliqué. 

Vous voilà bien surpris : je ne l'ai pas été moins, lors- 
qu'au milieu d'obscurs manuscrits cet éclatant fragment 
m'apparut comme une vision extraordinaire. Je crus rêver, 
et je me demandai si ces pages étaient bien du pénitent de 
M. Singlin, de l'auteur des Provinciales et des Pensées. 
Mais le doute était-il permis? N'est-ce pas là sa manière ar- 
dente et altière, tant d'esprit et tant de passion, ce parler 
si tin et si grand, cet accent que je reconnaîtrais entre 
mille? A ce trait piquant et quelque peu recherché vous 
soupçonneriez Saint-Evremond ou La Bruyère ; mais tout 
à côté ce coup de pinceau énergique et le ton de la phrase 
entière vous désabusent. 

Et puis ce n'est pas là une simple conjecture de mon es- 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 477 

prit. D'autres avant moi, au xvn e siècle, des gens liés avec 
Port-Royal, qui connaissaient Pascal et sa famille, les Béné- 
dictins lui ont attribué ce fragment. Ceci m'amène à vous 
dire où et comment je Fai trouvé. 

JEn parcourant le volumineux catalogue des manuscrits 
français de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, je rencon- 
trai au tome xi e l'indication d'un manuscrit in-4°, coté 
n° 7-4, contenant, selon le catalogue, des écrits de Nicole, 
de Pascal et de Saint-Evremond. Soigneux de ne négliger 
aucun indice, je voulus examiner ce manuscrit. Il porte au 
dos : Nicole. De la Grâce. Autre pièce manuscrite. Sur la 
première page est la table des écrits que cet in-4f° renferme : 
Système de M. Nicole sur la Grâce. Si la dispute sur la 
Grâce universelle n'est qu'une dispute de nom. Discours 
sur les passions de l'amour, de M. Pascal. Lettre de M. de 
Saint-Evremond sur la dévotion feinte. Introduction à la 
Chaire. A la vue de ce titre : Discours sur les passions de 
l'amour, de M. Pascal, vous comprenez que je cherchai 
bien vite au milieu du volume; j'y trouvai le même titre 
avec cette légère variante : Discours sur les passions de 
l'Amour. On £ attribue à M. Pascal. 

Jugez à quel point ma curiosité fut excitée. Ce discours 
avait une vingtaine de pages; si donc il était authentique, 
c'était le plus étendu de tous les morceaux inédits de Pas- 
cal que j'eusse encore rencontrés. Ajoutez le prodigieux 
intérêt de la matière ! Dès les premières lignes, je sentis 
Pascal, et ma conviction s'accrut à mesure que j'avançais. 
Les preuves surabondent pour quiconque a eu un com- 
merce intime avec l'auteur des Pensées. Ce discours est 
inachevé. C'est une copie, et même, comme on le verra, 
une copie assez défectueuse. Probablement cet écrit n'était 
pas destiné au public, et la dernière main n'y a pas été 



478 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

mise; mais on reconnaît partout celle de Pascal, l'esprit 
géométrique qui ne l'abandonne jamais, ses idées favo- 
rites, et jusqu'à ses mots d'habitude, sa distinction si 
vraie du raisonnement et du sentiment, et bien d'autres 
choses semblables qui se retrouvent à chaque pas dans les 
Pensées. 

Veut-on une preuve presque matérielle ? On lit dans ce 
fragment la phrase suivante : « Il y a de deux sortes d'es- 
prits, l'un géométrique et l'autre qu'on peut appeler de 
finesse. » N'est-ce pas là la pensée développée au para- 
graphe 2 de l'article 10, première partie de l'édition de 
Bossut? Et ailleurs : « A mesure que l'on a plus d'esprit, 
Ton trouve plus de beautés originales. » C'est pour la 
beauté ce qui est dit des hommes en général dans le para- 
graphe 1 er de ce même article 10. Mêmes pensées et mêmes 
termes, même esprit, même manière. 

Reste à savoir comment on peut placer dans Pascal la 
disposition d'esprit et de cœur qui lui aura inspiré un 
pareil discours. Tel est le problème qu'il s'agit de ré- 
soudre. 

On ne voit ordinairement que deux hommes dans Pascal, 
le savant qui se consume en travaux immortels, et le soli- 
taire de Port-Hoyal écrivant les Provinciales et préparant 
les Pensées. Mais il y en a un troisième encore, l'homme du 
monde^, qui, sans tomber dans le dérèglement, a pourtant 
vécu de la vie commune, suivi le train ordinaire, participé 
à nos goûts et à nos passions. Voilà ce qu'on peut établir 
avec la dernière exactitude. 

Sorti d'une famille respectable, entouré des meilleurs 
exemples, Pascal avait reçu le fonds commun des croyances 
religieuses de tous les honnêtes gens de son temps, et si ces 
croyances sommeillèrent quelquefois en lui, elles ne s'étei- 



DISCOURS SLR L'AMOUR. 479 

gnirent jamais. A Rouen, à l'âge de vingt-quatre ans, en 
1646, jusqu'alors livré à l'étude des mathématiques, mais 
déjà malade, il est pris d'un accès de dévotion. Il se con- 
vertit, comme on disait alors; et avec l'ardeur qu'il portait 
en toutes choses, avec l'ascendant qu'il exerçait autour de 
lui, il convertit toute sa famille, ses deux sœurs, Gilberteet 
Jacqueline, et jusqu'à son père, Etienne Pascal. Cette fer- 
veur religieuse dura et s'accrut toujours dans Jacqueline; 
mais dans Pascal elle s'affaiblit peu à peu et. parut même 
dissipée, lorsqu'à Paris, en 1652, après la mort de son 
père, devenu maître de sa conduite et de sa fortune, il en- 
tra dans le monde. Il ne voulait d'abord qu'obéir à ses mé- 
decins, qui lui avaient interdit toute étude ; puis, insensi- 
blement, il prit goût à cette vie nouvelle et s'y engagea de 
plus en plus, jusqu'à ce que tout à coup, à la tin de l'an- 
née 1054, il tomba dans un profond ennui de toutes choses, 
et se retira à Port-Royal pour s'y donner entièrement à 
Dieu. C'est là ce qu'on appelle la seconde et dernière con- 
version de Pascal. Ce nouvel accès de dévotion, tout autre- 
ment énergique que le premier, parce qu'il venait d'une 
bien autre expérience de la vie humaine, alla sans cesse 
augmentant et ne finit qu'à sa mort, en 1662. Il y eut donc 
un intervalle de plusieurs années, de 1652 jusqu'à la fin de 
4654, pendant lequel Pascal fut un homme du monde. Que 
fit-il durant ces deux années? Nous l'ignorons, mais nous 
connaissons Pascal ; nous savons qu'il ne faisait rien 
à demi ; et on peut affirmer qu'une fois entré dans la 
vie mondaine, il y porta son caractère, sa curiosité, son 
ardeur. 

Madame Périer, dans la vie de son frère, jette un voile 
pieux sur ces années de dissipation; il lui a plu de s'en te- 
nir à ces paroles fort peu significatives : « Les médecins 



480 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

crurent que pour rétablir entièrement sa santé, il falloit 
qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cher- 
chât autant qu'il pourroit les occasions de se divertir. Mon 

frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil mais 

enfin il le suivit, et il s'imagina que les divertissements 
honnêtes ne pouvoient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans 
le monde. Mais, quoique, par la miséricorde de Dieu, il se 
soit exempté de vices, néanmoins, comme Dieu l'appeloit 
à une plus grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser. » 
Voilà le langage de la bonne sœur : en voici un autre, celui 
d'un homme parfaitement informé, l'exact auteur de l'ex- 
cellent mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de plu- 
sieurs pièces pour servir à V histoire de Port -Royal, 
Utrechty 1740 : «M. Biaise Pascal ne put goûter la retraite 
de sa sœur (Jacqueline), car il n'étoit plus le même qu'au- 
paravant. Comme on lui avoit interdit toute étude, il s'étoit 
engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer et à se 
divertir pour passer le temps. Au commencement, cela 
étoit modéré ; mais enfin il se livra tout entier à la vanité, 
à l'inutilité, au plaisir et à l'amusement, sans se laisser aller 
cependant à aucun dérèglement. La mort de monsieur son 
père ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour 
continuer ce train de vie : mais lorsqu'il étoit le plus près 
de prendre des engagements avec le monde, de se marier 
et de prendre une charge, Dieu le toucha... » 

Marguerite Périer, dans son Mémoire sur la vie de son 

oncle, s'exprime avec la même force; ou plutôt ce sont 

ses propres termes que lui a empruntés le Recueil d'U- 

trecht. 

Il paraît que Pascal avait d'assez grandes habitudes de 

1. Plus haut, p. 333. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 481 

luxe , car, le Recueil cTUtrecht dit que sa coutume était 
de se promener dans un carrosse à quatre ou six che- 
vaux 1 . 

Le goût des mathématiques,, du bel esprit, du jeu et des 
divertissements l'avait lié avec le chevalier de Méré, le 
modèle ou plutôt le professeur des belles manières et de la 
parfaite galanterie dans les ruelles à la mode 2 } et avec 
d'autres personnages de la même espèce, tels que ce Miton, 
auquel dans une de ses pensées, il adresse brusquement la 
parole pour lui reprocher de couvrir son égoïsme sous 
de brillantes apparences, sans le faire disparaître 3 . 

Certes la passion du monde a dû être pendant quelque 
temps bien forte dans Pascal pour qu'elle ait triomphé des 
avertissements et des vives instances de sa sœur Jacque- 
line, qui, depuis la mort de leur père, était entrée à Port- 
Royal, à Tâge de vingt-six ans, et y était devenue religieuse 
au commencement de 1653, sous le nom de sœur Sainte- 
Euphémie. Quand Jacqueline, dans une lettre précieuse 
du 25 janvier 1655, raconte à madame Périer, l'histoire 

1. Page 258. 

2. Voyez une lettre curieuse de Méré (t. 1 er de ses lettres, p. 110) 
contre les infiniment petits, en réponse à une lettre de Pascal sur le 
même sujet. Méré y prend un ton de grand homme et de pédagogue 
à l'égard de Pascal, et ce ton qui en imposait à certaines dames 
du xvii e siècle, a fort bien pu séduire plus d'un esprit distingué du 
nôtre, car l'un d'eux vient de soutenir que nous devons Pascal à Méré. 
Oui, si on en croit Méré. Mais il n'y a qu'un défaut à ce paradoxe, c'est 
qu'avant de rencontrer Méré, Pascal avoit écrit bien des pages dont 
une seule vaut mieux que tous les ouvrages maniérés et médiocres de 
son prétendu maître. Il suffit de citer la lettre à la reine Christine, 
la lettre au père Noël, celle à M. le Parleur, celle encore à M. Ri- 
beyre qui promettent les Provinciales. 

3. Voyez plus haut, p. 169, ainsi que la correspondance de Méré, 
Le Recueil de M. Périer, p. 383, contient une lettre de ce M. Miton à 
Pascal sur un point de mathématiques. 

31 



482 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

de la conversion tant désirée de leur frère, les efforts 
qu'elle avait faits et qui étaient restés si longtemps infruc- 
tueux, il lui échappe des paroles qu'il importe de recueillir 
et de peser : « Il falloit qu'il eût eu en ce temps-là d'horribles 
attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux 
mouvements qu'il lui donnoit. ' » Et ailleurs : « Il me paroît, 
écrit-elle à son frère, que vous aviez mérité en bien des 
manières d'être encore quelque temps importuné de la 
senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant 
d'empressement. 2 » Si on ne doit pas prendre trop au tragi- 
que ce bourbier et ces horribles attaches dont Jacqueline 
parle ici avec l'exagération janséniste, il est permis d'y 
soupçonner au moins des habitudes tout à fait mondaines, 
bien que sans dérèglement. 

Puisque Pascal cherchait à se marier, il est assez natu- 
relle semble, qu'il ait fait attention aux femmes et recher- 
ché leur compagnie. Il était d'une famille depuis longtemps 
anoblie, fort à son aise sans être riche , célèbre depuis son 
enfance, et de toutes parts lié avec ce qu'il y avait de 
mieux. Son portrait est là pour nous dire quel était son 
noble visage; ses grands yeux lançaient des tlammes 3 ; 
et dans ce temps de haute galanterie, Pascal, jeune, beau, 
souffrant, plein de langueur et d'ardeur, impétueux et ré- 
fléchi, superbe et mélancolique, devait être un personnage 
intéressant au dernier point. Les plaisirs de la paix succé- 
daient aux troubles de la Fronde. Le bel esprit, la politique 
et l'amour rapprochaient tout ce qui était distingué. Des 



1 Jacqueline Pascal, p. 237, etc. 

2. Ibid, p. 244. 

3. Voyez l'admirable portrait de Pascal, gravé par Edelinck, dans 
les Hommes illustres de Perrault, t. I er . 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 483 

débris de l'hôtel de Rambouillet se formaient l'hôtel d'Al- 
bret, l'hôtel de Richelieu et beaucoup d'autres cercles et 
réduits célèbres, parmi lesquels il faut mettre le salon de 
madame de Sablé à Port-Royal l . Là, de 1652 à 1654, ma- 
dame de Lafayette et madame de Sévigné, madame de 
Longueville, madame de Guyméné , madame de Schom- 
berg, madame de Lesdiguières, etc. étaient ou dans l'éclat 
de la jeunesse ou très belles encore et passionnées pour 
la gloire en fout genre. Il est très possible que dans ce 
monde d'élite, où Pascal devait être admis" et recherché, 
il ait rencontré une personne d'un rang plus élevé que le 
sien pour laquelle il ait ressenti un vif attrait qu'il aurait 
renfermé dans son cœur, l'exprimant à peine pour lui- 
même dans le langage ardent et voilé de ce discours énig- 
matique. L'amour alors ne passait point pour une faiblesse: 
c'était la marque des grands esprits et des grands cœurs. 
Rien donc de plus naturel que Pascal n'ait pas su ou n'ait 
pas voulu se défendre d'une impression noble et tendre, et 
que lui aussi, comme Descartes, il ait aimé. 

Mais en vérité j'ai honte de tant retenir le lecteur sur 
mes propres pensées, et je me hâte de lui livrer le fragment 
de Pascal, fidèlement transcrit sur la copie de la Bibliothè- 
que royale. 

1. Un billet jusqu'ici inédit de Pascal à madame de Sablé (plus haut, 
p. 457), prouve que Pascal fréquentait encore en 1662 la maison de 
la marquise. Voyez aussi notre ouvrage intitulé : Madame de Sablé, 
ci), ni. 



484 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

«DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR.» 

«On l'attribue à M. Pascal. » 

« L'homme est né pour 'penser l ; aussi n'est-il pas un 
moment sans le faire : mais les pensées pures qui le ren- 
droient heureux s'il pouvoit toujours les soutenir, le fati- 
guent et l'abattent; c'est une vie unie à laquelle il ne peut 
s'accommoder; il lui faut du remuement et de l'action, 
c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité 
des passions dont il sent dans son cœur des sources si vives 
et si profondes. 

Les passions qui sont les plus convenables à l'homme et 
qui en renferment beaucoup d'autres, sont l'amour et 
l'ambition , elles n'ont guères de liaison ensemble; cepen- 
dant on les allie assez souvent; mais elles s'affaiblissent 
l'une l'autre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se 
ruinent. 

Quelque étendue d'esprit que l'on ait, l'on n'est capable 
que d'une grande passion; c'est pourquoi, quand l'amour 
et l'ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes 
que de la moitié de ce qu'elles seroient s'il n'y avoit que 
Tune ou l'autre 2 . L'âge ne détermine point ni le commen- 
cement ni la fin de ces deux passions : elles naissent dès 
les premières années, et elles subsistent bien souvent jus- 
ques au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent 
beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres, et 

1. Voyez le passage analogue, Pensées, édit. de Bossut, première 
partie, art. 11, § 2. 

2. Ou reconnaît ici les habitudes de l'esprit géométrique. 



DISCOURS SUR L'AMOUR* 48S 

il semble qu'elles se ralentissent avec les années : cela est 
pourtant fort rare. 

La vie de l'homme est misérablement courte : ou la 
compte depuis la première entrée dans le monde : pour 
moi, je ne voudrois la compter que depuis la naissance de 
la raison, et depuis qu'on commence à être ébranlé par la 
raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. 
Devant ce temps l'on est enfant, et un enfant n'est pas un 
homme. 

Qu'une vie est heureuse quand elle commence par 
l'amour et qu'elle finit par l'ambition! Si j'avois à en choi- 
sir une, je prendrois celle-là. Tant que l'on a du feu, l'on 
est aimable; mais ce feu s'éteint, il se perd; alors que la 
place est belle et grande pour l'ambition! La vie tumul- 
tueuse est agréable aux grands esprits; mais ceux qui sont 
médiocres n'y ont aucun plaisir : ils sont machines 1 par- 
tout. C'est pourquoi l'amour et l'ambition commençant et 
finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la 
nature humaine est capable. 

A mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus 
grandes, parce que, les passions n'étant que des sentiments 
et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoi- 
qu'elles soient occasionnées par le corps, il est visible 
qu'elles ne sont plus que l'esprit même, et qu'ainsi elles 
remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions 
de feu, car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble 
et causent une confusion très incommode ; mais ce n'est 
jamais dans ceux qui ont de l'esprit. 

Dans une grande âme tout est grand. 



1. Un des mots favoris de Pascal. Voyez plus haut, page 280, et 
plus bas, page 495. 



480 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

L'on demande s'il faut aimer : cela ne se doit pas de- 
mander, on le doit sentir 1 ; l'on ne délibère pas là-dessus, 
l'on y est porté, et Ton a le plaisir de se tromper quand on 
consulte. 

La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion : 
c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur et 
il voit distinctement ce qu'il aime. 

Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et 
l'autre que l'on peut appeler de finesse 2 . 

Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais 
le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en 
même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il 
aime : des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement 
du dehors il connoît ce qui se passe au dedans. 

Quand on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que 
l'amour donne de plaisir ! car on possède à la fois la force 
et la flexibilité de l'esprit, qui est très nécessaire pour l'élo- 
quence 3 de deux personnes. 

Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos 
cœurs qui se développe à mesure que l'esprit se perfec- 
tionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, 
sans que Ion nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute 
après cela si nous sommes au monde pour autre chose que 
pour aimer? En effet, on a beau se cacher, l'on aime tou- 
jours; dans les choses même où il semble que Ton ait 
séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette, et 
il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment 
sans cela. L'homme n'aime pas à demeurer avec soi ; ce- 

1. Bossut, seconde partie, art. 17, § 5. «Le cœur a ses raisons que la 
raison ne connoit pas. » 

2. Boss., première partie, art. 10, § 2. 

3. Mot évidemment défectueux dans la copie. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 487 

pendant il aime : il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi 
aimer. 11 ne le peut trouver que dans la beauté ; mais 
comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait 
jamais formée, il faut qu'il trouve dans soi-même le mo- 
dèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut 
en remarquer en soi-même les premiers rayons, et selon 
que l'on s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou 
s'en éloigne, on se forme les idées du beau ou du laid sur 
toutes choses. Cependant, quoique l'homme cherche de 
quoi remplir le grand vuide qu'il a fait en sortant de soi- 
même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes 
sortes d'objets. Il a le cœur trop vaste; il faut au moins 
que ce soit quelque chose qui lui ressemble et qui en ap- 
proche le plus près. C'est pourquoi la beauté qui peut con- 
tenter l'homme consiste non-seulement dans la convenance, 
mais aussi dans la ressemblance ' ; elle la restreint et elle 
l'enferme dans la différence du sexe. 

La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes 
que nous trouvons cela tout disposé; il ne faut point d'art 
ni d'étude; il semble même que nous ayons une place à 
remplir dans nos cœurs, et qui se remplit effectivement. 
Mais on le sent mieux qu'on ne le peut dire. Il n'y a que 
ceux qui savent brouiller * leurs idées qui ne le voient 
pas. 

Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans 
le fond de nos âmes avec des caractères ineffaçables, elle 
ne laisse pas que de recevoir de très grandes différences 
dans l'application particulière, mais c'est seulement pour 

1. C'est la théorie de l'amour, telle qu'elle est exposée dans le Phèdre 
et dans le Banquet de Platon. 

2. Le Mss. : «brouiller et mépriser.» Et mépriser est évidemment 
une erreur du copiste. 



488 DISCOURS StJË L'ÀMOtîR, 

la manière d'envisager ce qui plaît. Car Ton ne souhaité 
pas nuement une beauté; mais l'on y désire mille circon- 
stances qui dépendent de la disposition où Ton se trouve, 
et c'est en ce sens que l'on peut dire que chacun a l'origi- 
nal de sa beauté dont il cherche la copie dans le grand 
monde. Néanmoins les femmes déterminent souvent cet 
original. Comme elles ont un empire absolu sur l'esprit des 
hommes, elles y dépeignent ou les parties des beautés 
qu'elles ont ou celles qu'elles estiment, et elles ajoutent 
par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. 
C'est pourquoi il y a un siècle pour les blondes, un autre 
pour les brunes, et le partage qu'il y a entre les femmes 
sur l'estime des unes ou des autres fait aussi le partage 
entre les hommes dans un même temps sur les unes et les 
autres. 

La mode même et les pays règlent souvent ce que l'on 
appelle la beauté. C'est une chose étrange que la coutume 1 
se mêle si fort de nos passions. Cela n'empêche pas que 
chacun n'ait son idée de beauté sur laquelle il juge des 
autres et à laquelle il les rapporte ; c'est sur ce principe 
qu'un amant trouve sa maîtresse plus belle et qu'il la pro- 
pose comme exemple. 

La .beauté est partagée en mille différentes manières. Le 
sujet le plus propre pour la soutenir, c'est une femme; 
quand elle a de l'esprit, elle l'anime et la relève merveil- 
leusement. Si une femme veut plaire, et qu'elle possède 
les avantages de la beauté ou du moins une partie, elle y 



1. Voyez dans les Pensées tous les passages analogues sur la force de 
la mode et de la coutume. Première partie, art. 9, § 5. «Comme la 
mode fait l'agrément, ainsi fait-elle la justice. » Aussi je lis coutume 
au lieu de constance que donne la copie. 



Diseoims sur l'amoiië. ^ 

réussira; et même si les hommes y prenoient tant soit peu 
garde, quoiqu'elle n'y tâchât point, elle s'en feroit aimer. 
Tl y a une place d'attente dans leur cœur : elle s'y loge- 
roit. 

L'homme est né pour le plaisir : il le sent, il n'en faut 
point d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant 
au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son 
cœur sans savoir par où elle a commencé. . 

Un plaisir vrai ou faux peut remplir également l'esprit. 
Car, qu'importe que ce plaisir soit faux, pourvu que l'on 
soit persuadé qu'il est vrai? 

A force de parler d'amour, on devient amoureux : il n'y 
a rien si aisé : c'est la passion la plus naturelle à l'homme. 

L'amour n'a point d'âge : il est toujours naissant. Les 
poètes nous l'ont dit ; c'est pour cela qu'ils nous le repré- 
sentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander 1 , 
nous le sentons. 

L'amour donne de l'esprit, et il se soutient par l'esprit', 
ïl faut de l'adresse pour aimer. L'on épuise tous les jours 
les manières de plaire : cependant il faut plaire et l'on 
plaît. 

Nous avons une source d'amour-propre qui nous repré- 
sente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs 
places au dehors : c'est ce qui est cause que nous sommes 
bien aises d'être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, 
on le remarque bien vite, et on le reconnoît dans les yeux 
de la personne qui aime. Caries yeux sont les interprètes 
du cœur : mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend 
leur langage. 

L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il faut 

1. Sic, 



490 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

qu'il trouve un second pour être heureux. Il le cherche 
bien souvent dans l'égalité de la condition, à cause que la 
liberté et que l'occasion de se manifester s'y rencontrent 
plus aisément. Néanmoins l'on va quelquefois bien au-des- 
sus 1 , et l'on sent le feu s'agrandir, quoiqu'on n'ose pas le 
dire à celle qui l'a causé. 

Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'am- 
bition peut accompagner le commencement de l'amour; 
mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran 
qui ne souffre point de compagnon : il veut être seul ; il 
faut que toutes les passions ploient et lui obéissent. 

Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune 
et égale le cœur de l'homme, et les petites choses flottent 
dans sa capacité; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et 
qui y demeurent. 

L'on écrit souvent des choses que l'on ne prouve qu'en 
obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et 
à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que con- 
siste 2 la force des preuves de ce que je dis. 

Quand un homme est délicat en quelque endroit de son 
esprit, il l'est en amour. Car, comme il doit être ébranlé 
par quelque objet qui est hors de lui, s'il y a quelque chose 
qui répugne à ses idées, il s'en aperçoit et il le fuit. La 
règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure, noble 
et sublime. Ainsi, l'on se peut croire délicat sans qu'on le 
soit effectivement, et les autres ont droit de nous condam- 
ner; au lieu que pour la beauté, chacun a sa règle souve- 
raine et indépendante de celle des autres. Néanmoins, entre 

1. Faire attention à ce paragraphe ot aux doux qui suivent, consacrés 
au charme et à la puissance des hantes amitiés. 

2. C'est en cela aussi que consistaient la logique et la rhétorique 
de Pascal. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 491 

être délicat et ne l'être point du tout, il faut demeurer 
d'accord que, quand on souhaite d'être délicat, l'on n'est 
pas loin de l'être absolument. 

Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les 
hommes, et c'est, ce me semble, l'endroit le plus tendre 
pour les gagner. L'on est aise de voir que mille autres sont 
méprisables et qu'il n'y a que nous d'estimables. 

Les qualités d'esprit ne s'acquièrent point par l'habi- 
tude ; on les perfectionne seulement. De là, il est aisé de 
voir que la délicatesse est un don de nature et non pas une 
acquisition de l'art. 

A mesure que l'on a plus d'esprit \ l'on trouve plus de 
beautés originales; mais il ne faut pas être amoureux, car 
quand l'on aime l'on n'en trouve qu'une. 

Ne semble-t-il pas qu'autant de fois qu'une femme sort 
d'elle-même pour se caractériser dans le cœur des autres, 
elle fait une place vuide pour les autres dans le sien? Ce- 
pendant j'en connois qui disent que cela n'est pas vrai. 
Oseroit-on appeler cela injustice? Il est naturel de rendre 
autant qu'on a pris. 

L'attachement à une même pensée fatigue et ruine l'es- 
prit de l'homme. C'est pourquoi pour la solidité et la 2 

du plaisir de l'amour, il faut quelquefois 
ne pas savoir que l'on aime ; et ce n'est pas commettre une 
infidélité, car l'on n'en aime pas d'autre; c'est reprendre 
des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que l'on y 
pense : l'esprit s'y porte de soi-même; la nature le veut, 
elle le commande. 11 faut pourtant avouer que c'est une 
misérable suite de la nature humaine, et que Ton seroit 

1. Boss., première partie, art. 10, § 1 . « A mesure qu'où a plus d'es- 
prit, on trouve plus d'hommes originaux. » 

2. Sic. 11 y a un mot omis dans la copie, durée, douceur. 



m DtSGÔUUS SUS L'AMOUR. 

plus heureux, si Ton n'étoit point obligé de changer de 
pensée ; mais il n'y a point de remède. 

Le plaisir d'aimer, sans l'oser dire, a ses peines, mais 
aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n'est-on point 
de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une 
personne que Ton estime infiniment! L'on s'étudie tous les 
jours pour trouver le moyen de se découvrir, et Ton y em- 
ploie autant de temps que si l'on devoit entretenir celle 
que Ton aime. Les yeux s'allument et s'éteignent dans un 
même moment; et quoique Tonne voie pas manifestement 
que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde, Ton 
a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuements 
pour une personne qui le mérite si bien. L'on voudroit 
avoir cent langues pour le faire connoître : car comme Ton 
ne peut pas se servir de la parole, Ton est obligé de se ré- 
duire à l'éloquence d'action. 

Jusques là on a toujours de la joie, et l'on est dans une 
assez grande occupation ; ainsi l'on est heureux. Car le 
secret d'entretenir toujours une passion, c'est de ne pas 
laisser naître aucun vuide dans l'esprit, en l'obligeant de 
s'appliquer sans cesse à ce qui le touche si agréablement. 
Mais quand il est dans l'état que je viens de dire ', il n'y 
peut pas durer longtemps, à cause qu'étant seul acteur dans 
une passion où il en faut nécessairement deux, il est diffi- 
cile qu'il n'épuise bientôt tous les mouvements dont il est 

« 

agité. 

Quoique ce soit une môme passion, il faut de la nou- 
veauté; l'esprit s'y plaît, et qui sait 2 la procurer sait se 
faire aimer. 



1. Le Mss. : dira, et au-dessus décrire, 

2. Le Mss, se la p. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 493 

Après avoir fait ce chemin, cette plénitude quelquefois 
diminue ; et ne recevant point de secours du côté de la 
source, l'on décline misérablement, et les passions enne- 
mies se saisissent d'un cœur qu'elles déchirent en mille 
morceaux. Néanmoins un rayon d'espérance, si bas que 
l'on soit, relève aussi haut qu'on étoit auparavant. C'est quel- 
quefois un jeu auquel les dames se plaisent; mais quelque- 
fois en faisant semblant d'avoir compassion, elles l'ont tout 
de bon : que l'on est heureux quand cela arrive ' ! 

Un amour ferme et solide commence toujours par l'élo- 
quence d'action : les yeux y ont la meilleure part. Néan- 
moins il faut deviner, mais bien deviner. 

Quand deux personnes sont de même sentiment, elles ne 
devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce 
ce que veut dire l'autre, sans que cette autre l'entende ou 
qu'il ose l'entendre. 

Quand nous aimons, nous paraissons à nous-mêmes tout 
autres que nous n'étions auparavant. Ainsi nous imagi- 
nons que tout le monde s'en aperçoit; cependant il n'y a 
rien de si faux. Mais parce que la raison a sa vue bornée 
par la passion, l'on ne peut s'assurer, et l'on est toujours 
dans la défiance. 

Quand l'on aime, on se persuade que l'on découvriroit la 
passion d'un autre : ainsi l'on a peur. 

Tant plus le chemin est long dans l'amour, tant plus un 
esprit délicat sent de plaisir. 

Il y a de certains esprits à qui il faut donner longtemps 
des espérances, et ce sont les délicats. 11 y en a d'autres 
qui ne peuvent pas résister longtemps aux difficultés, et ce 



1. Cette exclamation ne part-elle pas du cœur, et n'exprime -t- elle 
rien de personnel? 



494 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

sont les plus grossiers. Les premiers aiment plus longtemps 
et avec plus d'agrément; les autres aiment plus vite, avec 
plus de liberté, et finissent bientôt. 

Le premier elfet de l'amour c'est d'inspirer un grand 
respect : Ton a de la vénération pour ce que l'on aime. Il 
est bien juste; on ne reconnoît rien au monde de grand 
comme cela. 

Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouve- 
ments de l'amour de leurs héros; il faudroit qu'ils fussent 
héros eux-mêmes. 

L'égarement à aimer en divers endroits est aussi mons- 
trueux que l'injustice dans l'esprit. 

En amour, un silence vaut mieux qu'un langage. Il est 
bon d'être interdit : il y a une éloquence de silence qui 
pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu'un amant 
persuade bien sa maîtresse quand il est interdit, et que 
d'ailleurs il a de l'esprit! Quelque vivacité que Ton ait, il 
est bon, dans certaines rencontres, qu'elle s'éteigne. Tout 
cela se passe sans règle et sans réflexion, et quand l'esprit 
le fait, il n'y pensoit pas auparavant ; c'est par nécessité 
que cela arrive. 

L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et l'on 
ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiqu'il 
n'en sache rien : mais il faut que l'amour soit bien fin et 
bien pur. 

Nous connoissons l'esprit des hommes, et par conséquent 
leurs passions, par la comparaison que nous faisons de 
nous-mêmes avec les autres. Je suis de l'avis de celui qui 
disoit que dans l'amour on oublioit sa fortune, ses parents 
et ses amis : les grandes amitiés vont jusques là. 

Ce qui fait que l'on va si loin dans l'amour, c'est que 
l'on ne songe pas que l'on a besoin d'autre chose que de 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 493 

ce que Ton aime. L'esprit est plein : il n'y a plus de place 
pour le soin ni pour l'inquiétude. La passion ne peut pas 
être sans excès : de là vient que Ton ne se soucie plus de 
ce que dit le monde, que l'on sait déjà ne devoir .pas con- 
damner notre conduite, puisqu'elle vient de la raison. Il y 
a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un com- 
mencement de réflexion. 

Ce n'est point un effet de la coutume t, c'est une obliga- 
tion de la nature que les hommes fassent les avances pour 
gagner l'amitié des dames. 

Cet oubli que cause l'amour et cet attachement à ce que- 
Ton aime fait naître des qualités que l'on n'avoit pas 
auparavant; l'on devient magnifique sans l'avoir jamais 
été. Un avaricieux même qui aime devient libéral, et il ne 
se souvient pas d'avoir jamais eu une habitude opposée. 
L'on en voit la raison en considérant qu'il y a des pas- 
sions qui resserrent l'âme et qui la rendent immobile, et 
qu'il y en a qui l'agrandissent et la font répandre au 
dehors. 

L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, et on 
les a opposés sans un bon fondement; car l'amour et la 
raison n'est qu'une même chose : c'est une précipitation 
de pensées qui se porte d'un coté sans bien examiner tout, 
mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut 
pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des 
machines très désagréables. N'excluons donc point la rai- 
son de l'amour, puisqu'elle en est inséparable. Les poètes 
n'ont donc pas de raison de nous peindre l'amour comme 
un aveugle. Il faut lui ôter son bandeau et lui rendre dé- 
sormais la jouissance de ses yeux. 

1 . La copie a toujours constance comme plus haut. 



496 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action 
qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est 
en 1 mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette 
manière de vivre est un merveilleux acheminement à la 
passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus 
dans l'amour que ceux de la ville, parce que les uns sont 
tout de feu et que les autres mènent une vie dont l'unifor- 
mité n'a rien qui frappe. La vie de tempête surprend, 
frappe et pénètre. 

11 semble que l'on ait toute une autre âme quand on 
aime que quand on n'aime pas ; on s'élève par cette pas- 
sion et on devient toute grandeur ; il faut donc que le reste 
ait proportion, autrement cela ne convient pas, et partant 
cela est désagréable. 

L'agréable et le beau n'est que la même chose; tout le 
monde en a l'idée ; c'est d'une beauté morale que j'entends 
parler, qui consiste dans les paroles et dans les actions 
de dehors. L'on a bien une règle pour devenir agréable; 
cependant la disposition du corps y est nécessaire, mais 
elle ne se peut acquérir. Les hommes ont pris plaisir à se 
former une idée de l'agréable si élevée que personne n'y 
peut atteindre. Jugeons-en mieux, et disons que ce n'est 
que le naturel avec une facilité et une vivacité d'esprit qui 
surprennent. Dans l'amour ces deux qualités sont néces- 
saires : il ne faut rien de force, et cependant il ne faut rien 
de lenteur. L'habitude donne le reste. 

Le respect et l'amour doivent être si bien proportionnés 
qu'ils se soutiennent sans que le respect étouffe l'amour. 

Les grandes âmes né sont pas celles qui aiment le plus 
souvent; c'est d'un amour violent que je parle. 11 faut une 

1. La copie : est mouvement. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 497 

inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. 
Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beau- 
coup mieux. 

L'on dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes 
que les autres. Ce n'est pas bien parler, ou du moins cela 
n'est pas vrai en tous sens. L'amour ne consistant que dans 
un attachement de pensée, il est certain qu'il doit être le 
même par toute la terre. Il est vrai que se déterminant 
autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quel- 
que chose, mais ce n'est que clans le corps. 

Il est de l'amour comme du bon sens. Comme l'on croit 
avoir autant d'esprit qu'un autre, on croit aussi aimer de 
même. Néanmoins quand on a plus de vue, l'on aime 
jusques aux moindres choses, ce qui n'est pas possible aux 
autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette diffé- 
rence. 

L'on ne peut presque faire semblant d'aimer que l'on ne 
soit bien près d'être amant, ou du moins que Ton n'aime 
en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et la pensée de 
l'amour pour ce semblant. Et le moyen de bien parler sans 
cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément 
que les vérités sérieuses. 

Il faut du feu, de l'activité, et un feu d'esprit naturel et 
prompt pour la première; les autres se cachent avec la 
lenteur et la souplesse, ce qui est plus aisé de faire. 

Quand on est loin de ce que Ton aime, l'on prend la réso- 
lution de faire et de dire beaucoup de choses ; mais quand 
on est près, on est irrésolu. D'où vient cela? c'est que quand 
on est loin , la raison n'est pas si ébranlée : mais elle l'est 
étrangement en la présence de l'objet. Or, pour la résolu- 
tion, il faut de la fermeté qui est ruinée par l'ébranlement. 

Dans l'amour, on n'ose hasarder parce que l'on craint de 



498 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

tout perdre : il faut pourtant avancer. Mais qui peut dire 
jusques où? L'on tremble toujours jusques à ce que Ton 
ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s'y 
maintenir quand on Ta trouvé. 

Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant et de 
voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire. L'on est 
également combattu de l'espérance et de la crainte : mais 
enfin la dernière devient victorieuse de l'autre. 

Quand on aime fortement, c'est toujours une nouveauté 
de voir la personne aimée. Après un moment d'absence, 
on la trouve de manque dans son cœur. Quelle joie de la 
retrouver! On sent aussitôt une cessation d'inquiétude. 

Il faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé; car 
quand il est naissant et que l'on n'a fait aucun progrès, l'on 
sent bien une cessation d'inquiétude, mais il en survient 
d'autres. 

Quoique les maux se succèdent ainsi les uns aux autres, 
on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse 
par l'espérance de moins souffrir. Cependant, quand on la 
voit on croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés 
ne frappent plus : les présents touchent, et c'est * sur ce 
qui touche que l'on juge. 

Un amant dans cet état n'est-il pas digne de compassion?» 

POST-SCRIPTTM AU FRAGMENT DE PASCAL SUR L'AMOUR. 

Au milieu de l'admiration générale qu'excita ce fragment 
dès son apparition, et parmi les remercîments qui nous 
furent adressés des côtés les plus différents par les amis de 
notre grande littérature, il s'est rencontré de saints person- 

1. La copie a passé c'est. 



DISCOURS SUR L'AMOUR. 499 

nages qui, prenant l'épouvante au seul nom d'amour, sans 
craindre de rappeler un des héros de Molière, mais bien 
sûrs de complaire à des inimitiés trop connues, nous ont 
charitablement accusé de faire de Pascal un mauvais sujet, 
parce que nous prouvions sans réplique qu'il avait dû con- 
naître l'amour pour l'exprimer de la sorte. Cette pieuse 
calomnie paraissait à peine qu'en même temps et comme à 
point nommé M. Gonod mettait au jour les agréables et cu- 
rieux mémoires de Fléehier sur son séjour à Clermont 
pendant les années 1665 et 1666. Or, dans ces mémoires, à 
l'occasion d'une demoiselle, qui était la Sapho du pays, se 
trouvent les lignes suivantes 1 : «Cette demoiselle étoit aimée 
par tout ce qu'il y avoit de beaux esprits. Les esprits ont 
leurs liaisons qui font bien souvent celles du corps. M. Pas- 
cal, qui s'est depuis acquis tant de réputation, et un autre 
savant, étoient continuellement auprès de cette belle sa- 
vante. Celui-ci (il s'agit d'un troisième amoureux) crut qu'il 
devoit être de la partie, et qu'on ne pouvoit passer pour bel- 
esprit qu'en aimant une dame qui en avoit, et qui étoit 
aimée par des gens qui passoient pour en avoir. Il prenoit 
donc le temps que ses deux rivaux n'étoient plus auprès 
d'elle, et venoit faire sa cour après qu'ils avoient fait la 
leur, croyant qu'il ne falloit jamais laisser une belle sans 
galant, et lui donner le temps de respirer en repos.» Ainsi 
parle Fléehier, sur un ton qui ferait frémir aujourd'hui nos 
dévots à la mode. M. Gonod prétend qu'il ne peut être ici 
question de l'auteur des Provinciales et des Pensées ; et il 
en donne cette seule raison que Pascal né à Clermont, et 
qui l'avait quitté de bonne heure, n'y est vraisemblable- 
ment revenu qu'en 1660, lorsqu'il était presque mourant 

1. Page 87. 



500 DISCOURS SUR L'AMOUR. 

et ne pensait plus qu'à Dieu. Il est vrai que Pascal est allé 
à Clermont en 1660; mais où donc est l'invraisemblance 
qu'auparavant aussi, comme son père Etienne et comme sa 
sœur Jacqueline, il soit allé faire visite à Clermont à sa sœur 
madame Périer? Ensuite quel serait cet autre Pascal qui 
depuis s'est acquis tant de réputation? De toute la fa- 
mille, après le fils devenu depuis si illustre, le père seul est 
un peu connu comme savant. Mais, dans ce cas, les bruits 
recueillis par Fléchier remonteraient à un demi-siècle, 
avant le mariage d'Etienne Pascal, qui est de 1618' : c'est 
bien assez d'accorder à ces bruits dix ou douze ans, et 
même le grand nom de Pascal était seul capable de les sou- 
tenir jusqu'au voyage de Fléchier. Celui-ci d'ailleurs a dû 
se faire répéter plus d'une fois une chose aussi surprenante, 
et il n'a pu vouloir intéresser à faux la postérité en détour- 
nant sur le Pascal célèbre ce qu'on lui aurait dit de quelque 
Pascal obscur. Évidemment ces lignes ne peuvent s'appli- 
quer qu'à celui qui, plus tard, écrivit les Provinciale* et les 
Pensées. Si donc, à Clermont, Pascal a pu être sensible à 
l'esprit et à la beauté, quelle merveille qu'il l'ait été, et 
plus sérieusement, à Paris, dans les cercles brillants qu'il 
fréquentait ? 

Maintenant s'est-il arrêté à la fleur de ce périlleux sen- 
timent, et sur le bord de la galanterie, comme dirait Flé- 
chier, ou, avec son humeur bouillante, a-t-il été plus loin, 
sans dérèglement? Enfin, parmi tant de femmes du grand 
monde, qu'il rencontrait chez madame de Sablé et ailleurs, 
laquelle toucha ce cœur si ardent et si fier? Qui le sait au- 
jourd'hui et qui peut le dire? Disons seulement, mais disons 
bien haut, à l'honneur de Pascal, que nulle part on ne 

i . Voyez plus haut, p. 312. 



DISCOURS SUR L'AMOUR, .iiil 

trouve le moindre indice sur lequel il soit permis de suppo- 
ser que jamais il ait levé les yeux sur la sœur de son ami, 
la sœur d'un duc et pair, mademoiselle de Roannez, alors 
toute jeune, et réservée à Dieu ou aux partis les plus con- 
sidérables l . Pascal en prit soin comme d'une âme précieuse 
et fragile qu'il disputait au monde et gardait à Port-Royal. 
Toute autre hypothèse est une injure ridicule à sa loyauté 
et à son bon sens. 



i. Voyez plus haut, p. 389: Mademoiselle de Roannez, ainsi que 
les neuf lettres de Pascal, p. 431, etc. 



APPENDICE 



Nous avons souvent cité divers manuscrits de la Biblio- 
thèque royale de Paris et d'autres bibliothèques, comme 
renfermant une foule de pièces inédites et précieuses de 
Pascal ou relatives à Pascal et à sa famille. Il nous a sem- 
blé qu'il était bon de donner ici une notice exacte de ces 
manuscrits, afin que les personnes qui s'intéressent, pour 
quelque motif que ce soit, à l'histoire de Pascal et de Port- 
Royal, puissent reconnaître et trouver aisément dans ces 
recueils ce qui peut convenir à leurs études. 



I. 

Bibliothèque royale, fonds de l'Oratoire 
DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 160. 

C'est un portefeuille in-folio divisé en un certain nombre 
de paquets. 

Le 1 er paquet contient des lettres imprimées d'Arnauld et 
de Nicole. 

Paq. 2 et 3. Pièces imprimées. 

P. i. Extrait d'une correspondance entre l'abbé de La 
Trappe, l'abbé Nicaise et Tillemont sur la mort d'Arnauld 
et sur diverses autres choses. 



m APPENDICE. - MANUSCRITS. 

P. S. Note biographique sur Arnauld. 

P. 6. Lettres de Nicole et d' Arnauld à M. Périer. 

P. 7. Pièces sur les miracles de la sainte P^pine. 

P. 8. Lettre d'une religieuse sur l'histoire d'une autre 
religieuse. 

P. 9. Extraits concernant Port-Royal, avec plusieurs 
lettres de divers personnages, des pensées et des règles sur 
la vie religieuse. 

P. 10. Extraits des lettres de la mère Agnès à la sœur 
sainte Euphémie. — Elles sont dans Jacqueline Pascal, Ap- 
pendice, n° 1. 

P. 11. Fourberies de Louvain. 

P. 12. Affaire du père Saint-Ange, capucin. Nous l'a- 
vons donné, d'après ce manuscrit, et surtout d'après celui 
de la Bibliothèque royale, n° 176, sous ce titre : Un épisode 
de la vie de Pascal. Voyez plus haut, page 343. 

P. 13. Mémoires ecclésiastiques de M. l'abbé Ferrier. 

P. \A. Éclaircissement sur la doctrine des deux premiers 
siècles. 

P. 15. Affaire de la prétendue rétractation de Pascal, 
avec toutes les lettres qui s'y rapportent. 

P. 16. Un certain nombre de morceaux de Pascal et re- 
latifs à Pascal. D'abord la lettre écrite par Pascal à sa sœur 
madame Périer, sur la mort de leur père, d'où on a tiré le 
morceau imprimé sur la mort. Le manuscrit ajoute ces 
mots : sur l'original daté du 17 octobre 1651, de la main 
dr Pascal. Voyez plus haut, p. 412. Vient ensuite la lettre 
à la reine de Suède en lui offrant la machine arithmétique , 
plus haut, p. 460; puis la relation de Marguerite Périer de 
ce qu'elle a entendu dire à son oncle sur les Provinciales; 
publiée plus haut, p. 135-136. 

P. 17. Diverses pièces concernant M. Pascal. 1° Extrait 



EaCRiPîloN i)i MAKUâCtUT DE L'ORÀTOÎftfi M« lf»Ô. ftOâ 

de l'Histoire de la Roulette. 2° Abrégé de l'Histoire de la 
prétendue rétractation. 3° Quelques détails sur le différend 
de MM. de Port-Royal et de Pascal, relativement à la signa- 
ture du formulaire. 4° Divers éloges et épitaphes de Pascal. 
Tout cela est connu ; mais au milieu est la fin delà préface 
des Pensées, laquelle n'a point été imprimée, dit notre ma- 
nuscrit. Cette fin se terminait par la citation du portrait que 
Pascal avait tracé de lui-même sur un petit papier écrit de 
sa main et trouvé après sa mort : faime la pauvreté, etc. 
Ce portrait, qui nous a été conservé par madame Périer 
dans la vie de son frère, a été depuis inséré par Bossut 
dans le supplément aux Pensées de Pascal, p. 535. 5° Neuf 
lettres inédites attribuées à Pascal dans un premier titre, 
puis à M. de Saint-Cyran dans un second : ce sont les 
lettres de Pascal à mademoiselle de Roannez. Voyez plus 
haut, p. 431. 

Après toutes ces lettres, il en vient une de mademoiselle 
Pascal à madame Périer, sa sœur, en date du 15 septembre 
1647, sur une visite que Descartes avait faite à Pascal, 
visite dont parle Baillet dans la vie de Descartes, seconde 
partie, p. 330, d'après une lettre manuscrite de Descartes 
à Mersenne,, du 4 avril 1648. Cette lettre est dans Jacque- 
line Pascal, chap. m, p. 93. 

Ce même paquet 17 renferme aussi des copies de plu- 
sieurs lettres à Pascal ou sur Pascal. 1° Une lettre de Fer- 
mat à Pascal, datée de Tolose le 29 août 1654 : Monsieur, 
nos coups fourrés... elle est imprimée dans l'édition de Bos- 
sut, t. IV, p. 435. 2° Une lettre de Sluze, le savant chanoine 
de la cathédrale de Liège : f avoue que j'ai grande obliga- 
tion à la gentilczza... Bossut, ibid., p. 454. 3° Lettre de 
Leibniz sur quelques manuscrits de Pascal touchant les 
sections coniques; Bossut, t. V, p. 459 : Monsieur, vous 



506 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

m'avez obligé sensiblement... 4° Lettre de M. le premier 
président Ribeyre à Pascal, de Clermont, 26 juillet 1651 : 
Monsieur, je vous avoue... Bossut, t. IV, p. 214. 5° Lettre 
de Sluze à Pascal, du 29 avril 1659 : Monsieur, bien que 
je dmrois passer pour importun... Bossut, t. V, p. 4-50: 
6° Une lettre sans date, sans nom d'auteur, commençant 
ainsi : 

« J'ai reçu un très grand contentement de vos lettres du 19 du mois 
"passé, lesquelles m'ont été rendues il y a deux jours, et je me tiens 
fort obligé à la civilité de M. Pascal, duquel si l'estime que j'en ai 
pouvoit être plus grande, elle seroit augmentée par tant de démonstra- 
tions que j'en ai reçnes. Je vous prie donc , vous qui m'avez fait la 
faveur de me faire connoitre une personne si savante, de lui témoigner 
le respect et l'estime que j'ai ponr lui, et que, si je ne puis pas corres- 
pondre avec les effets à tant de grâces qu'il lui a plu de me faire, je 
ne manquerai pas au moins d'y satisfaire avec une bonne volonté que 
j'ai voulu vous l'aire connoître présentement par la réponse que je vous 
envoyé à ce qu'on m'a proposé. Le temps est court, mais n'espérant 
pas de pouvoir, la semaine prochaine, avoir la commodité de m'appli- 
quer à de sembla! des spéculations, je suis contraint de vous en dire 
mon sentiment sur-le-champ. Il est bien vrai qu'il me déplaît que 
d'abord je ne sois pas du sentiment de M. Pascal touchant l'analyse 
spéciose de laquelle je fais plus grand cas que lui, et j'ose dire que les 
preuves que j'en ai sont si grandes que non seulement elles me per- 
suadent, mais elles m'obligent d'en faire une estime bien grande. J'a- 
voue que le retour en est bien souvent difficile; mais parce que, quand 
j'ai fait exactement l'analyse, je suis aussi sûr de la solution du pro- 
blème comme si je l'eusse démontré par synthèse, je ne me soucie pas 
quelquefois d'en chercheiila construction la plus aisée, me persuadant 
ce qu'en une autre occasion M. Pascal dit : non est />('/■ labori prœmium : 
mais en cela comme en toute autre chose je laisse volontiers que cha- 
cun suive son propre sentiment. Je viens au problème des tangeants 
dont on désire une plus grande explication. Aussitôt que vous me 
l'envoyâtes... » 

Cette longue lettre, qui a plus de six pages in-fol., se 
termine ainsi : 

« Le poiisme des anciens, à la description des sections coniques, me 
semble très joli; mais je n'ai pas le loisir de les examiner pour cette 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT DE I/OKATOIRE N" 160. 507 

heure. Je conserverai le tout pour un meilleur temps, comme aussi de 
vous parler des carrés, que ces Messieurs appellent magnifiques, des- 
quels M. Pascal fait quelque mention dans sa lettre. J'y ajoute seule- 
ment que vous dites le vrai quand vous dites qu'il vous souvient que 
je vous ai parlé autrefois des deux moyennes, parce qu'il y a long- 
temps que j'ai trouvé la. méthode de les trouver en une infinité de 
façons (j'entends par le lieu solide). Mais entre tous, ceux-là me plai- 
sent davantage qui résoudent le problème per circulum et ellipsim. 
C'est ce que je vous prie de proposer à M. Pascal, pour savoir s'il lui 
est peut-être arrivé tout de même. Je vous prie de me donner quel- 
ques nouvelles des jansénistes et molinistes, comme aussi quelque ob- 
jection qu'on fait à M. Descartes; et je voudrais savoir en quelle 
estime M. Hugenins, gentilhomme hollandois, est auprès de ces Mes- 
sieurs. Il a imprimé plusieurs petits livres de géométrie, et il a de- 
meuré quelque temps à Paris. » 

On ne trouve point cette lettre parmi celles de Sluze 
comprises dans l'édition de Bossut. Il est possible qu'elle 
soit de lui, venant après une lettre qui lui appartient cer- 
tainement. Peut-être aussi est-elle de Fermât, et adressée à 
Carcavi, qui avait été collègue de Fermât au parlement de 
Toulouse. On le pourrait conjecturer d'après ces mots : il 
vous souvient que je vous ai parlé autrefois, etc.; et puis, 
celui qui écrit est évidemment en province. Cependant elle 
n'est pas dans les lettres françaises de Fermât à Roberval, 
Carcavi, Mersenne, etc., Opéra mathematica D. Pelri Fer- 
mat, etc., in-fol. Tolosœ, 1679. En tout cas il serait bon de 
publier intégralement cette lettre. 

7" Un morceau intitulé : Pour M. Pascal. Le manuscrit 
de la Mazarine, dont il sera parlé tout à l'heure, le donne, 
p. 72, sous ce titre : Pour mon frère. 

« Il y a quelque temps que nous fimes voir à M. Arnauld la solution 
que M. de Comiers avait donnée à tous vos problèmes. Il la comprit 
fort bien et la réduisit en chiffres pour les premiers problèmes qui se 
trouvèrent conformes à vus solutions. Il n'eut pas le loisir d'en cher- 
cher la démonstration; mais il en parla à un jeune homme qui de- 



Bob ÀPPËNf)îCË. - MANUSCRITS. 

meure dans la même maison que M. de Roannez, qui a beaucoup 
d'ouverture pour la géométrie. Je ne sais si vous l'avez connu : il s'ap- 
pelle M. le marquis de Sainte-Mesme. M. Arnauld lui proposa donc 
en Pair cette solution générale de M. de Comiers sans faire de figure; 
et il lui envoya le lendemain cette démonstration qui est générale, et qui 
est la même que celle que vous nous avez envoyée. M . Arnauld la trouva 
très belle. (Le Mss. de la Maz. s'arrête ici.) Nous lui dîmes un jour 
ce que nous savions de la vôtre; mais nous ne l'avions pas sur nous, 
et nous n'eûmes pas le temps de l'aller quérir... (Suit cette démon- 
stration.) M. de Comiers ne nous a point encore rendu réponse sur ce 
que nous l'avions prié par M. Toinard de réduire en nombre les solu- 
tions des propositions au particulier. » 

Mentionnons encore dans le paquet 17 une lettre du 
P. Pouget, prêtre de l'Oratoire, du 25 mars 4704, où il 
déclare qu'il vient d'être chargé par l'évêque de Montpel- 
lier, Colbert, de composer pour son diocèse un catéchisme. 
Voilà donc le véritable auteur du fameux catéchisme de 
Montpellier. 

Le paquet 18 contient deux cahiers. Le premier est la 
lettre de M. de Saint- Amour, de Rome, 26 mai 1653, sur 
sa mission : cette lettre doit avoir été imprimée. Le second 
cahier se compose de deux lettres inédites très intéressantes 
écrites au beau-frère de Pascal , M. Périer, conseiller à la 
Cour des aides de Glermont, toutes deux datées de Paris et 
de l'année 1657. Elles renferment de curieux détails sur les 
persécutions que subissaient les Provinciales. Malheureu- 
sement ces deux lettres ne sont pas signées. Elles ne peu- 
vent être de madame Périer, qui était alors à Clermont 
avec son mari, et dont il est question dans une de ces deux 
lettres. Seraient-elles d'Etienne Périer ou de Domat? Nous 
ne les avons vues nulle part imprimées. Voici une bonne 
partie de la première, du 2 janvier 1C57 : 

« Vous perdez quelque chose de ce que je suis accablé d'occupa- 
tions; car je ne puis vous écrire sf souvent ni si au long que nous l<: 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT DE L'ORATOIRE N° 160. 509 

souhaiterions tous deux, etc Je satisfais ici en courant à trois de 

vos lettres. Je crois vous avoir mandé qu'il n'y a point d'ordre du 
conseil portant défense d'imprimer, mais bien ordonnance du lieute 
nant civil trompettée et affichée. Nous nous en mocquons assez, aussi 
bien quon peut faire chez vous; mais cependant nous risquerions ou- 
vertement imprimeurs et libraires qui ont peur et nous pour eux. Je 
crois avoir mandé aussi que vous donniez les suites d'extraits; il le 
faut faire au plus tôt; et pourtant il est bon de les accompagner du 
second avis ou quatre pièces des curés. Je vous enverrai de tout abon- 
damment parle messager de lundi; je pensois l'avoir déjà fait; mais 
je vous proteste que j'ai tant de choses à la tète que ma mémoire 
oublie d'en faire passer quelques-unes jusqu'aux mains... Il y a une 
sanglante relation dans le procès -verbal du clergé contre la doctrine 
de Jansénius auquel ces Messieurs attribuent les propositions condam- 
nées, qu'il n'a pas entendu saint Augustin, etc., avec lettre au Roi, à 
la Reine, à Son Éminence et à tous les évèques pour faire signer cet 
arrêt si étrange. Cela sera indubitablement suivi de persécution 
grande. » 

Deuxième lettre, au même., de Paris, 2-4 avril 1657. 

«... On a envoyé ici de Louvain un extrait de la réception et publi- 
cation de la bulle qu'on appelle Alexandrine dans cette Université, 
dont tous les membres étant assemblés, la Faculté de Théologie par la 

bouche de son doyen a déclaré ce qui suit Les mêmes lettres des 

Pays-Bas portent en propres termes que cette même déclaration de la 
bulle Alexandrine fait fort peu d'effet par deçà, et vraiment ne cause 
qu'un mépris des constitutions apostoliques. L'effet principal de deçà à 
Paris est tout de même. Il y a eu des emportés qui ont fait rage en cette 
publication L'Oratoire de Saint-Honoré est la seule communauté qui a 
publié cette bulle par leur prédicateur de leur robe, ce qui ne s'est pas 
fait sans ordre des supérieurs politiques, comme dit d'eux la nouvelle 
chanson qui court là-dessus, quêtant si proche du Louvre il faut en 
suivre le train. Un certain abbé Lenormand s'est aussi signalé par cette 
publication qu'il avoit remise à dimanche dernier, avant-hier. Il est 
trésorier et curé de Saint-Jacques-de-TUôpital en cette ville. Il fit des 
réflexions sur les principaux endroits de la bulle; et étant aux der- 
niers mots qui parlent d'implorer le secours du bras séculier, « Mes- 
sieurs, je n'entends pas seulement les puissances; je n'entends pas mon 
bras, mais celui <l<> M. .Iran. Guillaume (c'est le bourreau) à qui il faut 
les livrer. Et on m'a assuré qu'il avoit dit : Ces diables de jansénistes ; 
mais j'en doute. Pour ce qui est de la déclaration sanglante préparée 



510 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

par M. le chancelier contre les jansénistes, qui de voit être envoyée au 
Parlement avec la bulle, elle est échouée, et a été jetée au feu par un 
de ceux qui en avoient le pouvoir. Les jésuites se sont réduits ensuite 
à faire envoyer la bulle au Parlement avec une simple lettre de cachet 
à l'ordinaire. Mais cela est encore cassé, et on nous assure qu'ils en sont 
réduits à un arrêt du conseil, qui est la marque d'une pauvre cause 
en ce temps. La justice et la fermeté qui paroit encore dans le Parle- 
menr leur est fort opposée et fort redoutable. Il n'y a nulle apparence 
que la bulle ni aucune déclaration y passe, et on doit seulement sou- 
haiter que les autres Parlements se règlent sur celui-ci. Un conseiller 
des plus considérés a dit depuis peu à un ami que pour eux ils 
n'étoient pas juges des points de foi et de doctrine, mais que pour des 
points de fait, surtout s'agissant de faire perdre l'iionneur ou le bien 
des particuliers, ils en pouvoient fort bien connoitre, et que pour voir si 
les propositions étoient dansJansénius ils feroient fort bien apporter la 
bulle et le livre de Jansénius sur le bureau... » 

P. 19. Deux cahiers. La pièce qu'ils contiennent est 
imprimée : c'est l'image de la vertu de la mère Agnès. 

Enfin le p. 20 est une lettre de 1720, écrite à monsei- 
gneur l'archevêque d'Arles sur son mandement au sujet des 
calamités publiques. 



II. 

Bibliothèque royale, Supplément français. 

DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485. 

Ce manuscrit est un petit in-folio, d'une écriture du 
milieu du \vm e siècle, portant au dos : Recueil de made- 
moiselle Perrier, tome I. Sur la première feuille du texte 
on retrouve ce titre : Première partie des Mémoires de ma- 
demoiselle Marguerite Périer. Ceci semble indiquer que ces 
Mémoires se composent de deux parties formant deux 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485. 511 

volumes, dont le second manquerait. Toutefois, il est per- 
mis d'en douter, car ce recueil est complet en lui-même. 
On peut même dire qu'il renferme les deux parties dési- 
gnées, mais elles seraient très-inégales; car il y a d'abord 
quarante-cinq pages qui se suivent; puis une nouvelle pagi- 
nation recommence pendant 700 pages jusqu'à la fin. Quoi 
qu'il en soit de cette conjecture, voici tout le contenu de 
ce volume. 



TABLE DES 45 PREMIÈRES PAGES. 

Pages. 

Addition de M lle Périer au nécrologe de Port-Royal 1 

A l'article de M. de Sacy, dans ce nécrologe lbid. 

A l'article de M. Lancelot 2 

À la page 61 de la préface Ibid. 

Déclaration de M ,le Perier au sujet de P. -R 4 

M. et M lle de Roaunez. Nous l'avons imprimé plus haut, p. 431. 6 
Copie d'un mémoire écrit de la main de M Ue Marguerite Périer 

sur sa famille. Nous l'avons publié plus haut, p. 311. . . 9 
Présentation du corps de M» ie Périer, par M. le curé de Saint-Jac- 
ques-du-Haut-Pas, Marcel, à M. le curé de Saint-Etienne-du- 

Mont, le dimanche 27 avril 1687 18 

Addition de M lle Périer à ce qu'elle a déjà dit de sa tante reli- 
gieuse de P.-R. Jacqueline Pascal, ch.i,p. 55 21 

La vie de M lle Pascal, depuis sa naissance jusqu'à l'âge de 
26 ans et trois mois qu'elle quitta le monde pour se faire 
religieuse à P.-R., le 4 janvier 1652. Écrite par M ,ne Périer, sa 
sœur, mère de M Ue Marguerite Périer. Elle vient de P.-R. — 

Jacqueline Pascal. Ibid. 25 

Vers composés par ma sœur Euphémie Pascal, religieuse de Port- 
Royal, sur le miracle opéré en la personne de M I,e Marguerite 
Périer, sa nièce, le 24 mars 1656, le vendredi après le troisième 
dimanche de carême, par la sainte Épine. — Jacqueline Pascal, 
en. iv, p. 278 37-45 



a 



TABLE DU RESTE DU MANUSCRIT. 

Mémoire sur la vie de M. Pascal, écrit par M lle Marguerite Pé- 
rier, sa nièce. Plus haut, p. 329 



512 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

Autre fait de la vie de M. Pascal. It T . . . 3 

Extrait d'une lettre de la sœur Euphémieà M. Pascal; son frère. 
Jacqueline Pascal, etc 7 

Lettre de M lle Pascal à M me Périer, sa sœur, où il est parlé d'une 
entrevue de M. Pascal avec M. Descartes, Ibid - Ibid. 

Extrait d'une lettre de MM. Louis et Biaise Périer, à Madame 
leur mère, au sujet de l'impression de la vie de M. Pascal qu'elle 
avoit composée. Citée et publiée en partie, plus haut, page 164. 10 

Lettre de M. d'Etemare à M lle Périer, plus haut, p. 125. . Ibid. 

Récit de ce que M lle Périer a ouï dire à son oncle, parlant à quel- 
ques-uns de ses amis, au sujet des Provinciales; elle avoit alors 
16 ans et demi, plus haut, p. 136. 12 

Extrait (copié sur L'original] d'une lettre à M. Périer, conseiller 
à la cour des aides . . Ibid. 

Cette lettre datée de Paris le 27 octobre 1656, est relative 
aux Provinciales et aux remontrances des curés sur la 
morale des jésuites. Elle est du même genre que les deux 
autres que nous avons citées plus haut, p. 509, etc. 

« La quatorzième est sous la presse; elle consolera les bons pères 
qui jettent feu et flamme, et qui jouent de leur reste pour perdre les 
amis. L'affaire des curés les incommode fort, et ils s'en prennent 
comme de tout ce qui se fait de bon contre eux à Port-Royal. Les curés 
de Paris pensent à faire un deuxième avis, et de nouveaux extraits 
pires que les premiers. Ils s'assemblèrent hier pour cela. Ceux qui sont 
purs molinistes, ou inspirés et gouvernés par les bons pères, firent rage 
pour empêcher ce deuxième avis; mais pourtant il passa, et il fut ré- 
solu qu'on y travailleront. Je vous ai envoyé vingt ou vingt-cinq des 
avis imprimés, dontil y en a, ce me semble, dix de signés de la main 
des deux sindics; c'a été pour envoyer dans toutes vos villes et 
doyennés ou lieux plus considérables de vos quartiers, et afin que par 
ce moyen et de vos amis l'adresse en fût faite sur les lieux aux per- 
sonnes les plus capables d'y bien servir; j'attends réponse là-dessus... 
Vous presserez au plutôt que les curés de delà envoyent leur procu- 
ration. J'ai oublié de vous mander que, ou dans les billets qui doivent 
accompagner chaque paquet à vos curés, ou dans les lettres que vous 
écrirez pour cela à vos connoissances, il faut leur donner avis que les 
curés doivent agir en ceci avec l'ordre et la participation de Messieurs 
les évèques des lieux ou de leurs grands vicaires... Les bons pères, 
par une réponse à la treizième, que je diffère à vous envoyer pour vous 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485 513 

en envoyer en même temps la réfutation, nient le soufflet de Guille qui 
cependant est indubitable : la seule difficulté est de savoir si c'a été 
d'avant ou d'arrière-main. Il y a une nouvelle théologie morale d'Esco- 
bar, et de nouveaux casuistes comme Mascarenhas, Busembaum, etc., 
où il y a les meilleures choses du monde pour nous... Je perds beau- 
coup et nos amis de ce que les jours n'ont que vingt-quatre heures. — 
Copié sur l'original sans nom d'auteur. » 

Le manuscrit de la Bibliothèque royale, n° 397, qui est 
de la main du Père Guerrier, de l'Oratoire, et celui de la 
Mazarine qui en est une copie, renferment aussi cette lettre 
et y joignent cette note, p. 297 et 370 : « Je ne sais de 
qui est cette lettre, parce qu'elle n'est pas signée et que je 
ne connoispas l'écriture. M lle Périer ne la connoît pas non 
plus. » Cette note ne permet pas de s'arrêter à la con- 
jecture que ces diverses lettres soient d'Etienne Périer ou 
de Domat dont la main était bien connue du Père Guerrier 
et de M l,e Périer. 

Autre lettre au même, de la même époque et sur le 
même sujet. Recueil de M lle Périer, p. 191-192; manuscrit 
de la Mazarine, p. 32; manuscrit de la Bibliothèque royale, 
n° 397, p. 21 : 

6 février 1657. 

« Voici, Monsieur, un grand régal pour vous, puisque c'est d'une dix- 
septième qui n'est encore connue de personne du monde. On attendoit 
l'assemblée du clergé à finir, mais je pense qu'on attendroit trop long- 
temps. Ne la faites voir qu'à peu de gens bien assurés, et ne vous en 
desaisissez point; car il n'y en a encore que dix mille de tirées, six 
mille de la petite et quatre mille de l'autre, et il nous en faut encore 
beaucoup, parce qu'on rompra les formes ; aucun de nos amis ne s'y 
attend, et il pourroit y avoir quelque changement. » 

Mais reprenons le cours de notre table des matières. 

Lettre écrite de Suède, 14 may 165-2, à M. Pascal par M- Bour- 
delot , 13 

33 



514 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

Lettre de la sœur Euphémie Pascal à M me Périer, sa sœur, sur 
la conversion de M. Pascal son frère. Jacqueline Pascal, 

chap. iv, p. 235 14 

De la même à la même sur le même sujet, 25 juin 1655. Ibid. . 15 

De ma sœur Euphémie à M. son frère. Ibid 19 

Lettre de M. d'Andilly à M. Péiïer, beau-frère de M. Pascal. . 20 
Lettre de M. l'abbé de la Lane, abbé de Valcroissant, à M lle Pé- 

rier, sœur de M. Pascal, sur sa mort 21 

Lettre de M. d'Andilly à M lle Périer, sur le même sujet. . . 22 

Lettre de M. Bordieu à M. Périer 22 

Remarques du premier copiste des manuscrits de M lle Périer, sur 

un écrit trouvé sur M. Pascal après sa mort 23 

Petit écrit trouvé sur M. Pascal lorsqu'il mourut 24 

Fragment d'une lettre de M lle Jacqueline Pasc .1 à M ,ne Périer, sa 
sœur, où il est parlé de son entrée en îeligion, et de l'opposi- 
tion qu'y avoit M. Pascal son frère. Jacqueline Pascal, ch. iv, 

p. 160 25 

Extraits de quelques lettres de M Pascal à M" e de Roannez, plus 

, haut, p. 431 26 

Fragment d'une lettre de M. Pascal au P. Annat. Imprimé, plus 

haut, p. 458 36 

Extrait d'une lettre de M. Pascal à M ine Périer. Imprimé, plus 

haut, p. 452 40 

Lettre de M. Pascal à M. le Pailleùr au sujet de P. No6l, jésuite, 

sur le vuide. '. 40 

Lettre de M Pascal à la reine Christine de Suède, plus haut, 

p. 460 56 

Pensées de M. Pascal. — Ce sont quelques pensées tirées du ma- 
nuscrit autographe et que nous avons publiées 58 

Les Jésuites. Pensées tirées du manuscrit autographe, et publiées. 72 
Première lettre de M. de Brienue à M" ,e Périer, sur les Pensées 

de M. Pascal. Publié plus haut, p. 158 73 

Lettre du même à la même sur le même sujet. It 75 

Lettre de M. Arnaul l à M. Périer, conseiller à la cour des aides 

à Clermont sur les Pensées . It 80 

Lettre de M. Tillenmnt à M. Périer le fils, conseiller à la cour 

des aides à Clermont, sur les Pensées de M. Pascal. ... 82 
Lettre de M. l'évèque de Comminges à M. Périer, sur le même 

sujet 84 

Extrait d'un manuscrit de M lle Périer, concernant la prétendue 

rétractation de M. Pascal et la désunion d'avec MM. de P.-R. 84 
Déclaration du P. Beurrier, ch. régul. de Sainte-Geneviève, curé 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485 515 

de Saint-Étienne-du-Mont 89 

Lettre du P. Beurrier, curé de Saint-Etienne à 3Vl me Périer. . 90 

Lettre du P. Beurrier à M. Périer le fils 91 

Attestation de M. Nicole 91 

Déposition de M. Nicole sur le même sujet m . 92 

Déposition de M. Arnauld sur le même sujet 93 

Déposition de M. le duc de Rouannez sur le même sujet. . . 93 

Déposition de M. Domat, sur le même sujet 94 

Lettre de M de Sainte-Marthe a M. Périer, l'ecclésiastique, sur 

le même sujet, décembre 1688 95 

Lettre de M. Perefixe, archevêque de Paris, à M. Périer, conseiller 

à la cour des aides de Clermont 96 

Réponse à la précédente 97 

Lettre de M. Arnauld à M. Périer, à l'occasion de la précédente. 98 
Lettre de M. Périer à M. l'archevêque de Paris, au sujet de la 

déclaration de M. Beurrier 99 

Lettre de la sœur sainte Euphémie Pascal à M me Périer, Jac- 
queline Pascal .... 101 

Lettre de la même à M. Pascal son irère, où elle le presse fort de 

consentir à son entrée en religion, mars 1652. Il 104 

Lettre de la même au même, 1655. It 109 

Lettre de la même au même, 1660. It 110 

Extrait d'une lettre de la même au même. It 111 

Extrait de la même à M me Périer, sa sœur. It 111 

De la même à la même. It 113 

De la même à la même. It 115 

De la même à la même. It 117 

De la même à la même. It . 118 

De la même à la même, lt 120 

Écrit de M ile Jacqueline Pascal sur le mystère de la mort de Jésus- 
Christ. It 121 

Extraits de quelques lettres de la mère Agnès Arnauld à M 1,e Pas- 
cal, écrits de la main de la dite demoiselle. It. . . . 131 
Lettre de la même à M. Pascal sur la mort de sa sœur. It. . . 137 
Cinq lettres de la sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld d'An- 

dilly à M me Périer 138 

De la même à M lle Périer l'ainée . 143 

De la même à M me Périer sur la mort de son mari 145 

De la même, étant abbesse, sur la mort du fils de Mme périer, 

conseiller en la cour des aides 146 

Lettre de M. d'Andilly à M. Périer le père 147 

Lettre de M rac Périer à M. de Bienassis , - son fils aîné, sur son 



516 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

mariage .... 147 

La même à un de ses fils, Louis Périer 148 

La même à M. Périer le plus jeune (Biaise) 149 

Lettre de M. Périer le fils, conseiller en la cour des aides à son 

frère Louis Périer sur la signature du formulaire 150 

Du même sur le mandement de M. Pavillon, évèque d'Aleth. . 151 
Lettre de la sœur Marie-Angélique-Thérèse Arnauld d'Andilly à 

Mile Périer 155 

Deux lettres de la sœur Marie-Charlotte de Sainte-Claire Arnauld 

d'Andilly à M lle Périer la jeune 156 

Dix lettres de la sœur Madeleine-Christine Briquet à M lle Périer 

la jeune, depuis janvier 1679 jusqu'en 1682 160 

Lettre de M. de la Potherie à la même 182 

Lettre de M. de Sacy à M. Périer, beau-frère de M. Pascal. . 182 

Quatre lettres du même à M me Périer. 184 
Du même à la même. (Cette lettre parait être du style de M. de 

Sainte-Marthe. ) 188 

De M. de Sacy à la même 189 

Anecdotes de M. de Sacy. 191 

Extrait d'une lettre à M. Périer le père 191 

Extrait d'une lettre de M. Arnauld (sur la machine de M. Pas- 
cal) à M. Périer le fils, écrite après la mort de M. Pascal. . 192 

Nous donnons ici cette lettre, parce qu'elle se rapporte 
à Pascal et qu'elle n'est pas dans les lettres imprimées 
d' Arnauld : 

EXTRAIT D'UNE LETTKE DE H. ARNAULD, LE DOCTEUR, A M. PÉ- 
RIER LE FILS, ÉCRITE APRÈS LA MORT DE M. PASCAL. 

5 Septembre. 

«... Au reste, il y a ici un petit horloger qui, ayant vu une machine 
de M. Pascal, l'a perfectionnée de telle sorte qu'elle est incomparable- 
ment plus facile que celle de M. votre oncle, car les roues tournent 
d'un côté et d'autre, de sorte que, sans changer les chiffres, par une 
règle comme la pascaline on fait l'addition et la multiplication sur 
les mêmes chiffres. Il y a de plus un endroit en particulier où on fait 
tout d'un coup les multiplications et les divisions, un autre où l'on 
trouve les racines cubiques, d'autres où on fait les fractions : et quoi- 
que cette machine ait les deniers et les sols, et qu'elle aille jusqu'à 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N» 1488. 517 

cent mille, elle est beaucoup plus pelite qu'aucune de M. Pascal, et il 
en l'ait même présentement une autre qui ne sera pas plus grande 
qu'un livre in-12, où tout cela sera. Je ne vous parle point par ouï 
dire, nous avons vu cette machine après dîner. Après tout, néanmoins, 
M. Pascal ayant été le premier qui ait trouvé de ces sortes de ma- 
chines, quoiqu'on y puisse ajouter, il en aura toujours la principale 
gloire. 

Mes recommandations, s'il vous plaît, à M» ie votre mère et à toute 
la famille. Je suis tout à vous, 

Signé Antoine Arnauld.» 

(Copié sur l'original). 

Extrait d'une lettre de MM. Louis et Biaise Périer à M me leur 

mère et à leur frère aîné 192 

Extrait d'une lettre écrite à M. Périer le fils 193 

Lettre de M. l'abbé Le Roy, abbé de Haute-Fontaine, à M me Pé- 
rier 194 

Du même à M. Périer le fils, conseiller 195 

Du même à M me Périer 197 

Lettre de M. de Sainte-Marthe à M. Périer l'ecclésiastique. . 198 

Du même à M 1Ie Périer 201 

Du même à M. Louis Périer, prêtre, qui a survécu à sa mère, 

morte en 1684 202 

Du même à M. de la Chaise sur la vie de saint Louis. . . 204 

Autre lettre sur le même sujet 206 

Lettre de M. l'abbé Barillon 207 

Lettre écrite d'Aleth, où l'on peut voir quelles sont les disposi- 
tions que M. Pavillon jugeoit nécessaires à ceux qui aspirent 

à l'état ecclésiastique 208 

Lettre de M. d'Aleth à un ecclésiastique de son diocèse, qu'il avoit 
ordonné prêtre et établi vicaire dans une cure. Il se plaint de 
lui de ce qu'il avoit quitté son emploi sans le consulter, et 
s'en étoit allé dans une autre diocèse sous prétexte de s'appli- 
quer aux études 213 

Copie d'une lettre de Rome au sujet de la réponse que fît M. Ar- 
nauld au sieur Mallet, g. v. de Rouen 214 

Lettres de M. Arnauld, le docteur, à M. Périrrle fils aine Louis, 
à M me sa mère, à M. Périer, conseiller en la cour des aides, à 
l'abbé Périer; au même sur la mort de M me sa mère, à 

M lle Jacqueline Périer, à M ,,e Périer 215 

Lettre de M. Lancelot à M. Périer le père 238 



518 APPENDICE. — MANISCRITS. 

Lettre de M. de Tillemont à M. Périer, doyen, sur la mort de 

sa sœur Jacqueline Périer 240 

Lettre de M. de Santeuil, chanoine de Saint-Victor à M. Arnauld, 
le docteur 240 

Onze lettres de M. Nicole à M. Périer le fils, le conseiller, et à 
M. Périer l'ecclésiastique, etc 2 43 

Mémoire pour servir à l'histoire de la vie de M. Doniat, avocat 
du roi au présidial deClermont en Auvergne. Jacqueline Pas- 
cal, appendice, n° 3 268 

Pensées de M. Domat. It 273 

Lettre de M. Tévèque d'Aleth à M. Domat. It 277 

Pièce contre le P. Duhamel, jésuite, par M. Domat. It. . . . 280 

Lettre de M. Domat à M. le procureur général pour accompagner 

le procès- verbal. It 284 

-Pièces concernant l'introduction des RR. PP. jésuites dans la 
ville de Glermont. It 289 

Lettre du chapitre de la cathédrale à M. Domat. It. . . . 289 

Requête présentée par les habitants de la ville de Clermont en 
Auvergne contre les RR. PP. jésuites. H 290 

Lettres de MM. les chanoines de la cathédrale de Clermont en 
Auvergne à ceux de Luçnn et de Nantes 294 

Extraits de la réponse du chapitre de Nantes et du chapitre de 
Luçon 295 

Lettre de M. de Caudale, gouverneur d'Auvergne, à MM. les con- 
suls de Montferrand 290 

Relation de l'état présent du jansénisme clans la ville de Cler- 
mont (fait apparemment par un jésuite) en 1661. //. . . 297 

Caractère de M IT,e de Longueville. M ,ne de Lon;;ueville. Intro- 
duction, etc 301 

Épitaphe de M lle de Pompone, âgée de trois mois 302 

Éloge de M. Pascal par M. Nicole. . • 302 

Écrit sur la conversion du pécheur. — C'est un ouvrage de Pas- 
cal publié par Rossut, pins haut, p. 4G7 304 

Lettre de M. Pascal à M. Périer, son 'heau-fièie, au sujet de la 
mort de M. Pascal son père, publiée et collatiounée, plus haut, 
1». 412 30 8 

Lettre de M. Coquebert, prieur de Sainte-Foy de Chartres à 
M lle Périer sur la déclaration de P. Beurrier. . . ... . :i-21 

Lettre de M. de la Porte à M. Périer, conseiller en la cour des 
aydes 322 

Lettre de M. Hermand à M me de Crèvecœur 323 

Dispositions et pensées pour tous les jours de la semaine au je- 



DFSCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485. 519 

gard du saint Sacrement 325 

Plaintes des PP. de l'Oratoire de Glermont contre les jésuites de 

la même ville. Jacqueline Pascal. Appendice, n° 3. . . . 332 
Lettre de M. de Rebergue à M. Périer, le conseiller, concernant 

II. Reurrier, curé de Saint-Étit nne-du-Mont 334 

Lettre de M m « Périer à M. Audigier 336 

De la même à M. Tartière, seigneur de la Serre 337 

Lettre de M. Domat à M. Audigier 338 

Relation d'un entretien de M. l'archevêque de Paris avec M. Des- 

pvez, libraire, envoyée par celui-ci à M in « Périer .... 340 
Privilège pour la machine arithmétique de M. Pascal. . . . 3 '.6 
Autre privilège pour le calendrier perpétuel de M. Périer, con- 
seiller en la cour des aides de Clermont 349 

Lettre de M. Rarcos à M.*** * . . 350 

Pensées de M. de Rarcos 350 

Réflexions sur le Calendrier perpétuel de M. Périer, dont il est 

parlé ci-devant; c'est le premier copiste qui les fait. . . . 355 
Copie d'une lettre de M. L^ncelot à M. Périer, doyen de Saint 

Pierre, l'auteur du calendrier 355 

Lettre de M. et M lle Pascal à M me Périer, leur sœur, publiée 

plus haut, p. 412 355 

Lettre des mêmes à la même. It 359 

Lettre de M lle Jacqueline Pascal à M. son père. Jacqueline Pas- 
cal, etc • 362 

Lettre de M. Pascal à sa sœur Jacqueline, plus haut, p. 399. . 367 

Lettre de M lle Pascal à M me Périer sa sœur. Jacqueline Pascal. . 370 
Lettre de M me Périer à M. Reurrier, curé de Saint-Étienne-du- 

Mont. . . • 371 

Lettre de M. Fermât à M. Pascal, publiée par Rossut. ... 374 

Lettre du même au même 376 

A M. Pascal, du même. . . . • 376 

Lettre du même à M.*** 380 

Du même à M. Carcavi 380 

Lettie de M. Huggens de Zulichem à M. de Monville (Pascal). . 381 

Lettre de M. Miton à M. Pascal, citée plus haut, p. 481. . . . 383 
Lettre de M. Sluze, chanoine de la cathédrale de Liège, traduite 

de l'italien en françois 38g 

Lettre du même au même 38^ 

Pièces concernant le procès fait contre le P. Duhamel, jésuite, 
pour avoir prêché pendant le carême dans la cathédrale de Cler- 
mont, touchant l'infaillibilité du pape, qu'il faut ajouter aux 
pièces qui se trouvent à la page 289 de ce recueil. — Jacqueline 



m appendice. - manuscrits. 

Pascal. App. Documents inédits sur Domat 38^ 

Extraits des noms, âges et qualités des témoins ouïs pour l'infor- 
mation par devant M. le lieutenant criminel de Clermont. It. 387 
La lettre suivante, qui est sans seing, pourroit bien être d'un se- 
crétaire d'État et être adressée à M. l'évèque de Clermont. 

Extrait des registres du conseil d'État 389 

Lettre de M. le procureur général à M. Domat It. . . . 393 
Lettre de M. Périer le fils à son père, sur le sujet des sermons du 
P. Maimbourg à Paris, et Lebrun, Écossais, à Orléans, jésuites, 

en 1667 393 

Lettre de M. Ribeyre, premier président en la cour des aides de 
Clermont-Ferrand à M. Pascal le fils, touchant la thèse qui fut 
soutenue au collège de Montferrand le 25 juillet 1651. Publiée 

par Bossut 398 

Réponse de M. Pascal le fils à M. de Ribeyre. It. . . . 400 

Lettre de M. Touvel à M lle Périer 401 

Lettre du même à M m8 Périer la mère 406 

Lettre de M. de Genlis, archevêque d'Embrun, à M. du Harlay, 

archevêque de Paris 409 

Du même au même 417 

Article 23 des Ordonnances synodales publiées dans le synode 

tenu à Embrun le 1 er mai 1686 419 

Déclaration des PP. jésuites d'Embrun 420 

Extrait d'une lettre à M. Périer 420 

Du même au même 421 

Ces deux lettres ressemblent fort à celles sur lesquelles 
nous nous sommes un moment arrêté, et nous en don- 
nerons quelques passages où il est fait allusion à Pascal et 
aux Provinciales. 

A Paris, 9 mars 1657. 

« C'est la réponse à votre dernière qui est du 27 février. La lettre 
latine, dont vous demandez 6 exemplaires, fait ici un horrible bruit, et 
renverse presque toutes nos imprimeries. On n'en trouve point pour de 
l'argent; et celui que vous connoissez de la rue Saint-Jacques, qui l'a 
faite imprimer et qui est le seul, la vend 20 sous pièce. J'oubliai à vous 
en envoyer lundi par le messager; je ne l'oublierai pas, Dieu merci, 
lundi... Voici un nouvel écrit qu'on ne donne point encore. Usez-nt 
avec réserve, je vous en envoyerai un nombre. Je suis tout à vous. 



DESCRIPTION DÛ MANUSCRIT No 1481 Bll 

L'auteur de la première lettre au Père Armât est le même que celui de 
la lettre latine, un moine que ni moi ni nos amis ne voyons jamais. 
Adieu. » 

A Paris, ce 12 janvier 1657. 

« En vérité je vous plains beaucoup de dépendre dans vos nouvelles 
d'une personne si embarrassée et si accablée que je le suis toujours. J'en 

ai de la douleur Messieurs du clergé font mine, avant de finir, de 

vouloir censurer fortement la Morale des Casuistes. 11 y a dix ou douze 
commissaires nommés pour cela. .. Després m'a dit vous avoir envoyé un 
paquet de ce que vous lui avez demandé, par le messager de mercredi, 
il y eut avant hier huit jours. Je crois vous avoir envoyé des premiers 
deux avis, suite de l'extrait, que vous m'aviez demandé, à la réserve de 
la bonne foi des Jansénistes que j'espère vous envoyer lundi par le 
messager, avec un livre des Plaidoyers de M. Le Maître, non pas de sa 
part, car il n'en a pas donne ni n'en donnera uu seul, mais de la 
mienne; je vous prie de l'agréer... J'ai donné vos lettres à M. Pascal, et 
envoyé le billet dernier à M. Taignier. M. Pascal est en peine de ne pas 
recevoir quelquefois ses lettres aussitôt que si elles ne passoient pas par 
mes mains. Vous verrez si vous pouvez le soulager en cela; pour moi je 
m'offre de grand cœur à les recevoir toujours, si vous et lui le trouvez 
bon, et en ce cas je les lui envoierai toujours promptement, comme il 
me semble avoir fait. 

Voici une belle lettre de feu Monsieur l'archevêque de Malines; elle 
vient fort à propos pour fronder la morale des bons Pères. Elle n'a 
encore point paru; Messieurs les curés la donneront demain et après. 
Je vous envoyé le portrait d'Escobar ; vous pourrez gagner de l'argent 
à le faire voir comme une maligne bête... La dix-septième lettre se 
prépare fort; mais grand secret, s'il vous piait. Je suis à vous de tout 
mon cœur. Adieu. » 



Deux lettres de M. Arnauld à M. Périer 424 

Lettre de M. Demahis à M me de Caumartin 424 

Deux lettres du même à M ,,e Périer 425 

Lettre du P. Saint-Pé à M me Périer 427 

Trois lettres à M. Périer, prêtre, que Ton croit de M. Du Gué . . 428 

Les deux dernières lettres à M lle Périer • . . 434 

Lettre du P. Pougct de l'Oratoire à M. Périer, doyen. . . . 437 

Lettre du même P. Pouget à M" 1 ' Périer 444 

Lettre du R. P. dom Touttée, religieux bénédictin, à M. l'abbé 

Périer. Publiée plus haut, p. 130 445 



522 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

Petit mémoire de l'auteur de la vie de saint Louis 446 

Lettre à M. Périer 446 

Du même au même 447 

Du même au même 448 

Du même au même . 449 

Du même au même. 451 

Ces lettres sont du même genre et de la même main que 
celles dont nous avons donné précédemment des extraits. 

Nouvelles de Paris, 14 avril 1657 452 

Lettre de la sœur Jacqueline de Sainte -Euphémie Pascal à 

Miles périer, ses nièces. Jacqueline Pascal, etc 454 

Relation de la mort chrétienne de M w * la duchesse d'Orléans, par 

M. Feuillet, du 27 juin 1670 457 

Relation de la mort de M. chardon, prêtre, chanoine d'Angers, de 

sainte mémoire, pxilé à Riom 459 

Lettre de M. l'évèque d'Angers au chapitre de Sain'e-Amable, de 

Riom 466 

Lettre du P. Quesnel à M., sur la mort du roi Louis XIV. 466 
Extrait d'une lettre de M. de Beaupnis à M. Périer le père. . 467 
Lettre du P. Quesnel à l'auteur de la Vie de saint Louis. . . 467 

Lettre de M. Arnauld au même 469 

Extrait du P. Pouget à M ,le Périnr 471 

Faits baillés à M. l'évèque de Toul, officiai et grand vicaire de 

M. le cardinal de Retz, archevêque de Paris, pour l'audition des 

témoins pour la vérification du miracle de M llP Périer. . . . 471 

Attestations des médecins et chirurgiens ; . . 472 

Interrogation de Claude Baudran 473 

Relation d'un miracle fait à Port-Royal, qui ne peut être, prouvé 

et qui ne sert que de consolation particulière pour la maison. 

Août 16G1 ' «• 

Relation d'un mirartfl arrivé à P.-R. en juillet 1661, servant sea- 

lementde consolation particulière pour la maison, pendant la 

persécution * 480 

Relation du miracle arrivé en la personne d'une petite fille de 

18 mois de M. d'Épinay, commis au contrôle général des fermes, 

13 août 1651 481 

Relation d'un miracle 483 

Récit naïf et véritable de la maladie et guérison miraculeuse 

d'Angélique Portelot, fille de M. Gaspard Portelot, avocat au 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485. 523 

parlement, et de Marguerite Secousse, sa femme 485 

Lettre écrite en 1662 488 

Relation d'un autre miracle .... 490 

Deux lettres de M. Gourdan à M. Périer 493 

Extrait d'une lettre de M lle Marguerite Périer à M. son frère, 
doyen à Clermont, contenant l'histoire de la sœur Marguerite 

de Sai t-Augustin Stuart, religieuse, carmélite à Paris. . . 494 

Lettre de la M. Madeleine de Ligny, abbesse de P.-R. à M. Périer. 498 
Lettre de la mère Agnès Arnauld à M ine Périer, touchant la mort 

de M. Pascal père 499 

Ciuq lettres du père de Goudy, de l'Oratoire, à M. Périer. „ . 500 
Lettre de la sœur Agnès, de la mère de Dieu, à M lle Périer. . .501 

Lettre de M. de la Rochepiosay, évèque de Poitiers, à M. Périer. . 502 

Extrait d'une lettre à M. Péiier le fils 502 

Fourberie de Louvain 504 

Ce qui se passait au séminaire deTournay. 504 

Éloge de M tue de Longueville, en remettant s n corps à M. ré- 
voque. d'Autun. Imprimé à la suite des Lettres inédites de 

M mfi de Longueville Bibliothèque de l'école des Chartes. . . 505 
Autre éloge en remettant son cœur à M. son aumùnier, pour le 

porter à Port-Roy al-des-çhamps. It 506 

Relation de ce qui s'est passé en l'assemblée de la faculté de théo- 
logie de Paris, tenue le 1 er mars 1628, en Sorbonne. . . . 507 
Examen des moyens qui sont allégués par ceux qui veulent faire 

cette addition 509 

Copie d'une lettre de piété, sans date 532 

Lettre de M. Nicole. : 537 

Lettre à M. Périer, chez M. Renet, à Paris. . . • ... 541 
Cinq lettres de M ,ne de Longueville à la mère Agnès Arnauld 

P.-R des Champs. Bibliothèque de l'école des Chartes. . 542 

Lettre de M lle de Vertu à la mère Agnès Arnauld. It. . . . 545 

Lettres de M me de Longueville à la même It. . ... . . . 546 

De la même à la même. It 549 

De la même princesse à la mère Angélique, de Saint-Jean Ar- 
nauld d'Andilly. It 552 

Lettre de la même princesse, à la mère Agnès Arnauld. It. . 552 

Lettre de la même princesse à 923. It 559 

Lettre de M 1116 la ducbesse de Liancour à la mère Agnès Ar- 
nauld, sur la paix de l'Église, 16 octobre 1668 560 

Lettres de M me de Longueville, sur un miracle opéré par l'inter- 
cession de M. d' A leth (Nicolas Pavillon). It 561 

Vingt-six lettres de la même princesse à M. Marcel, curé de Saint- 



m APPENDICE. - MANUSCRITS. 

Jacques-du-Haut-Pas. // 561 

De la même à M me d'Épernon, religieuse carmélite. It. . . . 574 
De la même à la révérende mère Agnès, la carmélite. It. . . 575 
De la même à M. Marcel, curé de Saint-Jacqnes-du-Haut-Pas. It. 576 
Deux lettres delà même à la révérende mère des carmélites, du 

grand couvent de Paris. It 578 

A la sœur Marthe de Jésus, carmélite, de la même princesse. It. 578 

De la même à la sous-prieure des carmélites . It 579 

De la même à la mère Agnès. It 579 

De la même a la mère Marie de Jésus, carmélite. It 580 

Delà même à la mère Agnès. It 581 

Huit lettres de la même à la sous- prieure des carmélites. It. . . 582 
Deux lettres de la même à M me la marquise de Gamaches. It. . 585 
Lettre de MM. Louis et Biaise Périer, sur la visite de M. l'arche- 
vêque à Port-Royal, en 1679, et sur le testament de M me de 

Longueville 586 

Extrait d'une lettre de Rome du 22 août 1 667 588 

Lettre de M. Caulet, évèquede Pamiers, à M. Périer le fils, con- 
seiller à la cour des aydes • . . . 590 

Lettre de M. Périer le fils, conseiller à la cour des aides, à M. l'é- 
voque d'Aleth. • 590 

Trois lettres de M. Féret à M. Périer le père, écrites d'Aleth en 

1668 et 1669 591 

Quatre lettres de M. Du Vaucel à M. Périer l'aîné 594 

Extrait d'une lettre écrite d'Aleth, sur le sujet de la maladie de 

M. d'Aleth '.598 

Lettre de M. de Barillon k M. Périer, de ce qu'il a remarqué 

d'admirable dans M. d'Aleth 599 

Lettre de M. d'Aleth à M. Périer le père, écrite en 1668. . . 600 
Trois lettres du P. dom Jean-Baptiste Boue, chartreux, à M. Périer 

le père 601 

Lettre de M. Vallant à M me Périer 604 

Extrait d'une lettre de M. ., religieuse de P.-R., écrite à M. H., 

le 31 octobre 1664 607 

Procès-verbal d'un miracle arrivé en 1690, par l'intercession de 

M. de Pontchàteau, peu après sa mort tiH» 

Relation d'un miracle arrivé à Port-Royal, écrit par la religieuse 

même qui a été guérie (Sainte-Suzane, Champagne). . . . 613 
Relation d'un miracle opéré sur une religieuse ursuliue de Pon- 

toise 617 

Relation du miracle arrivé en la personne de ma sœur Claude de 
Saint-Joseph, religieuse ursuliue de Noyers, etc., par M. le 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 1485. 525 

Maître, prêtre et docteur de la faculté de Paris -. 619 

Extrait d'une lettre à M. le Maître, docteur en théologie, du dio- 
cèse de Langres, par la sœur Marie -Charlotte de Saint- Aug., 
religieuse ursuline et assistante de ce monastère, du 22 juil- 
let 1656 622 

Extrait d'une autre lettre écrite au même, du même lieu, jour et 

année, par la sœur Catherine de Jésus . 624 

Certificat de M. Pontat, maître chirurgien à Noyers 625 

Relation d'un miracle arrivé à Vernon en 1656 626 

Lettre de M. l'abbé de Saint Cyran à la mère abbesse de Port- 
Royal 628 

Copie d'une lettre de la mère Agnès, abbesse de P.-R., à M. Gi- 
rard, docteur de Sorbonne, le 15 juin 1661 629 

Lettre de MM. Périer à madame leur mère, 5 may 1679. . . 630 
Lettre de M. de la Trappe à M. d'Aleth, sur la mort de dom Paul 

Hardy, 15 avril 1675 631 

Relation de ce qui se passa dans la visite que rendit M. Arnauld 

au roi Louis XIV, en 1668, après la paix de l'Église. . . . 635 
Lettre à M. Périer sur les observations que l'auteur fait sur le 
rit de la messe qui se chante tous les ans à la cathédrale de 
Clermont, en mémoire du miracle opéré sur M lle Marguerite 

Périer par la sainte Épine 633 

Prose qu'on chante à la messe dont il est parlé dans la lettre 

précédente 636 

Chapelet de la sainte Épine 637 

Relation de la maladie et de la mort de M. de la Rivière. . . 642 

Extrait d'une lettre d'Aleth, du 31 mars 1677 645 

Paroles de M. de Saint-Cyran 646 

Lettre de la sœur Jacqueline Pascal à M me Périer sa sœur. Jac- 
queline Pascal, etc 647 

Vers composés par la sœur Jacqueline Pascal, R. de P.-R. sur le 
miracle opéré en la personne de M 1Ie Périer sa nièce, le 

16 mars 1656. It 649 

Lettre de M»e Gilberte Pascal à M. Pascal son père, à Paris, le 

3 décembre 1638. It 655 

Lettre de M lle Jacqueline Pascal à M. Pascal son père , 

4 avril 1639. ft 655 

Vers dont il est parlé ci-dessus . It 656 

Épître à la Reine Anne d'Autriche, mise à la tète d'un imprimé 

dont le titre est: Vers de la petite Pascal, 1638. It. . . . 657 

Sonnet. It 657 

Stances à la Reine. It 658 



526 APPENDICE. — MANUSCRITS. 

Épigramme à M 51 * de Montpensier, faite sur-le-champ par son 

commandement, en mai 1638. It 658 

Autre épigramme à M lle d'Hautefort, faite le même jour sur-le- 
champ par le commandement aussi de Mademoiselle. It. . 658 

A M me de Morangis, sonnet, juillet 1638. It 659 

Dixain, le même mois. It . 659 

Stances faites sur-le-champ, le même mois. It 

Épigramme pour remercier Dieu du don de la poésie. It. . . 

Stances sur le même sujet, août 1638. It 660 

Pour remercier Dieu , au sortir de la petite vérole , novem- 
bre 1638. /f 

Stances. It 662 

A Mgr Téminentissime cardinal de Richelieu. Épigramme, 

mars 1639. It 662 

A M me la duchesse d'Éguillon, sonnet, janvier 1640. It. . . . 662 

Sonnet de dévotion, février 1640. It 662 

Épigramme à sainte Cécile, novembre 1640. It 663 

Sur la conception de la Vierge, pour les palinods de Tannée 1640, 

qui emportèrent le prix, décembre 1640. It 663 

Remerciments faits sur-le-champ par M. de Corneille, lorsque 

le prix fut adjugé aux stances précédentes. It. . ... 663 
Remerciments pour le prix des stances, l'année suivante, dé- 
cembre 1641. It 664 

Contre l'amour, stances, février 1642. It Ibid. 

Suite des stances contre l'amour, à M llc de Beuvron, en lui [en- 
voyant les précédentes, 1648. /£ 664 

Sur la guéri son apparente du Roi Louis XIII. It. ..... 

Sonnet, avril 1643. It Stfi 

A la Reine, sur la régence, sonnet, mai 1643. It 866 

Pour une dame amoureuse d'un homme qui n'en savoit rien, 

septembre 1643. It 666 

Sonnet fait sur des rimes, octobre 1643. It 667 

Consolation sur la mort d'une huguenote. It 668 

Stances, mai 1643. It 668 

Chanson. It 669 

M. de Scudéry à la petite Pascal. It 670 

Traduction de l'hymne Jesu nostra Redemptio, par M 1Ie Jacque- 
line Périer. It 670 

A la fin du volume, se trouvent diverses additions de 
M" e Périer au nécrologe de Port-Royal. Elles ne sont pas 
terminées. 



DESCRIPTION DU MANUSCRIT N<> 2881. 527 



III. 



Bibliothèque royale, Supplément français. 
DESCRIPTION DU MANUSCRIT N° 2881. 

C'est un in-4° d'une écriture du xvm e siècle. Il ren- 
ferme une copie ou plutôt un choix des pièces du ma- 
nuscrit U85. 

En voici une table abrégée. 

Mémoire sur la vie de M. Pascal, par Marguerite Périer. 

Extrait d'une lettre de la sœur Euphémie à son frère. 

Extrait d'une lettre de M lle Pascal à sa sœur , sur l'entrevue de 

M. Pascal et M. Descartes. 
Diverses anecdotes sur Pascal. 
Extrait d'une lettre de M. d'Etemare. 
Plusieurs lettres de Jacqueline. 
Lettres de Pascal à M lle Roannez. 
Lettre de Pascal au P. Annat. 
Fragments et lettres de Pascal, à sa sœur, à M. le Pailleur, à la Reine 

de Suède, Pensées de M. Pascal. 
Lettres de Brienne à M. Périer sur les Pensées. 
Lettre d'Arnauld. 
Diverses lettres. 

Lettre de Jacqueline, du 31 juillet 1653. 
De la même à son frère, mars 16